‹ Manuel de philosophie moraleChapitre 10 sur 11 · DEVOIRS GÊNÉ H AUX SE L'HOMME ENVERS SES SEMBLABLES. S · texte numérisé non relu

DEVOIRS GÊNÉ H AUX SE L'HOMME ENVERS SES SEMBLABLES. S

Rien de ce qui touche l'humanité n'est étranger à l'homme, comme rien de ce qui tientà un corps organisé n'est indifférent aux

membres et organes de ce corps. Chaque membre, chaque organe reçoit immédiatement ou médiatement quelque chose du foyer et de toutes les parties. Il doit donc aux parties et au foyer; et son état, qui influe sur l'organisme entier, contribue au bien ou au mal des parties et du tout. Il en est ainsi dans chaque corps de famille, dans chaque corps social, dans l'humanité entière. Chaque individu, en tant que partie intégrante du genre humain, a donc des devoirs envers ses semblables, qu'on peut appeler devoirs d'humanité.

Ces devoirs, les plus généraux de tous, puisqu'ils se rapportent à tous les hommes, sont fondés en justice comme les autres; car l'humanité est une, et tous les individus qui en sortent, participant à cette grande unité par leur vie physique et morale, forment un organisme vivant, où chacun a sa place et dans sa fonction travaille pour vivre dans le mouvement commun de l'ensemble, et contribue ainsi indirectement au bien ou au mal de tous sans le savoir. Sans doute, cette liaison ne s'aperçoit pas à première vue, et l'influence réciproque entre des termes aussi éloignés semble se perdre dans l'immensité de l'espace. Mais si on se place à un point de vue supérieur, les distances s'effacent, les extrêmes se rapprochent, les relations apparaissent entre les peuples, et dans chaque peuple entre les individus, et dans le mouvement général de l'humanité sur la terre on entrevoit l'action et la réaction de ses membres, la solidarité de leur existence, et par conséquent la réciprocité des services et des devoirs.

Cette communauté des humains, en puissance dans les premiers parents et dans les chefs de race, se réalise par la suite des générations et se perfectionne par la civilisation. Par les progrès incessants des sciences, des arts, de l'industrie, du commerce, par tous les mouvements des nations, voyages, navigations, colonies, expéditions de guerre et de découvertes, par toutes les voies de communications à travers la terre, l'eau et l'air, et enfin par ces admirables moyens de multiplier la pensée et de l'envoyer plus rapide que le vent jusqu'aux extrémités du monde, les habitants de toutes les parties du globe ont été successivement rapprochés, et ils parviennent aujourd'hui à s'entendre, à se comprendre, et pour ainsi dire à se toucher des deux bouts de la terre, malgré l'espace et le temps.

11 devient donc littéralement vrai aujourd'hui, que rien d'humain n'est étranger à l'homme; car tout ce qui arrive de nos jours chez un peuple retentit aussitôt dans toutes les parties de l'immense réseau qui couvre la terre, y répand le bien et le mal, le vrai et le faux, une influence bonne ou mauvaise. Celui qui invente ou découvre quelque chose qui peut améliorer l'existence humaine, devient donc par le fait utile à l'humanité entière. Celui qui annonce au monde une parole de vérité ou qui l'explique dans un iivre, parle et écrit pour tout le genre humain, sur lequel il répand la lumière. L'écrivain, au contraire, qui abuse de son (aient et de sa réputation pour propager l'erreur, le mensonge ou des doctrines funestes, fait de proche en proche du mal à tous les hommes, comme on voit le corps souffrir dans son ensemble par la malaJie de l'un de ses organes.

C'est l'Évangile qui a universalisé ce commerce

DEVOIRS ENVERS. SES SEMBLABLES. 385 intellectuel et moral entre toutes les parties du globe. Le son de sa voix s'est fait entendre jusqu'aux extrémités du monde, et Jésus-Christ est lepremier maître qui ait embrassé la terre entière dans son école, donnant à ses apôtres la mission d'instruire toutes les nations. A ce seul caractère on reconnaîtra sa nature divine el l'action de l'hommc-Dieu. Depuis lors l'humanité a repris le sentiment de son unité, réalisée par l'Église qui en est devenue le centre spirituel. Les barrières qui séparaient les peuples tombent successivement. Chaque siècle a amené son progrès sous ce rapport, et malgré les apparences, jamais l'avancement n'a été plus sensible que de nos jours. Là se trouve la ciel' de la civilisation moderne qui, produit du christianisme, en a suivi les phases an milieu du désordre et des luttes de ce monde. La est la véritable philosophie de l'histoire.

Où nous mène cette marche incessante de la civilisation ? Où tend ce progrès lent,mais continu même au milieu de mouvements oscillatoires et parfois rétrogrades en apparence ? Il doit nous conduire à la destination de l'humanité, à la fin commune de tous les hommes, c'est-à-dire à leur union dans la justice et dans la vérité, par conséquent dans le bonheur. Mais le mouvement général se compose du mouvement de tous ou du plus grand nombre. La liberté de chacun y est donc pour sa part, soit qu'elle y concoure, soit qu'elle l'entrave. Voilà pourquoi une bonne œuvre, qui honore son auteur et profite à quelques-uns, est encore utile à tous, parce qu'elle augmente la somme du bien dans le monde etcontribue à lui donner sur le mal la victoire définitive d'où dépend le salut du genre humain. Une action mauvaise, au contraire, fournît 2b

à la cause du mal des secours et des armes; elle entre pour sa part dans le prolongement de Sa lutle, empêchant, autant qu'elle le peut, l'accomplissement de la volonté providentielle. Il importe donc à tous que la parole de vérité se répande sur la terre, et surtout qu'elle soit accomplie dans la conduite des hommes. A coup sur, le plus grand bien qu'on puisse faire à ses semblables est de leur apprendre à devenir meilleurs et ainsi vraiment heureux, non pas seulement en ce monde qui passe, mais dans une autre vie qui n'aura point de tin. L'apostolat chrétien est donc l'instrument principal du progrès et de la régénération des hommes; lui seul peut les ramener à la consommation de l'unité, en les réintégrant par la foi et la charité dans le corps glorieux de l'humanité ressuscilée en la personne de Jésus-Christ qui en est le etief.

Le devoir général de l'homme, membre du corps de l'humanité et participant comme tel à la vie de l'ensemble, est de coopérer de tout son pouvoir et selon sa position, son état et ses fonctions, au bien du tout et des parties. La première dictée de ce devoir est de s'abstenir de tout ce qui y est contraire. Chacun doit la justice à tous, parce que tous sont ses égaux par nature. Or, la première condition de la justice est que les droits individuels soient respectés; c'est que personne ne Casse à

son semblable ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fît à lui-même, afin que la personne humaine soit garantie dans la triple manifestation de s# vie: dans son existence physique, intellectuelle, et morale.

La justice entre les hommes est l'application de leur égalité devant la loi. Chacun a ses droits, qui dérivent de la nature et de ses besoins; et ainsi l'équité s'exprime par cette formule générale : laisser à chacun ce qui lui appartient, ou lui rendre ce qui lui est dû.

Mais on ne comprend ce qui est du aux autres que par le retour sur soi-même, par la conscience de ses propres droits, et de ce qu'on souffre quand -ils sont violés ou méconnus. Il faut avoir été victime de l'injustice pour bien sentir et apprécier l'équité. De là le précepte moral : Ne fais point à autrui ce^que lu ne veux pas qu'on te fasse : précepte plus droit, plus à la portée de tous, que la formule abstraite de la justice; parce que , en nous ramenant à la réflexion sur nous-mêmes, à la comparaison des autres avec nous, il nous aide à reconnaître Jeurs droits qui valent les nôtres; et que par la peine éprouvée quand on nous ravit ce qui nous appartient, nous jugeons de celle d'autrui dans le même cas. Cette maxime, qui est devenue un axiome moral , énonce donc la loi et le motif subjectif de l'observer. Elle est la base de la législation civile, qui, devant maintenir les hommes en paix au sein de la société et dans leurs relations de tous les jours, leur interdit, au nom de l'équité et de leur intérêt bien entendu, tout ce qui peut nuire à la personne humaine.

La première chose que la loi inlerdit à l'homme vivant en société est d'attenter à la vie de son semblable : Tu ne tueras point. Tuer, c'est rompre violemment l'unité de l'existence humaine; c'est, en brisant un rapport essentiel à la vitalité, séparer avant le temps une âme du corps auquel elle est unie pour se développer en ce monde. Détruire le corps, c'est donc arrêter le développement de l'âme; c'est l'empêcher de remplir sa destinée sur la terre; c'est entraver, autant qu'il est humainement possible, l'accomplissement de la volonté providentielle sur un homme. L'homicide est donc à la fois une injustice envers l'homme et une opposition à la volonté de Dieu.

L'âme unie au corps ne peut se développer icibas que par son intermédiaire et par l'excitation des choses sensibles. La vie humaine ne commence et ne se soutient que par le rapport de l'âme avec le corps et les relations du corps avec le monde où il est placé. D'après l'ordre providentiel, et en raison de sa constitution physique, celui qui n'abuse point de son organisme et l'entretient convenablement doit vivre un temps déterminé, jusqu'à ce que les forces lui manquent par la défaillance de la vitalité et l'épuisement des organes. Ainsi se produit la mort naturelle. Or le but de notre existence étant le déploiement dp l'âme et de ses facul-

DEVOIRS ENVERS SES SEMBLABLES. 389 lés, elle a été bien employée, quand on s'est approché de ce but en raison des moyens donnés. Car elle n'a de sens que par sa destination, et elle est aussi précieuse comme moyen de l'atteindre; qu'elle serait misérable si elle était sa Un à ellemême.

Celui qui contribue à abréger la vie de ses semblables prend donc sur lui une immense responsabilité, dont il subira les conséquences. Tuer un homme, c'est, enchâssant violemment une âme de ce monde, enjamber sur la Providence, comme disait saint Vincent de Paule, et bouleverser sa destinée. Le lien de l'âme et du corps étant brisé avant le temps, le plan divin est arrêté, contrarié par la volonté perverse d'une créature, laquelle, en précipitant une âme hors de sa voie, est l'instrument du principe du mal, qui se sert des crimes des hommes pour entraver et combattre les desseins de Dieu. Ici la raison se perd dans le mystère; elle ne peut prévoir et supputer toutes les suites de ce dérangement d'une destinée humaine pour^elui qui en est la victime, pour le meurtrier qui en est l'auteur. Ce qui la rassure et l'effraye tout ensemble, c'est que l'un et l'autre restent sous la main de Dieu, que sa justice inévitable les suit comme sa miséricorde, et qu'ils recevront tôt ou tard suivant leurs mériles et leurs œuvres.

