‹ Manuel de philosophie moderneChapitre 76 sur 86 · MÉTAPHYSICIENS FBAKÇAIS DU DIX-HUITIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

MÉTAPHYSICIENS FBAKÇAIS DU DIX-HUITIÈME SIECLE

1 . Le cartésianisme dominait enfîn dans les écoles, et déjà son règne passait dans Topinion. Les sciences commençaient à se séparer du tronc principal ; il y avait des mathématiciens, il y avait des physiciens, il y avait des chimistes, et la métaphysique tombait en discrédit auprès des diverses classes de savants. D'un autre côté , la critique des institutions civiles et religieuses allait croissant et devenait de plus en plus libre. Enfin, au milieu d'une préoccupation exclusive des choses de la terre, la philosophie s'éloignait, repoussée par la réaction générale qui avait lieu contre tout ce qui tendait à n'occuper riiomme que de Dieu et de son plus lointain avenir.

Arnaud et Malebranche furent les derniers philosophes du dix-septième siècle en France, et Tannée même où ce dernier mourait, naissaient Helvétius et Condillac, tant ce déclin de la philosophie fut rapide. Il est vrai qu'un homme d'une immense célébrité, et dont l'inHuence dut être bien grande, avait employé toute sonactivilé à diriger, pour la détruire, la philosophie contre elle-même. Cet homme est Bayle, et par lui le scepticisme prépara l'invasion de la philosophie anglaise parmi nous. C'est du cartésianisme que sortit l'esprit de Bayle. En effet, attaché d'abord aux idées de Descartes au point de les défendre publiquement, le milieu théologique dans lequel il vécut, ses changements de religion, son vif sentiment des dissidences de la raison et du fléau de Tintolérance, ne tardèrent pas à lui faire rejeter tout dogmatisme. Sans doute, s'il eût été chrétien ardent et enthousiaste comme Malebranche, ou profond, et, en quelque sorte, fanatique penseur comme Spinosa, ou haut et diplumalique génie, éclectique et conciliateur comme Leibnitz, il eût pu s'arranger du cartésianisme en le modifiant comme eux. Mais le doute en religion l'entraîna au doute en philosophie ; persécuté d'ailleurs par les reIi:îions, il voulut leur arracher leur prétendue certitude, et, par là, les croyances et

DE PIIILOSOIMIJE MODEUKE. 555

Tempire, et le pouvoir de faire le mal. Il voulut que la nécessilé d'en appeler à la foi rendit les théologiens plus modestes, et il mit en problème toutes les questions dogmatiques. Pour amener le retour de la charité, il essaya d'abattre la suffîsance scientifique et fut poli dans les disputes. Esprit clairet méthodi(|ue, mais obstrué de détails, porté naturellement au bien et à la critique du mal et du faux, il se laissa trop aller cependant à confondre ce qui est arrêté avec ce qui est exclusif, et proscrivit le tout ensemble. En résumé, il faut considérer Bayle comme le premier anneau de la chaîne des philanthropes français. Exilé par les institutions d'intolérance de son pays, il jeta à ses concitoyens, afin de les aider à les abattre, un protestantisme plus radical que celui de Luther et de Calvin ; car il ne leur conseilla pas de lire la Bible et de l'interpréter, ni d'accepter l'interprétation des ministres, mais bien de laisser là la science et l'interprétation, de peur de se tromper, et de s'aimer les uns les autres. Mais comme la métaphysique régnait encore, il accepta la métaphysique comme instrument, et parcourut la philosophie et la religion, voyageur critique, pour les opposer à elles-mêmes. Ainsi fut- il le dernier des métaphysiciens et le premier des philosophes, à prendre ce mot dans le sens qu'on lui donnait il y a soixante ans.

2. Il résulte de là qu'on peut remarquer deux parties dans Toeuvre de Bayle. L'une consiste dans certaines opinions trèssystématiques, et qui, bien que considérées jusqu'à nos jours comme d'indignes paradoxes, n'en sont pas moins très-faciles à justifier par l'expérience et par la raison. Bayle prit à tâche de combattre et de ruiner, à propos de l'apparition d'une comète en 46i8, tout ce qui pouvait rester de préjugés etd'idolâtne parmi les populations chrétiennes de son temps, et le cours de son argumentation le conduisit à soutenir que les opinions religieuses sur Dieu et sur la Providence ne sont pas Tunique fondement de la moralité chez l'homme. En effet, c'est à cela que reviennent ces deux tlièses, qu'un athée peut être honnête homme et ^l'une société d'athées 'pourrait exister^ et cette autre dont le but est d'appuyer les premières, que Fâme déchoit moins par l'athéisme que par Tidolâlrie (1). Nous ne voulons pas prouver ici que les notions du juste et de Thon-

(1) p. Bajlci Pensées diverses sur les comètes^ et Conlînualion des Pensées diverieSf etc.

néte reposent sur de toat autres fondements que les opinions dogmatiques,, bien qu'il pût suffire en vérité, pour en convaincre tout homme de bonne foi, de comparer Fétat moral des classes élevées de la société, en général irréligieuses aujourd'hui, avec celui des classes inférieures dans les pays où la superstition domine ; nous ne voulons que l'admettre et prendre pied de là pour voir dans la personne de Bayle le premier et le plus actif peut-être d^ ces philosophes qui reconnurent dans Thomme, sous le nom d'amour, ou de sympathie, ou de sentiment, ou d'instinct, etc. , etc., une personne morale indépendante de la personne qui raisonne et de celle qui agit. Nous savons que Bayle ne s'est pas servi des mots que nous aimons à employer aujourd'hui , mais il n'en est pas moins vrai que la prédication simultanée du principe de tolérance, de l'indifférence religieuse et des notions innées de vertu, revient pour qui sait lire à placer dans le cœur de l'homme la personne divine de Tamour et à la prendre pour guide dans les relations sociales.

