‹ Manuel de philosophie moderneChapitre 75 sur 86 · MOUVEMENT INVERSE DE LA PHILOSOPHIE DEPUIS BESGÂRTES JUSQU'A KANT · texte numérisé non relu

MOUVEMENT INVERSE DE LA PHILOSOPHIE DEPUIS BESGÂRTES JUSQU'A KANT

MÉTAPHYSICIENS ANGLAIS DU DfX-HClTIÈME SIECLE.

1. Après Leibnitz, à Tépoque où nous sommes parvenns dans notre analyse historique, le développement de la philosophie pure chez les modernes est terminé. Plus tard, on pourra modifier l'expression de la méthode, on pourra placer sous un jour plus ou moins éclatant certaines parties de la vérité, mais le fond de la doctrine mathématique des idées, ou, si Ton veut, de la philosophie de la raison pure, est invariablement fixé ; et il est facile de prouver Timpossibilité d'une logique rigoureuse et d'une ontologie solide dont les éléments ne se rencontreraient pas dans cette philosophie du dix-septième siècle qui représente Tesprit moderne tout entier.

Nous démontrerons cette vérité dans notre conclusion en établissant dogmatiquement Tessence de la méthode, de la méthode unique des sciences ; et alors nous analyserons de nouveau les systèmes pour trouver dans Fhistoire la justification de nos vues, en recherehant toutefois la forme neuve, l'expression exacte, disons même la vérité cachée des anciennes doctrines, afin de donner pleine satisfaction à la critique qui, depuis un siècle, s'est attachée à elles. Nous n'admettons pas, en effet, que de grands philosophes, tels que Kent, aient|critiqué en vain, ni que de grands penseurs, tels que les élèves de Kant. aient embrassé le monde dans une vue nouvelle sans nous apprendre à nous aussi à voir et à penser.

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Mais ici nous pouvons commencer à mettre en évidence l*ininité philosophique des écoles du dix-huitième siècle, car une exposition très*courte de leurs prétentions et de leur des^ tinée va nous montrer d'abord. qu'elles sont dépourvues de méthode et ne vivent que sur les débris méprisés du siècle précédent; ensuite quelles sont exclusivement réactionnaires, et que la philosophie est pour elles un prétexte plutôt qu'un but. Le véritable but qu'elles veulent atteindre et qu'elles ont alieint, nous l'indiquerons en peu de mots, et nous nous trouverons ainsi portés jusqu'à notre époque, où la vue s'étend sur trop de choses et sur trop de personnes, pour qu'on puisse attendre de nous une analyse, même rapide, de la pensée au dixneuvième siècle. Il nous suffira d'avoir entrevu, avant de conclure, ce que les siècles précédents ont jeté parmi nous de grand et devrai, et distingué, enfin, ce qui fait le caractère de la grandeur et de la vérité qui nous sont propres.

Nous appelons inverse, le mouvement philosophique dominant du dix-huitième siècle, parce que ceux qui Font commencé ont pris en toute question le contre-pied de Descartes, en profitant cependant du premier principe de sa méthode. Ils ont cherché dans la conscience les idées coiitiugenles au lieu des nécessaires, les images au lieu des conceptions, et les faits particuliers au lieu des définitions générales ; ils ont prétendu créer \3l psychologie, et ils n'ont fait que la livrer à uneanalyip dissolvante ; ils ont cru découvrir l'origine des connaissances, tandis que, préoccupés uniquement de leur forme sensible, ils ont éloigné d'eux cette origine, et Tont disséminée sur la nature entière, là où il aurait fallu la concentrer pour l'apercevoir et pour la nommer.

2. Locke fut le promoteur de cette négation de la philosophie, négation qui sïgnore, il est vrai, ou plutôt qui se prend pour une affirmation sage, prudente, retenue, de ce que l'on sait et de ce que Tonne peut savoir. Mais quelle valeur un homme peut-il donner à ses conclusions, soit qu'il affirme ou qu'il nie, quand il ne fait que marcher à tâtons au travers des idées, sons prétexte d'analyse, qu'il n'emploie que les notions banales et qu'il ignore profondément le caractère de la démonstration et celui de la vérité ? Nous avouons ne comprendre en aucune manière l'importance de cette école sensualiste que l'on dit encore aujourd'hui avoir exploré et maintenu un côté

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da vrai, tandis qa*à sa naissance même, elle s^avaiiçait sans, preaves, et qu^n continuant à marcber, elle en est venue à se . nier elle-même. C'est à ce curieux spectacle que nous allons assister ; en effet, la grandeur et Tactiviié de la raisoii n ont manqué ni à TAngleterre ni même à Técoledont nous parlons. Seulement quand la raison a pris pied chez des hommes snffî* samment forts, elle a dévoré le syslème qu'elle croyait soutenir. Nous voulons parler de Berkeley et de Hume. Mais n'an-

«*ticipons pas.

Nous avons expliqué Torigine du sensualisme, et nous Pavons montré dans toute sa puissance en expliquant la doctrine d'Hobbes. Plus cette doctrine se montra brutale et méchante,

. plus aussi certains esprits durent se révolter contre elle et reculer pour la fuir. En effet, ils reculèrent^si bien, qu'en plein dix-septième siècle , les plus illustres professeurs d'Oxford et Cambridge se jetèrent dans la cabale, que la critique historique rétrograda de deux siècles, et que TAngleterre, en croyant écouter Descartes et le juger, n'entendit et ne répéta de lui que des sons creux.

