‹ Manuel de philosophie moderneChapitre 59 sur 86 · VI · texte numérisé non relu

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1. Puisque nous ne pouvons dessiner un corps complet d'éthique tiré de la philosophie de Descartes, il nous suffira d'exposer les deux grands principes d'où l'on peut tirer les règles générales de la conduite de rhomme vis-à-vis de lui-même et du monde extérieur. Là, comme partout, dans les principes, réside la science.

Or, nous avons acquis, et notre conscience nous la confirme à chaque instant, la certitude de notre libre arbitre ; d'autre part, cependant, nous savons que Dieu a soumis le monde à des lois immuables, et la physique nous a clairement enseigné notre dépendance, par rapport à l'ordre universel des choses matérielles, tandis que les notions de vérité empreintes en nous soumettent notre connaissance à la nécessité. Plaçonsnous donc successivement à chacun de ces points de vue (2).

2. Mais auparavant nous pouvons déduire, de cela seul que nous venons de dire, la connaissance du souverain bien de Vhomme. Au premier aspect, il n'est pas simple et un : en

{\) Lettres à la princesse Elisabeth m

(2) La contradiction apparente reprocliëe ^]a morale de Descartes naît dans le dogme où elle est parfaitement inévitable. Nous y reviendrons, car la est le ncriid de la philoto-

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effet, le libre arbitre est notre souverain bien, parce que c'est ^râce à lui que Tliomme ressemble le plus à Dieu (1) ; mais comme ce que Dieu a voulu doit être le but de nos désirs et de nos actions, et que, sous ce rapport, nous sommes d'autant plus libres que nous sommes moins indifférents, il en résulte que la connaissance claire et distincte est Tinstrument nécessaire à Tusage de notre volonté, et qu'ainsi on peut la regarder elle-même comme le souverain bien de notre nature (2). Mais enfin et surtout, ici Funité parait, le souverain bien est le contentement intérieur qui résulte de Texercice de la vertu, c'est-à-dire de la volonté constante de faire, dans tons les cas, ce que Ion juge être le mieux (3). Ce contentement intérieur, cet état secret de la conscience suffit quelquefois pour nous indiquer ce qu'il faut faire dans les choses douteuses, et tel était peut-être le démon de Socrale dont parle Platon (i).

3. Maintenant exposons brièvement le principe du libre arbitre et l'usage que nous en devons faire. Il y a dans notre âme, quel que soit le degré de sa connaissance, et soit qu'il y ait plus ou moins dMndifférenceen elle, ou qu^i n'y en ait aucune, une puissance réelle et positive de se déterminer. C'est en cela que la liberté consiste et la volonté est son organe, de sorte que tout ce qui est volontaire est libre. Telle est la plus haute prérogative de notre nature, car les animaux sont privés de cette puissance réelle et positive, n'éprouvant que des passions qu'ils ne peuvent ni connaître ni modifier, et c'est chez eux une pure négation de n'être pas contraints. Mais nous, lorsqu'une grande clarté a lui dans notre intelligence, et qu'il en résulte une grande propension dans la volonté, lorsque nous voyons, clairement qu'une chose nous est propre, et qu'il est malaiséy ou même impossible pendant que nous demeurons en cet état d'arrêter le cours de notre désir ^ alors mêipe nous pouvons représenter à notre esprit de nouvelles raisons, suspendre ainsi notre jugement, et peut-être même en former un contraire (5).

Or, Je libre arbitre étant dans notre âme en même temps que la connaissance alors que nous ne sommes pas indifférents,.

it) Lettres, I, |.

(2) Règles pour la direct, de I'cs/jHI, cdilion Coiisin, XI, 203.

(3) Passions, 148.

(4) Lettres, I, 15. Descartes avait comimsc un traite perdu de Dec Socralis.

'5i la., 1, 115.

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nous devons remployer, autant qa'il est possible, à connaître le bien et à le faire ; mais les passions qui naissentle plus souvent en nous sans la participation de notre volonté, peuvent nous porter de même à des mouvements mauvais ; ce n'est pas que les passions soient mauvaises en elles-mêmes, car elles sont la source de tout bien comme de tout mal, et la vie ne serait pas à désirer sans elles (i) ; il en est même qui sont purement intellectuelles, comme un certain désir, un certain amour, une certaine joie, qui existeraient encore dans Tâme séparée du corps (2), et les autres sont toujours utiles en beaucoup de cas, comme la tristesse, par exemple, qui sert à nous faire éviter le mal ; mais enfin, pour les cas où une passion est nuisible, la sagesse consiste à la diriger. Nous pouvons, en effet, par suite de Thabitude d'user de notre volonté, faire correspondre à telles ou telles impressions d*autres mouvements de la glande pinéale que ceux qui les suivraient naturellement, et c'est en cela que consiste notre empire sur nous-mêmes (3); à la vérité, nos passions ne peuvent être directement détruites par notre volonté , mais elles peuvent Têtre indirectement et d^une manière complète, même par les âmes les plus faibles. Enfin, nous devons marcher droit autant que possible dans la connaissance et dans l'action, et faire résolument ee que nous avons une fois jugé bon (4) .