La seconde partie de l'œuvre de Bayle est sa critique des dogmes et des systèmes. Cette critique est très-faible sous le point de vue historique, et d'autant plus faible que le souvenir de la philosophie de Descartes y perce davantage. Bayle est trop loin de l'esprit des méthodes anciennes, et il est trop près de l'origine de la méthode moderne pour pouvoir apprécier sainement les diverses doctrines ; ainsi il voit le système de Spinosa dans Césalpin et dans Arislote, celui de Malebranclie dans Démocrite, etc., etc. Mais la crhique historique ne faisait que de naître, et du temps même de Bayle, Huet et Gudworth, un peu plus tard Berkeley (1), ne surent découvrir que leurs propres idées chez les philosophes de tous les temps. Leibnitz fut incontestablement le plus savant et le plus pénétrant des critiques à celle époque, et il dut à la largeur et à l'intelligence merveilleuse dont il lit preuve la supériorité de son propre système. Grâce à lui, Brucker put produire la première histoire de la philosophie, histoire encore si utile aujourd'hui et dont on se sert tant, sans vouloir ordinairement la citer que pour en médire. Pour en revenir à Bayle, parmi les réfutations qu'il entreprit, celles de Spinosa et de Leibnitz tiennent le premier rang, à notre point de vue. Quant à la première, d'u-

(I) Berkeley, Traité des verfns de Venu lU goudron.

niverselles rédamations lui apprirent, à son apparilioQ, qu'il n'avait pas saisi Tesprît de cette doctrine si abstruse, et en général il chercha moins à la combattre en elle-même que dans ses conséquences. Quant à la seconde, il reprocha à Vharmonie prééiablie de ressembler trop à une hypothèse et de ne pas convaincre Tesprit, ce qui était vrai surtout de la forme exotérique sous laquelle son auteur la présentait ; elle lui parut aussi supposer en Dieu une puissance trop inintelligible pour nous. Ënfm loptimisme leibnitien fut surtout en butte à ses attaques; et, malgré les réponses de plus en plus ingénieuses de Leibnitz (1), il reste qu'il est bien difficile de comprendre comment un Dieu tout- puissant ne peut cependant pas créer un monde qui soit en même temps parfait sous le point de vue de Tensemble et sous celui des détails (2).

Cette question du bien et du mal fut celle qui préoccupa le plus constamment Tesprit de B^yle et qui le porta à ressusciter le manichéisme pour Topposer aux théologiens de toutes les opinions.

5. Mais ce n'était pas tout que d'opposer secte à secte, et système à système ; restaurer le manichéisme ou le pyrrhonisme semblait un jeu d'érudition ; il fallait pousser la hardiesse plus loin, se placer sur le terrain de la philosophie et s'y fortifier dans un système positif dont les conséquences fussent sûrement ruineuses pour les théologiens et pour les philosophes du siècle précédent qui leur avaient prêté leur appui. A une doctrine on avait besoin d'opposer, non pas une hypothèse, mais une autre doctrine à formes consciencieuses et sévères au moins en apparence. Ainsi s'explique le succès du livre de Locke qui, comme attendu en France, y fut reçu avec acclamation. Locke était contemporain de Bayle, et Bayle le cite avec grande estime. Comme lui il avait combattu pour la tolérance (3), et comme lui souffert pour la cause de la liberté. Ainsi de l'Angleterre et des Pays-Bas vinrent tomber sur la France de Louis XIV des ennemis plus dangereux que Marlborough et le prince Eugène.

Si Gassendi eût écrit en français, si la forme de sa philoso^

(l)|LeibiuUf Essais de Thiodicie.

(2) Bajie. Diction, historique et critique^ art. Spinosa, Rorarins, etCt etc.

(3) Locke, Lettre sur la tolérance*

phie eût été moins antique et son caractère religieux moins prononcé, sans aucun doute il eût dirigé ce mouvement des esprits et remporté sur Descartes une victoire postluime. Mais nous croyons que l'influence de ses in-folio latins dut être à peu près nulle dans un temps où les études devenaient de plus en plus superficielles. Ainsi Locke et Newton passèrent la mer, et lengouemenl de la France pour TAngleterre commença. Mais la métaphysique sensualiste devait s^allier en France avec une naïveté dans la déduction, avec une intrépidité dans Tabsurde qu'elle n'avait jamais rencontrées jusque>là. La dégradation des institutions religieuses et politiques, et la tendance des populations qui en fut la conséquence, peuvent seules nous rendre compte de cette singulière déviation.