Quand l'homme a tué par devoir, comme le soldat sur le champ de bataille, ou en se défendant conlre une attaque, sa volonté est dans ces cas l'instrument de la justice ;-il est à couvert et ne répond de rien. Mais si son bras a été mu parla passion, s'il a voulu, médité et perpétré le meurtre dans son intérêt, c'est à lui qu'en reviennent les conséquences effroyables, et le sang retombe sur sa tête

avec le crime qui l'a versé. C'est le plus grand des malheurs que d'êlre chargé du sang de son semblable. On n'étouffe jamais entièrement la voix de ce sang, et ses cris, prolongés en échos dans la conscience, y excitent une terreur toute particulière, qui trouble encore l'âme dans son food longtemps après la consommation du forfait.

La loi qui défend l'homicide, défend aussi tout ce qui tend directement ou indirectement à nuire au corps, a le blesser ou le mutiler: les voies de fait, les violences, les mauvais traitements, tout abus que l'homme peut faire de ses forces contre les autres ou contre luimême; car l'interdiction de l'homicide s'applique à nous comme à nos semblables, parce que nous ne sommes pas plus les maîtres de notre propre vie que de celle des autres.

L'ayant reçue du créateur comme un moyen et pour une certaine fin, nous la devons à Celui qui nous l'a donnée et qui nous en demandera compte. Le suicide est donc une injustice ; car celui qui s'ôte la vie dispose de ce qui ne lui appartient pas. Il est, en outre, une absurdité, parce que, en aucun cas, il n'améliore la position qu'il change.

Il ne nous est pas plus permis de nous tuer que de tuer notre semblable ; car ii y a injustice des deux

côtés. Maïs dans le suicide l'injustice ne tombe pas sur celui qui est tué, parce que l'obligation de conserver son existence n'est point un devoir envers soi, mais envers Celui qui nous l'a donnée avec sa destination et les moyens nécessaires pour l'accomplir. Si je ne devais garder la vie que parce qu'elle est un bien, n'aurais-je pas le droit de m'en délivrer, si elle devient un mal, et de la rejeter "comme un fardeau, quand elle m'accable? Mais je dois compte de cette puissance a celui qui me l'a confiée. Je suis ici-bas par ordre supérieur, chargé d'une mission , ayant autorité pour la remplir et devant fonctionner dans le vaste plan du créateur, qui daigne m'employer comme son coopérateur, et m'a doué, à ce titre et pour celte fin, de facultés êminentes. Donc, l'individu qui se tue trouble l'ordre providentiel, manque à ce que la sagesse divine voulait de lui, disposant de ce qui ne lui appartient pas, puisqu'il ne s'est rien donné de ce qu'il a, et désertant le poste où il a été placé. C'est pourquoi il se rend coupable envers Dieu dont il viole la propriété et le droit souverain , puis envers la famille et la. société qu'il prive d'un de leurs membres, enfin envers tous ceux qui avaient quelque chose à réclamer de son existence.

Le suicide est en outre une absurdité; car un être raisonnable n'agit point sans motif, et il y a toujours une pensée, un désir au fond des déterminations de sa liberté. Or la pensée, le désir, le motif de celui qui se tue, c'est d'échapper a une situation qui lui semble intolérable; c'est de fuir une douleur, un mal du moment : ce qui implique l'espoir d'un état meilleur, ou d'un bien contraire au malheur qu'il veut éviter. A-t-il donc

quelques données qui justifient celte espérance ou molivent ce désir? Sait-il le moins du monde ce qui l'attend de l'autre côté de la vie? on ne le sait avec assurance que par la foi chrétienne, et celui qui a de la foi, ne songera jamais à se détruire; car la foi inspire le courage de supporter la vie, si dure qu'elle soit, et souvent elle rend douce l'existence !a plus amère. Mais l'homme qui n'a pas laToï ou qui ne l'écoute plus, emporté par son imagination malade qui cherche un soulagement dans la chimère du néant ou de ce qui lui ressemble, se précipite en aveugle dans un anime plein de ténèbres. 11 agit donc de la manière la plus déraisonnable, par l'entraînement du désespoir, et comme à l'aventure.

Celui qui croit améliorer son sort en se détruisant est donc dans une déplorable illusion T Pourquoi se trouverait-il mieux en sedèpouillant de son corps? Parce qu'il aura porté sur lui une main sacrilège, est-ce que les puissances du ciel et de la terre vont se réunir pour l'assister? les auges de Dieu s'approcheront-) ls de lui pour le soutenir dans sa chute? C'est un crime ajouté aux désordres qui l'ont conduit à cette extrémité. D'ailleurs les souffrances, dont il prétend se délivrer, le plus souvent ne viennent pas du corps. Elles ont leur siège dans i'âme, dans une volonté désordonnée, dont les passions ont éprouvé des mécomptes de fortune, de. gloire ou d'amour. Il n'anéantira pas son âme avec son corps ; car Dieu l'a créée inexlerminable, et elle subsistera après comme avant, pleine de mauvais désirs, souillée par le désordre, en révolte contre Dieu et séparée de lui. Ce qui souille l'homme, dit l'Évangile, ce n'est pas ce qui entre en lui, mais ce qui en sort : les impu-

retés, les vengeances, les homicides et toutes les horreurs que l'enfer y a versées.

Voilà ce qu'on ne change point en quittant violemment la terre. On retrouve ses misères, parce qu'on se retrouve soi-même et qu'on est son propre bourreau. L'enfer est déjà dans cette âme, et elle en sentira les tourments partout où elle sera jetée, et sous quelque forme qu'elle exisle. Elle ne pourrait être soulagée qu'en revenant à l'ordre, par l'expiation du mal commis et la soumission de sa volonté à Dieu. Voilà le changement qu'il faudrait opérer et non celui de la forme extérieure, qui aggravera au contraire le supplice en ûtant à l'âme les ressources de l'existence actuelle, et la livrant nue et sans défense aux attaques des ennemis de Dieu et de l'homme.

L'interdiction de l'homicide comprend celle des voies de fait, violences ou désordres, qui peuvent endommager l'existence et contribuer à l'affaiblir ou à la détruire. Ces choses sont défendues comme moyens d'une fin criminelle , non-seulement à i'égard de nos semblables, mais aussi en ce qui nous concerne. Ainsi l'homme peut se suicider sans le vouloir, par l'exagération de ses désirs, par l'inlempérance de la jouissance, l'emportement des passions, quelquefois même par l'excès du travail et de l'activité. Beaucoup abrègent ou débilitent kur existence par leur propre faute. Ils assument dans ce cas une grave responsabilité, surtout, quand corrompant la vie à sa source, ils tournent en instrument de jouissance et de dégradation les moyens naturels du développement de l'humanité. Ils fanent eux-mêmes ou coupent leur vie dans sa fleur, et cette fleur desséchée avant le temps tombe en poussière, sans donner les parfums , les fruits et la se-

meuce qu'elle devait produire pour l'immortalité. Combien de jeunes gens se suicident ainsi sans le savoir! et plus tard, quand ils traînent une vie languissante par un sang vicié et dans un corps épuisé, ils oublient qu'iis ont eux-mêmes préparé le poison qui les tue.

L'homicide n'est permis ou excusable que dans le cas de défense légitime. C'est alors un combat d'homme à homme ou de peuple à peuple; c'est le droit de la guerre, qui n'est droit que par la justice, quand il est impossible d'empêcher l'iniquité autrement que par la force. Aussi c'est toujours au nom de la justice violée, des droits méprisés, que les nations se déclarent la guerre. La défense naturelle en est le motif ou le prétexte. Le duel ne rentre pas dans ce cas, parce que chacun des combattants, s'exposant volontairement à la mort, est aggresseur en même temps qu'attaqué. Quelque forme qu'on lui donne, il est une violation flagrante de la loi divine. Aussi absurde qu'immoral, il tend à la destruction de la société, à la subversion de la civilisation.

La loi de la conservation autorise tout ce qui peut servir à se défendre, quand on est attaqué dans soneiistence, dans sa liberté, dans sa dignité. Cependant, même dans ces cas, le droit est en raison du besoin, et s'il est possible de le préserver

autrement qu'en prenant la vie de son semblable, on le doit. La guerre entre les nations est comme les luttes des particuliers : la nécessité seule la rend légitime. Une nation doit maintenir son existence comme un individu. Elle est chargée de protéger elle-même son territoire, son indépendance et ses droits, puisqu'il n'y a point de tribunal pour juger entre elle et son aggresseur. Les peuples en collision n'ayant personne pour décider entre eux, semblent en outre en appeler par les armes au jugement de Dieu, qui viendra en aide au bon droit, et donnera gain de cause à la justice; car la conscience publique est portée à croire qu'il ne laissera pas succomber l'innocent ni triompher le coupable. Cette conviction, juste au fond, n'est pas toujours coniirmée par les événements, ou du moins ne se réalise pas toujours comme nous l'entendons; et la bonne cause réussjt souvent par des moyens qui semblent propres à I;i perdre. Assurément, Dieu n'abandonnera jamais le juste, et sa faveur est pour le bon droit; mais il ne la manifeste pas toujours par les voies et dans le temps que nous voudrions. Il y a plus: le juste paraît quelquefois en ce monde plus malheureux que le coupable. Les saints ont beaucoup à souffrir, sinon pour leur propre faute, au moins pour celles des autres et pour l'expiation commune. Qui fut p(us innocent, plus pur que le Christ, et qui a été plus persécuté, plus outragé, plus torturé? Le bonheur et le malheur, tels que les hommes l'entendent, les succès ou les revers du moment ne prouvent, donc rien pour la justice ou l'iniquité. Les desseins providentiels, qui surpassent notre raison, s'accomplissent mystérieusement, lentement, mais avec sûreté, et il faut attendre la lin pour les juger.

Le meurtre n'est légitimé même à la guerre que par la nécessité de la défense naturelle. Hors de là il redevient crime ; et quoiqu'il puisse être excusé par le désordre inséparable des combats, il n'en n'est pas moins coupable aux yeux de la morale, s'il est inutile. Delà dérivent les applications du droit des gens à l'état de guerre, et les règles d'humanité et d'équilé qui doivent y présider. Il n'est point permis de tuer un ennemi désarmé, d'égorger les vieillards, les femmes et les enfants qui ne prennent point part au combat. On doit, autanlqu'il est possible, respecter les temples, les hôpitaux, les maisons religieuses, les monuments publics, tout ce qui sert aux sciences, aux lettres, aux arts, à la civilisation ; car ces choses sont communes à tous les peuples et tournent a l'avantage et au perfectionnement de l'humanité. On doit, autant qu'il se peut, épargner les propriétés privées, parce que la guerre est entre les Élats, et non entre les particuliers , qui ne sont pas personnellement ennemis les uns des autres. C'est là ce qui dislingue les guerres modernes de celles des temps anciens; et de nos jours ceux qui violent les maximes du droit des gens sanctionnées par l'Évangile déshonorent leur cause et leur drapeau, et attirent sur leur tête la vengeance divine avec les malédictions des hommes.

