‹ Manuel de philosophie moraleChapitre 9 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'homme ne peut comprendre ses devoirs envers Dieu qu'après avoir acquis la conviction que Dieu existe et de ce qu'il est pour lui. 11 ne peut reconnaître ce qu'il lui doit qu'en apprenant ce qu'il en a reçu. Cette partie de la morale suppose donc, plus encore que les autres, un enseignement préalable par lequel il a été amené à croire qu'il y a un Dieu, et qu'un rapport entre Dieu et lui est possible. Nous n'avons pas à examiner ici ce que doit être cet enseignement pour atteindre ce but. Nous constatons le résultat qu'il doit obtenir : la croyance en un Dieu créateur et conservateur de l'univers.

La morale est, comme il a été dit plus haut, une doctrine d'application. Elle suppose des principes dont on a la science, ou qu'on admet parla croyance, ce qui est le cas le plus ordinaire ; car nous sommes appelés à agir moralement longtemps avant de comprendre les idées fondamentales sur lesquelles la morale repose. Ces principes sont surtout transmis par l'enseignement traditionnel, et l'enfant y adhère spontanément, quand ils lui sont inculqués dès le

bas âge. Le nom de Dieu lui est annoncé, et il croit en Dieu. On lui apprend à l'invoquer, et il répète avec confiance les paroles qu'on lui prononce. Son cœur s'élève vers Dieu dès que son esprit adhère à la parole qui le lui révèle , et la conviction de l'existence de Dieu et du rapport rie l'âme avec lui est fondée dans l'homme élevé chrétiennement longtemps avant qu'il puisse se les démontrer et les confirmer par des arguments.

Cette tentative vient plus tard , à cerlaines époques de doute, où la raison croit de sa dignité de ne rien admettre qu'elle ne se prouve à elle-même. Elle revient alors sur ses croyances qu'elle appelle des préjugés, pour les reviser par la réflexion et la critique. Si les croyances résistent à l'épreuve, l'homme en fait ordinairement honneur à sa raison, s'imaginant avoir établi par elle ce qu'il croyait sans elle. Si les arguments négatifs l'emportent, et c'est trop souvent le cas, sa raison opprime sa foi, et il pense qu'un être raisonnable ne doit point se laisser conduire par des opinions indémontrables. Il en reste au doute , et le doute sur les principes entraîne l'incertitude, ou au moins le relâchement dans la pratique.

L'homme commence toujours par croire : il raisonne ensuite pour appuyer ou ébranler ce qu'il a cru. Dans aucun cas, son adhésion aux idées universelles, qui servent de bases à ses connaissances et à sa conduite, n'est le résultat primitif du travail de sa raison. En effet, le raisonnement ne peut être employé à découvrir les principes qu'il suppose; sa vraie fonction est d'en tirer ce qu'ils contiennent, c'est-à-dire de les développer et de les appliquer. Ainsi va le genre humain. Les siècles de foi ont toujours précédé les siècles de critique;

puis les époques de doute suivent celles de raisonnement, et enfin les inquiétudes et les excès du scepticisme ramènent de l'abus de la raison àla foi, mais à une foi éclairée par l'expérience et confirmée par la science. Un peu de philosophie, dit Bacon, mène à l'incrédulité, et beaucoup ramène & la religion.

Dieu est esprit. L'esprit se fait connaître de deux manières, par la parole et par l'action. Dieu s'est manifesté dès l'origine par sa parole à la créature intelligente, capable de la comprendre, et qui ne peut vivre de la vie conforme à sa nature que par un rapport direct avec son auteur. De là, la révélation proprement dite, source de la religion positive et principe du développement spirituel de l'humanité en ce monde. L'action de Dieu se montre dans seB œuvres par la création et la conservation de tout ce qui existe, par le gouvernement providentiel de l'univers. La démonstration de L'existence de Dieu part de ces données.

La connaissance de Dieu s'acquiert de la même manière et sous les mêmes conditions que toute autre connaissance. L'esprit humain , qui en est le sujet, doit entrer en rapport avec celui qui en est l'objet. La question est donc : comment pouvonsnous entrer en rapport avec Dieu ï Dieu est esprit,

il communiquera donc avec l'esprit humain par la même voie que tous les esprits. Or, comment mon esprit connatt-il celui de mon semblable? Enveloppés de chair l'un et l'autre, ils ne peuvent se toucher, se pénétrer immédiatement ; ils ne s'atteignent qu'à travers des formes et par des intermédiaires. Je connais l'esprit d'un homme de deux manières, par sa parole et par ses actes. Sa parole me révèle ce qu'il sent et pense; sa conduite me montre ce qu'il veut. Il en est de même de l'Esprit divin ; il se manifeste aux hommes sous des formes analogues à la condition actuelle de l'humanité.

La parole est la plus pure de ces formes, la moins matérielle; et par elle aussi la communication la plus spirituelle, la plus directe de Dieu avec l'homme. Si donc un rapport existe entre l'homme et Dieu, re qui est incontestable, puisque créé par Dieu il ne subsiste que par lui, l'intelligence divine a dû communiquer des l'origine avec l'intelligence humaine par le moyen de tout commerce spirituel, par la parole. Dieu a donc parlé aux hommes au commencement et dans la suite des temps. Cette parole divine rendue sensible, matérialisée pour tomber sous la perception humaine, et qui lui a présenté l'éternelle vérité sous une forme analogue à sa faiblesse , est ce qu'on appelle proprement la révélation.

La parole révélée est la source de la religion positive. Toutes les religions établies chez les peuples par un culte public et des pratiques communes se sont toujours appuyées sur une révélation céleste, et jamais sur des abstractions de la raison, sur des pensées plus ou moins raisonnables , sur des arguments. La religion abstraite, rationnelle, ou naturelle, comme on l'appelle, est venue après, et ja-

mais elle n'est devenue nationale; car on n'a jamais vu un peuple déiste, pas plus qu'un peuple athée. Quelle est la révélation véritable, au milieu de toutes les paroles qui se sont données comme révélées? Question qui appartient à la théologie. Comme philosophe, constatant que toutes les religions positives supposent une révélation primitive, nous en concluons que cette révélation a eu lieu en effet. L'histoire atteste la croyance générale des peuples à ce sujet, et ce témoignage nous parait irrécusable, quant à l'existence d'une révélation primordiale", souche commune des traditions religieuses des nations, sorties comme les nations ellesmêmes d'un foyer unique, mais diversifiées, changées, altérées, faussées par les sens, l'imagination, les passions et la raison des hommes. Mais au milieu de la corruption multiple de la parole divine s'est maintenue pure à travers les siècles une tradition non interrompue, et dont la ligne vivante et toujours renouvelée par l'Esprit divin est devenue l'axe du monde moral, autour duquel gravitenttoules les civilisations. La religion qui a le dépôt et l'apostolat de celte tradition divine est donc la seule absolument vraie et universelle, et c'est pourquoi elle s'appelle catholique.

La parole de Dieu, source de la religion positive, est aùssi le principe du développement spirituel du genre humain; car il n'a pu commencer à exister intellectuellement et moralement que par elle. Ce qui montre que la civilisation a son berceau dans la religion, ou autrement que la foi de l'homme, produit de son rapport avec Dieu , est le principe de sa science et desa moralité. La vie intellectuelle, en effet, est provoquée par une excitationspirituelle, laquelle s'opère ordinairement par la parole. Les

enl'ants commencent à vivre par l'esprit, quand la parole de ceux qui les élèvent les pénètre. Mata celle génération spirituelle a eu son origine comme la génération physique, et le premier homme n'a pu féconder son esprit, pas plus qu'il ne s'est engendré lui-môme. Or, la réaction intellectuelle ne pouvant être provoquée par une action purement matérielle, il a fallu primordialement pour l'opérer une parole, non plus humaine cette fois, mais surhumaine ou divine, partant du principe même de l'homme, du Père de son intelligence. 11 est impossible d'expliquer aulrement l'origine du langage sans tourner dans un cercle vicieux, 3a formation de la langue impliquant l'exercice de la pensée , et l'exercice de la pensée réclamant a son tour les signes du langage, en sorte qu'il faudrait, comme a dit Rousseau, une langue pour faire une langue.

L'histoire, ou du moins le plus ancien monument que nous en ayons, la Genèse, s'accorde avec la philosophie pour démontrer que le premier homme a reçu la parole de son auteur en recevant la vie, et que, comme la pénétration de l'Esprit divin l'a fait en ame vivante, ainsi la parole de Dieu a vivifié son esprit en le pénétrant et l'a mis en acte. Or la parole divine ne peut exprimer que des idées divines. L'homme en la recevant dès l'origine a donc reçu par elle les idées éternelles de l'infini, du bien, du vrai, du juste, du beau, bases immuables de la religion , de la moralité, et de3 lois, qui sont devenues les idéaux de la science, des arts et de la civilisation. Il en portait déjà la germe inné dans son âme, puisqu'elle est de nature divine et faite à l'image de Dieu, et ainsi il est arrivé dans cette communication primitive ce qui s'est reproduit dans les révélations subsé-

quenles de Moïse et de l'Évangile : savoir que les préceptes imposés oralement ou par écrit correspondaient parfaitement aux dictées de la conscience humaine, et que ces deux promulgations de la loi divine s'éclairaient et se soutenaient mutuellement; le témoignage de la conscience ratifiant l'enseignement extérieur, et la prescriplion de la loi positive expliquant et déterminant ce qui était dit au dedans. Telle est la source principale de la science sur la -terre, la source des vérités nécessaires et universelles, des idées éternelles, dont l'humanité est maintenant en possession, et sans lesquelles elle ne peut s'élever vers le ciel.