D'abord, Hobbes et les péripatéticiens empêchèrent le cartésianisme d'être goûté ; ensuite Hobbes et Descartes furent tous deux repoussés par les théologiens : Cudworth regarda ce dernier comme un athée qui se déguise, et Parker Taccusa d'éloigner Dieu du monde en créant une philosophie mathématique et physique. De là une polémique avec le continent. En Angleterre, H. Morus prit seul la défense de Descartes en concédant néanmoins à ses adversaires que le mécanisme des bêtes, et l'inutilité des causes finales, n'avaient pu être soutenus par lui que sans conviction et par un simple parti-pris d'hypothèse. Dans cette haine pour la physique de la raison pure, ou plutôt par suite d'une préoccupation exclusive des intérêts théologiques, Théophile Gale et Cudworth s'attachèrent les premiers à restaurer Télectisme alexandrin (l), qu'ils regardèrent comme le système philosophique éminemment favorable à la foi. D'après Gale, la philosophie a été révélée comme la religion, et la philosophie ancienne, surtout dans Platon, porte les traces de cette révélation qu'il s'agit dèsjors

(1) T. Gale, Philosophia uniçersalist Londres, 1676. — R. Cudworth, The true imtûUectual System of tke universel id.| 1678»

o\S MANUEL

de reconstruire, absolument comme on fait pour la théologie qu'on étudie chez les écrivains inspirés. On conçoit que, se mettant à l'œuvre, il dut produire une doctrine analogue à celle des néoplatoniciens italiens qui partaient des mêmes principes. Cudworth porta, lui aussi, un esprit faux dans Thistoire et ne vit dans chaque système que ce qull voulut bien y voir, mais au moins construisit-il une philosophie plus large et mieux liée qui n'eut que le grand défaut d'être étrangère h,^ la méthode moderne ; cette philosophie est celle de Platon dans ses deux grands principes, les idées et l'âme du monde. Mais s'il était peu permis, à cette époque, de voir dans les idées des essences réelles et distinctes de l'esprit qui pense, s'il était peu rationnel aussi de détruire la mécanique et la physique et de confondre toutes les notions en attribuant à chaque chose une nature instinctive capable de produire cette chose avec sa forme et avec ses qualités, Cudworth commit ces deux erreurs qui, selon nous, le séparent entièrement de tous les savants modernes. Il lui suffisait de n'être ni pour Hobbes ni pour Descartes, il atteignit ce but et fut content. Les idées sont, selon lui, présentes àTentendementde l'homme, et, en s'applîquant à leur contemplation, l'homme les connaît et les compare aux images que tracent «n lui les impressions sensibles. Après cela, s'il est une action corporelle qu'on ne puisse attribuer à un esprit ( la formation et le développement des animaux et des plantes, les mouvements involontaires de l'homme, en un mot, révolution réglée de la nature et de la vie), il en cherche la source dans une sorte de substance intermédiaire, forme plastique^ loi dont la nature est imprégnée, raison plongée dans la matière, art, qui est en elle, et qui s'ignore et qui la porte^ cependant, à la fin qui lui est marquée. Tout cela revient à attribuer à des êtres inconnus des qualités plus inconnues encore ; ce sont pures paroles qui ne révèlent à l'esprit aucune idée claire.

5. Henri Morus fut sans contredit le philosophe le plus chercheur et le plus ardent de cette école (1). Après avoir étudié les docteurs scolastiques avec passion, après avoir approfondi les principes de Descartes et adopté sa méthode, il fonda

(t) H. Mori, Enchh'idlon métt^hysieum, Londres» 1674. — Lettres de Desearies et de Morus, t. I, let. 66, 67* 66, 69, 70, 71, 72.

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nn système plus rigoureux que les précédents et dont les idées principales, qui ont en elles-mêmes une grande valeur, ont de tout temps tenu place dans la philosophie anglaise. La conscience établit d'abord Texistence d'un espace infini, indivisible, éternel, divin, dans lequel notre pensée place. nécessairement toutes les choses auxquelles elle reconnaît Têtre, c'est-à-dire les esprits et les corps. Si Ton conçoit sous cet attribut de l'étendue une substance qui pense, qui sent, qui imagine, qui veut, c'est un esprit, c'est une âme; si Ton conçoit sous le même attribut quelque diose d'impénétrable, qui résiste, c'est un corps, et, comme les corps sont composés, il faut quHls soient réductibles à des atomes homogènes et distincts dont l'impénétrabilité est le principe qui les fait- corps. Tout corps est de lui-même en repos, et l'esprit est la cause unique du mouvement; enfin, comme les esprits et les corps sont dans le temps, et que tout effet matériel passé a été présent, de telle sorte qu'on puisse concevoir une époque où tous ces effets étaient futurs, il s'ensuit qu'on ne peut trouver que dans un esprit éternel la cause et le principe de l'existence du monde. Sans cela, il faudrait admettre qu'une série déterminée est en même temps infinie, ce qui est contradictoire. Nous ne tenons aucun compte ici de l'alliance qu'Henri Morus voulut établir entre la philosophie de Descartes et la philosophie révélée qu'il trouvait dans Pythagore, dans Platon et chez les cabalistes. Il ne faisait que suivre en cela les idées de ses collègues du collège du Christ et leurs tendances mystiques, sans vouloir abandonner Descartes, parce que seul entre tous il l'avait compris ; et quand il admettait trois sources de la philosophie : Platon, les Écritures, la libre raison, cette dernière n'était en lui que l'esprit de Descartes.

