La propriété des corps qu'exprime ce vers de Lucrèce
Tangere enim et tangi nisi corpus ntilla potest rea,
est très<réelle si elle est bien entendue ; car il suit de la nature de l'étendue que ses parties, considérées les unes par rapport aux autres, doivent se toucher. Mais si l'on entendait par ce contact celui qui a lieu vis-à-vis de nos sens, ce serait employer, pour caractériser le corps, quelque chose qui ne lui est pas intrinsèque.
L'impénétrabilité est encore une propriété de l'étendue, car on ne peut concevoir qu'une partie de l'étendue en pénètre une antre, à moins de la réduire au néant, ce qui n'est pas la pc-
uéirer.
La divisibilité appartient absolument à la matière, car il nous est impossible de concevoir une de ces parties qui soit telle de sa nature qu'elle ne puisse se diviser en d'autres encore, et cela à l'infini. Et tout ce que nous pouvons concevoir comme divisé doit être réputé divisible, si nous voulons juger d'après la connaissance claire et distincte des choses; par conséquent aussi, il ne peut pas exister d'atomes ou corps indivisibles. La division de la matière est indéfinie à notre sens,
(1) Principe f, II, 6, 19.
t^O MANUEL
c esl-à-dire que nous ne pouvons pas la terminer ; mais Dieu peut le faire, et nous ne pouvons point affirmer qu'il ne le fait pat , car il peut faire bien des choses que notre pensée ne peut embrasser. Bien plus, cette division indéfinie doit être regardée comme existant actuellement dans la matière, afin qu*on puisse expliquer les phénomènes de mouvement (1).
De même que nous concevons la matière comme indéfiniment divisible, de même aussi nous la concevons comme indéfiniment étendue. Notre esprit ne ptut concevoir que le monde ait des bornes^ e/, par cette raison, nous t'appelons indéfini ou indétertniné; car nous n avons pas d'outre règle que nolie propre perception pour les choses que nous devons affirmer ou nier. Et si nous n'osons V appeler infini, c'est que nous concevons Dieu plus grand sous le rapport de la perfection, sinon sous celui de rétendue ^ puisqu'il n'y a pas eu lui d'étendue proprement dite (2).
De ce que le monde est indéfini dans son étendue, on ne doit pas conclure qu'il l'est aussi dans sa durée. Car l'existence actuelle du monde n'est pas nécessairement liée à Texistencc possible qu'il avait avant d'être créé, de même que Texistence de rétendue indéfinie autour d'un globe ou monde fini Test à l'existence de ce ^lobe. C'est ainsi que de la durée infinie que le monde doit avoir à l'avenir, les théologiens n'infèrent pas qu'il ait été de toute éternité dans le passé, parce que tous les moments de la durée sont indépendants les uns des mitres (5).
Enfin, dès que nous ne concevons qu'une seule matière dont toutes les figures et tous les mouvements que ntms perce-
(1 ) Principeh II > 20 et 34, et Lettres ^l^BI et 69, à H. Monts, et II, 43, à Mersennr. Ou lit dans celte dernière, dans l'exempl. de la bibliothèque de l'Institut :« Un atome ne peut être conçu : ce mot im{4iqne contradiction. »
(*2) Lettre à Moins, I, 69. Ce pssage, qui est le pins clair et le plus franc de tois 5iir ce sujet, accorde l'infinitë du monde quant 2i l'e'tendue. D'autres nombreux passages ne donnent qu'un pent*étre>
(3) Lettre à Chanât, I, 36. On ne conçoit pas trop pourquoi les moments delà dnrre sont indépendants les uns desautres, plutôt que les points de l'étendue. Descartes e&tëie'plni exact pent-étre, quoique plus suspect dans sa foi chrétienne, s'il eût admis que Dieu a fait commencer le monde, bien que nous ne puissions le concevoir que sans commenoennent, lie mème( mime ieltre à Chanut ) que Dieu a pu lui fixer des bornes quanta son éten(]ii<>, quoique nous ne puissions comprendre qu'il en ait. Une fois que l'idée de l'être est conçue, il ne semble pas que l'i«lée de son étendue soit plus nécessaire que celle de sa permaiii-ncc.
vons sont des inodes, nous devons en conclure qu'il n'existe qu'un monde, et que toutes les propriétés que nous apercevons distinctement en la matière se rapportent à ce qu'elle peut être divisée et mue selon ses parties, et qu'elle peut recevoir toutes les diverses dispositions que nous remarquons pouvoir arriver par le mouvement de ses parties.
7. Nous entendons par mouvement le transport d'une partie de la matière ou d'un corps du voisinage de ceux qui le touclient immédiatement, et que nous considérons comme en repos dans le voisinage de quelques autres (1).
On appelle ordinairement mouvement Taction par laquelle un corps passe d*un lieu à un autre. Ce préjugé tient à ce que nous sommes obligés d'agir pour surmonter les forces, telles que la pesanteur, qui nous tiennent au repos , et nous sommes par là portés à croire qu'il faut plus d'action pour le mouvement que pour le repos. Quant au lieu, ce mot n'exprime rien d'absolu. Mais si nous observons les divers mouvements qui ont lieu sur le globe, nous reconnaîtrons aisément qu'un même corps peut être regardé comme se mouvant ou ne se mouvant pas, selon les corps auxquels nous rapporterons à chaque instant sa position ; de sorte que le mouvement est quelque chose (le tout relatif qui ne se juge que par comparaison. Uexpérience, enfin, nous montre qu'il faut autant de force pour arrêter un corps en mouvement que pour imprimer le mouvement à un corps en repos, pourvu que nous tenions compte (les causes naturelles qui se joignent à notre effort pour le frivoriser dans le premier cas. Notre détinition e.4 donc bien justifiée si l'action n'est pas essentielle au mouvement, s'il n'y a de réel en lui que le transport, qui est la propriété du mobile comme la figure du repos, et si l'on ne peut juger de ce transport qu'en portant à la fois l'attention ^ur le corps qui se meut et sur d'autres qui sont supposés en repos.
Il suit de là que le mouvement est tout à fait réciproque, et, par exemple, qu'une partie de la terre ne peut se mouvoir sans que la terre entière ne se meuve en même temps. Mais, pour le langage, et afin d'éviter une complication trop grande, on peut se conformer à l'usage ordinaire.