A la parole de Dieu, le plus pur moyen de sa manifestation en ce monde, se joint l'action divine qui éclate dans ses œuvres. Les effets démontrent la cause, l'ouvrage indique l'ouvrier, comme les conséquences prouvent le principe. Il est incontestable qu'il y a dans l'univers des signes admirables de sagesse, de puissance, d'ordre, de beauté, d'unité, par lesquels la raison humaine, déjà développée, est amenée à conclure l'existence d'un auteur sage et puissant de l'univers. 11 est encore incontestable, pour tout homme éclairé qui étudie l'histoire de la nature et celle du genre humain, qu'une Providence préside au développement des existences, et qu'elle parait a chaque instant et partout, soit dans les lois constantes qui régissent les créatures sans raison, soit dans ia marche progressive et le perfectionnement graduel de l'humanité. Cœli enarrant gloriam Dei, a dit le Psalmiste, les cieux révèlent la gloire de Dieu, et l'on peut ajouter que les merveilles de la pensée et du génie de l'homme ainsi que l'éclat des vertus des bienfaiteurs de l'humanité et des âmes saintes la pro-

clament encore plus hautement, puisque l'homme est le plus bel ouvrage de Dieu ici-bas, et qu'en lui seul brille son image et sa ressemblance.

Celui qui croit qu'il y a un Dieu, créateur du ciel et de la terre, dont la Providence gouverne le monde et qui se fait connaître par sa parole, par la conscience, et par le spectacle de la nature, celui-là trouve dans sa eroyance la raison de ce qu'il lui doit à cause du bien qu'il en reçoit. La foi en l'auteur de ce bien, et la conviction qu'un rapport avec lui est possible, porte la volonté à réagir vers Dieu, afin de lui rendre l'hommage qui lui est dû : hommage qui consiste à reconnaître sa dépendance de Celui dont elle tient l'être et la vie, et à lui témoigner sa soumission et son amour. C'est ce qui constitue l'adoration en esprit et en vérité, ou le culte intérieur.

De quelque manière que l'homme acquière la conviction de l'existence de Dieu, s'il croitque Dieu l'a créé et le conserve, il devra reconnaîlre ou au moins sentir ce qu'il lui doit. 11 trouve dans sa croyance même le témoignage irrécusable de son devoir. Mais connaître son devoir n'est pas toujours une raison suffisante de l'accomplir. Il y a un abîme entre la raison et la volonté, et trop souvent on commet le mal qu'on condamne et on ne

tait pas le bien qu'on approuve. La conviction rationnelle du devoir doit donc être aidée, animée par une motion plus intérieure qui porte à l'accomplir, motion toujours mystérieuse à son origine, agissant secrètement sur la volonté, qui peut la suivre ou la repousser. Rien n'est plus clair que ce raisonnement. J'ai reçu de Dieu tout ce que je suis et tout ce que j'ai ; donc je lui dois tout, et je dois réagir vers lui de toute mon âme, de tout mon esprit, de toutes mes forces pour lui rendre ce que je tiens de sa bonté. Mais pour réaliser celte conclusion, il faut, ce que le raisonnement ne donne pas, le sentiment profond de ce que Dieu est pour nous et de ce que nous devons être pour lui. fie sentiment et l'amour qu'il produit ont besoin de se manifester par un acte solennel qui constate la dépendance de sa créature, n'existant que par sa bonté, et ainsi devant employer sa vie à faire ce qui lui est agréable.

Soumission volontaire de la créature intelligente à son auteur, offrande de son amour et de son dévouement ou restitution d'elle-même à son principe, pour ne vivre que de lui et pour lui, voilà le véritable hommage de l'homme envers Dieu , le culte intérieur, l'adoration en esprit et en vérité. Cette adoration est l'âme de la religion ; car la fin de la religion étant de relier l'Ame à Dieu, ce lien ne peut être pleinement rétabli que par la restitution libre de la volonté , qui s'était librement détournée de son principe. Là est le fond, l'essence de l'acte religieux, et on peut apprécier par cette mesure toutes les religions qui ont paru dans le monde. La plus parfaite, et par conséquent la véritable, est celle qui, enseignant aux hommes l'hommage le plus pur qu'ils puissent offrir à Dieu , leur

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donne en même temps la force et tes moyens de le rendre. Le sacrifice a été dans tous les temps la forme de l'hommage de la créature au Créateur, et le plus beau des sacrifices, le plus efficace, le plus agréable à Dieu et qu'il préfère de beaucoup à l'offrande des produits de la nature et de l'homme, c'est celui de l'homme lui-même , soumettant de nouveau sa raison par la foi à l'éternelle vérité, et rentrant dans son vrai rapport avec son principe par un acte libre d'obéissance et d'amour.

L'adoration, ou le culte intérieur rendu à Dieu, doit nous porter à le servir, en retour du bien que noua recevons de lui; et, le servir, c'est concourir de tout notre pouvoir à l'accomplissement de sa volonté. La foi doit se réaliser par les œuvres. Le culte intérieur, quand il est le produit d'un sentiment profond, et ce sentiment n'existe que dans une âme touchée par- la grâce divine, tend, comme tout ce qui est vivement Benti, à B'exprimerau dehors. Le culte extérieur est donc une conséquence du culte intérieur, et l'un et l'autre sont aussi anciens que la conscience du rapport de la créature intelligente avec son auteur.

Nous devons servir Dieu, pareequ'il nous a servis le premier, parce qu'il nous a aimés d'abord. Ne donne-t-il pas à tous l'être, la vie et la nourriture î Ses bienfaits ne sont-ils pas des services continuels?

Sa Providence, qui veille et pourvoit à nos besoins, n'est- elle pas sans cesse à noire service ? Il en est ainsi de tout ce qui est puissant et lion . Les parents sont au service de l'enfant : ils ne sont père et mère que pour le soigner, le conserver, l'élever. La patrie nous sert longtemps avant que nous puissions la servir ; et, quand nous sommes à son service, d'une manière ou de l'autre, faisons-nous autre chose que de coopérer avec nos citoyens, et sous sa direction, à sa conservation, à sa puissance et à sa gloire? Nous nous servons les uns les autres dans l'accomplissement de nos devoirs réciproques, et l'échange des services est le lien et le charme de la société.

Ainsi la foi en Dieu, qui nous porte à reconnaître notre dépendance et à lui rendre hommage, doit se résoudre au dehors en actes qui réalisent l'une et l'autre, c'est-à-dire que nous devons toujours agi r en regard de la volonté divine, et avoir Dieu pour fin dernière dans tout ce que nous faisons. Gomme dans la féodalité, l'hommage dû au suzerain n'était pas seulement une reconnaissance de juridiction et d'honneur, mais emporlait encore l'obligation de certains services pour la guerre ou pour la paix, et qu'à ces conditions seulement subsistaient le droit et la protection; ainsi le culte intérieur par lequel l'homme rend à Dieu l'hommage qui lui appartient, doit passer en acte, et se réaliser par des œuvres contribuant à augmenter sur la terre la gloire du Roi du ciel. C'est aussi en combattant pour sa cause que nous servons le mieux le Seigneur dont nous relevons. Chaque homme est appelé à lutter contre le mal, et il doit toujours être prêt à faire la guerre au mensonge et à l'iniquité sous les drapeaux de la vérité et de la justice. C'est ce que l'Église enseigne à chaque chrétien,

quand elle le consacre et l'arme pour ce combat, le revêtant de force et de grâce par un sacrement particulier, afin qu'il devienne un vaillant soldat du ciel et reste fidèle et ferme dans le service de Dieu.

Ce que nous sentons vivement tend loujours à se manifester, Toute impression amène naturellement une expression. iSos affections et nos aversions percent malgré nous, et les laisser paraître nous est un soulagement. La passion tend sans cesse à s'unir à son objet. La pensée se déclare spontanément par la parole; et, quand une lumière vient éclairer l'intelligence, elle éprouve le besoin irrésislible de la répandre au dehors. Plus les émotions sont profondes, plus on est porté à les épancher. Or, le sentiment religieux est le plus profond de l'âme humaine, parce que l'action divine, la plus analogue à sa nature, descend plus avant dans son être et peut seule en alteindre le fond. Le rapport entre Dieu et l'homme est le plus intime, le plus pénétrant, le plus vivifiant. De là, sa douceur infinie et ses joies ineffables, si l'homme réagit de cœur et avec abandon vers Dieu. De là aussi, ce qu'il y a de poignant, de déchirant, quand il se détourne de son principe et en repousse l'influence. C'est ce qui fait la pointe la plus aiguè, le tranchant le plus acéré du remords. Cette tendance du sentiment religieux à se manifester produit le culte extérieur, qui est la forme du culte intérieur comme la parole est celle de la pensée.

