INTRODUCTION
1 . La philosophie moderne dont nous nous proposons d'esquisser rhistoire à grands traits relève dans son ensemble de la doctrine originale enseignée, au dix-septième siècle, par un de ces hommes à qui la Providence a donné le génie pour embrasser à la fois dans une seule pensée, et les siècles écoulés et les siècles à venir : nous voulons parler de Descartes. Mais cette doctrine qui signala la venue d'un nouveau monde intellectuel fnt aussi comme le couronnement et l'accomplissement imprévu d'une grande époque, où le moyen âge et l'antiquité, de nouveau remis en présence après leur plein développement, se combattirent, se mêlèrent, et, dans leur conflit, donnèrent naissance ù l'ère moderne. Nous devons donc aborder cet le époque, et,
avant elle encore, le moyen âge et Fantiquité ; nous le ferons en peu de mots.
2. La doctrine de la diversité des races universellement reçue dans Tantiquité, et Tinstitution de l'esclavage qui en découlait naturellement, au moins en principe, suffisent pour établir une grande différence entre la science des anciens et la nôtre. La culture scientifique, le mode et le but de sa propagation ont changé de caractère depuis Tavénement du christianisme-
Qu^on jette les yeux sur la société antique telle que ses monuments écrits nous la représentent, et Ton sera d'abord émerveillé de risolement du sage au sein des masses populaires ; déjà la religion qui parle à chaque homme pour le gouverner plus que pour Tinstruire, qui lui remplit Tunivers de divinités et le met en contact avec quelqu'une d*elles à tout instant de sa vie, la religion ne le lie pas à ses semblables, mais elle le fortifie plutôt dans son égofsme. C'est à peine si elle semble se proposer de donner à tous une même croyance, un même Dieu ; elle ne leur livre la divinité que morcelée : chaque cité, chaque maison, chaque individu a la sienne, et avec les dieux changent aussi le dogme et la morale, les lois et les usages. Une seule unité domine toutes ces disparités choquantes, et celle-là c'est rintérét sacré du dieu ou du prêtre, du noble ou du fils de dieu, du riche, de Thomme libre surtout ; c'est le mépris commun de toutes ces castes pour le vulgaire et pour Tesclave.
S'il est au-dessus de tous ces fragments de religion qui constituent le paganisme, une seule religion-mère que l'antiquité ait reconnue , c'est dans les mystères qu'elle se tenait cachée ; et mystère c'est tout dire, car le vulgaire en est éloigné, car le profane y est maudit, et quelques privilégiés seuls occupent le sanctuaire et l'exploitent. Comment la philosophie qui n'est d'abord que la protestation de Tindividu contre la science religieuse commune, et, par conséquent, la recherche d'un nouveau savoir par des voies individuelles, comment livrerait-elle à tous les hommes Dieu et la vérité que la religion leur voile ou leur dérobe?
3. Le philosophe ancien des premiers temps est Thomme qui» à Tépoque où se perd le sens des plus antiques symboles, où la guerre commence à n'être plus tout, où les cités se donnent des lois, où les sociétés s'assoient sur l'esclavage, où les pas-
DE PHILOSOPHIE UODERNE. 5
sions se polissent, c'est riiomme; disons-nous, qui, noble, riche, intelligent, interroge un sacrificateur incapable de lui répondre, et dès lors entreprend de se faire lui-même savant et raisonneur. Il regarde autour de lui et se trouve isolé dans le monde ; dès lors il voyage pour retrouver les traditions perdues ; il voit rÉgypte et quelquefois l'Inde ; il revient érudit, mais discret, habitué à cacher ses connaissances sous des énigmes, ou à n'en répandre quelques-unes que d'après une juste mesure dans rintérêt de sa sûreté, de sa réputation ou de l'organisation des villes nouvelles. Cet homme enfin a son système à lui, quelques disciples, une vie fort simple et souvent pacifique ; il se fait petit centre au milieu des choses qui s'agitent autour de lui, tient toujours quelques maximes prêtes pour l'occasion, et professe d'ailleurs la plus grande estime pour le vieux culte et pour les dieux. Tel esta peu près le sage de la Grèce, une puissance tout individuelle dans l'État et dans la religion, et plus tard, quand les doctrines philosophiques se forment, se précisent et s'agrandissent en s'éloignant de leur confuse origine, on a des puissances dans la raison, des sectes parmi les heureux du monde; mais ce n'est pas là cette sagesse qui aime à se donner à tons, dût-elle, pour tous, se faire un peu petite, et qui ouvre son sein à cette pauvre humanité combattue dans le choc incessant des opinions et des principes; en un mot, la philosophie des anciens a ses profanes aussi, et, sous le nom de l'opinion, les sages livrent au mépris toute connaissance née des sens et de la croyance naturelle dans les âmes vulgaires, de même qu'ils rejettent sous le nom de passion tout ce qui tend à arracher lliomme à l'égoîsme.