4. Puisqu'il ne faut chercher, au milieu du tissu lâche des écrits de Locke, ni une proposition régulière, ni une doctrine qui se comprend et qui s'avoue, nous devons nous bornera remonter à la source de ses préjugés et à la cause de ses tendances les plus marquées. D'abord, Locke semble religieux comme Bacon ; comïne lui il croit à une raison humaine douée d'en haut d'un principe de réflexion qui lui permet de concentrer en elle et de dominer la nature entière, et d'une connaissance révélée qui doit régler sa vie et sa croyance ; mais comme lui aussi, et même avec plus de régularité et d'esprit de système, il

ne vent reconnaître dans Tesprit divin de rhomnie que des images, que des traces de sensations, que des faits d^expérience confiés à la mémoire, et il aimerait à prouver que la pensée n'a pas d'autres données sur lesquelles elle puisse s'exercer. Ici la doctrine d'Hobbes est debout devant lui; elle Tinfluence, elle le captive; mais Hobbes a admis sans preuve que tout sujet est matière, que toute idée est image, que toute connaissance est mouvement, et Hobbes a, sans aucun doute, profité en cela de la physique de Descartes, où toutes les sensations sont expliquées dans la matière et tous les actes de Tesprit juxta> posés à des figures et à des mouvements. Mais Descartes appuyait sa physique sur l'analyse intime des conceptions, et ne cherchait que là son principe. Alors que fait Locke? Il veut prouver le principe d'Hobbes au moyen du principe de Descartes ; il analyse la pensée pour y trouver la sensation et pour n'y trouver qu'elle ; et, afin d'arriver plus vite à son but, il se pose la question d origine des connaissances et cherche à la réduire aux sens. Ensuite Hobbes admet des faulômes matériels, c'est-à-dire des idées à formes sensibles j Descartes admet des idées, modes de la substance pensante ; les néoplatoniciens encore des idées, mais réelles et distinctes ; Locke aussi doit admettre des idées, et les siennes participent un peu de tous les systèmes, tant elles sont indéterminées dans leur essence.L'esprit en est plein, on ne sait comment; les unes lui sont envoyées par les objets extérieurs et sont de leur espèce^ les autres sont formées sur les premières par Vesprit luimême^ elles sont morales ou abstraitesy elles n'onipas de conformité avec les choses sensibles ^ et cependant il ne faut admettre que celles qui ont une existence réelle partout où on la suppose; il faut^faire un choix parmi elles, de peur que les plus inutiles ne se logent dans l'esprit et ne laissent plus de place pour en recevoir d'autres (1). On ne sait donc pas bien au juste quel rapport il existe entre ces idées, espèces- vives et permanentes des objets^ et ces autres idées qui n'ont aucune conformité avec ces mêmes objet* ; et quel autre rapport entre chacune de ces idées et Tesprit dans lequel elle se loge. Si les unes naissent de la sensation ^ les autres de la réflexion, on se

(1) J. Locke, Œuvres direnes. De la conduite da Pesprit dans U rechercha de U

vérilé.

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demande quelle est cette réflexion qui, sans rien introduire de nouveau dans Tidée sensible, puisque toute origine de Tidée est dans les sens, arrive cependant à lui ôter toute conformité avec son objet. L'opinion de Locke n'est donc, sur cette question fondamentale, qu'un mélange confus de trois systèmes à peu près incompatibles dans leurs principes premiers. Quant aux opinions de Locke, qui ne tiennent pas directement à sa méthode, puisqu'elle est si peu formulée, mais qui se rattachent aux habitudes ordinaires de son esprit, nous devons signaler d'abord le nominalisme dont nous avons montré les rapports étroits avec le sensualisme; et la source où Locke emprunte cette doctrine est facile à trouver en Angleterre, car le scol astique Occam Ta enseignée, Bacon Ta laissée approcher, Hobbes Ta fortement systématisée. A Hobbes encore Locke doit sans doute ce qu'il expose du dogme de la nécessité, et sa tendance à confondre la liberté avec la puissance. Ensuite les idées de l'espace infini et réel, du vide et des atomes sont des opinions nationales que H. Morus a depuis peu fortifiées , comme nous l'avons vu. Enfin, pour son incertitude sur la nature de l'esprit et de la matière, incertitude basée sur un défaut de définition de Tuiie ou de l'autre de ces deux choses, et pour sa tendance à identifier l'idée de sujet en général avec celle de matière, nous trouvons tout cela dans Hobbes, et, avant lui, dans Duns-Scott et dans Occam (4), qui ont demandé si la matière ne pourrait pas penser, en se rapportant, comme le fit Locke à son tour, à la puissance de Dieu, pour obtenir par miracle ce qu'ils auraient bien voulu, mais ce qu'ils ne pouvaient atteindre autrement. 5. La prétendue philosophie de Locke manque, on le voit, de méthode, de principe et d'unité ; elle est constituée avec des éléments ramassés çà et là. Locke était un homme du monde que fatiguaient le dogmatisme et les querelles continuelles des philosophes. Il crut la philosophie facile pour une personne de bon sens, et qu'il suffisait, pour éviter les préjugés, de raisonner sans système arrêté, de chercher avec soin les occasions physiques dans lesquelles nos idées se réveillent, et de prendre ces occasions pour des causes, et pour des faits naturels les comparaisons et les rapports que nous établissons entre les idées, ^ans se demander si ces rapports n'impliquent pas des idées anté-