4. L'unique métaphysicien de ce temps, encore représentat-il faiblement plutôt qu'il ne dirigea Topinion de ses contemporains, est Condillac. Il faut convenir cependant que les principales qualités qu'on demandait alors au philosophe se trouvèrent en lui; d'abord il vénéra Locke et le dépassa en donnant un nouveau développement aux preuves de l'origine sensible des connaissances, en accordant plus d'importance aux signes et moins aux pensées que les signes représentent, et en s'efforçant de montrer que non-seulement l'âme, mais les sens, non- seulement l'art de faire des idées avec des sensations, mais même celui de sentir comme il faut n'est qu'une affaire d'expérience et d'habitude (1). Ensuite il fut dur et méprisant pour la métaphysique du dix-septième siècle, prétendit que les Français s'en étaient dégoûtés avec raison, comme d'un produit de l'imagination toute pure ou des préjugés, et publia, pour le prouver, une analyse et une réfutation des systèmes de Descartes, de Malehranche, de Spinosa et de Leibnitz. Or, tout cet examen dans lequel, et nous devons le dire pour être rigoureusement juste, l'impertinence lutte avec la légèreté, n'est dans le fond qu'une continuelle pétition de principe. En effet, on y peut voir ce grand raisonneur, cet homme qni, du haut d'une raison nouvellement mise au monde en Angleterre, juge pour le condamner un siècle entier de penseurs, supposer, pour la ruine de ses adversaires, des principes que ses adversaires n'admettent pas,et ne pas chercher à les prouver par des

(I) ConJiUac, Essai sur Vor'ig'me des eonnaissances humaines, 1746.

DE PHILOSOPHIE MODERNE. OO i

raisons communes entre eux et lui (1). Enfin Condillac, pressé d'être lui-même un grand philosophe à la place de tous ceux qu'il avait renversés, sentit la nécessité d'avoir un système ; et comme il ramenait la pensée à la sensation , et qu'il était obligé par conséquent de définir celle-là par celle-ci, il nomma la pensée une sensation transformée. Ainsi son analyse consista à suivre la sensation depuis le degré le plus bas jusqu'au plus élevé, et à étudier ses transformations successives depuis la représentation simple des qualités sensibles extérieures, jusqu'à la mémoire et à la comparaison de ces qualités, de manière à montrer que toutes les facultés de l'esprit sont contenues dans la sensation primitive et ne font que se déployer (2). Mais comme il est toujours bon, quand on adopte un pareil système, de réduire à leur moindre portée les facultés que Ton veut expliquer, Condillac jugea à propos de faire reposer la notion de la vérité sur la perception de l'identité de deux termes dont la sensation a, bien entendu, fourni le contenu. Ensuite la science se forme par voie déductive. Ainsi, toute vérité est dans son principe une équation identique; dernière aberration d'esprit de cet homme qui ignora a^^sez l'intelligence pour en placer l'origine et la cause dans la non-intelligence, et connut si peu la nature, qu'il crut que les animaux naissent sans instinct et ont besoin d'une éducation pour voir et pour manger.

Serait- il besoin de montrerai a faiblesse de toutes ces prétentions ? Bornons- nous à remarquer que l'analyse de Condillac, afin d'arriver à nous montrer comment toute pensée est renfermée dans la sensation, ajoute à chaque pas à cette sensation, et sous le prétexte inintelligihie d'une transformation, quelque nouvel élément qu'elle ne renferme pas et ne peut pas renfermer. Demandons-nous comment une sensation, transformée ou non, peut exister sans la pensée qui l'encadre pour ainsi dire et lui donne sa forme, et pourquoi un philosophe qui prétend observer et n'énoncer que ce qu'il voit, ose donner le nom de sensation à une généralité ou à une abstraction. Enfin s'il plaît à l'un d'appeler la pensée transforniation de la sensation, alors que la sensation est' déjà la transformation du mouvement,

(1) CondiUac, Traité des systèmes, il 49.

(2) Id., Traité des sensations, il S4»

pourquoi ne plairaU-il pas à un autre d^appeler la sensalkni une pensée transformée, et le mouvement une sensation transformée? Ainsi naîtrait, et par une méthode bien plus rigoureuse au début, l'idéalisme subjectif absolu.