Mais eux, parcimonieusement recrutés parmi les esprits les plus vigoureux et les plus indépendants, se transmettent les uns aux autres leur forte science ; ils se plongent dans la solitude profonde de leur raison, ils s'élèvent jusqu'à la haute vérité qu'ils ont rêvée, et pleins de dédain pour cette pauvre humanité qui ne peut les suivre, condamnée qu'elle est à errer sans cesse en proie aux opinions et aux passions, ils s^élolgnent du monde et ne vivent plus qu'avec leur divine chimère et face à faeeavec elle. Où ne trouve-t-on pas des traces de ce caractère antique, depuis les austérités monacales et le dogme secret des Pythagoriciens, les élucubrations des Éléates, la science supra-mondaine de Platon, les abstractions d'Aristote, et l'oubli
complet de rhuinanilé sacriliée par Epicureou par Zenon, soit à ]a volupté, soit à Timmuable vertu de chaque égoisme, jusqu'aux plus beaux vers des poètes?
...NU dolciiu Mt bene ({uam mnnita tenere Edita doctrina Mpientnm templa serena.
Despioere, onde, qneas alioa, pasnmqae videre Errare, atqoe riam palantes «[lucrere vitae !
4. Certes ces immenses efforts de Thomme isolé ne furent pas perdus; mais il fallait que la société tout entière s*ébranlât pour suivre les progrès de Thomme; il fallait que les éléments antiques de religion et de philosophie fussent mêlés, refondus et ordonnés d'après un principe nouveau, de telle sorte que la religion devînt universelle, selon ce mot catholique qui n'est pas le moins beau de ceux que le christianisme a adoptés, et que la philosophie elle-même trouvât dans la religion successivement formée, interprétée, enseignée, à la fois, un point de départ, un appui et un but pour les efforts de la raison.
5. Ce principe fut celui de la fraternité ; quand il s'annonça dans le monde, il put sembler que Thomme allait renaître tout entier devant le but moral nouveau qui lui était proposé : mais alors même tout rentra dans le chaos, un orage gronda pendant plusieurs siècles au sein duquel apparurent seulement, comme de prodigieux éclairs, la rénovation de la race humaine, la disparition de l'esclavage, et l'institution d'une classe cléricale savante, recrutée dans tous les rangs de la société, depuis les plus élevés jusqu'aux plus infimes. Un but apparut dans la reconstitution du monde social, un but pratique, un but de charité qui fut marqué à toutes les intelligences ; et il est permis de croire qu'au milieu de ces grandes controverses philosophiques où furent condamnés sous tant de formes et Pélasge, et le fatalisme, et la doctrine des deux principes, il y eut quelque préoccupation du caractère pratique des dogmes repoussés ou consacrés.
6. Dans ce chaos des sentiments et des idées de tout le monde antérieur, chaos d'ailleurs plein de sève et de vie qui constitue le moyen âge, la science et la société durent nécessairement s'établir sur la loi de l'autorité, et sur les deux testaments comme bases. De là d'immenses et fructueux efforts à Faide de Tinter-
prétation symbolique spiritualiste, pour élever un monument nouveau sur les vieux fondements judaïques.