Le duel ne rentre pas dans le cas de la défense naturelle. Il est donc un attentat contre la vie humaine, un crime. Les circonstances qui l'amènent et dont on l'environne, peuvent l'excuser , mais ne le justifient pas, et c'est une erreur déplorable, une immoralité que de le prôner comme une action glorieuse. Il y a dans le duelliste l'intention de prendre la vie de son semblable,

même au péril de la sienne et sans y être contraint pour se défendre, puisqu'il s'expose volontairement et malgré la société qui le protège.

Le duel est un crime de lèse-société ; car il tend directement à la détruire en sapant le principe sur lequel elle repose ; la première condition de l'état social étant que l'existence et les droits de chacun soient maintenus par la loi et par la force publique. Or; deux particuliers qui se provoquent pour vider une querelle ou venger une injure, se mettent de leur volonté propre hors la loi. Ils bravent la puissance établie, attentent à la dignité de l'État en méprisant ses lois, et rentrent, autant qu'ilest en eux, dans L'état sauvage, où chacun est toujours sur ses gardes ou en armes pour se défendre ou attaquer.

Cette coutume , issue de la barbarie , nous y ramènerait bientôt si elle devenait générale. Espérons que le bon sens et la conscience publique, d'accord avec la législation, affaibliront peu à peu et finiront par détruire ce cruel préjugé. L'opinion, sans doute, y contribuera plus que la loi, qui ne peut cependant rester aveugle ou muette , quand les citoyens s'égorgent devant elle. Tout sang versé dans la société doit être réclamé par la justice du pays, et l'existence d'un citoyen ne doit jamais être compromise impunément. La loi qui condamne l'homicide est applicable au duel comme à tout auire meurtre. Le jugement par le jury donne le moyen de satisfaire à la fois la justice et l'opinion par l'admission des circonstances atténuantes. L'interdiction des lois civiles à temps ou à toujours semblerait la peine la plus convenable contre ce genre de crime ; car elle est analogue à la nature du délit, le duelliste s'étant mis de lui-même en dehors de l'ordre social.

Noua n'inaisterons point sur l'absurdité du duel considéré dans ses suites. Quel rapport y a-t-il entre la vérité, la justice, l'honneur, et la force ducorps, l'adresse de l'escrime ou le hasard d'un coup de feu? On vous a donné un démenti; est-ce une raison pour égorger un homme ou vous faire égorger par lui? Si vous avez menti en effet, quand vous le tuerez, cela prouvera-t-il que vous n'êtes pas un menteur, et tuerez-vous la vérité avec lui? Mais il vous tuera peut-être, el ainsi pour réparer l'affront dont vous vous plaignez, il y ajoutera un crime. Si vous n'avez point menti, la victoire ou la défaite de votre adversaire prouvera-t-elie qu'il a eu tort? Il y a absurdité des deux cotés. C'est mettre la vérité et la justice à la pointe d'une épée ; c'est remplacer le droit par la force et par conséquent renverser avec In morale le bon sens et la civilisation.

La société a-t-elle le droit d'ôter la vie à l'un de ses membres? Oui, dans le cas de défense naturelle, et quand elle ne peut se conserver autrement. C'est alors un état de guerre, qui entraîne les conséquences de la guerre.

Quant aux attentats contre les particuliers, bien qu'un puisse dire qu'elle est frappée dans chacun de ses membres, néanmoins, comme elle peut se préserver par d'autres moyens, la peine capitale ne paraît pas autorisée dans ces cas par la nécessité de la déf ense. Il faut cher-

DEVOIRS ENVERS SES SEMBLABLES. 3fl9

cher le principe et la sanction de ce droit terrible dans cette éternelle justice, qui dit à la conscience humaine que l'expiation doit être proportionnée au délit, et qu'ainsi celui qui a versé volontairement et injustement le sang de son semblable mérite que son propre sang soit versé. La peine de mort n'est donc légitimement applicable qu'à l'homicide volontaire, et dans ce cas la société frappe le coupable, non pour se défendre, Jion pour se venger ou terrifier, mais pour accomplir la loi suprême de la justice dont la puissance publique est l'instrument.

Toutes les fois que la société est dans le cas de défondre son existence , elle a le droit de tuer ceux qui l'attaquent au dedans comme au dehors. D'un côté comme de l'autre, elle repousse la force par la force. Après la victoire, la question est controversable, parce que l'imminence du danger éfant passée, la peine capitale paraîtrait une vengeance plus qu'une nécessité; et quoique les séditieux fassent couler plus de sang qu'aucun meurlrier, néanmoins, après leur défaite, ils ressemblent jusqu'à un certain point à des prisonniers de guerre, protégés par le droit des gens, dès qu'ils sont désarmés. Il est donc préférable d'épargner leur vie, autant que possible. Quant aux conspirations et aux complots, qui n'ont pas eu un commencement d'exécution, ou qui ont avorté , si le gouvernement parvient à les découvrir et à en saisir les auteurs, il lui est inutile de les tuer pour se défendre ; il peut les mettre hors d'état de lui nuire par la sé-

400 CHAPITBE NEUVIÈME.

questration ou le bannissement. La peine capitale appliquée aux crimes de ce genre révolte jusqu'à un certain point la sensibilité publique, et jetle de l'intérêt sur les coupables. Le peuple les plaint souvent plus qu'il ne déleste leur faute. Sa sympathie est pour ceux que la loi frappe : ce qui est toujours un malheur, parce que le respect de la loi et de l'autorité en est affaibli. En politique il faut , tâcher de n'avoir jamais conlre soi les sentiments d'humanité, si naturels au cœur de la multitude non égarée, et qui, hlessés ou refoulés dans les masses, produisent parfois la terrible réaction de l'indignation populaire.

Dans les attentats privés, l'Etat peutévidemment se défendre et protéger les particuliers sans immoler les coupables. Sans doute, ce qui blesse un de ses membres le blesse et le menace indirectement. Mais alors il faudrait punir de mort presque tous les crimes. Les partisans de la peine capitale ne nous semblent pas la plupart s'être élevés assez haut, cherchant la solution de la question dans des raisons purement humaines qui ne la décident pas au fond. On a dit que la société a le droit de prendre ses sûretés et de retrancher de son sein celui qui menace son existence. Oui, sans doute, sauf les cas où elle peut faire autrement. La peine capitale n'est juste que si elle est moralement nécessaire. Avec un tel argument on arriverait à légitimer la toi des suspects, les mesures de salut pohîic, les assassinats de 93, toutes les horreurs de la Convention et de la Terreur. Personne ne serait plus en sûreté devant un pouvoir ombrageux. On l'a vu dans ces temps déplorables, où le sang le plus pur de la France a coulé par torrents sous le prétexte de la sauver.

DEVOIRS GÉNÉRAUX, ETC. 401 On a dit que la société a le droit de se venger du crime qui l'attaque, et on a mis en avant le grand mot de la vindicte des lois. C'est encore une idée fausse, d'où sort une conséquence cruelle. La société n'a pas plus que l'individu le droit de se K venger. Elle a le droit de se défendre et le devoir de protéger ses membres, et pour cela elle doit maintenir les passions, régler les intérêts, réprimer les crimes, empêcher les désordres, veiller à ce que tous ; observent les lois, et punir ceux qui les violent. Mais la punilion, pour étrejuste, ne doit jamais être une vengeance; car la vengeance est*^ une passion humaine, qui ne s'inquiète point de la justice. Elle entraîne presque toujours à l'iniquité, et même fût-elle juste dans ses motifs et dans ses effets, elle serait encore immorale, parce qu'elle n'agit point dans l'intérêt de l'ordre mais pour se satisfaire.

La peine capitale', dit-on encore, se justifie par ses effets; elle imprime une frayeur salutaire à ceux qui seraient tentés de commettre le crime et que la menace de la mort retiendra. On peut demander d'abord s'il est permis de tuer des hommes pour en effrayer d'autres ; et ensuite , pour qu'une punition soit juste, elle doit être méritée et analogue au délit. Or, il n'y a aucun rapport entre l'intimidation produite par le supplice des coupables et le crime pour lequel on le condamne. En poussant plus loin ce raisonnement, on devrait punir de mort le vol pour diminuer le nombre des voleurs. D'ailleurs est-il bien certain que les exécutions san- / guinaires inspirent plus d'horreur du crime 1 Voit-ou que sous les législations les plus cruelles il y ait moins d'attentats, et que les violations de la loi décroissent en raison de la terreur de ses menaces et

de la gravité des supplices? L'expérience prouve le contraire. Tout ce qu'on y gagne c'est un redoublement d'audace et de cruauté dans les délits ordinaires, qui exposent à la mort comme les plus grands forfaits. En général la barbarie des lois pénales excite à les enfreindre. Les volontés perverses s'exaltent par un faux sentiment de grandeur contre une législation dure et qui parait injuste. Elles se plaisent à braver une société qui leur semble abuser de sa puissance ; elles lui déclarent la guerre et se posent en ennemies devant elle. D'un autre côté, quand la peine est excessive, les juges et le peuple prennent le coupable en pitié. On blâme secrètement la loi, on l'élude s'il est possible, on dissimule la culpabilité, et quelquefois le criminel demeure impuni, parce que le seul châtiment applicable est hors de proportion avec le délit.

Ce n'est point en son nom ni pour son intérêt que l'État a le droit d'infliger la mort à l'un de ses membres ; car l'État n'est pas plus le maître de la vie des hommes qu'un particulier, et aucun avantage de ce monde ne doit prévaloir contre le sang humain. Si donc la société a ce droit terrible, il faut qu'elle le tienne de plus haut, de Celui-là seul qui est le maître de la vie et de la mort.

Si l'État est une association utile sous le rapport du bien-être matériel, il est aussi une institution morale pour le perfection nemont de l'humanité et l'accomplissement des desseins de Dieu sur elle. La puissance dont son gouvernement est investi a pour fin la justice. Les princes, dit saint Paul, portent le glaive afin de faire observer la loi et de punir ceux qui l'enfreignent. Ils sont les ministres de l'ordre pour le bien , et de là leur droit d'infliger une peine aux malfaiteurs, non-seulement

DEVOIRS GÉNÉRAUX, ETC. 403 pour conserver la société, protéger ses membres et arrêter les méchants, mais encore et par dessus tout pour maintenir la justice et rendre à chacun suivant ses œuvres. Quand la loi punit, elle est donc vraiment la déléguée et l'instrument du législateur suprême, du dispensateur des biens et des manu. C'est ce qui imprime à la justice humaine un caractère sacré qui en fait une sorte de sacerdoce ; car toute justice est rendue an nom de Dieu dont elle dérive, et de qui tout tribunal relève en dernier ressort.

