‹ Manuel de philosophie moderneChapitre 73 sur 86 · DESCARTES · texte numérisé non relu

DESCARTES

'l . La physique générale peut être envisagée sous deux points de vue. En effet, Ton peut prendre d'abord pour son objet une matière, non-seulement capable de figure et de mouvement, mais encore à laquelle conviennent certaines propriétés générales que suggère Texpérience des phénomènes naturels. Si Ton multiplie ces qualités inhérentes aux corps, on s'expose à créer, comme les anciens, une physique toute fragmentaire, qui n'est soumise à aucune loi, et selon laquelle chaque phénomène semble le produit d'une force ou d'une vitalité toute particulière. C'est là un véritable polythéisme physique; mais l'application des mathématiques , ou mieux de ce procédé rationnel de l'esprit qui réduit et rassemble les faits sous les lois, et les lois particulières sous de plus générales, a tout à fait transformé ce système chez les modernes. En astronomie , les lois de Kepler réunies par Thypothèse que Newton leur a appliquée ; dans la physique spéciale, l'optique expliquée par la supposition d'un fluide émané du soleil, et Télectricité par celle de deux fluides qui s'attirent mutuellement et repoussent leurs propres parties , sont des exemples du point de vue que nous indiquons. Dans l'autre point de vue, on pose un seul corps indéfini, l'étendue, et Ton considère toutes ses modifications comme se réduisant essentiellement à celles des rapports de figure et de mouvement de ses diverses parties. Il faut alors que toute propriété inhérente aux choses s'explique par ces modifications et par les lois générales auxquelles elles sont soumises. C'est là proprement la physique mécanique.

2. La philosophie de Descartes pose sévèrement le dualisme de l'esprit et de la matière, substances absolument distinctes, c'est-à-dire entre lesquelles nous ne pouvons rien concevoir de

500 majVuel

commun. Sans donte on peut nier que cette distinction soit réelle à tout autre égard qu'à celui de notre esprit, on peut en considérer les termes comm^ deux faces d'un même être, ainsi que Ta fait Spinosa, ou prendre même F un d'eux pour un simple phénomène, comme Leibnitz; mais il est impossible de se refuser à reconnaître la nécessité de cette abstraction, si c'en est une, ou en tout cas de rejeter ce dualisme comme un point de vue purement rationnel : et cela est si vrai que Leibnitz luimême n'a eu garde de condamner la physique, ou même de vouloir changer la notion de son objet. Il a conservé les expressions et les idées ordinaires, et ainsi reconnu la vérité du dualisme cartésien, au moins comme indispensable à l'homme tel qu'il est placé dans la création. Cela posé, nous ne pouvons comprendre que ce même Leibnitz ait voulu, sans doute pour s'accommoder au parti anglais, ajouter toujours quelque chose à la notion de l'étendue cartésienne ; les explications de Descartes à ce sujet sont si nettes, et les siennes si vagues, qu'il est aisé de voir que celles-ci ne partent que de cette conviction, à savoir que dans la matière il y à véritablement Yétre et non pas une pure abstraction comme retendue. Mais alor^ on en vient aux monades, et la physique disparait devant la métaphysique. La notion de l'étendue (à laquelle Timpénétrabilité convient, ainsi que Descartes l'a montré), et dans laquelle la divisibilité, la figure et le mouvement sont conçus, nous parait donc éminemment propre à servir de base à la physique mécanique, et la notion de résistance ou la faculté d'agir sur nos sens ne sont évidemment pas indispensables à sa conception.

5. Ainsi Descartes nous semble avoir bien établi le point de départ de sa physique. Si l'on objecte que ce n'est apercevoir qu'un côté des choses, nous l'accordons. Sous ce point de vue, il ne reste rien de vivant , d'animé ou même de concret et de réel dans la nature ; non-seulement les corps terrestres et les astres et le ciel, mais aussi les animaux et l'homme n'apparaissent que comme des machines construites par iiotre esprit. C'est le côté extérieur et apparent des choses, mais c'est celui qu'envisage la physique, et c'est pour cette raison que la physique mécanique de Descartes nous parait la seule complète, vraiment rationnelle et philosophiquement établie. La physique des propriétés générales n'est qu'une physique secondaire, car les propriétés qu'elle pose, et dont elle part, doivent être nécessai-

renient ou comprises dans la métaphysiqne qui ne peut rendre compte directement d'un fait tel que celui de l'élasticité ou, de telle ou telle attraction ou répulsion dans la matière ; ou, à défaut, expliquées parla physique mécanique à Taide des lois générales du mouvement dans F étendue. Nous ne voulons pas affirmer cependant que les phénomènes présentés par les corps ne dépendent que des modifications de la pure étendue, car nous pensons qu'ils naissent aussi des facultés internes de Têtre ou des êtres enveloppés dans l'étendue, mais de telle sorte que ces facultés ne soient que correspondantes aux mouvements, et que ces mouvements aient lieu ou se suivent les uns les autres, comme si ces facultés n'y étaient pour rien. C'est une harmûjnie préétablie entre deux règnes dont un seul est l'objet delà physique (4).