7. Il fallait aussi que la science antique fût représentée dans ce congrès rénovateur, tout à la fois progressif et fidèle à la tradition qui se tint pendant plusieurs siècles en Europe. Âristole et Platon y parurent à ce titre : le dernier dans cette longue série des Pères de l'Église qui introduisirent sa gloire et sa philosophie dans les canons des conciles et dans la vaste encyclopédie de leurs écrits ; le premier, d'abord obscur, debout au seuil de l'ancien monde et du nouveau dans quelques livres de Porphyre et de Boêce ( t). Mais bientôt une brillante végétation poussa sur ce vieux tronc, et Âristote fut l'occasion des premiers efforts de la liberté humaine à son réveil. Abélard même et Pierre Lombard furent accusés par leur siècle de n'avoir fait que céder à l'esprit aristotélique, en faisant irruption sur Timmuable terrain de la vieille théologie (2). Ce fut bien autre chose encore quand les Arabes eurent jeté sur Aristote une pins vive lumière.
8. Alors, au treizième siècle, une première renaissance de la science antique eut lieu sur le sol de la France. L'antagonisme de la raison et de la foi, de la philosophie et de la théologie, d' Aristote et de l'Eglise, naquit et fit fortune dans le monde. Aristote seul représenta, dans ce dualisme, toute Tantiquité, Pélasge renaissant, et la libre raison de l'homme. Il fut d^abord condamné, du moins pour tout ce qui n'était pas le pur instrument dialectique (3); mais enfin il fallut que l'Église composât avec ce violent mouvement des esprits, ou plutôt qu'elle s'en emparât pour le diriger. Albert le Grand parut, et saint Thomas ; et il y eut un commentateur orthodoxe d' Aristote (4).
Dès ce monîent, Aristote tint dans la science rationnelle la place que la Bible avait tenue et tenait encore dans la science révélée ; il fut l'autorité dans la raison, comme les Écritures dans la foi. Ses ouvrages présentaient un canevas philosophique complet, une méthode, et des doctrines assez obscures, ainsi passées au crible de plusieurs langues (5), pour qu'il fût permis de
(1) Couâio, AbeLy introd., pag. 50.
(2) Launoj, De var. Arisl./ort.f cliap. 7.
(3) îd., chap. 4 et 6.
(4) Id., 7* pag. 66 ; et Catnpanellat Prod. inst- scient.
(5) M, Jourdain, Rrchcrchcs sur l^rigr des trnd. d\4riflolc-
les abandonner souvent en paraissant les professer. Ainsi, lorsqu'après les grandes hérésies vaincues, llSglise romaine constituée et les grandes nationalités formées, Thomme, promenant un long regard autour de lui, entreprit de refaire avec les débris du passé le monde de la raison, toute la science du moyen âge découla de trois sources : les Ecritures, les Pèresde TEglise, Aristote ; mais la lettre morte était sans cesse animée par Tesprit nouveau, et lUnerte matière du passé revêtait de nouvelles formes.
9. Il fallait aussi que Tantiquité qui avait assisté aux origines du moyen âge, et que le moyen âge avait souvent ignorée ou combattue en croyant la suivre, et suivie en croyant la fuir, ressuscitât, pour ainsi dire, tout entière, et vint apposer le sceau à sa fin. Alors seulement, après cette nouvelle et immense fusion, les temps modernes devaient naître avec leur véritable caractère. Alors seulement on pouvait reconnaître tous les débris épars du passé, faire le départ du bon et du mauvais, étudier, comparer et choisir; enfin déblayer largement le terrain et poser de nouveaux fondements.
L'antiquité ressuscita donc; un instant le monde fut saisi de vertige. Lois, mœurs, institutions, religion même, tout fut oublié. On put croire que le moyen âge s'abimerait et que Julien allait renaître. On écrivit des hynmes au soleil, on pronostiqua le retour du paganisme. La république de Platon entra dans les têtes savantes en même temps que la phrase cicéronienne, et y tint rÉvangile en échec; pendant que la physique et la métaphysique d'Aristote, enfin mieux connues et expliquées, luttaient, de leur côté, contre les dogmes des Pères et des^ conciles.
L'esprit chrétien était cependant assez ardent encore , la croyance assez vive et universelle, en Allemagne surtout, pour qu'un grand mouvement pût avoir lieu, dans ce temps si fécond en révolutions, au sein du christianisme lui-même. La réforme fit diversion à la renaissance, peu après les esprits se calmèrent, une véritable fusion s'opéra, et au bout de deux siècles Tère moderne put s'ouvrir.