(f ) Couain, Hist. de lu phiL au dix-huiliimc sieclcy I> 9*

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rieures aux premières. Mais comme il ne manquait pas de sagesse et déraison, il admit sous le nom de réflexion une faculté créée tout exprès pour apercevoir ces rapports entre les idées. En cela il imita Bacon et Gassendi, et s'il ne produisit pas plus qu'eux une vraie doctrine, au moins il put avoir des élèves qui se débarrassèrent de sa modestie sceptique et prirent son li^re pour leur point de départ, en le regardant comme une sorte d'inten~ tion ou comme Tessai encore incomplet d'une méthode analytique nouvelle. Cette intention et cette méthodeconsistent, Tune à se proposer de constater Torigine sensible des idées, Tantre à étudier ces idées en les classant arbitrairement, en les comparant à leurs causes présumées, et en montrant comment elles sont en ces causes, qu'elles y sont entières et qu'elles ne pourraient être sans elles. Nous considérons donc Tœuvre de Locke comme ayant eu pour objet et pour résultat de reprendre en sous-œuvre le principe cle Bacon, d'Hobbes et de Gassendi, et d'en essayer une démonstration fondée sur la méthode psychologique de Descartes. Nous allons voir que la démonstration eut le vice radical du principe lui-même, ou plutôt ne fit que supposer ce principe; et quant au succès prodigieux du livre de Locke, succès qui ne s'est jamais reproduit peut-être en pliilosophie ni avant ni après lui, et qui dut fort Fétonner, nous en trouverons la cause plus tard dans le mouvement social et politique du dix-huitième siècle.

6. Venons-en donc à cette démonstration du principe sensualiste que Locke se proposa de développer, et mettons en évidence la contradiction qu'elle implique. Quand on cherche dans les sens, ou plutôt dans l'expérience des phénomènes sensibles l'origine des idées, il semble qu'on devrait faire voir comment l'idée dç cause naît de la perception â<^ deux phénomènes successifs et de la mémoire de ces phénomènes; comment l'idée de l'infini naît de celle de la possibilité d'ajouter à une quantité une autre quantité, de manière à la rendre plus grande, possibilité que les sens nous font seuls connaître d'après l'hypothèse ; l'idée de l'éternité, de l'idée d'une durée et de celle d'une autre durée ; l'idée d;i parfait de celle d'une perfection relative, et celle-ci d'une qualité sensible et d'une autre qualité sensible; l'idée de l'espace, de celles de certaines étendues figurées, etc., etc. Or, celte ftianière d'énoncer la vérité selon les sensualistes, et

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c*€st la seule rigoureuse, est pleinement absurde, puisque chacun voit clairement qu^un phénomène, à l'occasion duquel une idée se révèle, s*il pouvait être la cause ou Tessence de cette idée, ne pourrait cependant jamais être tel qu'en tant qu'il comprendrait Fidée, tandis qu'au contraire, c'est toujours ridée qui [comprend et représente le phénomène. En effet, si l'idée embrasse une série entière de faits que l'expérience ne peut atteindre,' si elle consiste à prévoir un événement, à poser un être insensible, en un mot, si elle régit les phénomènes de telle sorte qu'ils ne puissent être conçus sans elle que complètement isolés, sans rapport les uns avec les autres, sans nécessité, sans suite, sans ordre et sans ensemble, au lieu qu'au contraire elle peut toujours être elle-même sans tel ou tel phénomène particulier, n'est-il pas incontestable que Tidée dont nous parlons n'a rien de commun avec les faits sensibles que la puissance de les dominer, de les embrasser, de les ordonner, et, absolument parlant, de les faire connaître? Nous le demandons encore , peut-ron se figurer que l'on est homme ou même animal, et qu'on a pour unique propriété vitale celle de percevoir une série indéfinie d'images, de sons, d'odeurs ou de résistances, de [savoir qu'ils se suivent, et de les garder quelque temps en sa présence avant qu'ils disparaissent. Tel serait l'homme réduit à un simple état de perceptivité sensible. Dès qu'il veut abstraire, généraliser et comparer, induire et déduire, prévoir et faire, il cesse de soumettre les facultés de son âme à cette nature extérieure qui, dit-on, les produit, mais, au contraire, il rend la nature intelligible pour lui, en introduisant nécessairement les faits qu'elle lui présente dans le moule de ses idées. Et les faits s'y prêtent, parce que la nature est dans l'homme, comme l'homme est dans la nature, harmonie universelle qui est la seule raison de l'ordre des connaissances et des réalités.