4. Le premier principe qui suit nécessairement une pareille définition de la physique, c'est celui de l'inertie des corps. En effet, la matière étant conçue sans aucune espèce de force ou de vertu, il faut admettre qu'elle persévère dans son état de repos ou de mouvement, tant qu'aucune cause ne vient la modifier. Aussi Descartes est-il reconnu pour l'auteur du principe de l'inertie (2), et on peut dire qu'il a, en quelque sorte, fondé par là la mécanique rationnelle^ qui ne pourrait exister sans ce principe, ainsi qu'il serait aisé de le prouver. Mais il considéra cette inertie comme une force et non comme un simple principe négatif, et par suite, il regarda le repos comme accompagné d'un certain effort, aussi bien que le mouvement, pour persévérer dans les corps. Cependant, ainsi que le remarqua Malebranche (5), le repos n'est qu'une siuiple privation, et, partant, ne peut être accompagné d'aucune force. Il en faut nécessairement une pour que le corps perde son indifférence ; mais quelque petite qu'elle soit, elle produira un effet qui lui sera proportionné. C'est aussi ce qui est universellement admis aujourd'hui (4). •

(1 ) Nous Terrons plus bas ( liv. V, chap. 3 ) comment la physique des propriétés générales peut, ^ l'aide d'un sjstème on d'une haute généralisation, acquérir une grande ralenr métaphysique i et, même sans cela, quand ces propriétés sont regardées somme 9>itales, servir k sjrstématiser les parties de b science de la nature où le règne de la bmtalité s'efface.

(2) Lagrange, Mécanique anafjrliçtietjpart. II, cb, 1 ,

(3) Recherche de la vérité y i. \I, cb. dernier.

(4) Voyez, par exemple. Poisson, Traité de mécanique.,

Il est vrai que, même en reconnaissant cette vérité, le principe de Descartes, qu'il faut, pour imprimer un certain mouvement à un corps en repos, une force proportionnelle à sa niasse, tout comme pour arrêter un corps en mouvement (4), parait, encore aisé à soutenir. Mais, si ce corps en repos n'est déjà sous Tempire d'aucune force, s^il.est absolument libre, tout en supposant qu'il faut pour le mouvoir une force proportionnelle à sa masse, il est permis de la supposer infiniment petite dans tous les cas. C'est, au surplus, ce qui ne peut se renccmtrer dans la sphère de l'expérience.

5. Il fallait ensuite une loi qui réglât la distribution du moavement dans les corps. Cette loi fut la conservation du mouvement établie sur le principe de l'immutabilité divine; et ici, Descartes est encore dans une grande voie de progrès, puisquUl propose une loi qui, si elle ne s'est pas maintenue à la lettre, a du moins été le premier essai, dans une carrière où Ton ne tarda pas à s'avancer bien loin. Cette loi nous paraît, quoiqu'on en ait dit (2), irréfutable par l'expérience, car il sera toujours impossible de savoir combien de corps invisibles ont participé à un mouvement communiqué par un corps visible à un autre, et, par conséquent, s'il y a plus ou moins de mouvement dans le système, après qu'avant le choc. C'est aussi ce que soutint Malebranche, dans la première édition de la Recherche de la vérité. Plus tard, il remarqua que si la loi de Descartes n'est pas impossible,' elle n'est nullement nécessaire, et que tonte autre loi convient aussi bien à l'immutabilité divine (5). S'il avoua aussi que l'expérience lui est contraire, ce n'est sans doute pas qu'elle puisse la réfuter directement, mais que, comme elle la contrarie d'une foule de manières différentes, il est plus simple de l'en croire, que de chercher dans chaque cas particulier une explication par les corps invisibles. La conservation de la quantité de mouvement fut donc délaissée par les disciples de Descartes et par Régis n;iême, qui évita de s'en servir. 6. Mais aucun d'eux n^ entreprit de suppléer à la loi abandonnée par certaines autres lois générales du mouvement nouvellement découvertes, de sorte qu'elles demeurèrent comme

(1) Descartes, Principes, part. II, 37,

(2) Daniel, Voyage du monde de Deseart^.