L'équité veut que la punition soit proportionnée a la faute. L analogie exacte entre le crime et la peine fait la perfection de la pénalité. On homme a fait torl^à un autre dans ses biens : qu'il soit puni par une diminution de sa propriété, et s'il n'en n'a pas dans ses moyens d'en acquérir, dans la liberté dé sa personne, de ses membres, de ses facultés 11 a diffamé : qu'il soit déshonoré à soii tour par nue note infamante. I] a conspiré contre l'État : qu'il en soit renvoyé, dépouillé des droits civiques ou frappé de mort civile. Mais de plus, il a médité le meurtre et après en avoir préparé les moyens, il est parvenu a le consommer. Quelle peine répond à ce crime et par quoi compensera-t-on le sang versé ' Dans ce cas, comme dans les autres, il doit être fait au coupable ne qu'il a fait lui-même. Tu as voulu répandrelesang, ton sang sera répandu; tu asdonné volontairementla mort àtonsemblablc.l'équité veut la mort. Voilà ce que l'éternelle justice a proclamé à 1 homme dès le commencement : d'abord à Gain le premier meurtrier, qui entendit cet arrêt dansson coeur après avoir tué Abel, et qui se sentant vouéà In mort, croyait que tout homme aurait le droit de lu'i oter la vie; ensuite à Noé après le déluge, quand il

lui fut dit: Quelavied'imhomme serait redemandée a tout être vivant, et que le sang de celui qui verserait le sang serait versé; car l'homme a été fait a l'image de Dieu. C'est ce que la justice divine a enseigné à tous les peuples,dont les législations ont décerné la peine capitale à l'homicide volontaire.

Le droit existe donc, et la société peut l'exercer légitimement, mais dans le seul cas où il est justifié par la nature du délit. A un seul crime la peine de mort est justement applicable, ce qui ne veut pas dire qu'il faille toujours la lui appliquer. Dans les choses humaines comme dans l'ordre divin, une partes! laissée h la clémence ; et quand cela est possible, dans l'intérêt du bien, la miséricorde doit l'emporter sur la justice. A l'autorité souveraine appartient toujours le droit de grâce, qui peut adoucir ou commuer la peine.

Quand on peut conserver l'existence du criminel sans compromettre celle de la société et sans révolter la conscience publique, on doit le faire pour tâcher de le ramener au bien, et ce sera le sauver doublement. La société complétera son œuvre de miséricorde en agissant comme la Providence, qui châtie pour rendre meilleur. Il faut juger à ce point de vue Us lois pénales et leur application. Celles qui font sou fï'rir sans chercher à corriger, sont ignorantes et brutales; elles omettent la plus belle partie de leur tâche, l'amendement du criminel. Un système où seraient employés simultanément avec intelligence et charité tous les moyens religieux, moraux et économiques pour changer et redresser les volontés perverties, aurait une immense influence sur l'état social. La discipline et le travail , la disposition des lieux , la surveillance et autres choses de ce genre sont as-

surément très-utiles; mais il ne faut pas tout en attendre, et c'est une grande illusion que de prétendre améliorer les hommes par des moyens purement extérieurs. Une seule chose va remuer le cœur au fond et y exciter avec le remords le repentir elle désir du binn, c'est la parole chrétienne, inspirée par la foi, donnée avec charité et introduisant dans l'âme obscurcie par les ténèbres du crime un rayon d'espérance et d'amour. Sans cette influence du ciel tout le reste serait stérile, et le système pénitentiaire n'en aura que le nom; car on n'obtiendra point la pénitence sans laquelle il n'y a pas d'amendement réel.

L'institution du régime pénitentiaire est une des gloires de notre époque, qui avait déjà eu le mérite de mieux proportionner les peines aux délits, et d'abolir tout ce qui dans l'exécution de la justice ressemblait à la cruauté de la vengeance. Aujourd'hui les supplices barbares disparaissent chez les peuples civilisés. On ne torture plus le criminel et encore moins le prévenu. A mesure que l'esprit du christianisme se répandra parmi les nations, et pénétrera davantage leurs institutions et leurs gouver nements, les mœurs s'adoucissant et la civilisation fournissant aux hommes plus de moyens de connaître leurs devoirs et de les remplir, il' est à espérer que les grands crimes diminueront et avec eux lesgrands supplices. La peine de mort sera toujours inscrite dans les codes, parce que la justice a le droit de la réclamer en certains cas: mais elle sera bornée à ces cas, et même alors la clémence publique saisira toutes les circonstances atténuantes qui pourront dispenser de l'appliquer. Ainsi se concilieront, parl'infliience des mœurs et l'inspiration de la charité, le jugement et la miséricorde.

Avec la vie de son semblable, l'homme cioit respecter tout ce qui lui sert à l'entretenir. La loi île justice défend d'attenter à la propriété d'autrui : Tu ne déroberas point. Dérober, c'est soustraire à la puissance d'un autre un objet qu'il possède et dont il a le droit d'user. L'emploi des biens de la terre étant nécessité par nos besoins, le droit de propriété est fondé en nature. II s'acquiert primitivement par la première occupation, se légitime moralement par le travail, et s'établit légalement par l'état civil qui, protégeant chacun de la force publique, lui donne la facilité d'acquérir et lui garantit la jouissance de ce qu'il a acquis.

La propriété se rattache à l'existence physique comme le moyen à la fin. Si l'on veut la. conservation des individus et des familles, il faut en admettre les conditions. La créature ne peut vivre sans s'approprier des objels indispensables, et c'est de son impuissance à se suffire a elle-même que dérive son droit de les posséder, c'est-à-dire d'en user pour lasatisfaclion ue ses besoins ; car ce qu'on appelle la propriété n'est qu'un usufruit. L'animal qui a faim saisit ce qui peut le rassasier; son besoin fait sou droit. Il n'en est pas ainsi de l'homme, être moral et physique a la fois. Il ne peut s'emparer de ce qui lui est nécessaire que si ce qui lui convient n'appartient à personne; ce qui constitue le droit du premier occupant. Mais la propriété ainsi acquise ne devient moralement

DEVOIRS GÉNÉRAUX, ETC. 407 respectable, que si l'occupant y ajoute quelque chose par son travail, la cultivant, la façonnant, la chargeant de sa peine, de son industrie et de son espérance. Alors il y a injustice à l'en dépouiller, parce qu'on lui ôte ce qui vient de lui, ce qu'il y a mis, le fruit de son labeur et de ses efforts. Le travail a toujours été la source la plus légitime et la plus honorable de la propriété.

Ici se montre l'action bienfaisante de l'institution sociale, qui garantit à chacun, par une loi commune et la protection générale, l'exercice de ses facultés et l'emploi de ses forces pour acquérir et conserver. Non -seulement la possession sestabilise, mais cequi était auparavant un fait naturel et moral devient un fait légal, consommé devant la loi civile et qu'elle 'met à l'abri de la violence et de la ruse. En dehors de La société, le pore n'est jamais sûr de laisser ce qu'il possède à ses enfants; car un plus fort peut survenir, qui dépouillera la famille sans respect pour les droits de la nature. Le droit de propriété, qui se complète par la faculté de transmettre, n'est donc vraiment réalisé que dans le régime social.

Parmi les différents modes de succession il y en a de naturels et de conventionnels. Que les enfants héritent de leurs parents, rien de plus naturel et de plus juste, puisque l'enfant est le sang du père, sa chair, ses os, le père prolongé pour ainsi dire et reproduit dans un autre lui-même. Ayant donnéau fils sa substance et sa vie, il doit lui fournir aussi les moyens de l'entretenir, s'il les possède ; et d'ailleurs ces moyens, les biens de la terre ont été acquis par son travail, administrés par son intelligence, augmentés ou conservés par ses soins. Tout ce qui est à lui passe donc naturellement à ceux qui proviennent de lui, et là comme ailleurs l'accessoire

suit le principal. On comprend de la même manière la raison de la succession dans la lignée et dans la parenté, tant qu'il y a une goutte du même sang dans les veines des héritiers : bien que la succession collatérale ait moins de force naturelle que la succession directe.

Ouant à la faculté de lester en faveur d'une personne étrangère à la famille, on n'y peut trouver d'autre fondement naturel que la volonté du lesiateur, ce qui soulève une difficulté grave, quoiqu'elle paraïsseunesublililé au premierabord. En effet, pour donner il faut posséder; et le testateur n'entend donner qu'après sa mort, c'est-àdire quand il ne possédera plus ; car la mort enlevant à sa volonté son corps et ses organes, qui sont ses seuls moyens de s'appliquer aux biens terrestres, en rend la possession impraticable. La personne seule possède, et elle a disparu de ce monde. On cesse donc d'être propriétaire en mourant, et par conséquent tester nu disposer par un acte qui n'est exécutable qu'après la mort, c'est donner ce qu'on n'aura plus, et ainsi ce qu'on n'a pas le droit de donner. La mort anéantit les droits du mariage ; le survivant est par le fait délié de la promesse et peut contracter un nouvel engagement. Il en est de même de la propriété, union de la volonté humaine avec les choses de ce monde. La mort, brisantcetle union, détruit l'appropriation, et la chose devient vacante, là'où il n'y a pas d'héritiers du sang. La succession par testament est doncd'institution sociale. C'est une mesure d'ordre, une convention raisonnable pour assurer la transmission de la propriété au défaut de l'hérédité naturelle, et il y entre quelque chose rie l'orgueil de l'homme qui tend à prolonger sa puis sance au delà du tombeau, et veut encore gouverner

les affaires de ce monde, môme quand il n'a plus de droit ni-d'action ici-bas.

Le vol, quelle qu'en soit la forme, est une injustice envers l'individu et la famille, qu'il dépouille illégitimement de ce qui leur appartient. 11 est de plus un attentat à l'existence de la société , qui ne peut s'établir, se développer et se conserver que par le respect de la propriété publique et privée. C'est à la législation pénale de chaque peuple à prévoir, à prévenir et à punir les diverses sortes de vol en raison de la gravité des cas.

La société est vivement intéressée à ce que la propriété soit solidement garantie. C'est ce qu'elle doit protéger le plus après l'existence des individus. La propriété en effet est la base de l'industrie, du commerce, des arts, de tous les moyens de produire et d'acquérir la richesse. Elle est le fond auquel s'applique le travail et ses ressources. Si elle n'est point assurée, si le citoyen peut craindre à tout instant de la perdre, il en jouira le plus vite qu'il sera possible, lui arrachant a la hâte sa substance par une exploitation grossière et mal entendue; ou bien, entassant le revenu, il l'enfouira dans la vue incertaine de l'avenir, et pour le soustraire à la convoitise et à la rapacité. Dans l'un et l'autre cas, la propriété ne rendra pas ce qu'elle pourrait donner, et la source de la richesse publique sera diminuée ou tarie. L'avantage d'un bon gouvernement, qui

ÙIO CHAPITRE DIXIÈME,

maintient les droits de chacun et applique la justice à tous, c'est que tous, travaillant avec sécurité et comptant sur le produit de leur travail, exploitent librement, largement et à long terme ce qu'ils possèdent, et concourent ainsi à la prospérité générale en accroissant leur fortune privée. Que cette confiance s'affaiblisse ou s'éteigne, et aussitôt les capitaux disparaissent, les bourses se resserrent, l'argent se cache , et toutes les industries sont en souffrance, toutes les entreprises languissent avec la circulation vitale de l'argent qui est au corps politique sous le rapport économique ce que le sang est à l'organisme.