Le culte extérieur, expression nécessaire du culte intérieur, comme celui-ci est le produit

du rapport entre Dieu et l'homme, se compose de deux parties. D'un côté, il doit avoir des signes symboliques, servant de véhicules à l'action divine pour arriver à l'âme humaine à travers les formes dont elle est enveloppée, signes déterminés et consacrés par la parole divine elle-même pour transmettre aux hommes ses vertus. De l'autre, il doit fournir à la réaction de l'âme vers Dieu d'autres signes sacrés, pour exprimer ses impressions, ses affections et ses mouvements dans cette communication supérieure. Telles sont les formes de la liturgie, les rites, les cérémonies, les formules de prières et d'invocation, tout l'appareil du culte.

L'action divine arrive ordinairement à l'âme humaine à travers les milieux qui l'en séparent et les formes qui la revêtent, comme le rayon solaire parvient à la terre réfracté par l'atmosphère, modifié par l'air, par l'humidité, et les autres fluides. Les formes dont elle s'enveloppe sont humaines ou naturelles. Les premières sont plus significatives et aussi plus efficaces, parce qu'elles ont plus d'analogie avec l'influence supérieure qui les emploie et avec l'âme sur laquelle elles agissent. La plus pure de ces formes est la parole. Tous ceux qui ont participé à une révélation divine l'ont reçue et transmise par la parole. Dans tous les temps et chez tous les peuples on a cru à la manifestation do la divinité par la parole. De là l'autorité des oracles et des réponses du sanctuaire dans l'antiquité païenne.

DBS DEVOIRS ENVERS DIEU. 243 La parole sacrée, moyen principal de la communication avec le ciel , s'ajoute aux autres véhicules pour les sancliiier. Après la parole vient le souffle, émanation de l'esprit et qui sert à en transmettre l'exhalation. Dans presque toutes les langues l'esprit et le souffle sont désignés par le même mol. Le terme latin spiritus signifie l'un et l'autre. Spirilus, spirare, se prend à la fois au physique et au moral, et YinspiraHon, dans son acception la plus générale, désigne l'air qui entre dans' la poitrine et l'esprit qui pénètre l'âme par une insufflation mystérieuse. Le souffle physique est employé dans !a plupart des religions comme moyen de consécration.

L'imposition des mains est aussi ancienne que la bénédiction paternelle ou patriarcale, qui remonte à l'origine de la famille. Le père tenant la place de Dieu à l'égard de ses enfants, investi de la puissance d'en haut en ce qui le> concerne, leur transmet en les bénissant quelque chose de divin, dont la paternité l'a rendu dépositaire. Sa prière adressée au ciel appelle sur eux la vertu d'en haut, en même temps que sa main, sWmposant sur leur tête, leur communique la force qu'il a reçue, les promesses faites à sa race et la bénédiction dont il a hérité luimême. La bénédiction du père mourant assure et consacre l'héritage, et par la malédiction au contraire il y a comme une rupture, une exclusion de la famille, une sorte d'excommunication naturelle. la paternité est une espèce de sacerdoce dans l'ordre de la nature , puisque les parents sont les ministres de Dieu pour la propagation de la vie. Le vrai prêtre, le prêtre selon l'ordre éternel, est celui qui communique la vie spirituelle, qui transmet la vie du ciel; et toute sa personne consacrée au service divin, et surtout sa parole, son souffle et sa

%k<k CHAPITRE CINQUIÈME.

main, doivent être employés à cette communication surnaturelle. De là les opérations saintes que le prêtre seul peut accomplir, sa bénédiction sacerdotale, et l'imposition de ses mains pour la consécration des personnes et des choses.

Les formes naturelles sont surtout celles que le monde fournil par ses substances les plus générales, que les anciens appelaient des éléments et d'abord le feu, dont l'origine a toujours passé pour mystérieuse, et qui vivifie- la terre de sa chaleur eu même temps qu'il l'éclairé et l'embellit de sa lumière. C'est une croyance générale, dont la trace se retrouve dans presque toutes les religions, qu'il y a un feu divin, dont le feu physique est le symbole, et qui agit sur les esprits comme le feu élémentaire sur les corps. Cette croyance se retrouve aussi dans le christianisme, mais dégagée de toute superstition. Au feu sacré conservé dans le temple de Jérusalem a succédé le feu divin qui brûle dans le sanctuaire de l'âme, où il a été allumé par l'Esprit Saint descendu en langues de feu sur les apôtres et les disciples du Christ, lesquels l'ont transmis à leurs successeurs par la parole et l'imposition des mains. C'est ce feu que Jésus-Christ a apporté sur la terre et qu'il veut y faire brûler. Il a son symbole dans toutes nos églises par la lampe qui brûle jour et nuit devant l'autel en témoignage de la présence divine et de l'ardeur de l'âme chrétienne. Chaque année, la veille du jour de la Résurrection, un feu nouveau, qui doit rallumer tous les flambeaux du sanctuaire, est consacré par la prière du prêtre invoquant celui qui s'appelle le feu dévorant et te père des lumières, afin qu'il illumine et embrase les âmes comme il a éclairé et vivifié l'univers.

L'air est employé dans le culte par le souffle

DES DEVOIRS ENVERS DIEU. 245 humain. Jésus-Christ souffla sur ses disciples, quand il leur transmit l'Esprit Saint avec le pouvoir de remettre et de retenir les péchés. L'évéque souffle sur le front des- ordinants; il souffle avec douze prêtres sur l'huile sainte employés aux onctions du baptême, de la confirmation et de l'ordination. Le prêtre souffle trois fois et à deux reprises sur les fonts baptismaux pour y faire descendre la bénédiction céleste et la vertu de l'Esprit. Trois fois il souffle sur le front de l'enfant présenté au baptême, en lui imposant les mains, et pour en chasser l'esprit du mal.

uans tous les temps la religion s'est servie de l'eau comme moyen et signe de purification. Tel est le sens des ablutions fréquentes en certains cultes. Dans le christianisme l'eau n'est pas seulement un symbole, mais, bénie et consacrée par la parole divine, elle en reçoit l'Esprit et lui sert de véhicule; elle devient l'instrument sacré de la régénération de l'homme, suivant la parole de Jésus- Christ : Si vous ne renaissez de l'eau et de l'Esprit, vous n'aurez point la vie en vous.

Le sel, base du règne minéral, a toujours eu un sens symbolique. C'est la substance la moins corruptible, celle qui empêche les autres de se corrompre, et, sous ce rapport, il a de l'analogie avec les choses impérissables du ciel. L'Écriture l'appelle sal sapientue, fe sel de la sagesse. On le présentait à l'autel avec l'encens chez les juifs; et dans l'Église le prêtre, après l'avoir exorcisé et béni, en met quelques grains dans la bouche du catéchumène, comme pour lui donner le premier goût de la sagesse divine, et éveiller dans son âme -la faim de la nourriture éternelle. On le mêle abondamment à l'eau purifiante qui contracte par la prière et

bénédiction sacerdotale la vertu de chasser les mauvaises influences de l'âme et du corps.

L'huile, le vin, la farine ou le pain servent aussi aux choses sacrées. L'huile est le symbole de l'ardeur et de la douceur réunies; c'est le feu qui, enveloppé dans une forme humide, coagulé pour ainsi dire et devenu moins âpre, pénètre avec onction- Dans l'Église chrétienne la plupart des consécrations se font avec de l'huile, depuis le calice du saint sacrifice jusqu'à la main du prêtre qui l'accomplit, dans le baptême de l'enfant du peuple comme dans le .sacre des princes de l'Église et des rois de la terre. Et quand l'homme va quitter ce monde, le prêtre oint d'huile sainte les organes et les membres du mourant, pour lui communiquer un esprit vivifiant ou l'aider à rompre plus facilement les liens de sa prison.

Dès la plus haute antiquité, le pain et le vin étaient offerts en sacrifice, puis consommés par les prêtres et les fidèles. Melchisédech les présente à Abraham en le bénissant à son retour victorieux. Dans le sanctuaire du temple- étaient offerts chaque jour sur une table d'or les pains de proposition, destinés à la nourriture des lévites. Chez les païens comme chez les juifs il y avait des offrandes de pure farine, des gâteaux pétris avec de l'huile et du sel, et des libations de vin; et enfin dans l'Église chrétienne le saint sacrifice, ou l'adorable sacrement, s'accomplit avec le pain et le vin transsubstantiés par la parole de Jésus-Christ. Jamais substances naturelles n'ont été plus glorifiées, puisqu'ici elles ne sont plus seulement les symboles et les véhicules de la vie, mais la vie elle-même.