10. Pour la première fois, depuis la décomposition de Fempire romain , les hommes se prirent à avoir quelque opinion d'eux-mêmes et cessèrent de se croire condamnés à commenter rclernelle supériorité de leurs devanciers. En un mot, Descaries
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pouvait venir, quand déjà l'un de ceux qui terminent en quelque sorte la renaissance philosophique, un homme, sous quelques rapports nouveau, mais, à son insu, presque entièrement soumis encore à des traditions mal unies d'antiquité et de moyen âge, s'écrie dans la préface d'un de ses livres : « L'im- « primerie u'a-t-elle pas été découverte dans les temps chré- « tiens ! Colomb n'a-t-il pas trouvé un nouveau monde inconnu « ou nié des anciens f... Et les étoiles nouvelles de Galilée, et le « mouvement du soleil de Copernic et de Purbach, et le tour « du monde des Portugais, et la réforme du calendrier et de « l'astronomie, et le canon, et la boussole, et les moulins à vent, « et la broche à fumée et tant d'autres arts admirables!... Les « réformes déjà tentées dans la philosophie doivent faire pré- « voir de même son complet renouvellement ; et quiconque nie « que le génie chrétien puisse surpasser le génie du paganisme « doit aussi nier le nouveau monde, et les étoiles et les planètes ; « les mers, les animaux, les colonies, et les sectes modernes et « la nouvelle cosmographie (1). »
Alors , en effet, le génie de l'homme prit un développement nouveau ; le christianisme commença une autre ère de ses conséquences et de ses applications, interprété à la vérité par Yenprit laïque. L'imprimerie fut inventée et fonda peu à peu sa prodigieuse puissance ; tout homme put prétendre à la communication des connaissances de ses semblables, et la vieille autorité fut secouée. La réforme mit la Bible entre toutes les mains, comme la renaissance y mettait Aristote et Plat on « Bientôt aussi les modernes envahirent la presse : Luther pour prêcher à coups de pamphlets, Galilée pour populariser Copernic, Kepler pour annoncer les lois de l'univers, et Bruno, Bacon, Campanella pour tenter la philosophie avec l'esprit nouveau.
\i. Cependant rien de ce dont le christianisme a doté le monde ne doit périr -, tout e^l remis en question, les pièces de rétemel procès des intelligences sont sous tous les yeux, mais aucun des grands principes de la tradition évangélique n'est effacé des esprits. Une société chrétienne, une philosophie chrétienne devront donc prévaloir, mais quelque chose aussi sera désormais acquis, c'est le droit sacré de l'homme, la liberté de l'esprit, la chute définitive du principe de Tesela-
(t^ Campanella, Dîsputaiio in prologum instauratarnm scicntiarum.
vage et des castes sous toutes ses foripes, l'inlervenlion de droit et de fait de tous les hommes dans ce qui est de l'intérêt suprême de tous : la religion, la philosophie, le gouvernement, la loi.
12. Nous devons résumer l'histoire de cette lutte et en mon* trer la fin, Taccomplissement le plus complet, dans la révolution philosophique qui marqua le commencement du dix-septième siècle en France; sans oublier cependant les travaux collatéraux qui préparèrent quelques éléments pour une époque postérieure.
Or, on peut répartir en trois séries assez distinctes la succession des intelligences actives dans cette période :
D'abord se présentent les auteurs passionnés de la renaissance, érudits , commentateurs, restaurateurs de philosophie antique, péripatéticiens purs, ou néoplatoniciens, tous ceux enfin qui ont puisé la science à une source traditionnelle ;
Puis ceux qui, partis de la même origine, ont ensuite volé de leurs propres ailes, et, nés de Pythagore, de Platon, d'Anstote, ont dérivé leur« idées à de profonds systèmes purement individuels, souveift-très-beaiix, très-grands, très- vrais, mais où l'avenir de Thunianité ne, pouvait se trouver encore, du moins entièrement ;
Ceux enfin qui, doués d'un esprit plus critique, ont sapé les fondements d'une chose ancienne quelconque, d'une idée, d'une autorité, et tendu au scepticisme ou à l'indépendance personnelle ; et à côté d'eux, ces autres hommes qui, doués, au contraire, de l'esprii qui invente et organise, ont sur le terrain des sciences /alors nouvelles, accumulé des découvertes et des faits, et préparé de la sorte une réorganisation scientifique sur de nouvelles bases.
§ II