Toutes les manières de dérober, tous les artifices du vol, doivent être constatés, recherchés et punis par la législation et ses tribunaux. Malheureusement de tout temps la cupidité a été plus ingénieuse dans tes ruses que la pénalité dans ses poursuites, et c'est très-souvent dans les termes même de la loi, dans sa rédaction obscure ou équivoque, dans ses dispositions multipliées et ses plus subtiles précautions que la mauvaise passion trouve les moyens de se satisfaire. Le vol de la fortune publique est le plus fréquent et le plus scandaleux. Il y a mille manières de le déguiser, et les dilapidations se cachent sous les apparences de la régularité. C'est un préjugé, à certaines époques et chez les nations démoralisées, que la propriété publique- étant à tout le monde, il n'y a pas d'injustice ou au moins paa grand mal à prendre à l'Etat. On prend donc ou l'on reçoit sans scrupule dans l'occasion, en ayant soin toutefois de mettre les choses en règle selon la forme, pour qu'il n'y paraisse point. Il y a des abus de ce genre sous tous les régimes, et peutêtre en plus grand nombre là ou le système électif,

DEVOIRS GÉNÉRAUX, ETC. 411 ayant plus d'influence, il y a aussi plus de voix à gagner et à conserver. C'est un grave inconvénient des gouvernements de ce genre, et il est bien difficile de l'empêcher.

Arrivé à la conscience de soi, l'homme sent le besoin d'être nourri et fortifié dans son esprit. Ce besoin ou cette faim de l'intelligence se manifeste d'abord par la curiosité ou l'empressement de voir, d'entendre, d'apprendre, puis par le désir de la connaissance, de la science, parTamôur de la vérité. La vérité, et la parole qui l'exprime, est la nourriture de l'esprit, comme la substance de la terre est la nourriture du corps. Mais la parole humaine, qu i doit affirmer la vérité, peut aussi l'altérer ou la nier. L'homme peut volontairement mettre sa parole en désaccord ou en opposition avec ce qui est. Alors il parle faussement, il rend un faux témoignage ; et cette fausseté du discours; reconnue et voulue, constitue le mensonge qui est toujours un mal, parce qu'il est opposé à la vérité.

11 y a deux moyens d'attenter à l'existence de la personne intelligente, de l'homme esprit ; soit en le frustrant île la nourriture dont il a besoin pour vivre et se développer, soit en lui en donnant une mauvaise qui le rende malade ou le tue. Refuser

sciemment la parole d'instruction à son semblable est le premier crime ;.lui communiquer avec intention une parole d'erreur ou de mensonge est le second. L'un et l'autre mènent à la même fin, la mort de l'intelligence.

L'homme intelligent ne se développe que par l'enseignement. Le lui refuser ou négliger de le lui donner, c'est l'empêcher'de vivre dans la plus noble partie de son être, c'est le condamner à l'existence animale, l'abrutir, ou tuer la personne humaine. C'est un crime de lèse-humanité. Le despotisme aveugle et barbare agit quelquefois de cette manière pour assurer sa domination; il tient les populations dans l'ignorance pour les rendre plus soumises, il les dégrade afin de les mieux asservir. Ce qui est plus indigne encore, s'il est possible, c'est l'empêchement que certains gouvernements, qui s'offrent au monde comme les modèles du libéralisme, mettent a l'instruction de leurs esclaves, et même à leur éducation religieuse et morale. Un crime en amène un autre. Après avoir dégradé l'homme extérieur par l'esclavage, il faut tuer l'homme intérieur par l'ignorance, il faut le priver de tout moyen de se reconnaître et de connaître la vérité, d'acquérir la conscience de sa nature et de sa dignité, de peur qu'il n'acquière aussi le sentiment de sa force, et qu'ayant honte un jour de se sentir un animal, l'envie ne lui monte au cœur de devenir un homme. C'est une abomination chez un peuple chrétien.

Du reste ce système est aussi imprudent que criminel. Cette instruclion qu'on redoute, qu'on repousse avec obstination, arrivera tôt ou tard par d'autres voies; car, dans notre siècle, avec la presse et les relations multipliées des peuples, il est aussi

DEVOIRS GÉNÉRAUX, ETC. 413 impossible de l'empêcher de se répandre, que d'arrêter le mouvement de l'air et de la lumière. Il y aura un jour de réveil pour ces hommes abrutis à dessein parleurs semblahles ;.et il sera terrible, parce que, au fanatisme de leur liberté reconquise se joindra une haine atroce contre leurs oppresseurs , qui pour les exploiter les avaient rendus semblables aux bétes.

Une autre manière d'attenter à la vie intellectuelle de l'homme, c'est de lui donner une parole de mensonge ou d'erreur en place delà vérité: et le mal est d'autant plus grand que l'individu reçoit l'instruction avec plus de candeur et de conliance. La vérité est l'objet propre de l'intelligence; elle est sainte en elle-même ; car elle est la manifestation de Dieu dans l'univers, et nous ne sommes si désireux de la connaître et de l'aimer que parce que nous sommes faits pour connaître et aimer Dieu. L'intelligence ne vit donc véritablement que par son rapport avec Celui qui est la vérité et la vie. Or, dans notre état présent, le rapport s'établit par la parole humaine, qui nous annonçant le nom de Dieu, son infinité et ses perfections, nous apprend à le connaître et nous porte à réagir vers lui pour ]a première fois. Fausser la parole par le mensonge ou l'erreur, c'est pervertir le moyen de la connaissance, c'est empoisonner la nourriture des esprits et ainsi leur donner la mort par ce qui doit leur transmettre la vie. Le mensonge est donc immoral à double titre, d'abord comme outrage à la vérité obscurcie ou reniée, et ensuite comme une injustice à l'égard de l'homme, qu'il prive de la chose nécessaire ii la vie de son esprit en lui refusant la vérité ou lui communiquant l'erreur. Aussi le mensonge, quel qu'il soit, n'est jamais légitime

aux yeux de la morale, quoique les circonstances puissent parfois on atténuer la malice. Ici comme ailleurs, la fin ne justifie pas les moyens;car il n'est jamais permis de mal faire, si peu que ce soit, même pour obtenir un grand bien. L'esprit du monde, qui est réellement on esprit de mensonge, l'emploie habituellement par l'ironie, qui prend les choses à contre-pied ou à rebours, et dit presque toujours autre chose que ce qu'elle veut dire. C'est ce qu'on appelle en général l'esprit de société ou le bel esprit, par lequel les hommes civilisés, plus mondains que chrétiens, s' amusent et s'abusentcontinuellement les uns les autres par un échange plus ou moins raffiné de paroles fausses, dont ils ont à peine conscience, tant ce mal leur est devenu habituel

La parole humaine prend un caractère sacré quand elle est la pure expression du vrai. Sans le vrai, elle est un vain son, une cymbale retentissante; et si elle va contre le vrai, elle est un désordre, une dépravation. Son emploi entraîne donc une grande responsabilité pour l'être raisonnable, qui doit se servir avec respect, avec prudence de ce don divin, et ne point le profaner par un usage immodéré ou déréglé. Dans tous les temps le silence discret et la tempérance du discours ont été regardés comme des signes de sagesse. Celui qui aspire et travaille sérieusement à son perfectionnement moral, doit mettre une garde sur ses lèvres et un frein i sa langue.

Cette responsabilité s'augmente encore pour ceux ceux qui ont reçu ou qui s'arrogent la mission d'instruire. L'enseignement est une sorte de sacerdoce; car il consiste à transmettre aux hommes le plus précieux des biens, la connaissance de la vé-

DEVOIRS GÉNÉRAUX, ETC. 415 rite. Le maître doit s'efforcer d'abord d'entrer en commerce avec la vérité qu'il veut annoncer aux autres, et ensuite la communiquer sincèrement, sans mélange de son esprit propre, autant qu'il est possible, pure de passions et de préjugés. L'embrassant avec ardeur dès qu'il l'aperçoit et quelles qu'en soient les conséquences, il doit la dire avec courage, simplicité et désintéressement, autant que les circonstances l'exigent ou le permettent. Enseigner ou écrire, quand le devoir n'y oblige pas, suppose une conviction profonde de l'importance de ce qu'on veut dire; sinon c'est un signe de présomption ou de légèreté, maladies très-communes de nos jours, où tant d'hommes cherchent la gloire, le pouvoir ou la fortune par la publicité. Voilà pourquoi nous avons aujourd'hui tant de livres et de journaux, que les lecteursn'y suffisent plus. La pensée, parlée ou écrite, est presque devenue une manufacture, et le travail scientifique et littéraire s'exploite aussi avantageusement que toute autre industrie.

Quant à l'enseignement, par cela qu'il est donné à des ignorants, enfants ou adultes, il doit être surveillé avec sollicitude, non-seulement pour qu'il ne tourne pas au détriment de la chose publique par la propagation de doctrines immorales, mais encore afin qu'il dispense une instruction saine, forte et propre à nourrir l'esprit et le cœur. Un gouvernement sage n'abandonne jamais entièrement l'éducation du peuple à l'intérêt privé, aux préjugés ou aux passions du moment, à l'incurie des familles. Tout en respectant la puissance paternelle et ses droits en ce qui concerne le soin et la direction de la famille, il l'aidera cependant dans cette importante affaire, en montrant le but auquel

-il 6

on doit tendre et les plus sûrs moyens d'y parvenir. Il préviendra les abus de la liberté de l'enseignement en imposant à la faculté d'instruire en public des épreuves difficiles, des conditions sérieuses, qui deviennent des garanties de science et de moralité. En cela une autorité sage et vraiment morale ne doit pas avoir seulement en vue sa conservation, sa force ou sa gloire, mais, avanttout et par-dessus tout, le perfectionnement et la dignité des peuples, qui ne vivent en société que pour devenir meilleurs et plus heureux. A la sollicitude nationale, à l'ardeur du patriotisme, elle joindra le zèle des inlérêts de l'humanité, accélérant, facilitant, autant qu'elle le pourra, le mouvement de la civilisation dans la voie véritable, encourageant lout ce qui peut mener A la vérité, à la justice, au bien, et combattant avec courage, sous toutes les formes l'erreur, le mensonge, et le mal.

Tuer, c'est détruire le rapport d'un être avec le principe dont il reçoit la vie. Le corps meurt quand il cesse de réagir vers le monde physique, et la décomposition de sa forme en est la suite. L'esprit meurt à la vie intellectuelle par l'ignorance, par l'erreur, par l'absurdité. L'âme aussi peut mourir, non pas en ellemême, mais à sa véritable vie qu'elle reçoit de la source de son être ; et ainsi, quoi qu'elle soit impérissable, il y a pour elle un état mor-

tel, une mort spirituelle. On peut donc tuer l'âme comme le corps en brisant son rapport avec ce qui la fait vivre, c'est-à-dire en pervertissant sa volonté, en la détournant du principe de la justice et du bien.

