‹ MANUEL DE PHILOSOPHIE MORALEChapitre 14 sur 52 · N» IV · texte numérisé non relu

N» IV

l^xposHion du premier principe de la

morale.

35. Comment faut-il traiter la morale pour en faire une science ?

Il faut chercher dans la conscience de ce qui se passe en nous, un premier principe ou une maxime générale de la raison, dont le développement logique établisse tous les devoirs de la morale, et forme ainsi un corps complet de doctrine ou une science. Ce premier principe, nous l'avons déjà trouvé dans le n^ 1*% et il peut s'énoncer en ces termes :

« Conserve et perfectionne en toi et dans » tes semblables la dignité humaine, c'est- )) à-dire l'intelligence, la liberté et la dis- » position à la pitié et à la bienveillance, et )) cela par estime pour cette dignité même.»

Ce premier principe a deux parties, l'une matérielle ou objective, l'autre formelle.

Il est matériel en tant qu'il exprime ce qui doit se faire, c'est-à-dire, que la dignité humaine doit être conservée et perfectionnée, et sous ce rapport on peut l'appeler le

premier précepte, ou la première loi de la morale.

Il est formel en tant qu'il exprime le motif, ou qu'il énonce comment ou pourquoi cette dignité doit être conservée et perfectionnée, c'est-à-dire, par estime pour elle-même.

On l'appelle jt>remier principe parce qu'il ne se déduit d'aucun autre, mais qu'il est dicté immédiatement par la conscience intime de l'homme qui se connaît ; on l'appelle principe général, parce qu'il renferme tout ce que la raison prescrit ou conseille à l'homme envers lui même et ses semblables, de manière que (ous les préceptes et les conseils de la morale peuvent se déduire de cette maxime générale.

Il est vrai que cette maxime ne renferme pas les devoirs de l'homme envers la Divinité. Mais nous avons déjà remarqué que ces devoirs n'appartiennent pas à la morale.

En effet, avant que la raison puisse nous commander des pensées et des affections morales envers la Divinité, il faut que nous ayons des idées de morale proprement dite, et qu ensuite Dieu nous soit connu comme

un être moral, bon, juste, saint, etc., en un mot digne de nos affections. D*où il faut conclure que les devoirs envers Dieu constituent logiquement une seconde branche de nos connaissances, distincte de la morale, et qu'ils appartiennent à la Religion, ou à la morale philosophico- théologique.

Il est également évident que nous n'avons pas de devoirs proprement dits envers les bétes, puisque la raison ne nous prescrit point de les estimer. Mais nous avons des devoirs à Voccasion des bêtes ; par exemple pour ne pas nous habituer à la cruauté.

L'homme seul est donc Vobjet de la philosophie morale.

36. Mais est-il bien vrai, que Yestime ou V amour de la dignité humaine soit Punique motif moral qui porte l'homme à l'accomplissement des devoirs et des conseils de la raison ?

Il faut avouer que le plaisir sensible, ou le bonheur qui résulte souvent de l'accomplissement à^un devoir, est un puissant

attmît qui facilite à rbomaie faible et sensible, I accomplissement des de?otrs que la raison lai prescrit. Mais ce plaisir seul ne doit jamais décider de l'exécution ou de Fomission d'un acte quelconque. Car la conscience proclame hautement que nous devons faire notre devoir, ou accomplir la loi morale, quand même nous n'y trouverions aucun plaisir sensible. Toute action faite uniquement pour le plaisir ne sera jamais une action morale.

Nous disons donc que l'estime, ou l'amour de l'humanité peut être fortifié par l'attrait d'un plaisir honnête et consciencieux, ou par l'espoir du bonheur, ou par la crainte d'un juste châtiment, sans cesser d'être un motif louable d'un acte véritablement moral.

Nous avons déjà fait observer que tout acte fait pour plaire à Dieu, ou par motif de religion, n'est plus un acte purement moral, mais un acte religieux.

37. Quelles sont les connaissances ou les idées qui découlent naturellement de ce premier principe ?

Toutes les connaîssances morales. Mais la première idée qui découle de ce premier principe, est celle du devoir imposé par le commandement de la raison, qui nous prescrit de conserver la dignité humaine sous peine de la réprobation de nousmêmes. (C'est ce que nous avons vu n^ 1).

La seconde idée est celle du conseil donné par la raison de nous perfectionner sans cesse.

Ces deux idées fondamentales (devoirs et conseils) sont les seules qui découlent immédiatenienl du premier principe considéré sous le rapport matériel ou objectif.

38. Mais quelles sont les premières idées qui découlent du principe général considéré sous le rapport formel ?

L'idée de l)ien moral et celle de moralité pure,

39. Comment cela ? * Lorsque la raison prescrit le développement de la dignité humaine comme but par estime et par amour de cette dignité, elle forme l'idée de bien moral, et lorsqu'elle exclut tout autre motif, (par exemple celui

da plaisir et de rinlérét), que celui de Testîme et de lamour de cette dignité, elle forme l'idée de moralité pure, dans le sens naturel du mot. Ces deux idées de bien moral et de moralité pure peuvent être appelées les deux idées formelles de la raison morale. Lors donc que les actions des hommes sont conformes au premier principe de morale, sous son double rapport (matériellement et formellement), on les nomme moralement bonnes , moralement vertueuses, et elles sont ou commandées ou conseillées par la raison (1).

Les autres conséquences qui découlent du premier principe trouveront leur développement dans la suite.

NoV.

Du mérite et du démérite des actions liamaiDes ou de leur imputation.

40. Quelles sont les actions de Thomme qu'on peut lui imputer?

Tous les actes libres, qu'on appelle actes

(1) La vertu j dit Bossuet, est une habitude de vivre selon la raison. Cité par Descuret, p. 10.

humains, c'est-à-dire, ceux dont riiomme est le maître ou qui procèdent de sa volonté, en tant qu'elle agit avec connaissance et liberté. Tous les actes humains sont donc susceptibles d'imputation, ou imputables à leur auteur, c'est-à-dire, qu'on peut les mettre sur son compte (imputare) ; l'en rendre responsable, tellement que les effets bons ou mauvais qui en proviennent, lui seront justement attribués, et qu'ils retomberont sur lui, comme en étant la cause.

Cette vérité est attestée par la conscience intime, qui proclame la liberté de l'homme.

Il ne peut donc y avoir d'acte humain qui ne soit volontaire, et tout acte volontaire doit être l'eftet de la détermination libre de notre volonté. Tout acte qui n'est pas volontaire peut être un acte de Vhomme, mais n'est jamais ce qu'on appelle un acte humain.

Page 1