(3) Malebranche, Recherche de la vérilé, IV, |t. Lois fétiétaUt de la eonummiiO' tion des moufanenls.

des armes entre les mains de ]eur$ ennemis, quoiqu'elles fussent certainement conformes aussi bien que la première à la méthode de Descartes. Ainsi Newton trouva le principe de la conservation du mouvement du centre de gravité; Huyghens généralisa, et fit servir à la recherche des centres d'oscillation ce principe de Galilée que le centre de gravité ne peut remonter plus haut que le point d'où il est descendu ; enfin, Leibnitz découvrit que, dans le choc des corps élastiques, la somme des produits des masses par les carrés des vitesses demeure constante avant et après le choc ; et considérant ce produit ou force vive comme la force même dont un corps en mouvement est doué, il nomma ce principe conservation des forces viveSy et ainsi remplaça véritablement la conservation du mouvement de Descartes. Plus tard, en effet, celte loi fut étendue jusqu'aux forces centrales. Le principe général des aires termine^ cette série des lois générales de la mécanique qui peuvent toutes aujourd'hui se déduire du principe unique des vitesses virtuelles.

Ce nouveau principe, dans lequel Lagrange croit que tous ceux que l'on pourra découvrir en mécanique rentreront nécessairement, remonte encore à Descartes et à Galilée, qui renoncèrent sous des formes différentes. J. Bernouilli le généralisa, et Lagrange en a déduit sa mécanique dite analytique^ qui est peut-être le plus beau modèle qui ait jamais été donné d'une synthèse scientifique.

7. Mais continuons Thistoire de la physique mécanique. Descartes avait employé la force du repos à expliquer la dureté et la solidité de certains corps ainsi que leur résistance à la scission, estimé la force nécessaire à la séparation par l'étendue de la surface de jonction, et enfin déduit de là que les petits corps, plus facilement mus, sont doués de plus de mouvement que les grands, principe indispensable dans son système du monde. Malebranche, qui fut certainement le plus progressif de tous les élèves de Descartes en physique, montra qu'il suffisait de remarquer que les petits corps sont continuellement mus par les grands, tandis qu'ils ne meuvent ceux-ci que quand ils s'accordent entre eux en un même mouvement, pour expliquer comment le. premier élément a plus de mouvement que le second et celui-ci que le troisième, et il réfuta l'explication singulière que Descartes avait donnée de la facilité

de inoavoir les corps solides plongés dans un milieu fluide, en faisant voir que cet état équivaut à celui du repos dans le vide, sauf que le fluide résiste sTu mouvement une fois imprimé (f).

Quant aux lois du choc^ c'est principalement de la conseryation du mouvement que Descartes les déduisait, en supposant en outre les corps parfaitement inflexibles, circonstance qu'il avouait lui-même ne se rencontrer jamais dans la nature.» mais ne convenir qu'à Télendue première, et cela dès avant la publication des principes. Aussi Régis crut-il pouvoir conserver ces lois comme vraies pour les corps sans qtiaîUés, sauf à établir ensuite d'autres lois pour les corps élastiques d'après les expériences de Mariotte (2). De toutes paris, les lois du choc furent soumises à de nouvelles investigations, et, sur une question proposée par la Société royale de Londres, Huygliens et" Wren d'un côté, Wallis de l'autre, résolurent le problème, les uns en s'appuyant sur la force même du ressort, l'autre sur le principe de l'égalité de l'action et de la réaction, d après lequel, dans tout choc possible, un corps est modifié comme il modifie lui-même, et perd de sa vitesse en raison de ce qu'il en commuique.

Mais la principale objection qui fut portée contre les lois du choc de Descaries est celle de Leibnitz qui fit remarquer qu'elles ne satisfont pas à la loi de continuité ; et, enfin, Maiebranche, donnant en cela la plus grande mesure de ce que peut devenir physique mécanique, regarda la matière comme éminemment fluide et sans dureté, et expliqua l'élasticité par les forces centrifuges d'une infinité de petits tourbillons tournant sur leurs centres, et la dureté par la compression que ces tourbillons produisent dans certaines parties de l'étendue. Leibnitz parait avoir tendu à peu près au même résultat, eu n'admettant dans sa matière également fluide, et divisible et divisée, au suprême degré, que des mouvements plus ou moins conspirants, qui produisent différents degrés de fluidité ou de roideur, sans rien d'infini ni dans l'un ni dans l'autre (3).

Page 1