La mort est partout la privation de la vie. Partout elle est produite par l'interruption du rapport avec ce qui fait vivre physiquement, logiquement ou moralement, et ce rapport est interrompu quand l'objetYiviflantcesse d'agir sur le sujet, ou le sujet de réagir sur l'objet.

Le corps, tirant sa nourriture du monde matériel, meurt dés que sa réaction vers ce monde ne peut plus s'opérer. L'esprit, puisant son aliment dans le monde inintelligible, meurt s'il n'est plus en commerce avec la vérité. L'âme, recevant sa subsistance du monde divin, meurt en se détournant de Dieu, parce qu'elfe ne correspond plus à la vie divine. Ce rapport intime de l'âme avec Dieu est le fond de la religion. C'est pourquoi celui qui ne vit religieusement d'aucune manière, dont le cœur ne s'élève jamais vers Dieu par la pensée, par le désir, par la prière, par l'amour, est mort à la vie de l'âme. En se séparant du Principe de son être, il tend à détruire sa vie véritable ; il se suicide réellement dans son âme, et d'une manière d'autant plus horrible qu'il porte la mort au fond de son être et se tue dans sa racine même. Donc celui qui par l'influence maligne du mensonge ou de l'erreur détourne son semblable du principe du bien, et le pousse par l'excitation de l'orgueil ou de la sensualité à désobéir au suprême législateur, comme Satan dans la séduction du premier homme, celui-là contribue de tout son pouvoir à tuer l'âme

de son frète, Il est homicide, assassin au premier chef, et si au jour du jugement ou redemande au meurtrier le sang qu'il a versé, k plus forte raison réclamera-t-on au séducteur les âmes qu'il a perdues.

Ainsi s'explique l'état de mort où tombèrent les chefs de la race humaine parleur désobéissance à la loi de Dieu, ou parla rupture de leur rapport avec lui, autant qu'il leur était possible. Alors la vie du cîel se retira d'eux, ou plutôt cessa de pénétrer dans leur aine qui s'y était fermée. Ils commencèrent à vivre d'une vie fausse, produit du commerce illicite de leur volonté propre avec le père du mensonge et de l'iniquité etaYec le monde matériel; et tant que leur rapport primitif avec le Créateur De fut point rétabli, assis dans les ténèbres, ils restèrent dans l'ombre de la mort, eux et leur postérité engendrée dans le péché. De là la nécessité de la rédemption par la grâce, et d'un sacrement régénérateur pour faire renaître l'humanité à la vie véritable.

C'est de cette mort que l'Église entend parler, quand elle défend certaines actions qui ôtent la vie de l'âme, et qu'elle nomme à cause de cela des péchés mortels. Le chrétien qui a péché de la sorte est déchu de l'état de grâce. 11 est mort dans sou âme, et n'y peut revivre que par un secours particulier qui le porte à sentir son mal, à le reconnaître, ii le rejeter, à le détester, à l'expier; et alors seulement son cœur délivré de l'influence maligne, reuouvc la force de se retourner vers le bien et de se rouvrir à son action.

Le rapport de l'âme avec Dieu par la grâce peut être rompu soudainement par un seul acte criminel, ou s'affaiblir peu à peu et s'éteindre par une

succession de fautes répétées qui l'en éloignent chaque jour davantage, par le mépris de sa parole, par la violation habituelle de ses commandements, jusqu'au moment où la réaction spirituelle s'arrôtant, l'âme reste sans aucun sentiment de l'action divine, sans mouvement vers Dieu. Alors sa vitalité, ne s'exerçant plus suivant sa loi et dans sa sphère, descend dans un monde inférieur, et se pose tout entière par l'esprit et par le corps sur des objets indignes d'elle et qui ne peuvent la remplir. Là elle s'agite en vain pour trouver du bien-être et du repos. Quoiqu'elle fasse, elle y manquera toujours de la seule chosu nécessaire, parce qu'elle n'est plus en rapport direct avec son principe. Ainsi commence son supplice en ce monde, tantôt par une agitation incessante où elle essaye tous les moyens de jouissance de la terre, tantôt par un vide atî'reux qui se creuse en elle comme un abîme sans fond. Ainsi s'explique philosophiquement ce que la doctrine chrétienne enseigne sur la mort de l'âme et les iictes qui y conduisent, d'après ces paroles de Jésus-Chrisl à ses disciples : Ne craignez point ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l'âme; mais craignez plutôt celui qui peut perdre l'âme et ie corps dans l'enfen (Matt. x, S8). . .

s no.

Après la mort de l'âme, l'esclavage est le plus grand dommage que la personne humaine puisse subir. Car la liberté étant une propriété essentielle de la nature, tenter de la détruire, sinon dans le for intérieur, ce qui est impos-

sible, au moins dans son exercice extérieur, c'est vouloir détruire l'homme ou le dégrader en le réduisant par la violence à l'état d'animal ou de chose. L'esclavage est contraire au droit naturel, parqe que la liberté est inaliénable. L'homme ne peut être l'objet ni d'une donation ni d'une vente, parce qu'il n'appartient à aucun homme, pas même à ses parents ni à lui-même. Il ne pourrait se vendre sans absurdité, car on n'a aucun équivalent à lui donner en retour, et par le fait de la servitude il ne serait plus apte à posséder. Le prétendu droit d'esclavage, tiré de la victoire ou delà conquête, est un abus de la force, qui ne peut être soutenu que par la force.

L'esclavage est toujours illicite, même quand" il est devenu légal. Fruit de la, violence, il -finit ordinairement par la violence. Les républiques anciennes étaient sans cesse menacées par leurs esclaves, et Rome surtout en reçut des coups terribles. Partout où existe la servitude, il faut s'attendre un jour ou l'autre à des catastrophes. C'est un volcan comprimé, dont l'éruption est toujours menaçante. Car l'homme ne se résigne jamais complètement à un état contraire à sa nature, et le désir de secouer le joug lui reviendra avec la moindre espérance. Or, comprimer par la force l'être moral dans l'exercice de la liberté, dans la disposition' et la jouissance de sa personne, dans les sentiments les plus intimes de son cœur, est l'outrage le plus odieux, le plus grand attentat contre sa dignité. L'Évangile l'a condamné en enseignant l'égalité de tous les hommes

devant Dieu, et c'est pourquoi partout où sa parole a été reçue, où son esprit a pénétré, l'esclavage a cessé graduellement, et les corps ont été affranchis comme les âmes. Mais celle abolition ne pouvait être soudaine, là surtout où, à la servitude de l'antiquité païenne appuyée par de vieux préjugés et une longue possession, succédait l'esclavage des barbares fondé sur la guerre et la violence. Par l'influence chrétienne l'esclave est devenu serf, et le servage laissant au vaincu la faculté de posséder et d'amasser, a servi d'intermédiaire pour arriver à l'affranchissement des communes par l'industrie, le commerce et la science.

Le monde en était là, quand l'esclavage a reparu après la conquête de l'Amérique et d'une partie de l'Afrique, qui a amené l'infâme trafic de la vie humaine. La traite des noirs est une des plus grandes abominations qui ait souillé la civilisation moderne, et l'on ne conçoit pas que des peuples qui se disent chrétiens aient pu y prendre part ou seulement la tolérer. Les noirs, tout inférieurs qu'ils puissent être "aux blancs par leur organisation et leurs facultés, n'en sont pas moins des hommes, portant le caractère humain, doués d'intelligence et de liberté, et ainsi ayant droit au respect et aux égards dus à l'humanité. Cependant on les a traités comme des bêtes de somme, et dans plusieurs pays, dans ceuxlà même qui se donnent aux autres comme les modèles de la liberté, la législation a autorisé la traite, ouvrant des marchés d'hommes, défendant d'agir avec les noirs comme avec des humains, et leur interdisant l'instruction et môme jusqu'aux secours ' de la religion. Voilà donc encore une liberté politique fondée, comme celle des anciens, sur la servitude. Mais, de nos jours, le crime est plus odieux et

)e scandale plus grand ; car le monde a vécu deux mille ana de plus, la parole de la vraie liberté lui a été annoncées, et ceux qui oppriment leurs semblables sont des hommes affranchis par la croix de Jésus-Christ.

D'un autre côté, ceux qui ont embrassé avec ardeur la cause de l'abolition de l'esclavage y mettent peut-être un zèle qui n'est pas selon la science. L'indignation du cœur est souvent obligée de se contenir devant la force des circonstances, et il y a desmauique la prudence doit tolérer momentanément par la crainte d'en exciter de plus grands. Des remèdes intempestifs ou mal appliqués sont quelquefois pires que la maladie à guérir. Délivrer subitement des esclaves sans les préparer à la liberté par un état intermédiaire, c'est déchaîner des bêtes féroces; car les hommes abrutis par l'esclavage ont tous les instincts, toutes les passions de l'animal. Il faut donc commencer par les civiliser, par les moraliser au moyen de l'éducation chrétienne. La religion de Jésus-Christ peut seule les humaniser avec le temps.

Qu'on imite aujourd'hui la sagesse de l'Église des premiers siècles en des circonstances analogues. L'apôtre avait dit : Depuis que le Christ est mort pour tous, il n'y a plus ni grec, ni barbare, ni libre ni esclave; il n'y a plus que des hommes capables de devenir des enfants de Dieu par le sang régénérateur du Dieu fait homme; et cependant il a dit aussi : Que chacun reste dans sa condilion et en accomplisse les obligations. Un esclave de Philémon s'échappe et vient se réfugier auprès de Paul à Rome ; il est renvoyé à son maître avec une lettre qui l'engage à traiter son esclave fugitif comme il convient à un chrétien. L'esprit de Dieu n'agit

point violemment ni par secousse. C'est un esprit de sagesse, qui dispose tout avec force mais avec douceur, forlher etsuaviter, préparant toujours dans les volontés humaines les événements, les changements, les révolutions qu'il veut amener. Voilà la vraie manière d'amender les hommes, de les perfectionner, de les rendre plus heureux, et telle a toujours été la conduite de l'Église. Alors les améliorations persistent et se développent, parce qu'elles ont leur fondement dans les âmes où la semence du bien a été implantée. L'esprit propre de l'homme, au contraire, agit surtout par le dehors, et la violence est son principal moyen. Il bouleverse, ravage, subjugue; c'est un torrent qui renverse tout sur son passage, qui nivelle tout par la destruction, mais qui s'épuise bientôt par sa violence même et ne laisse après lui que des ruines.