Ainsi le grand ouvrage de Locke n'ayant d'autre objet que de montrer, sur une multitude d'exemples, comment nous apprenons par les sens certaines choses particulières, et comment ces choses sont nécessaires pour que nous formions par induction les idées générales qui les embrassent, nous sommes en droit de demander qu'on nous montre aussi comment cette induction peut se faire sans impliquer autre chose que la connaissance particulière; et sil'onii'y parvient pas, nous sommes en droit

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de signaler une contradiction dans la méthode, puisque, après s^être proposé de faire voir que les idées générales sont dans les idées particulières, onestau contraire obligé de grouper celies-ci sous celles-là, de telle sorte que le moins produise et embrasse le plus ; ou bien encore une contradiction, si, après avoir réduit Torigine des idées à être exclusivement sensible, on nous apporte vis-à-vis la sensation une faculté qui la travaille et qui la modifie avec des instruments qu'elle ne tient pas d'elle ; ou enfin une pétition de principe, si Ton demande d'accorder que là où les sens sont nécessaires à la manifestation de Tintelligence qui s'applique à leurs données, les sens sont tout par cela même. On trouve, au milieu des embarras de la pensée de Locke, et les contradictions et la pétition de principe (1). 7. La réponse ordinaire de Descartes aux objections de Gassendi, car c'est elle que nous venons de développer, aurait donc pu être opposée aux prétentions de l'école de Locke, si celle-ci eu t été disposée à écouter la critique. Leibnitz, qui, d'abord, réfuta Locke en quelques lignes bienveillantes, comme on en donne à un essai qu'on ne croit pas destiné à une grande fortune (2), employa plus tard toute sa logique et toute la largeur de son génie à un examen plus étendu dans lequel, après avoir admis que les idées des choses particulières réveillent les idées générales quoiqu'elles ne puissent les donner, après avoir montré que les principes universels sont nécessaires dans notre esprit comme les muscles et les tendons dans le corps^ que l'induction ne peut nous assurer par elle-même de la vérité, et prouve, au contraire^ Tantériorité des idées, pour les vérités nécessaires, par exemple, il résuma lés principes qui devaient ressortir de sa minutieuse critique, en accordant que l'expérience contient et donne tout, sauf cependant ce qu'elle ne peut ni contenir ni donner, c^est-à-dire l'intelligence même, et, avec elle, les notions d'être, de substance,* d'un, de même, de cause, et la perception et le raisonnement, etc., etc., et le plaisir et la douleur (5). Cet ouvrage de Leibnitz fut publié longtemps après

(1) J. Locke. Essai philosophique concernant Ventendement humain^ oà l'on dé' montre quelle est l'étendue de nos connaissances certaines et la manière dont nous y parvenons»

(2) Leibnitz, Réflexions sur PEssai de l'entendement humain de M. Locke, dans le tecueil de Detmaizeaux, t. II.

(3) Id.| Nouveaux essais sttr l'entendement humain, Leipsick, 1765. Nlbil est in intellecto quod non fuerit in Mmu, ezcipe : nisi ipse inteUectui ( page 67 ).

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sa mort el lorsque rAlIemagne tout entière suivait les leçons de Wolf, son élèv^: mais eût-il paru plus tôt qull n'eût pas prévenu le rapide engouement de l'Angleterre et de la France pour ce pauvre essai dont les quatre livres peuvent se réfuter en quatre lignes; alors même il ne put prévenir une chute passagère de TAllemagne philosophique qui, entraînée par le goût général, et amoureuse de Tesprii superficiel et léger qu'on admirait alors dans la France, se soumit à ses goûts pour lui plaire et se fit Télève des élèves de Locke. Tout cela devait être sans doute, mais tout cela ne devait pas durer.

8. Pour que la philosophie de Hobhes, de Bacon, de Gassendi et de Locke demeurât solidement constituée, il faudrait prouver que les opérations intimes de la pensée sont de purs mouvements, et c'es»t là ce qui est à tout jamais impossible, puisqu'on ne peut énoncer une proposition pareille sans confondre l'une avec l'antre deux choses que le plus simple et le plus savant des hommes savent aussi bien Tun que Tautre être fort différentes. Cependant cette chose impossible fut tentée, et Locke, entre autres, s'essaya à confondre ce qui est distinct, et à détruire ainsi toute méthode. Il crut à cette vertu ailractive de la matière que Newton même, nous le savons, ne voulait pas accepter, et put penser dès lors que si Dieu a donné aux astres la faculté de s'attirer mutuellement, il peut bien avoir donné aux hommes, qui sont constitués comme les astres par certains amas de matière, la faculté de penser (1). Locke en appela donc à la puissance de Dieu pour prouver la simple possibilité de ce fait, et proposa ainsi une hypothèse fainéante en philosophie, comme dit Leibnitz (2). En effet, cette hypothèse brouille toutes notions, anéantit toute science, et Ton ne voit pas pourquoi, hypothèse pour hypothèse, on ne préférerait pas à celle-ci l'hypothèse contraire qui attribue aux esprits la faculté de se représenter des corps qui n'existent pas réellement ; et, quant à ceux dont nous parlerons bientôt, qui tentèrent de prouver que l'esprit n'est en effet que matière, ils ne firent en cela que montrer. qu'ils n'attachaient aucun sens au mot matière, mais qu'il leur plaisait seulement d'appeler matière et

(t) CorretpoD^nee de Locke et de Vévétpe de Worcester. Leibnitsi' NouteaMè essais t araut-propos, page 15.