Le sang des victimes immolées sur l'autel contractait suivant la croyance commune une vertu

lustrale ou purificatoire. On arrosait du sang du sacrifice les personnes et les choses qu'on voulait purifier et renouveler. Il y avait à cette fin des cérémonies horribles chez les païens, qui, pour effacer le crime, faisaient ruisseler le sang à travers un crible sur le corps du criminel. Chez les juifs le prêtre aspergeait du sang de la victime tout ce qui servait à l'autel, les vêtements, les instruments, les livres sacrés et l'assemblée. L'abomination du sacrifice humain est sortie de cette croyance. Aucun sang n'a paru plus expiatoire que celui de l'homme, plus propre à effacer le péché en satisfaisant à la justice divine. Cette croyance, défigurée et mal expliquée par l'idolâtrie et la superstition, est fondée sur cette vérité profonde, que la vie est dans le sang, et que le plus grand sacrifice étant celui de la vie, c'est par l'effusion du sang qu'il doit s'accomplir, mais par une effusion volontaire, agréable à Dieu, comme expiation du péché. De là, le mystère de la délivrance et de la réhabilitation de l'humanité par l'Homme-Dieu, qui en payant la dette de l'homme coupable lui a rendu la vie du ciel qu'il portait en lui. C'est pourquoi Jésus-Christ a dit : Celui qui mangera ma chair et qui boira mon sang aura la vie en lui. Les sacrifices du culte mosaïque étaient des préfigurations de ce sacrifice suprême, qui pouvait seul sauver le genre humain en le réconciliant avec le ciel.

La seconde partie du culte extérieur exprime la réaction de l'homme vers Dieu, laquelle, quand elle est cequ'elle doit Être, part du plus profond de l'âme, du centre même delà volonté; et le mouvement de la volonté, excité par le sentiment de l'action divine, tend à passer au dehors, et à se formuler comme tout ce qui est senti, pensé et voulu. Les formes

humaines sont les premières que le mouvement religieux traverse et revêt en s'extériorant. La plus pure de ces formes, parce qu'elle est la plus analogue, à la nature spirituelle, est la voix, et par la voix la parole. L'élévation de l'âme vers !e ciel par la parole conslitue la prière orale, qui peut être articulée ou modulée el chantée. Le chant est trèsfavorable à l'expression des sentiments ; aussi n'y a-t-il point de culte sans chant et poésie.

A la prière orale se joint la prière d'action, qui se fait par toute la personne, depuis le mouvement des yeux et de la physionomie jusqu'à la position du corps et son attitude. La supplication s'exprime par la démission de la tète et du corps, par l'agenouillement, le proslernement et tous les signes d'abaissement devant une puissance qu'on implore et redoute. C'est un besoin pour une âme touchée de la grandeur divine et de sa propre faiblesse de s'incliner devant Dieu en lui parlant, et de se mettre dans une position extérieure qui rappelle sa dépendance. C'est un besoin pourun cœur contrit et brisé par le repentir de s'humilier devant Dieu et les hommes, en s'uvouant pécheur et digne des plus grands châtiments. Ces pratiques, que quelques grands philosophes ont trouvées ridicules ou au moins inutiles, Rousseau entre autres qui demande ironiquement si l'homme est si grand qu'il doive encore se rapetisser devant Dieu, sont dans la nature; elles sont les signes spontanés de l'humilité, et dans ce cas, comme partout, les modifications du corps deviennent les symboles de ce qui se passe dans l'âme. Le corps participe aux émotions du cœur par la voix, par les gestes, même par le mouvement mesuré et harmonieux. La danse religieuse se mêle chez plusieurs peuples aux céré-

monies sacrées, et dans les cultes les plus graves elle se transforme en marches pompeuses, en processions-solennelles, soutenues par le chant et la musique et présentant aux fidèles les images des choses saintes et les objets de leur vénération.

Outre les formes humaines il y a encore des choses de la nature, qui servent à la fois des symboles et d'instruments à la réaction religieuse. L'offrande des existences naturelles, immolées ou consumées sur l'autel, est l'image de la restitution de l'homme à son auteur, et la destruction de l'offrande ou de la: victime par le feu, qui divise les parties grossières et en élevé les plus subtiles, représente l'ame se dégageant de la terre pour s'élancer vers le ciel par la prière et par l'amour. Le sacrifice est le résumé de toute religion ; car il exprime à la fois l'invocation montant vers Dieu par l'acte même du sacrifice, par l'objet offert, et la réaction de la vertu d'en haut qui descend sur l'autel et dans le cœur. L'encens brûlé dans le sanctuaire est une image de l'âme enflammée par l'amour divin, et s'exhalant en odeur de suavité vers le ciel. La lampe se consume jour el nuit devant le tabernacle, comme l'âme doit ie faire en face de Dieu, employant sa vie terrestre avec tout ce qui l'alimente à entretenir en elle !a flamme céleste, qui y a été allumée au baptême. On en peut dire autant de tous les détails du culte, du rite, des vêtements, des ornements, de tout ce qui compose l'appareil de la religion. Quand ces choses sont convenablement ordonnées, elles sont aussi belles que touchantes. Elles charment les sens et l'imagination, en même temps qu'elles présentent une idée à l'intelligence et excitent dans le cœur un sentiment. Leculte humain, comme l'hommage de la pâture, doitétre plein d'ex-

pression et de magnificence ; toutes les formes sont bonnes, quand elles ont du sens et de la dignité. Sans doute l'esprit doit toujours animer et dominer la forme; car sans lui elle est une lettre morle. Mais sans elle aussi il n'a plus de moyen d'expression ni d'action ; si elle est morte sans lui, il devient impuissant sans elle. Une véritable philosophie de la religion peut seule démontrer toute la verlu du symbolisme par la connaissance profonde de l'humanité. Une philosophie superficielle le dédaigne ou le mutile, d'après les vues étroites et mesquines du rationalisme.

Tous les devoirs envers Dieu sont compris dans le culte qui lui eBt dû. Mais ce culte ne se borne point à une foi stérile ni à un hommage extérieur; il doit encore se réaliser par une conduite conforme à la loi divine. Le culte intérieur et extérieur est un devoir et un besoin; un devoir, parce que la justice oblige de rendre à Dieu ce qui lui est dû; un besoin, pour le cœur reconnaissant qui, sentant vivement ce qu'il lui doit, est pressé de le manifester. On peut manquer à ce devoir de deux manières : en ne le remplissant pas, ou en le remplissant mal. On ne le remplit pas, soi tpar manque de foi , comme dans l'athéisme, soit par une indifférence religieuse -qui, sans renier Dieu expressément) s'en détourne par l'esprit et par le cœur. On le remplit mal,

quand la croyance est erronée ou fausse, comme dans l'idolâtrie, la superstition, le fanatisme; ou par légèreté, lorsque le sentiment religieux est étouffé par les sens, l'imagination et les passions.

La croyance en l'existence de Dieu est la première condition dudevoir qui s'y rapporte. L'athée, s'il l'est par conviction, n'admet ni religion ni devoir de religion. Tout ce qu'on appelle ainsi doit lui paraître des inventions humaines, plus ou moins utiles pour gouverner les peuples; et dans toutes les religions il voit à peu près la même cliosu, les artifices des savants et des forts qui dominent les ignorants et les faiblei. Du reste, il y a très-peu d'athées de cette sorte, s'il y en eut jamais. Ceux qui croient l'être arrivent à nier Dieu par l'impuissance de leur raison à se l'expliquer, ce qui suppose la prétention d'admettre uniquement ce que la raison peut démontrer. Tous leurs arguments ne prouvent qu'une chose, c'est qu'ils ne comprennent pointl'infini :etles croyants avouent ne pas le comprendre plus qu'eux. Seulement, comme ils ne font pas de leur raison la mesure de l'être et du possible, ils ne se croient pas autorisés a nier ce qui les dépasse, surtout quand des preuves éclatantes, métaphysiques, morales et cosmologiques leur attestent non-seulement la possibilité, mais encore la nécessité de l'Être suprême. Eux à leur tour ne comprennent pas qu'on puisse s'en passer; et tout ce que les négateurs de la divinité mettent à la place ne leur paraît ni clair ni solide : soit une matière éternelle, se mouvant et se développant par sa propre énergie et dont les molécules ou les atomes s'agrègent et se séparent fortuitement et fatalement sans

qu'une intelligence préside à ces combinaisons, soit un grand tout, composé d'esprit et de matière, comprenant toutes les existences qui en sont les parties ou les membres", et les entraînant dans les évolutions nécessaires de sa vie unique; soit entin, je ne sais quoi de confus, de vague, d'inexplicable, et qu'on admet en désespoir de cause parce qu'il faut admettre quelque chose.