Si un individu ne peut être possédé et exploité comme une chose, sans outrager l'humanité, à plus forte raison un peuple. Les sujets ne peuvent en aucun cas être la propriété des gouvernants, et la fin du pouvoir politique n'est ni l'intérêt ni la gloire des princes, mais l'avantage et le bien-être des gouvernés. Le âespotîsme, qui subordonne l'intérêt général à son intérêt propre et pose en loi la volonté d'un seul ou de plusieurs, est donc un attentat contre l'existence morale de la société et de ses membres. Les anciens

regardaient la tyrannie comme le plus abominable des crimes. Il ne faut pas confondre le despotisme avec la monarchie qui, dirigée par la justice, n'a rien d'attentatoire à la liberté humaine.

Le despotisme est, comme l'esclavage, un abus de la force, et, ne pouvant se soutenir que par la force, il impose un état contre nature, qui finit tôt ou tard par une violente réaction. Il n'est jamais fondé en droit, môme quand il parait molivé par les circonstances et accepté par la lâcheté ou la faiblesse des peuples. Il n'en est point ainsi de la-monarchie pure ou du gouvernement d'un seul. C'est une forme politique comme une autre, qui a son temps dans l'histoire de presque tous les peuples, et par conséquent une bonté relative. Elle est à certaines époques le seul gouvernement possible, soit à l'origine des nations quand elles sont régies comme une famille, et que le pouvoir politique a encore la force, l'étendue et la bienveillance de l'autorité paternelle ; soit dans les grands dangers de l'État, qui demandent une décision rapide, de la fermeté et de l'unité dans l'action : dans ces cas, les républiques elles-mêmes nomment un dictateur ; soit après les révolutions, quand l'anarchie a tout dissous, et que la société ébranlée, déchirée parles partis, a surtout besoin d'une volonté forte et d'une main puissante pour la raffermir sur sa base. Alors le pouvoir absolu, s'il est juste, est excellent comme transition.

Sans doute, l'homme investi d'une telle puissance risque fort de s'exalter dans sa volonté propre, de la substituer à l'équité, et de prendre sa grandeur et sa gloire pour l'intérêt et le bien du

pays. La tentation est forte, la pente glissante, et il faut «ne conscience bien délicate, un sentiment vif de la justice, une grande crainte de Dieu et de ses jugements, pour ne point se laisser entraîner. Aussi est-ce aux princes qui ont su se contenir et respecter la dignité humaine au milieu des séductions d'un pouvoir sans limites, que les peuples accordent le plus volontiers leur admiration et leur amour. Certes, il n'y aurait point de plus beau spectacle sous le soleil, qu'un homme élevé par la Providence au-dessus de ses semblables et revêtu d'une autorité indéflnie dont il n'abuserait point, et qui, sachant gouverner les autres parce qu'il sait se gouverner lui-même, n'emploierait son pouvoir, ses lumières, sa force et louies ses ressources qu'à faire le bonheur de ses sujets en les rendant plus éclairés, plus civilisés et plus vertueux. Ce serait certainement l'image la plus brillante de Dieu sur la terre, et dans un tel souverain resplendirait véritablement la majesté divine, <■ et ce je ne sais quoi de sacré que l'Éternel, dit Bossuet, imprime au front des rois. »

En certaines circonstances où la Providence la fait surgir d'une manière inattendue et par les événements les plu3 extraordinaires, la royauté, soutenue d'en haut au milieu de la lutte des partis et du choc des passions populaires, jusqu'à ce qu'elle ait accompli sa mission et l'ait justifiée par le rétablissement de l'ordre, par sa justice, par ses bienfaits, par l'impulsion heureuse qu'elle donne à son siècle , la royauté, pour être absolue, n'en est pas moins dans ces conditions ce qu'il y a de plus grand, et de plus bienfaisant sur la terre. Elle peut même, suivant l'esprit qui l'anime, être favorable à la liberté, quand le prince veut par-dessus tout l'é-

quité, respecte les droits, la dignité de chacun, et subordonne son avantagea l'iniérét public. II peut se faire alors des choses admirables chez les nations, parce que dans aucune autre forme de gouvernement les desseins vastes et utiles ne sont aussi bien conçus ni plus rapidement exécutés. L'unité de direction et de puissance a une force prodigieuse pour le bien. Sans doute, elle est tout aussi forte pour le mal, qui dans ce monde est toujours à côté du bien, et l'abus des meilleures choses est le plus funeste.

Du reste, ie despotisme n'est point une espèce de gouvernement, comme Montesquieu l'affirme, mais la corruption, la perversion de tous les gouvernements ; et il peut se retrouver avec toutes les formes possibles d'administration, sous tous les régimes imaginables, avec des constitutions, des chartes, des corps pondérants, des institutions modératrices, des garanties écrites, et tout ce qu'une liberté ombrageuse invente pour entourer le pouvoir de barrières. Avec des mœurs honnêtes et de la bonne foi la monarchie absolue sera modérée, consciencieuse et vraiment libérale, surtout si elle est chrétienne. Mais les institutions politiques les mieux combinées deviennent impuissantes si les mœurs ne les soutiennent pas, et les meilleures lois, les lois les plus favorables a la liberté, servent à peu de chose, quand les gouvernants et les gouvernés sont devenus incapables de les prendre au sérieux et ne veulent pas les exécuter.

La personne morale peut encore être attaquée dans sa liberté et sa dignité de plusieurs

DEVOIRS GÉNÉRAUX, ETC. kil

manières : 1" dans sa foi et dans l'exercice de son culte, par la persécution de la violence ou du ridicule; 2° dans ses convictions morales, quand on veut lui imposer des actions qui ré- ■pugnent à sa conscience; 3° dans ses affections, qu'on prétend dominer par l'autorité ou par la force; 4" dans sa pudeur, par des violences criminelles, par des actes inconvenants, par des paroles obscènes; 5 e dans son honneur et sa réputation, par dos outrages et par la diffamation.

1° Rien au monde n'est plus odieux et en même temps plus absurde que l'emploi de la violence ea ce qui concerne la foi religieuse, soit pour l'imposer, soit pour la changer. La foi est une adhésion libre du cœur à ce qui lui paraît la vérité ; et, quand elle est vivante, elle a pour éléments le sentiment de ce qu'elle croit, le consentement de la volonté qui s'y attache, et la résolution de le mettre en pratique. En l'absence du sentiment, on peut encore adhérer à une parole dogmatique sur le témoignage d'une autorité respectable ou par des motifs de crédibilité. Cette foi moins profonde a cependant son utilité et son mérite, au moins comme préparation , et c'est un devoir pour l'être intelligent de s'efforcer d'en éclairer l'obscurité et de l'approfondir, pour y acquiescer avec plus de raison et (Je liberté.

L'attentat contre la foi vient de ce qu'on en méconnaît la nature. La regardant comme une chose extérieure, une parole à prononcer, une formule à répéter, des pratiques à accomplir, on croit facile de l'imposer ou de la modifier; et, si les volontés

438 CHAPITfiE DIXIÈME,

s'y refusent, on s'imagine pouvoir les y contraindre par des moyens violents. On arrachera peut-être à la crainte ou à la douleur par des menaces ou des tortures, un signe, un mot, une apparence de consentement : la foi, jamais ! car elle implique un sentiment et une réaction libre de l'âme, qui ne se forcent point. Prétendre imposer la foi est aussi absurde que vouloir enchaîner la liberté dans son for intérieur. La persécution religieuse est donc le despotisme le plus odieux et ie plus insensé, parce qu'il viole ce qu'il y a de plus sacré dans l'homme et tend a le subjuguer au plus profond de son être, qu'il ne peut atteindre. Elle outrage l'humanité, et elle est une sorte de blasphème contre Dieu.'qui aime les adorateurs en esprit et en vérité , et ne veut pas être honoré des ièvres, mais du cœur.

Le ridicule ou la moquerie est une autre manière de persécuter la foi. Chacun ayant le droit de croire, de penser et d'agir en raison de ce qu'il sent et comprend, s'il ne viole pas les droits des autres et ne trouble pas l'ordre public, le tourner en ridicule et chercher à l'avilir aux yeux de ses semblables en le bafouant, c'est le vexer et l'entraver dans l'exercice de sa liberté. Il y a en outre dans le ridicule une espèce de violence par le respect humain, qui exerce une grande influence sur la plupart des hommes vivant en société. C'est pourquoi.à certaines époques où la violence est usée par l'impuissance des supplices ou réprouvée par l'opinion, l'ennemi de Dieu attaque la foi par le sarcasme, et s'efforce d'ébranler par la crainte du mépris public ceux que la mort n'effraye pas. Cette arme perfide a tué plus d'âmes que les bourreaux. Julien combattit ainsi les chrétiens; ne pouvant les détruire par le fer et le feu, il essaya de les abattre par

"devoirs GÉNÉRAUX, ETC. 429

l'ignominie. |Le dix-huitième siècle s'y est pris de la même façon; il a fait au christianisme une guerre de sarcasmes et d'injures, pour le faire paraître ridicule et absurde. Mais les mauvaises volontés passent avec les hommes , et ce qui est éternel subsiste.

De nos jours la moquerie an tî -religieuse est surannée, même selon l'esprit du monde. Notre siècle, si passionné pour la liberté, est obligé de respecter celle de la croyance comme toute autre. Le citoyen doit être libre en cela comme en tout le reste, tant qu'il respecte les lois et ne nuit à personne. Il est de mauvais goût aujourd'hui de se moquer des croyances et des observances religieuses. L'abus du ridicule en ces choses en a fait ressortir l'inconvenance et le danger, et ce respect public pour ce qu'il y a de plus profond et de plus sacré d&ns la conscience est certainement un des traits les plus honorables de notre époque.

2° H en est du sentiment moral comme de la foi religieuse. Le violenter, c'est attenter à l'un des droits les plus sacrés de la personne, celui de juger le bien et le mal dans sa conscience, et d'agir en raison de son jugement. Là aussi, il y a quelque chose qui ne se force point et que les instruments matériels ne sauraient atteindre. On peut séduire la conscience, l'embarrasser, la tromper, la fausser par l'erreur ou le mensonge, mais pour cela il faut la persuader, et la violence y est impuissante. Il y a cependant certains moyens qui ressemblent à la coaction extérieure et qui sont immoraux comme elle. Ainsi placer un homme entre sa conscience et la nécessité de son existence ou de celle de sa famille, mettre le sentiment du devoir aux prises avec les affections les plus naturelles du cœur, extorquer un mensonge par la menace de la

mort, imposerles opinions, tes passions d'un parti par une pression politique qui compromet une position sociale, etc., etc., c'est opprimer l'être moral, c'est attenter à sa liberté et à sa dignité en le poussant à des actes qui répugnent à sa conscience. Sans doute, une âme généreuse et forte préfère la mort au déshonneur et surtout au crime. Mais les âmes de cette trempe sont rares, et dans les affaires de ce monde il faut estimer les hommes et les choses par la mesure moyenne de la réalité, et non par la perfection de l'idéal. Il faut toujours faire la part de la faiblesse humaine, en tenant compte de la force et des droits des sentiments naturels dont le devoir peut exiger l'immolation.