(3) Leibnitz, Nouveaux essais, ^^ ^1*

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mouvement ce que tout le monde nomme ainsi, et pi^is encore matière et mouvement, Tesprit et TinteUigence.

9. Que résulta-t-il, en effet, de ce mélange dldées hétérogènes ? C'est que la notion de matière, devenue vague et confuse, perdit tout caractère de nécessité philosophique ; et comme, d'ailleurs, Tanalysede Locke n'établissait que Texistence des idées sensibles, sans fournir une conception claire, soit de la substance qui les reçoit, soit de celle qui les envoie et qui les transmet, un esprit rigoureux put en conclure que Tunique réalité est en ce monde le sujet, quel qu'il soit, des perceptions sensibles, et, qu'en conséquence il n'existe que des esprits, selon le sens le plus ordinairement attribué à ce mol. Cesi la physique de Pescartes, dans celle de ses parties que la philosophie de Locke avait reçues, qui s'imposa plus ouvertement à elle, et la conduisit ainsi à la plus étrange des contradictions.

En effet, Locke, en étudiant les qualités sensibles, avait considéré la plupart des sensations, celles de la chaleur et du son, par exemple, et tout ce qu'il appelait qualités secondes, comme n'étant dans le monde extérieur que de purs mouvements, autres par conséquent dans l'objet qui les produit que dans le sujet qui les connaît sous cette forme d'odeur ou de son, de chaleur ou de couleur. Il avait fallu suivre en cela les progrès de la physique moderne, mais il n'en avait paru que plus nécessaire alors de distinguer de ces qualités étrangères aux corps d'autres qualités qu'on appelle premières et que Ton croit généralement convenir à la matière, se trouver en elle et la caractériser. Mais si Ton parvenait à montrer que ces qualités ellesmêmes ne peuvent se comprendre que dans un esprit, ni exister ailleurs en aucune façon, la matière devenait inutile, et on pouvait penser qu'elle n'existe pas, parce qu'elle est incompréhensible en elle-même et superflue pour la production des phénomènes. Or, les qualités premières étant, selon l'école de Locke, Vélendue^ la figure, la solidilé, la pesanteur ^ le mouvement et le repos^ on comprend aisément que toutes ces idées n'étant suggérées à l'homme, selon cette même école, que sous une forme sensible et particulière, et aucune d'elles n'ayant un caractère de nécessité ni une origine autre que la sensation, il est aisé de leur enlever une réalité qu'on n'a niée des quafités secondes que pour des motifs qui conviennent paiement aux deux genres.

C^cst aîiisi que procéda Berkeley : toutes les qualités sensibles, quelles qu elles soient, varient, en général, avecles sujets qui les perçoivent, et leur sont tout à fait relatives ; par exemple, telle étendue paraît plus ou moins grande, plus ou moins unie ou raboteuse, de telle ou telle forme ou figure, absolument de même qu'elle parait de telle ou telle couleur et à telle ou telle température, selon qu'elle est perçue dans telles ou telles circonstances et par tel ou tel animal, selon la disposition de ses organes, selon les instruments qu'il emploie, selon la distance à laquelle il se place, selon les objets divers auxquels il la compare ; ensuite le mouvement est plus ou moins rapide au même instant et dans le même mobile, suivant la succession des idées dans Tâme de Tobservateur, succession par laquelle seule nous pouvons connaître le temps. Comment donc ces qualités pourraient-elles exister dans les corps ? D'ailleurs elles se réduisent toutes à l'étendue, sans laquelle elles ne peuvent être comprises ; et comme l'étendue ne peut être rendue sensible que par une qualité seconde, cbaleur, couleur, etc., ou par une résistance qui n*a rien d'absolu, et qui, en tant que résistance, ne peut être conçue dans l'étendue comme lui appartenant, il s'ensuit qu'on ne peut comprendre aucune sensation hors de l'esprit dans lequel elle est, ou qui la perçoit immédiatement. Demanderait-on un substratum pour la qualité sensible, et voudrait- on le placer dans le monde extérieur et le nommer matière^ Mais ce mot substratum, ou suppose l'étendue dont l'existence objective est déjà réfutée, ou bien quelque chose d'invisible et d'impalpable qui ne peut être l'objet réel d'une idée sensible (I). Berkeley, qui était pleinement sensualiste et regardait toutes les idées comme originaires des sens, était ainsi mené par les arguments ordinaires des sceptiques, dirigés contre la variabilité et l'inconsistance des notions sensibles, à n'accorder de réalité qu'à ces notions elles-mêmes qui, étant objets immédiats de V esprit, ne peuvent être niées, et à rejeter comme une chimère monstrueuse la matière des philosophes.

10. Et qu'on ne croie pas pouvoir rejeter tous ces arguments, sons prétexte de sophisme et de subtilité. Sans doute ils sont dépourvus de valeur contre des doctrines telles que celles de

(i) fitikéey, Vi^alflfften confre les sceptiques ef.lû% a/^^e9, dUl. t.