Il n'y a pas, en effet, une de ces opinions qui n'entraîne plus de difficultés que l'existence de Dieu, et à coup sûr elles répondent beaucoup moins au sens commun et à la conscience morale des hommes. Chacune tombe dans les absurdités les plus choquantes. L'athéisme, ou ce qu'on donne pour te), est presque toujours le travail d'un esprit faux, dominé par une idée lixe ; c'est une espèce de monomanie. On se butte à une difficulté insoluble à la raison, et croyant de sa dignité de ne rien admettre que ce qu'elle approuve, on repousse la première de toutes les vérités comme une chimère, parce qu'on ne peut pas en pénétrer le fond. Là est la démence de la raison, sa contradiction avec ellemême et avec ses propres lois; car elle ne peut expliquer un fait que par un autre fait qui en est la cause, une idée que par une autre idée qui en est le principe, ce qui suppose un premier fait, une idée première,dontrexplication devient impossible, puisqu'il n'y a au-delà ni idée ni fait. Dieu est le fait primitif, la vérité première, principe nécessaire du raisonnement comme de l'être, que la raison humaine ne découvre, pas, bien qu'elle puisse en démontrer l'existence et la nécessité, quand elle l'a reconnue.

L'indifférence religieuse est aujourd'hui la cause la plus fréquente de l'inobservation des devoirs envers Dieu. La plupart de ceux qui vivent sans

aucune pratique de religion ne renient point Dieu pour cela; mais ils n'y pensent point, ils ne s'en occupent pas plus que s'il n'existait pas, ou que son existence n'eût aucun rapport avec la leur. L'indifférence arrive, quand l'âme se détourne d'un objet, en sorte qu'elle n'a plus de relation avec lui, n'en attendant ni plaisir ni peine, et en perdant jusqu'au souvenir. Mais elle ne se détourne d'une chose, que parce qu'une autre l'attire et la domine. Absorbée par les désirs et les sollicitudes de la terre, elle s'y pose tout entière, s'y enfonce, et alors l'action divine ne peut pénétrer en elle. Il faut l'action et la réaction pour que le rapport s'établisse et que la vie en sorte. Si la réaction manque, il n'y a point d'effet produit, parce que ce qui est donné n'est point reçu. Dans un temps où les intérêts terrestres occupent presque toutes les volontés, absorbent leur ambition et leur activité, il est naturel qu'il y ait un détournement général de Dieu, et par conséquent un oubli presque total de ce qui lui est dû.

Une -autrecause de l'indifférence religieuse, moins directe mais plus dangereuse, parce qu'elle lui donne un air raisonnable, est l'erreur d'un esprit faussé ou obscurci par de mauvaises doctrines, par ces opinions banales que les incrédules mettent hardiment en avant comme des principes incontestables ou des choses démontrées, à savoir : que si Dieu existe, ce qui n'est pas prouvé, il n'y a point de communication possible entre lui et nous; que l'être infini et tout-puissant n'a pas besoin de notre hommage; que nous ne pouvons rien pour lui, puisqu'il n'a besoin de personne; que les faits 'Sortant naturellement de leurs causes, tout ce qui arrive est produit nécessairement par ce qui a précédé sous l'action irrésistible de lois générales et im-

25?i CHAPITRE CINQUIÈME.

muables ; que d'ailleurs, Dieu, sachantlouf , a prévu toutes nos actions, et qu'ainsi notre liberté est enchaînée par sa prescience, etc., etc., etc. : tout cela pour arriver à conclure que la religion est une chimère et le culte une absurdité. Il est clair que l'irréligion, avec l'omission des devoirs de piété, et le mépris de tout ce qui s'y rapporte , est une conséquence nécessaire de pareilles opinions.

Mais la cause qui éloigne le plus souvent l'homme de Dieu et l'empêche surtout de lui rendre ce qu'il lui doit, c'est moins l'erreur de l'esprit que l'égarement du cœur. Il y a peu d'incrédules par système, et la plupart de ceux qui font profession de l'être cherchent une vaine gloire dans l'affectation d'esprit fort, et plus fréquemment encore une justification ou une excuse de leur conduite. La passion est aussi une idolâtrie; elle efface l'idée de Dieu du cœur qu'elle domine, et consume au service de la créature la vie et l'amour qui sont dus au créateur. Presque tous ceux qui vivent dans l'oubli de Dieu en sont là. Leur cœur en est plus détourné que leur esprit. Us ne songent point à le renier ni à lui contester ses droits, mais ils ne s'en occupent pas, parce que leur âme est remplie des choses de la terre et qu'ils soupçonnent à peine qu'il y ait quelque chose au delà. On lesappelle des honnêtes gens, s'ils n'enfreignent point les lois civiles et ne scandalisent pointl'opinion. Ils sont même quelquefois bon époux, bon père, bon citoyen, remplissant leurs devoirs envers tous, excepté envers Dieu. Ils se vantent d'être justes envers tout le monde, et ils oublient celui auquel ils doivent le "plus.

En général les hommes commencent à se détourner de Dieu et à négliger son culte à l'âge où la nature et le monde les enchantent, et quand les sen-

sations nouvelles qu'ils éprouvent par le commerce des sens et du cœur avec la créature les poussent à chercher leur bonheur en elles. Chez la plupart des jeunes gens qui entrent dans le monde s'obscurcit momentanément l'idée divine; et là où elle rayonne encore, dans les plus fidèles, elle revêt les formes de l'imagination et de la passion; ce qui produit une sorte de religion sentimentale ou romantique, accommodée à l'exaltation de cette époque, et peu sévère dans la pratique. Plus tard, ceux qui ne reviennent pas à la religion, même quand ils en sentent le besoin, sont enchaînés par de mauvaises habitudes ou des liens qu'ils n'ont pas le courage de rompre. Ils apprécient lebonheurde la foi qu'ils ont connu ; mais ils n'ont pas la force de renoncer à ce qu'elle condamne, ni de lui sacrifier des penchants et des mœurs contraires à ses préceptes. Ils. restent donc dans l'indifférence à l'égard de Dieu dans la pratique, ou injustes à son égard, ne lui rendant pas ce qui lui esl dû, non par endurcissement de l'esprit, comme les libres penseurs, mais par faiblesse de volonté, n'ayant pas la force de briser les filets où leur cœur est pris et d'accomplir le bien qu'ils reconnaissent.

On ne remplit pas le devoir envers Dieu, si la croyance manque ou s'affaiblit; on le remplit mal, quand elle s'altère et devient erronée. Dans ces cas, le sentiment religieux faussé peut devenir plus funeste à l'homme et à la société que l'irréligion elle-même; car l'abus des meilleures choses est toujours le plus dangereux. L'idolâtrie, la superstition et le fanatisme sont les plus grands fléaux de l'humanité. .

L'idolâtrie consiste à rendre à la créature l'hommage dû au Créateur; ce qui suppose dans l'esprit

la confusion du fini avec l'infini. L'homme est entraîné dans cette erreur par son penchant à se représenter l'invisible sous une forme sensible. Dominé par les sens, il lui faut un Dieu qu'il voie, qu'il touche, auquel il s'adresse immédiatement ; il se fait une image de Dieu, et bientôt substituant le type au prototype, la copie au modèle, il adresse ses vœux et son encens à ce qui n« doit être qu'un symbole. Ce penchant grossier est tellement fort, que même après avoir été éclairé par la lumière du ciel, comme Israël, il est toujours prêt a retomber dans une idolâtrie brutale. Et c'est pourquoi il avait été défendu aux juifs avec de si terribles menaces de se tailler aucune image de la divinité, ni de communiquer avec les nations.

Dès que l'homme croit trouver Dieu dans la nature, il apothéose successivement toutes les formes naturelles depuis les plus chétives jusqu'aux plus éclatantes. Il n'y a point d'être qu'il n'ait déifié. Les éléments, les pierres, les plantes, les animaux, les astres ont reçu ses hommages; il s'est fait dieu luimême, eta divinisé son semblable. De là sont sortis les mythes et les mythologies de tous les peuples. Or la morale étant une conséquence du dogme, quand le dogme est faussé, la morale l'est aussi. En déifiant les créatures, il a donc divinisé en même temps leurs caractères, leurs habitudes, leurs passions ; et comme l'idée de la perfection est inhérente à celle de la divinité, il a dû se modeler sur ce qu'il adorait et reproduire dans sa conduite les moeurs de ses dieux. Alors la religion, au lieu d'être un moyen de perfectionnement moral, est devenu un instrument de perversion, et c'est ainsi que le paganisme a dégradé l'humanité. Quand l'idée de Dieu a été obscurcie et effacée dans l'entendement des

peuples, ils on! été abandonnés à toutes les passions honleuses de leur cœur, justifiées par leur culte; servimmt creaturx poiiiis quam creatori.... propterea tradidil illos Dcus in passioncs ignominim (Rom. 1, 25, 26).