5. La piiilosophie de Condillac a cependant dominé dans renseignement jusqu'à des temps bien voisins de nous. Cest qu'à côté de Fétat général des esprits il faut un système à formes plus ou moins rigoureuses qui le représente didc^ctiquement. L'encyclopédie a été la plus grande œuvre du dix-huitième siècle : on trouve là les arts et les sciences exaltés, la métaphysique déprimée, l'histoire et les hommes jugés avec une partialité quelquefois volontaire, et le passé tout entier sacrifié à l'esprit nouveau; on y devine la haine de la religion et Tardent amour de la liberté ;on y lit enfin une préoccupation constante de la vie, de la réalité, de la nature et de ses lois, de l'homme et delà société. Et qu'importe la doctrine, on ne pense qu'aux conséquences qu'elle peut avoir ; et qu^importent même ces conséquences dans un avenir éloigné, pourvu qu elles abattent dans le présent les obstacles au progrès des esprits, à la destruction des préjugés, à l'abaissement des pouvoirs retardataires, enfin à l'élévation de la pensée libre de l'homme, de la morale naturelle, et de la simple et utile étude des formes et des êtres, au-dessus d'un dogme symbolique avili, d'une morale égoïste ou dévole et d'une science immobile.dont les axiomes sont des chaînes? Aussi Condillac occupe-t-il une bien petite place dans ce siècle prodigieux qu on ne peut juger sainement qu'en se rappelant que l)eaucoup de mal est quelquefois attaché à beaucoup de bien dans le monde imparfait où nous vivons. Nous avons dit qu'il fallait à ce siècle des principes bons ou mauvais^ mais enfin des principes, et que la critique indépendante et isolée eût été nécessairement insuffisante et peut-être impossible. La science générale fut donc systématisée. Elle le fut aveuglément, mais, encore une fois, les grands esprits du temps ne s'en occupaient guère et peut-être pourrions-nous montrer qu'ils la méprisaient. En tout cas les variations métaphysiques de Voltaire, les opinions indépendantes de d'Alembert sur des points qui semblent au premier abord avoir dû être des points de foi pour les philosophes (4), et surtout l'antipathie de Rousseau pour le sensualisme dont il comprit très-

(1) N'7 ayant aacnn rapport entre cbaijne sennUon et l'objet «{ni roccasionne, ou an

bieii le f^Mt \\)^ snfiîsent pour nous prouver que lés idées de CondiUac et de ses élèves furent des auxiliaires pour les véritables et sérieux lutteurs du dix-huitième siècle, plutôt qu'elles ne furent le sujet même du combat. De là vient que nous reconnaissons devoir tant à ce siècle et à ces lutteurs dont nous parlons, et que cependant notre philosophie est en pleine réaction contre leur doctrine avouée. C'est en tant qu'aveugle machine de guerre que nous considérons le sensualisme condillacien comme ayant fort utilement manœuvré ; et si les théologiens n'ont pas eu la vertu de le ruiner, nous en concluons qu'ils étaient alors sans force et sans intelligence de leurs propres principes, ou même entraînés à leur insu dans la sphère générale du mouvement, et qu'ainsi la machine était infailliblement utile et devait réussir.

6. Nous n'avons pas entrepris ici une histoire de la société française, de sorte qu'il nous est impossible d'insister plus longtemps sur le vrai caractère du progrès au dix-huitième siècle. Mais nous pouvons déduire de ce qui vient d'être dit, que la métaphysique proprement dite y a peu d'importance, et nous expliquer par là sa faiblesse radicale. Voltaire, Diderot, Rousseau, d'Alembert ne sont pas des métaphysiciens; la science générale ne les a nullement préoccupés, et une classification purement secondaire et pour ainsi dire laïque des branches de la connaissance humaine est le travail le plus philosophique de celui d'entre eux qui eût été le plus capable de produire une doctrine (2). Or, ce travail a précisément pour objet de nier la possibilité d'un système absolu, et, par suite, de ramener la philosophie à l'étude des faits en tant

moins an({ael nous la rapportons, il ne parait pas qu'on puisse trouver par le raisonnement le passage de Tan ^ l'autre. Il n'y a c^o'nne espèce d'instinct, plus sûr que la raison nnéme, qui puisse nous faire franchir un si grand intervalle. L'âme n'est rien de matériel et ne peut être resserrée dans aucune limite ni placée dans aucun lieu de l'espace ; on ne doit point eonsidérerle corps comme la contenant, mais seulement comme limitant l'étendue de matière dans laquelle il lui est donné de sentir. — Celui qui conçoit les choses ainsi et ne ae représente pas l'âme enchaînée dans le corps comme un prisonnier dans son cachot, comprendra facilement comment elle peut embrasser, toute la nature dans ses perceptions, et ne ■*ëtonnera plus que des limites soient imposées & ses connaissances. ( D'Alemhert, Ency» ciopédie, art. Corps.)

(1) Notes en réfutation du livre de l'Esprit d^Hehétius^ dtnsles onivresdir«rses d» Rousseau. ,

(2) D'Alembert, Discours f/rêliminaire de l'Encyclopédie et Eléments de vlnJo" toph te.

5i0 MANUEL

que tels et de lears rapports, sans s'élever aux causes fondamentales ni aux questions d'essence et d'origine première. Ainsi, d'Alembertfut un ;^rand mathématicien, c'est-à-dire, selon lui-même, un grand philosophe, dont les découvertes n'ont du moins pas été exposées à être niées par ses successeurs. Voltaire et Diderot furent, grâce à leur génie si actif et si hardi, les plus redoutables adversaires du passé, et il importe peu de savoir si Tun fut sceptique ou déiste, Tautre déiste ou athée, si Newton eut sur Tun une influence plus ou moins durable, Hohbes, une grande autorité aux yeux de Tautre ; il suffit de savoir que tous deux enseignèrent Dieu et la morale, et que tous deux vouèrent une haine mortelle au christianisme abâtardi qu'ils ne pouvaient comprendre. Et quant au génie du grand Rousseau, qui peut savoir combien chacun de nous lui doit de vertu et d'inspiration, de grandeur et de noblesse d'âme, d'amour pour rhumanité et d'admiration pour la nature ? Ne tenonsnous pas de lui un côté du sens religieux que Fénelon ignorait, et le vicaire savoyard, qui détruit à jamais la lettre de la religion vulgaire, n'élève-t-il pas Tamour et la connaissance de Dieu dans rhomme, sans pour cela le perdre dans TinOni ? Or, Rousseau n'a pas de système ; Rousseau se contredit quelquefois, parce qu'il parle selon qu'il sent et qu'il aime ; et cependant Rousseau est le plus grand philosophe du dix-huitième siècle; Rousseau a fondé dans nos cœurs, tandis que Voltaire, dontPhistoire et les tragédies pâlissent déjà, n'a laissé à notre plus haute admiration que cette satire acre et brûlante dont les ravages ont fait place à la liberté sociale que son siècle a eu pour mission d'ajouter à la liberté philosophique de Descartes.