Employons donc notre libre arbitre à rechercher la connaissance, la vertu et la joie intérieure ; laissons approcher les passions, apprivoisons-les j car alors elles sont quelquefois (Vautant plus utiles qu'elles penchent plus vers l^eorces (5). Maîtres enfin dans notre for intérieur, sachons, quand il le faut, rentrer et nous tenir en nous-mêmes, car nous trouverons plus de biens que de maux dans la vie si nous faisons peu d'état des choses qui sont hors de nous et ne dépendent pas de notre libre arbitre en proportion de celles qui en dépendent, et nous pourrons empêcher, par leur moyen, que tous les maux qui viennent d'ailleurs, pour grands qu'ils puissent être, n'entrent plus avant dans notre âme que la tristesse qu'y excitent les comé-

(1) Passions t 212, et Lettres à la princesse Elisabeth.

(2) Lettres, I, 36.

(3) Passions, 45, 49 et 2ii.

(\) Discours fie la mclh.^ pa(;e 3G.

5^ Lettres, I, 6.

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diens quand ils représentent devant nous quelques actions fort funestes (1).

4. Le mérite et le démérite dépendent, comme Terrear, de Tappiication de la volonté à la connaissance. La volonté et le désir s'étendant à Tiniini, le mérite consiste à suivre la lumière de Tentendement et à lui assujettir Texercice de la volonté. Il est vrai que, si Ton voit clairement ce qu'il faut faire, on est absolument sans indifférence, et qu^il est impossible de ne pas le faire pendant qu'on est ainsi disposé ; mais la bonne action consiste précisément dans la parfaite attention, si difficile à porter continuellement aux choses que Ton doit faire. La nature du péché résulte évidemment de ce que nous venons de dire : en effet, le péché n'est jamais sans ignorance, puisqu'il est impossible de pécher pendant le temps que Ton voit clairement le bien qu'il faut faire. Le péché exclut donc la connaissance et suit toujours l'ignorance : Omnit peccans est ignorons, II suffit donc pour pécher d'avoir un souvenir vague d'avoir jugé mauvaise autrefois la chose, que l'on fait, ou de le voir confusément sans donner une attention précise aux raisons qui le prouvent. La grâce divine diminue l'indifférence, et nous fait ainsi pencher au bien sans détruire la liberté (2).

5. Abordons maintenant le bien en lui-même, et non plus seulement dans son rapport à notre libre arbitre, nous nous placerons ainsi au regard de Dieu et de Tordre universel des choses, pour développer le second principe de la morale.

Le mal, absolument parlant, n'existe pas, puisque Dieu en serait l'auteur, ce qui est impossible. Le mal nest qu'une privation, et cette privation existe, et doit exister pour nous, en tant que nous sommes finis ou que nous participons du nonétre. Tout ce que nous appelons mal comme tout ce que nous appelons bien arrive inévilablement, parce que la Providence l'a ainsi établi ; nous ne devons donc ni nous étonner ni nous plaindre. Bien plus, ce que Dieu a voulu , c'est le vrai, c'est le bon ; les vérités éternelles qui sont en Dieu, eu qui videre et velle sont une seule et même chose (quia vides ea sunt), il les a aussi mises en nous, de sorte qu'elles sont mentibus nostris ingeniiœ , ainsi qu'un roi imprimerait ses lois dans le cœur d"^*

(t) Lellres, ï, 10. Mais j 'a vone qu'il faut être fort philosophe. ^2; Id., 1, 115, «M r. Meslund.

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ses sujets sMl en avait le pouvoir. Tous ceux à qui Dieu a donné la raison sont donc obligés de remployer, principalement à le connaître et à se connaître eux-mêmes ; et alors même que la vérité serait à notre désavantage, comme le souverain bien consiste en la possession de toutes les perfections dont Tacquisition dépend de notre libre arbitre et la satisfaction d'esprit qui suit cette acquisition, et comme c'est une perfection plus grande de connaître la vérité, encore même qu'elle soit à notre désavantage, que de l'ignorer, il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance (f).

C'est donc par la connaissance nécessaire que Dieu a mise en nous que nos volontés et nos désirs sont dirigés : Dieu a su quelles seraient toutes les inclinations de notre volonté; c'est lui-même qui les a mises en nous ; c'est lui qui a disposé toutes les autres choses qui sont hors de nous pour faire que tels et tels objets se présentent à tel ou tel temps, à l'occasion desquels il a su que notre libre arbitre nous déterminerait à telle ou lelle chose, et il l'a ainsi voulu (2).

6. Ainsi se réalise le bien, le bien absolu ou la perfection, qui est comme la ligne droite entre les courbes, et il faut le distinguer des biens, qui sont ce qui est commode ou agréable pour nous ; ceux-ci nous sont donnés seuls à réaliser par le libre arbitre, de sorte que nous ne devons pas confondre les choses qui dépendent de notre volonté et celles qui n'en dépendent pas. La Providence divine ayant préordonné toutes les choses, nous devous éviter déporter nos désirs sur tout ce que notre puissance ne peut atteindre et combattre ainsi, par la fatalité, cette chimère de la fortune qui nous donne à espérer des choses qui n arriveront pas peut-être, et qui partant sont impossi- ^^€s (3). Nous porterons ainsi plus fructueusement nos désirs sur les choses qui dépendent de nous ; et quant à celles qui u en dépendent qu'en partie, nous devons nous déterminer par la raison, et comme s'il n'y avait pas de Providence. Que si le ^al arrive, il faut nous y soumettre et changer plulôi nos désirs que l'ordre du monde (ï) .

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