La superstition est toujours la conséquence de l'idolâtrie, et elle y conduit souvent. Elle consiste, comme son nom l'indique, à rester à la surface, à l'extérieur, dans les choses religieuses, s'attachant a la lettre et à ce qui est de pure forme, plutôt qu'au fond et à l'esprit. Rien n'est plus opposé à la vraie piété, au culte du cœur, a l'adoration en esprit et en vérité. Négligeant la parole divine pour la tradition humaine, la croyance s'altère, lafoi se corrompt, et les choses naturelles usurpent la confiance due à Dieu seul. Cette tendance religieuse est très-dangereuse; elle habitue à se payer de mots, de formes, de pratiques extérieures. On nettoie les dehorsduvase, et l'impureté reste au dedans. La religion devient alors une simple formalité, et comme elle ne porte pas à un amendement sérieux, il arrive trop souvent que la dévotion sensible sert de manteau au vice, qui grandit et se satisfait plus à l'aise sous son égide. De là l'hypocrisie chez les uns, la niaiserie chez les autres, qui rendent la religion odieuse ou méprisable à ceux qui ne la connaissent point au fond et la jugent par la conduite des faux dévols.

Ainsi la prière vocale est certainement nécessaire comme expression de la prière du cœur. Mais si elle n'est qu'une récitation de mots et de phrases prononcés sans attention, si l'on met sa confiance danf. la multiplicité et la longueur des oraisons, comme si elles avaient une vertu en elles-mêmes sans que la volonté s'y môle, il y a superstition,

parce qu'on rael la lettre à la place de l'esprit. L'aumône est une excellente chose; elle rachète beaucoup de fautes, quand elle est faite avec l'intention de les expier et la résolution de ne plus les commettre. .Mais qu'on croie elftcer le crime et ses suites uniquement en donnant de l'argent, sans repentir sincère ni désir de mieux faire, c'est une superstition. La superstition est encore plus grossière, quanti les pratiques employées par la crédulité pour attirer la protection ou les grâces du ciel n'ont rien de commun avec la parole divine, soit qu'on leur attribue une vertu imaginaire, soit qu'elles aient une puissance réelle, mais qui ne vient pas de Dieu, comme les amulettes, les talismans, les charmes, les filtres, les incantations et autres choses de ce genre

Le fanatisme est l'abus le plus terrible du sentiment religieux, parce qu'il en est la perversion la plus profonde. C'est un zèle aveugle, qui n'est pas selon la science, cl qui rend capable de tout, parce qu'il croit agir pour Dieu et par son inspiration. Les sectes poussent en général au fanatisme, et comme chacune prétend avoir pour soi la vérité et la parole de Dieu, toutes concluent que leurs adversaires sont des instruments de mensonge et d'iniquité.' De là des haines aveugles, et d'autant plus impitoyables qu'elles s'autorisent de la sanction céleste, et pensent servir la divinité en se satisfaisant. C'est ainsi que la violence, le meurtre, la dévastation, le carnage et tous les genres de persécutions ont pu être ordonnés au nom de la religion. L'homme dans ces cas a mis sa volonté passionnée à la place de celle de Itieu, et en s'imaginant soutenir sa cause, il l'a en effet déshonorée par' des horreurs commises en son nom. Les plus grands forfaits dont le monde

DEVOIRS ENVERS DIEU. 259 ail élé épouvanlé, ont été accomplis par le fanatisme, qui le plus souvent les exécute froidement, avec le calme d'une conviction profonde et comme des œuvres agréables a Dieu. Celte aberration du cœur suppose une grande ignorance ou une intelligence foncièrement pervertie.

Enfin, le devoir envers Die.u est mal rempli quand l'âme, ne sentant pas ce qu'elle doit à son créateur, réagit faiblement à la grâce et n'entretient point son l'apport avec le ciel. Elle n'éprouve ni reconnaissance, ni amour, ni zèle, et cette apathie religieuse vient ordinairement du défaut d'instruction, parce qu'un enseignement vivant lui a manqué ou n'a pas été reçu. On se contente alors de suivre le culte extérieur dans ce qu'il a d'obligatoire, et de remplir tout juste les devoirs imposés aux temps marqués pour l'acquit de sa conscience. Ainsi font beaucoup de personnes qui passent pour pieuses ou au moins pour avoir de la religion. D'autres, au contraire, bien qu'elles ne sentent pas plus profondément l'influence divine, suppléant par leur imagination aux impressions de la grâce, transportent dans les choses religieuses la vivacité de leur caractère, l'ardeur de leur tempérament , l'emportement de leurs passions. A ces personnes il faut de longues prières, des cérémonies multipliées, des formes pompeuses, des pratiques constamment renouvelées, beaucoup de paroles, de mouvement, de musique. Croyant n'être agréables à Dieu qu'en se fatiguant à son service, au milieu de toutes ces agitations du corps et de l'esprit elles oublient le soin de leur àme et négligent la seule chose vraiment nécessaire. Le zèle de la maison de Dieu, qui semble les dévorer, devient le prétexte de leur activité naturelle, et en se tourmentant beaucoup

pour rendre au Seigneur l'hommage qui lui est du, elles ne font la plupart du temps que satisfaire leur volonté propre ou leur vanité.

L'accomplissement habituel des devoirs envers Dieu constitue la piété. La vraie piété est la hase la plus solide et la meilleure garantie do la moralité et de toutes les vertus. Elle a sa racine dans la justice, l'homme devant à Dieu tout ce qu'il est et tout ce qu'il a. L'amour en est la consommation, la perfection, plénitude ergo legis est dileclio. (Rom. 13. ) De là le premier commandement, qui renferme toute la loi , ou plutôt qui est la loi même : Tu aimeras Dieu par -dessus tout. L'amour de l'homme pour Dieu n'a de mesure que- dans l'amour de Dieu pour l'homme.

De l'accomplissement régulier et constant de chaque devoir résulte une vertu, c'est-à-dire une habitude de bien faire. Alors le devoir s'accomplit spontanément, au moins dans les cas ordinaires, et le bien se fait comme de lui-même. Mais pour en arriver là, il a fallu des efforts redoublés et de longs combats. Considérée dans son exercice, la piété est intérieure et extérieure. La première est le culte de l'âme, l'adoration en esprit et en vérité. Par son rapport profond avec Dieu elle produit la vie intérieure, ou la vie chrétienne la plus parfaite, et elle se réalise par l'abnégation de soi et

un dévouement absolu à la volonté divine. La seconde, qui suppoîe plus ou moins la première, est surtout posée dans les formes, dans les pratiques, dans les observances du dehors, toujours utiles, quand l'esprit les anime, mais peu efficaces s'il ne s'y trouve pas. Ces deux genres de piété ne doivent jamais être séparés. La piété sans un culte expressif se dessèche et finit par tomber dans le mysticisme ou dans l'abstraction : dans le mysticisme si, dédaignant les observances légales et une régie positive, elle revêt des formes imaginaires et prétend entrer par elle-même en commerce avec le ciel; dans l'abstraction quand, affectant de se détacher des sens et de l'imagination, elle réduit la religion en formules logiques, sous le prétexte de ia rendre raisonnable et de l'élever à la hauteur de la science.

La vraie piété évitant ces deux excès est la plus sûre garantie de la moralité. Elle pose l'âme en face du Législateur suprême, qui surveille lui-même l'observation de sa loi proclamée à la fois par sa parole et dans la conscience humaine, en sorte qu'on ne peut échapper à son regard scrutateur ni à la vindicte de sa justice, qui tiendra compte un jour de tout ce qu'on aura fait pour eu contre ses commandements. Avec une telle conviction, il est difficile de se laisser entraîner au mal sans partage, ou au moins d'y persister longtemps sans remords. Le remords est le frein le plus fort qui puisse être imposé à la volonté coupable, et il a surtout de l'efficacité par la pensée d'un juge incorruptible et inévitable, présent à toutes nos actions, et qui en voit les ressorts les plus secrets. Que sont les autres motifs de moralité auprès de celui-là, et comment pourraient-ils jamais le suppléer?

La conscience, sans la sanction religieuse, sans le flambeau de la révélation, reste souvent incertaine et obscure. L'homme l'interprète par sa raison, et sa raison séduite par l'intérêt ou ia passion est le jouet des circonstances, qui la modifient à son insu. Sans la foi en Dieu, sans la connaissance positive de sa loi, la conscience morale est souvent au milieu des agitations du cœur comme un vaisseau sans gouvernail ou sans boussole.

La raison n'est pas un guide plus sûr. Sa tendance instinctive, est de chercher son plus grand intérêt, et celui du moment parait presque toujours le plus important. Le principe de l'intérêt bien entendu est faible dans ta collision du devoir avec le désir. La loi la plus stricte de la raison est de se satisfaire sans nuire aux autres; mais toujours juge de ce qui lui convient, elle est rarement désintéressée en ce qui concerne les autres. Le moi naturel se donne facilement la préférence, et dans le doute il s'adjuge la meilleure part.