7. Que dire maintenant de Condîllac, qui, étranger au plus sérieux mouvement de son siècle, se borna à créer pour le servir quelques balivernes métaphysiques, et qui, mêlant à son impiété réelle un peu d'hypocrisie ecclésiastique, parvint à faire accepter de la plupart des esprits le système à la mode? Quelle importance peuvent avoir pour nous les élèves d'un maître si futile? Quand le jour de là réaction arriva, le système avant de disparaître reprit la forme où son auteur l'avait trouvé dans Locke. L'attention vint s'ajouter à la sensation pour remplacer la réflexion que la sensation avait chassée, et cette heureuse modification donna quelques années

DE PHILOSOPHIE MODEBNE. 541

de plus de vie>u condillacisme (1). Ensuite Tîntroduction des travaux des philosophes écossais, plus tard et petit à petit Tinfluence de rAlleina°:ne, et l'étude de Leibnitz et de Descartes ont régénéré la philosopliie.

Cependant nous devons suivre rapidement le développement du sensualisme et son application à la morale et à la poliùqne. Dès que Téturle de Thomme a donné l'empire à la sensation, on comprend que Tho m me lui-même s'efTace devant la nature. Le matérialisme et le fatalisme se présentent invinciblement : plus de Dieu, mais un être matériel, multiple, doué de propriétés diverses, indéfiniment modifié par le mouvement et dont tous les changements sont liés par des lois que Tobservation nous fait connaître ; des animaux, produits de la matièrejet de ses lois, organisés pour certains mouvements, doués de la sensation et de tout ce qui s'ensuit, portés à se conserver eux-mêmes, et en général fatalement entraînés à tel ou tel changement selon les modifications de la matière environnante; une morale qui est l'intérêt personnel bien entendu, c'est-à-dire analysé et comparé à l'intérêt général; le mérite, qui se réduit à Vutile en même temps que la récompense ou la peine à une loi brutale ; la société qui devient une réuniond'animaux forcés, il est vrai, de s'unir par le besoin et de s'aimer par l'intérêt; enfin l'autorité, monstrueuse, sans doute, mais utile institution, dont l'intérêt de chacun peut surveiller et contrôler les actes ; et en toutes choses la raison et la volonté dispersées, détruites, sans unité ni principe, sans vraie connaissance et surtout sans amour; voilà ce qu'on appelle un systèine de la nature, et parmi les livres celui qui en est Texposition par excellence est demeuré sans nom certain d'auteur, comme pour mieux nous apprendre combien d'esprits cette horrible maladie avait envahis à l'époque où il parut (2).

Helvélius (3) avait particulièrement contribué à préparer la morale du système de la nature, et il n'avait fait en cela que doter le sensualisme d'une de ses conséquences naturelles. En effet, chercher la cause de la supériorité de l'homme sur les animaux dans l'organisation physique dont il est doué,

(1) Laromiguière, Leçons de philosophie.

(2) Syst. de la nat-, par M, Mirabatid. Lond-i 1770.

(3) Helvëtim, del'Esprity 1758. —De l'HommOi œuvre postb., 1770.

Té,

confondre les progrès de la raison avec ceux de Tindastrie, at« tribuer aux passions matérielles et à Tamonr-propre en particulier toute Féducation de l'esprit humain, soutenir enfin régalitë naturelle des intelligences et placer toute notion mo-> raie dans Tégolsme, n'est-ce pas obéir d'une certaine manière à la loi qu'impose le principe de l'origine exclusivement sen* sible des connaissances et des facultés de l'homme? Il faut tou« jours, à ce qu'il semble, que la confusion du corps avec l'esprit, et de plus celle de l'amour de soi avec l'amour d'autrui, servent de base à un certain nombre de systèmes, parmi ceux qui naissent de ce principe.

Cette école eut aussi ses historiens. L'un, très-érudit assurément, ne vit dans le christianisme que le côté matériel, le culte, la forme, et il prit pied de là pour confondre sa religion avec le paganisme sans tenir aucun compte Qe l'esprit nouveau attaché aux plus anciens symboles (1) ; l'autre, grand critique et vrai penseur, regarda misérablement les prêtres de tous les temps conmie des imposteurs, et la religion comme une institution politique (2), et tout cela est venu jusqu'à nos jours.

