PHILOSOPHIE DE LX RENAISSANCE
1 . La première renaissance philosophique eut lieu en France par suite de Tintroduction des travaux des Arabes dans l'université de Paris; mais elle y fut bientôt masquée par l'esprit théologique qui entreprit de la régler, et par le mouvement original de la science scolaslique qui ne tarda pas à se poser
DE PIIIIOSOPIIIE MOPERNE.* 0
ses questions propres et à suivre une marche et des lois à elle. C'est en Italie que la seconde et la grande renaissance se produisit. Lltalie, plus qu'aucune autre nation, était en communication continuelle avec TOrient, c'est-à-dire avec les Arabes qu'elle allait trouver chez eux et qui même abondaient sur son propre sol où leurs traces se voient encore, et avec les Grecs, par le commerce de Pise, de Gênes, de Venise. Dante est déjà, ou, pour mieux dire, encore, pénétré de science antique, car ritalie n'a jamais pu Toublier complètement. Quoi qu'il en soit, au treizième siècle, les sculpteurs pisans s'exerçaient d'après les bas-reliefs des sarcophages grecs, et successivement l'algèbre et plusieurs des grands arts modernes sortaient de quelque essai grec, arabe on chinois, développé par le génie propre de la nation italienne (1).
Le point culminant de ce brillant mouvement des esprits doit naturellement coïncider avec une de ses principales causes, l'arrivée des Grecs de Constantinople en Italie. Les textes originaux d'Âristote et de Platon arrivèrent avec eux, et furent comme les lettres de recommandation dont ils se prévalurent pendant près d'un siècle ; ils en tirèrent toute leur valeur et toute leur gloire, combattirent les uns contre les autres autour de ces deux belles proies, et se disputèrent, comme érudits, commentateurs et professeurs, le service des princes et l'institution classique de l'Italie.
2. Parmi tous ces Grecs, G.-G. Plethon semble un de ces hommes qui portent en eux quelques-uns des plus brillants caractères d'une époque. Il fut l'apôtre zélé de ce néoplatonisme alexandrin, qui s'était formé, mille ans auparavant, du mélange des mêmes éléments qui devaient constituer le catholicisme. Cette sorte de religion philosophique devait convenir admirablement à cette autre époque où le catholicisme se décomposait dans les esprits sous l'influence de la philosophie ; aussi Plethon fut-il considéré comme un païen, et il pouvait bien l'être au même degré qu'Ammonius et que Porphyre et que Julien lui-même ; car son manuel des dogmes de Zoroastre et des platoniciens n'est qu'un de ces systèmes généraux, gênésiaques et théologiques, à l'aide desquels les derniers païens cherchaient à relever l'édifice croulant de l'antiquité, et à expli-
(I)Libri, Hist. dti sciene. math, en Italie.
quer ses traditions. On y trouve même des traces de la doctrine orientale des deux principes. Plelhon fut donc accusé d'avoir chanté le soleil et d'avoir promis l'avenir à une loi qui n'était ni celle de Mahomet ni celle du Christ ; et l'un des livres de Tardent et poétique centenaire fut brûlé par un patriarche péripatéticien de Constantinople.
3. En effet, les péripatéticiens ne virent là qu'une occasion d'enterrer Platon à leur profit, et ils commencèrent à laccabler de concert, avec ce torrent d'injures et de calomnies que nous réservons d'ordinaire à nos contemporains. Un autre Grec, qui parvint aux plus éminentes dignités de l'Église latine et fit une importante figure dans les conciles, lettré lui-même, et traducteur de la métaphysique d'Aristole, se jeta alors entre les combattants, et, sans sacrifier Âristote, vint en aide à Platon. C'était un esprit impartial et souple, peu passionné, sans doute, mais intelligent, éclairé, tourné au point de vue pratique et à la considération nette des choses de ce monde. Il releva soigneusement Platon de la mêlée et le représenta à peu près tel qu'il est, sans cependant abandonner Plethon qu'il admirait et qui avait été son maître ; il sut avec esprit et finesse montrer Platon plus orthodoxe qu'Aristote en bien des points , et d'ailleurs les rapprocher l'un de l'autre, les concilier, et essayer de construire un système fusionnaire. La querelle continua ainsi quelque temps ; et l'on traduisit Aristote ; et Platon lui-même, rendu à une célébrité en quelque sorte actuelle et vivante, devait avoir bientôt de nouveaux interprètes.