Quant à la justice civile, c'est une barrière extérieure qui arrête seulement ceux qui n'ont pas la force de la franchir ou l'adresse de la tourner; ou encore, comme dit Bacon, c'est une toile d'araignée qui prend les faibles et laisse échapper les for(s. D'ailleurs elle ne saisit que le dehors, et la source du mal est au dedans, On ne corrige pas les hommes en les entravant, en les garrottant. C'est l'intérieur qu'il faut changer, ét la force morale peut seule y pénétrer.

Reste l'opinion, qu'on a appelée la reine du monde, et dont le gouvernement est peu sage et bien inconstant. L'opinion sans doute impose quelque réserve et commande la prudence. Mais ce frein est aussi purement extérieur; il retient la vo-

lonté sans la changer; et si, en définitive, elle peut se satisfaire sans choquer l'opinion ou en l'abusant, elle ne s'en fera pas faute. Or, il y a mille manières de tromper le publie ou de le forcer au silence, quand on est riche, puissant, influent dans le monde; de nos jours surtout, où -la société est plus que jamais divisée en partis et en sectes. Chaque parti a ses organes et ses champions ; les choses les plus contradictoires sont prônées tour à tour, et chaque intérêt, avec les cent voix de la presse dont il dispose, se fait une opinion publique à son profit. Néanmoins tous ces motifs accessoires de moralité, insuffisants par eux-mêmes, peuvent être employés avec avantage comme auxiliaires de l'influence religieuse, quand ils sont épurés et consacrés par elle.

Le devoir de l'homme envers Dieu n'a point de mesure, parce que le don de Dieu à l'homme n'a point de bornes. C'est pourquoi la créature ne peut jamais acquitter sa dette envers le Créateur. Comme elle en a tout reçu, la restitution de toute son existence est de droit rigoureux; et ainsi, quoi qu'elle fasse pour lui témoigner sa reconnaissance et lui rendre hommage, ce ne sera jamais qu'un acte de justice. Le dévouement enlier à Dieu, la consécration à son service n'est donc point un luxe de morale, un surcroit de vertu, une générosité. La vraie piété, basée sur la justice, se consomme dans l'amour. L'amour porte à tout faire pour l'objet aimé, et quand il soutient le devoir, le devoir est toujours bien accompli. Aimez Dieu, dit saint Augustin, et après cela faites tout ce que vous voudrez.

Les lois qui dérivent du rapport du Créateur à la créature sont absolues, universelles, éternelles; elles sont lois pour toute créature intelligente du ciel et de la terre, et ainsi les devoirs qu'elles imposent sont imprescriptibles. La loi qui impose aux enfants le devoir envers leurs parents est la première des lois temporaires et naturelles. Elle est le fondement de la famille et de la société. L'autorité paternelle est la seule autorité humaine "vraiment fondée en nature; la seule qui ne soit ni acquise, ni conquise, ni octroyée, ni convenue. Elle est innée à la paternité, et elle subsiste, reconnue ou non, tant que la paternité existe. Mais, comme toute loi naturelle, elle tire sa sanction d'un principe plus élevé; car la nature, comme tout ce qui est créé, ne se régit point ellemême.

La loi divine est éternelle comme l'Être dont elle part, universelle comme lui. Les devoirs qui en ressorient s'imposent a toutes les créatures intelligentes, dans quelque situation qu'elles se trouvent.

Dans toutes les sphères, dans toutes les phases de son existence, l'homme devra à Dieu son hommage, son adoration, son amour: le temps et l'espace ne changent rien à ce devoir essentiel. Il n'en est point de même des obligations naturelles. Ici le devoir est variable, passager, et doit Unir avec le rapport qui le fonde. Du premier de ces rapports, celui qui unit l'individu aux auleurs de ses jours, dérive la première loi naturelle, qui constitue et régit la famille, base de "l'état social. La famille est le produit de la nature par la génération, et le rapport du ter me. engendré aux termes générateurs fonde les obligations naturelles ou les devoirs du premier. Par le fait même les parents dominent les enfants, puisqu'ils sont leurs antécédents selon la nature. Il y a entre eux un rapport analogue à celui de la cause à l'effet, du principe à la conséquence; d'où résultent, d'un côté une supériorité naturelle et par elle la puissance et l'autorité, de l'autre une subordination naturelle et par elle soumission et obéissance. Ainsi s'est établi primitivement et légitimement le pouvoir dans le monde. Le premier gouvernement qui ait paru sur la terre est celui des enfants par les parents, le gouvernement paternel ou patriarcal, principe et modèle de tous les autres.

La puissance paternelle est innée aux parents; elle subsiste, avec quelques modifications, tant que les liens naturels ne sont point rompus par la mort. Mais ces liens, qui ressortent du sang et de la chair, ne sont point éternels; ils n'ont pas plus de durée que la génération dans laquelle ils sont fondés. Cette première loi de la nature est donc temporaire. La loi de la famille régit le monde du temps, où tout s'établit et se conserve par la filiation de la

chair, et la loi divine gouverne le monde de l'éternité, où tout existe et subsiste par la filiation de l'esprit.

L'autorité paternelle est la seule sur la terre qui soit véritablement fondée en nature, les hommes ne pouvant la constituer ni la détruire. Elle ne peut s'acquérir, comme les autres puissances de ce monde, par l'argent, par la force, par la succession, par l'élection, par une transaction quelconque. Le pouvoir marital est la conséquence d'un contrat où les deux parties s'engagent librement. Si elles ne pactisaient point ensemble, il n'y aurait entre elles aucune relation d'autorité ni d'obéissance. Le pouvoir dominical et domanial, qu'il s'applique aux personnes ou aux choses, est le résultat d'une acquisition par force ou par convention. Le maître commande au serviteur en vertu d'un contrat tacite ou exprès, d'après lequel il nourrit et paye le mercenaire en retour de son travail. Gela est encoro plus évident de l'établissement du pouvoir politique, qui n'est vraiment naturel que s'il est patriarcal, et alors il se confond avec l'autorité paternelle, comme !a nation avec la famille. Partout ailleurs, a parler humainement, il est le résultat de la force ou de la convention, ce qui ne l'empêche pas d'être parfois providentiel ou voulu d'en haut pour le besoin de tel peuple et par la nécessité d'une situation donnée. Aussi toutes ces autorités sont-elles toujours plus ou moins contestables et contestées, parce qu'elles dépendent en grande partie des volontés humaines et des circonstances variables où elles sont placées.

La puissance paternelle au contraire est imprescriptible, inaliénable. Elle est reconnue partout comme tout ce que la nature établit, comme ce qui

ne dépend point des opinions humaines. Elle est la première loi de ce monde, parce qu'elle est le premier rapport et le plus intime qui unisse naturellement les hommes et les subordonne les uns aux autres. Mais cette loi qui fonde la famille, et avec elle la société, n'a point en elle-même sa raison dernière : elle ramène nécessairement à une puissance plus haute dont elle est une dérivation, comme nous allons le voir en considérant la source d'où elle sort et ce qui la constitue.

Les parents ne sont pas les auteurs de la vie qu'ils donnent-; ils l'ont reçue et la transmettent. Ils ne créent point, ils procréent, tenant la place du Créateur dont ils sont les ministres. La puissance inhérente à leurs fonctions n'est donc, pas plus à eux que la vie; elle a sa sanction et sa règle dans la source supérieure dont elle dérive. De là le caractère sacré de l'autorité paternelle. Aussi faut-il pour l'établir légitimement un acte libre, que la religion consacre en rappelant aux époux le but et la condition de leur union. Elle est pour les enfants l'objet d'une espèce de culte, et l'accomplissement des devoirs qui s'y rapportent constitue aussi une piété, la piété filiale.

L'homme n'a point la vie en lui ni de lui-même. Il la reçoit quand il commence à exister, et il l'ab-

sorbe continuellement sous des formes diverses. Lorsqu'il se reproduit, il transmet ce qui lui a été donné, il n'est qu'un instrument. A proprement parler, la paternité n'appartient qu'au principe de la vie, à celui-là seul qui la possède en lui. C'est pourquoi l'Évangile dit qu'il n'y a qu'un père, le Père qui est au ciel, qui emploie les créatures comme organes de la propagation de la vie.

Une conséquence importante sort de là. Si la paternité terrestre est une délégation, si le père est le mandataire d'une puissance supérieure, l'autorité inhérente à la fonction qu'il remplit ne lui appartient pas plus que la vie qu'il propage, et loin que sa dignité en soit diminuée, elle est au contraire exaltée par la gloire et l'autorité de celui qu'il représente. Voilà pourquoi les parents ont quelque chose de sacré pour leurs enfants : ils sont pour eux les images de ce qu'il y a de plus auguste dans l'univers, du principe de la vie, de Dieu lui-même. La nature imprime au front du père quelque chose de solennel qui le distingue des autres hommes aux yeux de ses enfants. Aussi dans tous les siècles et chez toutes les nations la paternité a été l'objet d'une espèce de culte, et dans les États moralement et religieusement constitués les vieillards et les anciens du peuple, les pères de )a génération nouvelle, ont été compris dans ce culte. C'est donc Dieu qui est honoré dans les parents ou dans ses représentants. L'accomplissement du devoir Glial produit une vertu qui est aussi une piété : ce qui montre que ces deux vertus ont le même principe et tendent à la même fin.