8. A côté de l'école matérialiste dont nous venons de parler, et qui a son origine dans le sensuallsnie, il en est une autre, qui n'a jamais cessé d'exister depuis Descartes, et qui nous parait tenir de lui tout ce que les principes qu'elle emploie ont de spécieux sous un certain rapport. C'est l'école mécanique. Qu'on étudie en effet la physique de Descartes, qu'on oublie la méthode et qu'on se laisse fasciner par la puissance créatrice dont Descartes lui-même douait la matière, qu'on regarde enfin cette matière comme Tunique substance et la cause universelle, on fondera une doctrine propre à représenter, pour ainsi dire, la mohié delà philosophie cartésienne. En effet, le système des idées purement intelligibles en est l'autre moitié ; et ceux-là seuls qui conservent le dualisme, soit en le scellant dans l'unité comme Spinosa, soit en l'expliquant par une harmonie préétablie comme Leibnitz, représentent dans son intégrité l'esprit du philosophe.

Or, l'école mécanique dut principalement ses progrès aux médecins, aux physiologistes, aux physiciens, qui, recevant tous

(1) Dapnis, Origine éU tous Us culUs ou religion unifieneUefVmîll,

(2) Volney, les Ruines, etc.

DE PiJlLOSOPHlE MODERNE. 545

les jours, |)ar suite de Pesprit anti-métaphysique du dix-huitième siècle, une instruction moins profonde et moins générale, se laissèrent aller plus facilement aux préoccupations matérialistes. Le médecin Leroy, dont Téducation philosophique avait dd être fortimparfaite,àen juger par les fautes que les aristotéliciens d^Utrecht lui reprochèrent, et par les représentations amicales de Descartes, nous a donné le premier exemple d'une chute de ce genre. Séduit, sans doute, par la facilité avec laquelle son maître expliquait les opérations de la vie organique dans un traité des animaux dont il s'était procuré copie, et qu'il avait refondu dans un de ses ouvrages, il étendit ce mécanisme jusqu'aux idées, et crut que Ton pouvait regarder Vàme comme un mode du corps, il alla même jusqu'à penser que Descartes avait déguisé sa véritahle conviction, et s'attira, de la part de ce dernier, une vive et noble réponse. Enfin, lorsquMI eut fait imprimer, après sa rupture avec lui, une thèse dans laquelle il prétendait expliquer comment nous pouvons penser et douter de ^existence du, corps par cette raison quHl en résulte seulement que nous ne pouvons pas dire alors que Vàme en soit un mode, Descartes répondit que le mode ne peut être conçu séparément, mais seulement dans la substance. Alors les physiologistes n'affectaient aucun dédain pour la métaphysique; ils l'attaquaient même sur sou terrain et se faisaient battre (1).

L'ignorance a toujours suscité le matérialisme dans les temps modernes. C'est aussi dans ce sens qu'il est sorti de la doctrine de Descartes ; car tout ce qu'il y a d'ingénieux dans le système de Lamettrie (2), coryphée des matérialistes, est dû à, l'invention de Descartes qui, par son explication des fonctions naturelles des animaux et de l'homme, a tracé un plan complet de physiologie. Mais il importerait de se rappeler que ce n'est là qu'un côté de l'univers, celui de l'esprit tourné vers la matière pour explorer ses mouvements et ses lois ; car sans l'esprit lui-même tout retombe dans le gouffre de la mort ; l'étendue n'est que de l'étendue ; elle 'peut être mue, mais elle ne spécule pas.

Le Système de la nature a, comme les théories de Lamettrie,

(1) Descartes, LeltreSt I, «6. 98, 99. — H. Regins, Fundamenta physîeœ. (î) Lamettrie, Œuvres phibsophiques : Traité de Vâme, VBomme maett^e, VArt de jouin etc. 1740-1750.

544 MAiMIEL

beaucoup 'emprunlé à la physique de Descartes, mais les recherches des sensualistes sont certainement pour quelque chose dans tous ces ouvrages. Au contraire, il semble qu'à mesure que Técole mécanique s'est fortifiée^elle s'est rapprochée de sa première origine. Ainsi le traité de Cabanis, qui nous présente à son upo^ée,et avec toute la rigueur qu^une physiologie très-avancée peut lui donner, la doctrine mécanique pure, rappelle à chacpie instant les théories du monde et de Tliomme de Descartes. Les esprits animaux ne font que changer de nom : ils deviennent la sensibilité j dont le siège est dans les nerfs et dans le cerveau (1). Cette sensibilité se jette- t-elle abondamment dans certains canaux, elle diminue dans les autres, et ainsi la douleur peut quelquefois n^étre pas sentie. L'organe sensittf a la faculté d'entrer en action par lui-même et de recevoir le$ impressions dont les causes agissent immédiatement dans son sein (2) ; la matière est susceptible d'acquérir un grand nombre de propriétés entièrement nouvelles par l'effet des combinaisons que le mouvement doit toujours amener (5). Tout cela c'est de la physiologie cartésienne pure, sauf que Ton ne part pas de notions claires et dislincles et que Ton attribue à la matière des propriétés qu ofn ne conçoit pas bien. Alors on doit supposer qu'elle a originairement p^us/eurs de ces propriétés ^ sans quoi il ne s'établirait entre ses diverses parties que des rapports mécaniques^ ce qui fait qu'elle n'est plus la matière, et qu'il faudrait la nommer autrement, ou bien on doit se résigner à comprendre comment une' élasticité, une attraction qu'on lui attribue déjà très- gratuitement peuvent à la longue se changer en sensibilité, puis en facultés d'abstraire et de généraliser. Mais une fois qu'on a pris son parti, on comprend parfaitement que le système scnsiiif réagisse sur lui-même pour produire le sentiment j et sur les autres parties pour produire le mouvement ; ou que le cerveau digère les impressions et fasse la sécrétion de la pensée (4). Cabanis sentit cependant qu'il fallait aborder nécessairement la métaphysique, et que son système ne pouvait être justifié que par un panthéisme à l'égard duquel il ne jouerait qu'un rôle accessoire et sous un certain

(1) Cabanis, Rapports du physique el du moral de l'hommci t. I, page 143.