Descaries, ou de Spinosa, ou de Leibnitz, mais ils sont an contraire parfaitement rigoureux et démons tratifs,quand ils ont leur point de départ dans le sensualisme, et leur portée contre lui. En effet, un sensualiste conséquent ne peut sortir de ce monde infiniment variable et contingent des idées sensibles, dans lequel il s'est involontairement jeté, ni fonder sur quelque raison que ce soit la croyance à une nature permanente et régulière, à un être en soi, à une substance. Berkeley fut donc très- faible quand il voulut prouver que nous n'avons aucune idée de retendue ou de la figure, autrement que par les sens, mais il fut invincible quand il prouva aux partisans de Locke que la matière n'existe pas. Et, selon nous, il y a là un des faits les plus importants de Thistoire de la philosophie, et une démonstration irréfutable du vide profond de ce système qu'ont embrassé les plus pauvres raisonneurs d'entre les philosophes, depuis Ëpicure jusqu'à Condillac.

11. Mais si Berkeley fut si puissant dans la critique, et s'il réduisit au scepticisme le sensualiste vulgaire, en le forçant à douter de Texistence de son idole, il fut bien faible à son tour quand il songea à relever la croyance. En effet, cet homme qui n'avait admis jusque-là que des idées sensibles, des idées sans règle et sans loi, des idées en poussière, pour ainsi dire, conserva sans raison le principe de la causalité et celui de l'induction, pour reconstruire ce monde qu'il venait de briser. C'est au sens des philosophes qu'il faut nier l'existence de la matière, dit- il alors, et non à celui du vulgaire ; les objets existent puisque nous les apercevons ; bien plus, ils existent tels que nous les apercevons, et leur existence consiste précisément dans la qualité d'être aperçus. Mais comme notre esprit est passif dans la perception, ainsi que nous ne pouvons en douter, et que les objets doivent nécessairement avoir une cause, il faut qu'il existe un esprit présent partout et éternel, qui connaît et comprend toutes choses^ et qui nous les représente selon les règles quil s'est prescrites à lui-même, et que nous appelons lois de la nature (1). Ce système diffère de celui de la vi-

(1) Berkelej, dial. II. Nons avons des idëes que notre esprit ne crëe pas, mais qu'il reçoit ; ces idées sont Dëce.«sairemeDt dans un autre esprit qui nous les communique par sa volonté, et la manière doQt nous en sommes affectés prouve que cet esprit qui en est l'anteur, est sage, puissant et bon an delà de tout ce qu'on peut comprendre ; il faut donc dire que i les choses sensibles existent réellement, que si elles existent réellement, elles

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sionen Dieu, en ce qu^il n^admet aucune matière à moins qu'on n'entende par ce mot ce qui est sensible et dont V existence consiste à être aperça (1). Les illusions des sens s'expliquent aisément par cette seule considération que nous n'errons jamais, à moins que nous ne dépassions, par le raisonnement, nos perceptions pures: celles-ci sont toujours vraies. Enfin, mille et mille difficultés de la métaphysique et de la physique disparaissent devant cette croyance si simple, sans que cependant la physique elle-même soit détruite, car son but est d'étudier Tordre et la constante succession des phénomènes, qu'elle que soit leur nature.

12. Nous ne pouvons nous arrêter sur cette doctrine qui révèle cependant jusque dans ses moindres parties un admirable génie, il nous faut continuer Thistoire du sensualisme. Nous venons déjà de retrouver les fantômes d'Hobbes, ainsi que nous l'avions annoncé en exposant sa philosophie, mais nous avons encore un Dieu qui les gouverne et qui nous les envoie. Maintenant nous allons faire un pas de plus ; en effet, nous admettions tout à l'heure que les idées sont des sensations, mais alors il faut reconnaître aussi que toutes les notions s'acquièrent par rexpérience. Berkeley était évêque et croyant, la foi chez lui suppléait à la raison, mais ici nous ne pouvons que raisonner ; dès lors, quel est le principe ou de sensation ou d'expérience, qui nous assure la légitimité d'une induction générale? Qui nous a appris que le feu est cause de la chaleur, ou que notre volonté est cause du mouvement de notre bras. Nous savons, il est vrai, que chaque fois que le feu a été appproché de notre main, nous avons éprouvé certaine sensation que nous nommons chaleur, que chaque fois qu'une certaine modification, dite volonté, a eu lieu en nous, un certain mouvement musculaire s'est produit dans notre corps. Et tout ceci est d'une

sont nëcessaîrement aperçues par un esprit infini, et qu'ainsi il eiiste un esprit inG>-.i on un Dieu, a Les attributs moraux de Dieu, et particulièrement la Providence, <e déduisent avec la plus grande facilité de cette considération.

(1) Le système de Malebrancbe diffère de celui de Berkeley en ce qu'il est un idéalisme intelligible, et celui-ci un idéalisme sensible. Il y a donc autant de distance entre eux qu'il pouvait y en avoir entre Hobbes et^Descarles ; mais Berkeley est un chrétien, et Hobbes n'était certainement qu'un impie. On lit quelque part que les derniers jours de la vie de Malebrancbe furent troublé* par une violente discussion avec Berkeley qui se trouvait alors h Paris.