4. On comprend aisément la prééminence d' Aristote sur Platon pendant la seconde partie du moyen âge. Elle tient à la méthode, à l'art individuel de raisonner, dont son crganon dotait les hommes. Avec cette méthode arrivait le libre examen, la raison entrait dans les choses de la foi, on éludait l'autorité si on ne la combattait (1). Aussi quelle tactique employa l'Église contre Aristote, à Tépoque de sa première invasion ? Elle l'affubla lui-même de tout l'appareil de l'autorité, l'amenda au nom de la révélation, chose singulière, tout en le considérant comme infaillible ou à peu près, et par là elle lui retira mo-
(1) lUjriDond Luile, De tamentatione philosophut apud regem Franciœ : Ce n*Mt pas moi phiUxiopbie, c'est Aristote, c*est Arerroës qui combattent b tbëologie.
D£ PHILOSOPHIE MODERiNE.
roentanément quelque chose de sa puissance (1). Nous ne voulons pas dire que cette manœuvre ait été exactement calculée, et certes il doit entrer beaucoup de naïveté dans la manière de procéder de saint Thomas, qui, sur chaque question, appelle à son aide et pour ainsi dire ex œquo, le phitoiophe et la Bible. Mais c'est ainsi qu'à cet éloignement, les faits et les résultats nous apparaissent. Aussi, lorsque Aristote reparut, en quelque sorte, en personne, au quinzième siècle, en Italie, dépouillé des habits d'emprunt dont les Dominicains Favaient couvert, il devint de nouveau le centre de toutes les opérations, et le chef de la guerre sourde contre la foi catholique.
5. On se pose, dans certaines histoires (2) , et avec un grand appareil de conscience, la question de sincérité ou de mensonge des péripatéticiens tels que Pomponazzi, Cesalpini, etc. On se croit presque obligé, pour leur honneur, de prendre au sérieux ces humbles soumissions à TÉglise qui terminent les tournois aristotéliciens, où la Providence et Timmortalité de Tâme sont attaquées. Il doit en être de cela comme de ces feintes soumissions à Tordre et au pouvoir établi, qui arrivent toujours à propos dans les colonnes de certains journaux, pour faire passer des hardiesses. Mais alors il s'agissait du bûcher : pouvait-on faire consister Thonneor à être brûlé ? Sans doute il y a eu des martyrs et Ton peut nommer Bruno, mais ces ardentes convictions et ces pleins dévouements peuvent-ils être imposés à tous les combattants ? Quant à cette question même de la sincérité des philosophes de la renaissance, Tétat bien connu de Tltalie au quinzième et au seizième siècle permet-il d'attribuer aux philosophes plus de foi qu'aux prêtres eux-mêmes?
0. Platon ne pouvait pas, au même degré, servir de ralliement aux ennemis de l'Église, du moins Platon Gdèlement interprété, sans écart et sans passion. D'ailleurs le cortège des théories néoplatoniciennes le suivait invariablement. Les imaginations les plus vives de l'Italie durent s'y jeter, pendant que les esprits sévères et durs, portés à l'analyse et aux méthodes positives, occupaient le terrain péripatéticien. Le néoplatonisme était un monde immense d'où les esprits, une fois lancés, ne pouvaient
(1) Campanella, Dîiput, inprol. instaurât, jScicnt. ad scolas ehrlstianas : Albert «■! niât Thomas donnèrent la théologie \ boire au monde dans cette conpe arislotéliqneqa'il aioiait tant, etc.
[^) Buhie, Rist. dt la phi l, mod., tom. 5. pg. 2.
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plus descendre. Ces hommes pleins de force et d'ardeur, qui vivifiaient de leur jeune sève le vieil arbre d'Alexandrie, n'étaient pas tentés de porter ailleurs ce feu de Tâme qui s'alimentait
assez des hautes conceptions platoniciennes et au milieu de i
cette multitude de créations si consolantes pour Thomme, qui «^
font converger vers lui la nature tout entière , ou plutôt le .i?
mêlent à elle, et le délivrent d'un isolement odieux. Aussi, ir,
bientôt oubliaient-ils la terre, et, comme les vieux rêveurs de \m
rinde ou les solitaires de la Thébalde, ils perdaient de vue .^
notre pauvre monde, pour s'élever à Dieu, aux anges et à l'har- *^i
monie des sphères. tj
7. Peut-être est-ce là Tune des grandes raisons pour lesquelles > les princes politiques, notamment à Florence, protégèrent si « efficacement le néoplatonisme renaissant (1). Ces Médicis qui [{ favorisaient aussi le retour de l'art antique et les recherches de ^ l'érudition, et tout ce qui peut distraire Thomme de la polili- ^ que et de la religion ; ces princes, rudes comme des hommes
de guerre, épais comme des marchands enrichis, ambitieux, ;j
avant tout, de richesse et de pouvoir, qu'avaient-ils donc à faire j,
de ces sculpteurs et de ces philosophes? Il» avaient leur politî- j
que à suivre ; ils endormaient les esprits par Fart et par la ^
science qui sont de si puissants enchanteurs. Ils éloignaient les ,
âmes de Tardent christianisme de Savonarole et de la froide ^
recherche politique et métaphysique des péripatéticiens, pour ^
les plonger dans les rêves innocents et dans l'oubli de la vie .
réelle.