3" Les affections du cœur doivent être aussi libres que la foi et la conscience. Il y a tyrannie et môme démence à vouloir les contraindre ; car l'amour ne se commande pas. Il n'est vrai que s'il est volontaire; et encore, au fond.il nedépend pas même des volontés qui l'éprouvent, C'est une sympathie secrète qui attire les cœurs, sans qu'on puisse la plupart du temps expliquer pourquoi ni comment. Les parents se trouvent quelquefois obligés de contrarier leurs enfants sous ce rapport. Il serait immoral d'employer alors la violence ou d'autres moyens d'intimidation, surtout pour entraîner un consentement. Il faut donc avoir égard aux répugnances et aux doutes. On peut faire des représentations, donner des conseils, des avertissements, parler à la raison et à la conscience ; mais on ne doit jamais forcer un acte que la liberté seule peut dignement poser. Les parents ont toujours le droit de veto, tant que les entants dépendent de leur autorité; et, par le refus de leur consentement, ils peuvent empêcher ou retarder ce qu'ils désapprouvent, et pré-

server de ses propres écarts une volonté entraînée ou aveuglée.

4° Attenter à la pudeur, c'est blesser la personne morale dans ce qu'elle a de plus sensible; c'est à la fois l'outrager dans ?a dignité et lui causer une souffrance cruelle par l'embarras et l'espèce d'angoisse où on la jette, angoisse plus vive et plus profonde a mesure que le sens moral est plus délicat. La pudeur est comme le thermomètre de la purelé de l'âme. Elle est propre à l'Iicmme, le seul être de ce monde qui soit composé de deux natures ; et c'est de l'opposition sentie de ces deux parties de son être que naît la honte, par l'assujettissement fatal de l'esprit aux nécessités du corps qu'il devrait dominer. Il ne rougit, dans ce cas, que parce qu'il sent sa dégradation. La pudeur est donc un témoignage frappant de la noblesse originaire de l'humanité et de son abaissement actuel. Aussi, paraft-elle seulement quand la scission s'opère entre l'homme spirituel et l'homme physique, : dès que l'âme entre en lutte avec la chair. Jusque-là l'enfant vit comme l'animal, satisfaisant sans honte ses besoins les plus grossiers, suivant tous les instincts de la nature inférieure, et ne rougissant de rien parée qu'il ignore encore le bien et le mal.

La pudeur est entretenue par toutes les choses honnêtes, et surtout par la foi religieuse, qui en augmente singulièrement la délicatesse, ées deux sentiments se conviennent en cela qu'ils détachent le. cœur de ce] qui est sensuel et terrestre, pour l'élever vers une vie plus haute. La foi est la meilleure garantie de la pureté; et quand elle manque ou s'affaiblit, l'homme perd peu à peu la conscience de sa dignité et retombe plus facilement sous l'influence de l'animalité. D'un autre côté, quand la pu-

deur s'altèr», Ja foi en éprouve un contre-coup; car l!entralnement de la sensualité est ce qu'il y a de plus contraire à l'élan de l'âme vers Dieu. Rien n'est donc plus à ménager dans l'intérêt de la dignité individuelle et pour la moralité publique que le sentiment de la pudeur. Dans l'enfance, dans l'adolescence surtout, il doit tttre excité et garanti avec une grande sollicitude. Il faut peu de chose pour le faner dans sa fleur, pour le dessécher dans sa racine. Offenser la pudeur est donc toujours un grave attentat à la dignité, à la pureté, au perfectionnement de l'âme humaine. H y a mille degrés dans ce mal, depuis les plus grossières violences jusqu'aux paroles à double sens et aux allusions inconvenantes.

5° La personne humaine peut encore être lésée dans sa réputation, et dans la vie commune c'est un grand dommage qui détruit en partie le bienfait de la société en la rendant pénible et môme hostile. Autant la communauté est douce et utile, quand les membres unis se soutiennent mutuellement, autant elle est difficile et périlleuse, quand ils deviennent ennemis, ou du moins sans liens d'affection ou d'estime. Alors c'est presque l'état de guerre, et une guerre d'autant plus dangereuse qu'elle est intestine, déguisée sous les apparences de la paix, et qu'il est presque impossible d'y échapper. Or, un des liens principaux de la société est la bonne opinion que les hommes ont les uns des autres, ce qui constitue la réputation de chacun. La réputation est à l'existence morale ce que l'atmosphère est au corps, un rayonnement, une sorte d'auréole qui nous entoure, par laquelle notre vie s'étend et est encore très-sensible; car, par l'opinion ;que nos semblables ont de nous, par le

DEVOmS GÉNÉRAUX, ETC. 433

prix que nous y attachons et l'influence qu'elle exerce en effet sur notre conduite et notre bonheur, nous vivons en partie dans les autres, et nous devenons susceptibles et vulnérables en eux.

C'est une tendance naturelle à l'homme de désirer la louange et l'estime de ses semblables. Leur approbation le relève à ses propres yeux, et leur estime lui assure leur bienveillance et leur appui. Ce penchant est bon s'il est bien réglé : il devient dangereux par l'exagération, quand le désir de la louange ou la crainte du blâme l'emporte sur les dictées de la conscience et les convictions de la foi. L'homme alors vit plus au dehors qu'au dedans. Le mobile principal de ses actes est aussi variable que le temps et les circonstances, et sa moralité n'est point assise sur le roc de la parole divine, mais sur le sable mouvant de l'opinion humaine. Le quendira-t-on est tout-puissant sur son esprit, qu'on pousse ou retient par le respect humain. De là le faux honneur, qui se laisse conduire par les jugements des hommes , veut leur complaire à tout prix, craignant par-dessus tout le blâme et le dédain, même injuste, au point qu'il aime mieux parfois être méprisable que méprisé. Ce qu'on appelle le point d'honneur est le dernier degré de cet excès. Ceux qui s'en rendent esclaves prouvent qu'ils tiennent plus à l'apparence du bien qu'au bien luimême, et qu'ils s'inquiètent moins d'être honorables que de le paraître.

La réputation et l'honneur peuvent être attaqués de plusieurs manières, dont les principales sont l'outrage public et la diffamation. La loi civile prévoit jusqu'à -un certain point ces délits; elle a une police pour les prévenir et des tribunaux pour les punir. Néanmoins elle sera toujours impuissante à

empêcher tous les attentais de ce genre; car rien n'est plus subtil que la parole, et surtout la parole du mensonge et de la passion, qui frappe à l'improviste, dans l'ombre, ou par des voies détournées. C'est peut-être la source la plus abondante de l'injustice dans la société. On y parle à tort et à travers sur le prochain ; on juge sans connaissance de cause ; on dit ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas ; on répète ce qu'on a entendu, on l'exagère pour rendre la chose plus intéressante et frapper davantage. L'amour-propre, qui croit se relever en rabaissant les autres, y ajoute sa pointe, et la malignité d'une parole s'accroît en se répandant. Trop souvent par un mot piquant, échappé a la sotte envie de faire de l'esprit, on inculpe un innocent, on ternit une réputation, on discrédite une personne, on déshonore une famille, on on prépare la ruine ; et comme tout se sait en définitive, après avoir semé du vent on recueille des tempêtes. Ainsi se multiplie le mal dans le monde, et l'ennemi de Itieu et du genre humain, en semant la discorde, se réjouit de mettre les hommes aux prises et de les détruire les uns par les autres. C'est pourquoi la parole évangélique recommande de ne point juger son prochain; oar nous avons tous notre juge, qui nous attend à la porte de cette vie, et nous serons jugés par la mesure que nous aurons appliquée a autrui.

Les attentats à la réputation et à l'honneur sont peut-être ceux auxquels un homme de cœur est le plus sensible, et qu'il a le plus de peine à supporter, parce qu'en blessant l'amour-propre ils froissent le sentiment de la justice. La crainte du mépris public, de la déconsidération au milieu de la société, crainte toujours eiagérée par l'imagination, est une des peines les plus vives de l'hoinme du

monde ; et comme ta législation est à peu près impuissante à le garantir de ce côté, il est tenté de venger sa propre injure, surtout quand le préjugé populaire l'y pousse et lui en fait presque un devoir. C'est assurément la considération la plus forte pour excuser le duel en certains cas, où, dit-on, l'individu, au défaut du droit civil qui ne le protège pas suffisamment, rentre dans son droit naturel de se défendre lui- même. Ce qui est un pur sophisme ; car il ne s'agit pas ici d'un attentat a la vie, que la loi sociale permet toujours de repousser, quand on est attaqué ; il s'agit tout simplement de médisances, de calomnies, d'injures ou de picoteries d'amour-propre, de choses qu'elle ne peut saisir, tant elles sont subtiles, et qu'elle ne défend nullement de repousser par des armes semblables à celles de l'attaque, c'est-à-dire par la parole, qui seule a vraiment la puissance de détruire ou de réparer le mal qu'elle a causé. Mais en appeler au fer et au feu pour vider une question de vérité ou de j usiice, c'est tout simplement une absurdité, comme nous l'avons montré plus haut, puisqu'il n'y a aucun rapport entre le moyen et la fin. L'honnête homme, l'homme d'honneur dans la société, saura, surtout s'il est chrétien , se l'aire respecter par d'autres voies qu'un spadassin.

Ici se termine la morale proprement dite, ou la science du devoir. Il resterait à faire deux choses. Après avoir expliqué le précepte de justice : * Aime ton prochain comme toi-même, » il faudrait commenter le conseil de perfection ; - Celui qui aime bien aime jusqu'à donner sa vie pour ce qu'il aime:

aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. • {Jean. 15, 12.) Il faudrait outre-passer la sphère de l'équité où tout est déterminé, pour entrer dans celle de la charité qui n'a point de limites. Ce serait un traité de la perfection chrétienne. L'homme de bonne volonté, qui aspire à cette perfection après avoir accompli la loi, trouvera tout ce qui peut l'y conduire dans les livres saints, dans l'imitation de Jésus-Christ, dans les ouvrages de Taulfcre, de saint François de Sales, deBérulle, de Rodriguez, de Fénelon, etc., etc.

L'autre chose non moins importante serait, après avoir exposé la théorie des devoirs, d'en montrer l'application à la situation de chacun et à la vie de tous les jours : ce qui conduit d'un côté à une casuistique, dans les cas de doute ou de collision; de l'aulre à la direction spirituelle, qui doit former la volonté à la pratique du bien. Or, chaque théologie morale a sa partie casuistique, et quant à la direction des consciences, elle ne se fait point par les livres.

Enfin, ceux de nos lecteurs qui voudront approfondir ta morale chrétienne, dont ce livre expose la partie élémentaire, pourront consulter l'ouvrage où nous avons comparé la morale de l'Évangile aux divers systèmes des philosophes'. '

Page 1