(2) Id., id., pags 142.

(3) Id., t. II, page 554.

(4) Id., t. T, page 145 152.

DE PHILOSOPHIE MODEREE. ô \o

point de vue des choses (1). Rendons grâce avec tous les philosophes de nos jours àMaine-Biran, qui rendit la vieille philosophie à la France (-2), et à tous ceux qui depuis lui ont mis obstacle par leurs publications, par leurs recherches et par leur enseignement, à ce que Ton pût encore une fois dans l'avenir s'emparer de la moitié des idées d'un grand homme et triompher de Tignorance de Taulre moitié.

§ III

DE LA PHILOSOPHIE NATURELLE AU DIX-HUITIEME SlÈCL*i:.

I. Nous avons exposé le système de philosophie naturel 1j qui se déduit de la philosophie générale de Descartes, et nous avons suivi ses développements historiques ; mais de même que le principe de Torigine sensible des connaissances humaines remplaça au dix-huitième siècle le principe de la méthode cartésienne et la doctrine des idées, de même aussi se dévoila dans la physique une nouvelle tendance en accord avec le principe sensualiste. En effet, quand le point de départ de la science est, dans les idées de l'esprit pur, une physique purement mécanique, fondée sur les déOnitions de la matière inerte et du mouvement, peut prévaloir ; mais quand ce point de départ est dans les données des sens, il est de toute nécessité que la notion de matière soit accompagnée de certaines propriétés sensibles, et de là vient que la physique des propriétés^ et, comme tendance, la physique vitaliste que nous avons opposée à la physique mécani<|ue, se présentèrent naturellement, pour être exploitées, aux savants du dix-huitième siècle.

Le génie mathématique de Newton et cette volonté ferme de mêler à la recherche des faits par l'expérience la recherche des lois de nombre et de figure qui régissent les faits, volonté par laquelle il unit en lui l'esprit de Galilée à l'esprit de Bacon, lui donnèrent la fortune de découvrir la loi générale du système du monde. Aux rapports géométriques que Kepler avait décelés dans les mouvements des grands corps de l'univers, Newton en ajouta un autre qui les embrasse et avec eux tous les mouvements terrestres delà pesanteur. Nous savons ce

(1) Gahanis, Lettres posthumes à M. F

(2) Consin, Notice sur Maine-Biran^ Frag. pliil.> I. H.

546 NAIIDKL

qaefatlemotaffréurffondanscette décoaTerte etcequeNewton pensa de sa signification et de sa valeur; maisnoos savons anssi que Locke fut amené par ce mot à demander si la matière ne penserait pas , Dieu le voulant ; et ce seul fait doit nous faire deviner rimportance que les savants hostiles à Descartes attachèrent à Fattraction comme exprimant un rapport sympathique naturel entre toutes les parties descorps^et Tutilité qu'ils en tirèrent.

Ainsi Newton, qui n'avait prétendu découvrir qu'un fait on plutôt qu*une loi mathématique à laquelle obéissent une infinité de faits particuliers, fut au contraire proclamé créateur d^un nouveau système de physique, et par cette raison devint bientôt populaire en France où il chassa Descartês, d^abord de lopinion des nouveaux philosophes, ensuite de Topinion deTAcadémie, enfin de l'enseignement (4 ) .

2. La découverte du principe de la gravitation ne fut pas le seul titre de Newton à la domination scientifique du dixhuitième siècle : il faut y joindre sa théorie de la lumière qu*il appuya sur des faits nouveaux d'une extrême importance. Chancelant en physique sur les questions de principe, ainsi que nous Tavons montré précédemment (2), il ne se contenta pas de chercher les lois de ces faits et leurs causes prochaines, il n'expliqua pas non plus uniquement leurs causes générales par certains mouvements de matière, mais il fit appel aux qualités niys* térieuses,oectf/^e<, comme on disait alors, des particules matérielles. En un mot, il prononça une seconde fois le mot attraction, et par là fit un pas de plus dans la physique vitaliste.

Newton, dans son Optique^ commence par exposer méthodiquement des expériences ; il prouve Tinégale réfrangibilité des rayons solaires, et déduit tous les faits qui s'y rattachent ; il demande ensuite si les rayons de lumière ne seraient pas de fort peliu corpuscules élancés ou poussés hors des corps luminettœ (3), et il explique en général par des atlructiong à de très-petites distances ou par des répulsions ( qui sont des attractions négatives ) les divers phénomènes auxquels la lu-

(1) Voltaire, Eléments de la philosophie de Ne»toH mise à la portée de tout U monde. Il parut une infinitë d'envrages polémiques en gênerai peu profondes sur U physique de Descartes et sur celle de Newton k l'époque de l'introduction en France de cett« dernière.