8. Quoi qu ilen soit, une académie platonicienne était organisée à Florence, en 1460, sous le patronage des Médicis ; et Marsile Ficin, qui en était l'âme, passait pour leur favori. Ficin entreprit une restitution complète de Platon; il le traduisit et le livra, pour la première fois, au monde latin ; mais l'interprète et l'érudit le cédèrent bien au philosophe-poête quand il fallut exposer, de toutes pièces, le système platonicien. Alors l'éternité de la matière disparut comme une concession faite au public païen dans des écrits exotériques, et Ficin entrevit un développement philosophique continu dans les prétendus systèmes acroatiques de Zoroastre, d'Hermès, d'Orphée, de Pythagore, de Platon et des académies. La cabale et la philo-
l'I) Vojea Hist. drs sc'.cnc , maihcm. en Italie, tom. 2.
Sophie chrétienne servirent à compléter les idées rarement explicites et souvent symboliques de Platon. Dieu apparut dans réternité, créant, ou plutôt émanant lumineusement, du centre à la circonférence, de Tétre et du bien au néant et au mal. Nous, hommes, intelligences, lumières finies, dans le séjour du temps et du mouvement, nous aspirons vers Timmobile lumière dont nous sommes les mobiles émanations. La mort, en nous délivrant du corps, nous rapprochera décile et de ces autres lumières angéliques , purs esprits dont le repos fait la félicité. La mort est donc un plaisir, et c'est dans la mort que le philosophe se plonge chaque jour en laissant le corps pour voler sur les ailes de Tâme. On trouve dans cette philosophie les graves défauts des extases religieuses les plus mystiques. L'homme ne tient plus à la terre, et son esprit même, placé devant un but de contemplation et d'immobilité, perd toute force et tout ressort.
Dante aussi, dans son vol admirable, avait aperçu les intelligences célestes comme de vives lumières (1) ; mais Dante, dans le ciel,- était homme encore, et voyait avec l'imagination plutôt qu'avec l'esprit pur ; d'ailleurs le monde du quinzième siècle n'était déjà plus le monde de Dante, les esprits voulaient le réel, et conunençaient à l'atteindre. Nous insistons sur ce vice commun à la plupart des philosophies du quinzième et da seizième siècle, parce que la plus grande gloire de Descartes, fondateur de la philosophie moderne, fut peut-être de l^éviter. Parti de la considération de l'homme, il posa l'âme comme la pensée même, et fit de Tactivité sa première vertu (2).
9. Pic de la Mirandole fut Pascal dans son siècle. Ce que les mathématiques, dévorées de si bonne heure, furent pour Pascal, le néoplatonisme et la cabale le furent pour Pic. Instruit par Ficin, il crut que la philosophie de Platon était sortie de la Chaldée et de la Judée, et que celle d'Aristote était encore la même, dans le fond. A dix-neuf ans, il publiait les neuf cents thèses, puis il commentait cabalistiquement la Genèse, et, avant trente, entrevoyant la critique moderne, il contestait Tauthenticité de plusieurs écrits de Zoroastre, de Platon, d'Aristote même ; revenant enfin de la cabale au mysticisme pur, à la
(t) Banle, Paridiso, passim.
) Descaries» Lettres, lom. 2, let. 16. — Obj. 5, rt'ponsrs i, î. — Mêd'.t. 2, art. 7
morale et au christianisme pratique, il distribuait soii bien aux pauTres avant de mourir.
10. Jean Reuchlineut la mission d'introduire en Allemagne les études littéraires et le mouvement philosophique de Tltalie ; il y porta la cabale qu'il tenait de Pic, et Tétude de Thébreu qui livrait aux laïques Toriginal des Ecritures. Rempli cependant de cet esprit critique qui éclatait alors dans son pays, il fut Tun de ceux à qui Ton attribua ces epiitolœ obscurorum mrorum, où sont flagellés les moines et la scolastique, et la manie des controverses.