entière évidence, car nous sommes certains, d'un côté, de notre pensée, de l'antre, de ce qui s'est passé ensuite, et que la sensation nous manifeste ; mais après cela, que savons-nous ? L'expérience ne peut nous permettre d'aller plus loin. Tels furent les célèbres raisonnements de Hume (1 ), et nous n'avons qu'un mot à ajouter pour faire connaître sa position parmi les philosophes, c'est qu il admit le principe sensualiste, ou, si l'on veut, empirique, dans toute sa rigueur, et qu'il eut Tesprit éminemment logique. Ainsi donc , à prendre au sérieux les propositions de Hume, on arriveraitau fantasmatisme le plus absolu que Hobbes ait jamais pu rêver ; mais, à le considérer dans sa personne, on trouve un sceptique. Il va sans dire que ce scepticisme ne s'applique qu'à la science et nullement à la vie. Après avoir nié les idées de la cause, de l'infini, de Téternel, qui sont des étrangères pour l'expérience, quand il arrive à se représenter consciencieusement la force invincible de cette idée de cause qui naît cependant, suivant lui, d'une simple habitude, il est obligé d'accorder une disposition naturelle, un instinct à nous donné selon l'ordre des choses, et Ton voit ainsi qu'il sait suppléer, dans Toccasion, aux idées innées qu'il repousse et qu'il dit ne pas comprendre. Qu'est-ce donc que Hume enOn? Un homme qui part des données de son temps et les admet sincèrenient, mais qui, métaphysicien par nature plus que Locke et plus que Condillac, arrivé aux bornes de la philosophie à la mode, ne peut s'empêcher de douter. Mais ce doute se rapporte aux systèmes, aux raisonnements, aux preuves rationnelles des idées fondamentales de l'homme, jamais à la vérité de ces idées ou de leurs objets. C'est, du reste, un esprit élégant, naturel, droit et simple, profond même. Né à une époque où la science se faisait petite pour combattre le Goliath de la théologie, il combattit à côté de ses amis les nouveaux philosophes français ; mais philosophe en dépit de tout, il rompit les barrières et sauta de Tempirisme vulgaire dans un scepticisme qu'il savait bien ne concerner que les systèmes humains et pour lequel l'homme et la vie, les affections et les instincts moraux demeuraient inattaquables.

43. Nous venons d'indiquer la marche logique des idées dans Técole anglaise. Il nous reste à signaler, d'une part, quel-

^l)D» Hiunei Essais philosophiques, pollUques et moraux»

DB PHILOSOPIJIK KIODERINE. 53^

ques philosophes qui essayèrent de garder une place au milieu du mouvement principal, ou plutôt qui, moins préoccupés de phUosophie pure que de théologie ou de physique, se tinrent à côté de 1 école ; d'autre part, ceux qui, sur divers points, étudièrent, propagèrent Topinion régnante et donnèrent lieu à de vives querelles. Les premiers sont Clarke et Newton. Nous reparlerons de Newton, mais disons ici que tous deux tinrent entre Descartes ou Técole mathématique et rationnelle, et Fécole empirique de Bacon, de Gassendi et de Locke, un rang analogue à celui qu'avait occupé H. Morus, sauf ses opinions cabalistiques. Profondément religieux tous deux, ils attribuèrent cependant à Dieu l'espace infini comme organe, et conçurent la matière sous la raison atomique. Clark« s'efforça particulièrement d'établir les preuves de l'immortalité de Fâme et de l'existence de Dieu (1) ; mais l'école de Locke ne put être maintenue dan& les bornes théologiques. Collins démontra que toutes les ac* lions de rhomme sont déterminées^ ainsi que ses volontés et ses actes, par leurs causes, de sorte que la Uberté est impossible (2). Dodwell, Coward, Hartley , ensuite Priestley (3) , voulurent prouver la matérialité de l'âme; enfin Mandeville, partant de la dé* fînition du bien par Yutile^ doua le sensualisme d'un nouveau système de morale, et entreprit l'apologie des vices par la considération de leur indispensable utilité dans la société actuelle (4) . En un mot, ce fiit dans ce siècle un déchaînement universel contre la théologie ; les médecins y prirent une grande part , et il n'y eut là ni unhé ni vraie doctrine. Uneintinité de débats commencèrent et se continuèrent sans méthode, c'est-àdire au hasard, et il serait inutile de rechercher ici quelle veine heureuse ou malheureuse de raisonnements put trouver chacun de ces enfants perdus de la philosophie. Nous essayerons, dans

(t) Clarke» Taité de Inexistence et des attributs de Dieu, — Débats de Clarté et de Leibniti sur l'espace et le temps. ( T. I, rec. de Desm. )

(2) Collins, Recherches sur la Uberté^ et n'ponse de Clarke dans le môme recueil.

(3) Priestlej fut le plus original et le plus profond de ceux qui s'altaclièrcnt li de'montrer le déterminisme eX la matérialité de l'Ame. Ses ouvrages sont très-remarquables sons le rapport de l'analrse des motifs de nos actions et de la concordance intime des lois de la pen»ëe avec celles da corps. Il fut engagé dans un grand nombre de discussions. Grand chimiste d'ailleurs, il créa à peu près la cbimie des gaz.

(4) Mandeville, Fable of ihe bées orprîvate vices mode public benefîts. Lond., 1714. — Berkeley» j4leiphron,ou le petit philosophet contenant une apdogie de la reltfÎMl ( h rétienne contre les espi ils forts.

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notre conclusion, de porter la lumière au milieu de cet éternel combat des esprits dans lequel il n'y a pas de vaincus.

§ II

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