(5) L. IV, cliap. 6, art. 9.

(3) Newton» Opti^iicj 1. III, qucst. 29.

ildère donne Uea'dans les corps (1). Si cette théorie s'est soutenue jusqu'à nos jours, c'est grâce à plusieurs petites hypothèses que ses partisans créaient tout exprès pour rendre compte de chaque nouveau phénomène qui venait à se présenter, tandis que la théorie mécanique a fini par prévaloir, ainsi que nous Tavons montré en son lieu. D'ailleurs de puissantes objections ont été faites à la théorie de Newton dès son origine (2). Qu'est-ce en effet que ce corps qui s'élance éternellement du corps du soleil sans répuiser ? que sont ces particules qu'il faut supposer sans densité, puisque Newton veut que les espaces célestes soient vides (5)? qu'est-ce que cette^substance douée de qualités occultes pour attirer ou repousser les corps, se changer en eux ou les changer en elle (4), et qui cependant ne sait agir en nous que par des vibrations à la manière des particules de Descartes ? enfin que signifient toutes ces idées qui expriment des facultés de l'esprit , choix, préférence , antipathie, quand on convient que lattraction peut être produite par impulsion (5) ou par d'autres moyens inconnus, et que l'on professe ne pas vouloir d'hypothèses, mais des raisonnements fondés par induction sur des expériences et des observations ? Qui justifiera cette induction déposer des principes incompréhensibles, et n'y at-il pas là une contradiction évidente? Enfin l'inégale réfrangibilité de la lumière devait, à ce qu'il semble, s'opposer à ce que la cause générale de ce phénomène fût considérée comn^e un corps sui ge/iem, puisqu'il faut alors admettre autant de fluides qu'il y a de nuances dans le spectre solaire ( le nombre des couleurs n'étant que très-arbilrai rement réduit à sept), et, par conséquent, une infinité de fluides. Au contraire, les modifications survenues dans un même mouvement rendent facilement compte de la multitude des couleurs, comme dans l'acoustique de Ja multitude des sons (6).

(1) Newton» Philosophiœ naluralis principiamathetnaliea.

(2) Eiiler« Offuseula varii argumentif et Uujrgbeiu, Traité de la Uunière,

(3) Newton, Optique 1 1. III, queU. 28.

(4) Id , quest.. 30.

(6) Id.»ib.

(6) Les sept oouleurs'dn spectre ont é\Â aasimilëes anx sept notes mifiickles par le père Castel ( Optique dei couleurs^ 1740 ), qni a très-ingënieuscment développes sa comparailon et entrepris de enrienaes recherches sur ka cotileam artificielles. Il ^ a encore beaucoup k faire sar ca njet; mai* quoi qa'oo pwMt dtfcoqTrir |«r la mita, il «t dair qoe le»

5. Après que Newton eut ainsi donné cours par son optique à un fluide impondérable doué de propriétés particulières, d'aulres fluides, dont il n'avait fait qu'indiquer l'existence, servirent à grouper les nouveaux faits acquis à la physique. Le fluide électrique, le fluide magnétique, le fluide calorifique accrurent peu à peu leurs domaines, et Ton expliqua autant que possible les phénomènes par des actions attractives ou répulsives que l'on supposa elles-mêmes suffisamment expliquées ou claires de leur nature. L'attraction fut aussi introduite par Newton dans la chimie, mais elle n'eut pas la vertu de rendre plus aisée l'investigation des mouvements qui se produisent pendant les combinaisons, et leur réduction à des lois fixes. L'affinité élective n'a conduit les chimistes qu'à des classifications de substance qui sont d'ailleurs suffisamment indiquées par les faits seuls. C'est la balance de Lavoisier qui a créé cette science en soumettant son objet au poids, au nombre et à la mesure

Cependant nous ne critiquons ici la physique de Newton que sous le rapport philosophique, et nous reconnaissons qu'elle a d'ailleurs puissamment servi aux progrès de la science. En effet, ce fut beaucoup que de ramener tant de faits à quelques faits primitifs, même hypothétiques, et d'appliquer Talgèbre et la géométrie à régler et à prévoir les phénomènes complexes de la physique terrestre. Or Newton est certainement le seul auteur de tout ce qui a été fait dans cette voie depuis la publication de ses principes jusqu'au jour où nous sommes. Les théories de Laplace et de Poisson, tout comme les recherches les plus nouvelles, soit empiriques, soit mathématiques, ne sont que des conséquences très-naturelles de ces idées. Continuateur de Bacon et de Gassendi, Newton se plaisait à distribuer la matière en atomes, mais il ne donnait leur existence que comme une hypothèse ; il regardait les propriétés qu'il accordait à ces atomes comme d'autres hypothèses que l'induction indique et qu'elle ne peut démontrer ; mais, sans scruter les causes, ce que d'autres que lui pouvaient faire, il croyait avancer la science en liant mathématiquement une infinité de phénomènes à deux ou irais principes de mouvement (1).

Page 1