11. Le néoplatonisme et la cabale se propagèrent ainsi pendant tout le seizième siècle et jusque dans le dix-septième, maintenant toujours leur école, et suscitant de temps à autre un homme éminent, Zorzi en Italie, Agrippa, Paracelse et Bœhm en Allemagne, Fludd et Pordage en Angleterre ; car tous ces enthousiastes n'ont composé que des mélanges plus ou moins mystiques où les philosophies d'Adam et d'Abraliam se rencontrent avec celles de Pythagore, de Platon, de Proclus et de Ficin; là s'épanchent d'abondantes veines de religion et de poésie.
12. Pendant ce même temps, on étudiait, on interprétait la doctrine d'Aristote. On l'opposait à la scolastique, ainsi privée de Tautorité, qui était son principal appui dans les esprits ; on l'opposait même franchement à la foi catholique, sous prétexte de liberté philosophique, et sauf à opter en toute occasion pour la foi. Si Hermoiaûs Barbarus, Ange Politien, Laurent Yalla en Italie, Agricola et Stnrm en Allemagne, Faber et Ramus en France, furent les antagonistes de la scolastique et préparèrent sa ruine complète, les uns en préconisant Aristote lui-même, les autres en exaltant les études classiques, Pomponazzi et son école, et ses ennemis même, et rétonnant Cardan, furent, comme philosophes, les ennemis acharnés de TÉglise, et douèrent la raison d'une complète liberté. Ainsi, au nom d' Aristote, Pomponazzi nia proprement rimniortalité de l'âme (1), c'est-à-dire l'immortalité avec couscience, établit que tout se fait eu ce monde par voie de génération, suivant des lois nécessaires (2), et osa fonder la morale
(1) Pomponazxi, De iminortalitate animer. i2) Id., De fato et liber, mb'.tr.
DE PHILOSOPHIE HODRRNE. ^
sar elle-même, sans intérêt, crainte ni espoir pour une autre Yie. Il voulut même expliquer tout fait merveilleux, mUurellement, c'est-à-dire par le gouvernement des sphères célestes, les unes par les autres, par Faction des astres, et par Tinfluence de rhomme sur Thomme à Taide d'un fluide, esprit ou gaz, qui semble être, par sa nature et par ses effets, celui que les magnétiseurs ont cru inventer depuis (1).
Diverses écoles se chargèrent donc de restituer Arîstole, suivant Âverroés ou Alexandre d' Aphrodisée, ou leurs propres inspirations. En tant qu'ennemi de l'Eglise et dépourvu de toute foi, même philosophique, l'aristotélisme vint enfin aboutir à Jules-César Yaninî, qui donna le plus triste exemple de légèreté et d'indécision. Avec une très-vaste érudition et une imagination de poète, il exposait souvent un aristotélisme embelli par de brillantes idées pythagoriciennes (2), puis il plaisantait sur lui-même et sur tous ceux qui pouvaient se confier à de pareilles idées (3) ;. railleur dans ses livres, il fut orthodoxe devant les juges, haineux et méchant au moment de la mort (4), et les admirables facultés de son esprit, perdues dans Tanarchie philosophique de ce temps, allèrent se heurter misérablement au bûcher du parlement de Toulouse, dix-huit ans avant le discours de la méthode.
(1) Pompomsâ. Dû incantationibu$,
(2) Amphitheatrunif chap. 1 et 2. — Dialog*, pag. 2M.
(3) Dialog,t pag.428. — ^Mtdta in «o libro ^amphith., etc.) «eripla raniquiboi a mt anlla prsestatnr iides ; cofi Ta il mondo. — Nom miror nam qaesto mondo è noa gabbia d« autti } principes tamen ezctpio et pontifieea.
(4) On lait qne G. Bruno, dont nous parlerons bientôt, dit k ses jnges cette admirable parale i « Voos êtes moins calmes qne moii Tonscpi me condamnes ; • mais Vanini disait, en insultant an Cbrist martjr comm* Ini : « Il sua de crainte et de faibiesM en allant li la mort, et moi je meurs intrépide, a L'Église se vengea cruellement. Citons ici, car il est qœl^piefois bon d'inspirer de l'horreur pour des cboses qui se passaient encore il y a trais sièdai^ aux applaudissements nnirersels; citons cet effroyable passage d'un bistorien : « Avait qu'on ipU le Iw sa bùcber, on ini ordonna de présenter sa kngne pour être coap^, il Ja refusa } le bourreau ne put l'avoir qu'avec des tenailles dont il se servit pour
• siiâr et pour la couper : on n*a jamais entendu un cri pins horrible, vous l'anriea pris pour le rogissenient d'nn bcraf . Le reste de son corps fut consume au feu, et ses cendres jet^ an vent. Tell» fut b fin de Lncilio Vanini. a Grammond, Hist. Gali. mi exeeu. Htnr. IV. •
§ ni.