Le caractère de la puissance paternelle, délégation divine, explique encore un fait qui se retrouve partout, la consécration du mariage-par la religion.

Si l'homme n'était qu'un animal, il transmettrait la vie comme tous les animaux, par la seule impulsion de l'instinct. Mais il a une âme, une intelligence, et dans la vie physique qu'il communique est enfermée îa capacité d'une vie supérieure. II est donc l'instrument d'une génération plus haute, et il ne doit remplir cette fonction sacrée que par une sorte de mission reçue directement du principe de la vie spirituelle. La religion bénit el consacre le mariage à celte fin. De là la légitimité de l'union de l'homme el de la femme', et par suite celle de la puissanse paternelle.

La société civile agit de même dans l'intérêt de sa conservation. La loi sociale ne reconnaît pas les unions qu'elle n'a pas ratifiées, et elle ne peut ni ne doit les protéger. La sanction civile rend le mariage civilement légitime, institue légalement la puissance paternelle, et donne un état social aux enfants.

La puissance paternelle, étant une délégation, est subordonnée dans son exercice à l'autorité qu'elle représente; ses limites ressortant de sa nature. La vie, qui vient de Dieu, appartient à Dieu, et doit lui revenir; car il est le principe et la fin, l'alpha et l'oméga de tout ce qui existe. Les enfants, produits de l'acte vivificateur, ne sont donc point la propriété des parents; ils leur sont donnés pour que la vie soit développée en eux conformément à la des-

tination de l'humanité. C'est un dépôt confié dont ils auront à rendre compte. Ils en répondent devant Dieu et la société.

La puissance paternelle n'est absolue dans aucun cas. Elle ne s'exerce légitimement que sous certaines conditions ; elle doit toujours compte de son exercice à l'autorité dont elle relève, et les êtres qui lui sont soumis sont un dépût et non une propriété. Ce dépôt doit fructilier entre les mains des parents et par leurs soins ; car ils sont les ministres du créateur, "non-seulement pour transmettra et propager la vie, mais encore pour la développer et la perfectionner. Les parents ne le sont donc ni pour leur avantage ni pour leur plaisir; c'est une espèce de mission qu'ils reçoivent à l'égard des êtres qui naissent d'eux. De là leur responsabilité. Chacun des ascendants est employé pour sa part à élever et à conduire ceux qu'il a élevés et mis au jour, et i] doit leur procurer par tous les moyens possibles le perfectionnement intellectuel et moral que comporte leur condition.

L'éducation fait la plus grande partie de la responsabilité paternelle. Les parents prescrivent aux enfants des règles de conduite, des préceptes moraux, des pratiques religieuses, et trop souvent ils ne font pas ce qu'ils ordonnent et se dispensent des lois qu'ils imposent. Cette contradiction entre la conduite et la parole paternelles a des conséquences déplorables. L'enfant, que l'exemple frappe plus que le précepte, ne prend plus au sérieux les recommandations qu'on lui adresse. 11 s'habitue à regarder ses devoirs comme des charges temporaires imposées à sa faiblesse, et dont il se débarrassera à son tour quand il sera grand. A ses yeux

il y aura deux religions et deux morales, l'une pour les enfants et l'autre pour les grandes personnes, et comme celle-ci est plus commode, il aspire à grandir pour profiter de ses dispenses.

Les parents répondront pour leur part des fautes commises plus lard par leurs enfants, qu'ils ont négligé de former au bien ou pervertis par le mauvais exemple. La meilleure manière d'inspirer aux autres le goût de la vertu, c'est de la pratiquer devant eux, non pas en quelques occasions seulement et dans des circonstances amenées à dessein, ce qui donne une sorte de comédie dont les enfants ne sont jamais dupes, mais habituellement, sincèrement, avec simplicité, et jusque dans les choses les plus ordinaires- Ainsi se forment et se consolident les familles honnêtes où la probité devient héréditaire, parce que, en même temps que les parents en transmettent aux enfants la disposition avec le sanget la vie, ils en développent la capacité et le désir dès le berceau par une bonne parole et plus encore par de bonnes actions. C'est un insigne bonheur de naître de parents sains et vertueux et d'être élevé par eux. l J ar contre, c'est un malheur immense et bien difiicile à réparer que d'avoir reçu en naissant un corps débile, et surtout un sang et des humeurs viciés, qui, outre les mauvais penchants qui peuvent en sortir, entravent nécessairement par les maladies le développement intellectuel et moral de l'enfant. Que sera-ce donc, si à ce triste héritage se joint l'influence déplorable du mauvais exemple dans la famille?

Du reste, la responsabilité paternelle, comme toute responsabilité, n'a lieu que vis-à-vis de l'autorité dont elle tient son pouvoir. Dans la sphère de la famille, le père ne doit compte à personne de

l'exercice de sa puissance; il n'est justiciable que de Dieu. Le- devoir des parents est donc à proprement parler un devoir envers Dieu. Il s'accomplit à la vérité au profit des enfants : il tourne à leur conservation et à leur bien; mais l'effet ou le résultat du devoir n'en est point le principe ni la sanction. En soignant et élevant leurs enfants, les parents répondent aux vues de fa Providence, qui veut la propagation, le perfectionnement, et le bonheur du genre humain. Ils font valoir le talent que Dieu leur a confié, et c'est véritablement envers lui qu'ils sont obligés, puisqu'ils en ont reçu la vie, la puissance de la transmettre ou la paternité, l'autorité paternelle et le moyen de l'exercer.

Le devoir des parents, qui est au fond un devoir envers Celui duquel dérive toute paternité, est encore dans l'état social une obligation envers la société, qui, sanctionnant et garantissant civilement le mariage, constitue temporel lement la famille et en protège le développement. La société, ayant sa base dans la famille, est gravement intéressée à ce que les parents élèvent convenablement leurs enfants; et ainsi, en retour de ce qu'elle fait pour assurer l'exercice de la puissance paternelle, elle a le droit d'exiger jusqu'à uu certain point l'accomplissement du devoir des parents. Dans tout État bien organisé les pa-

rente reconnus par la loi sont obligés de nourrir et d'élever leurs enfants, qu'elle retient sous l'autorité paternelle jusqu'à leur majorité.

Dans l'ordre politique la famille est englobée dans L'État, qui ne peut subsister que par le concours de ceux qui le composent ; et pour établir et assurer ce concours, il a droit d'exiger de ses membres non-seulement l'obéissance à la loi, mats encore tout ce qui est raisonnablement nécessaire à la communauté. Ce droit est fondé, comme tout droit, sur un devoir accompli, c'est-à-dire que l'Êut ne peut réclamer de ses membres la soumission et des services que s'il les protège effectivement et les garantit. Ce qu'il leur donne leur impose des devoirs envers lui, et c'est pourquoi les parents, en tant que parents, ont des obligations à remplir envers la société, la famille n'existant moralement que par l'état social. Or rien n'imporle plus à l'ordre et au bien-être des nations que l'honnêteté et la stabilité des familles, et par conséquent l'accomplissement des devoirs des parents. La famille prépare le citoyen futur; et .puisque l'homme devient plus lard ce qu'on le fait dans l'enfance, et que les principes, les croyances et les habitudes implantés en lui de bonne heure décident du reste de sa vie, la société a le droit de s'inquiéter de cette première éducation si importante à son avenir, et aussi de surveiller dans une certaine mesure l'exercice de la puissance paternelle.

Jusqu'où va le droit de l'État en cette matière? Quesiion diificile à résoudre en théorie, et que la pratique tranche presque toujours. Les parents ont un droit sacré, qu'ils tiennent de Dieu et de la

nature. Les affections et les droits de la famille en font la force et la dignité, et l'ordre qui y règne est la garantie de la société. Il est certain, d'un autre côté, que la société a aussi une puissance légitime sur tous ses membres. La patrie n'est point une abslraction; c'est une personne morale qui a un caractère sacré, une supériorité naturelle, et par conséquent une autorité incontestable et presque maternelle. Or rien ne lui importe plus que la préparation physique et morale de ses membres commencée dans la famille. Si donc la famille dépend du pouvoir politique pour se constituer et pour durer, elle doit lui être soumise également sous ce rapport, et ainsi !a loi peut s'ingérer jusqu'à un certain point dans l'exercice de la puissance paternelle. Te dis jusqu'à un certain point, car elle ne peut ni ne doit se mêler de tout, et il y a dans la famille un sanctuaire impénétrable, ou doit régner seule la volonté des pai\nts. La limite est indiquée par les besoins de l'État, dont l'intervention n'est légitime que là où elle est nécessaire.

Ainsi il faut à la société des citoyens sains de corps et d'esprit, et qui deviennent capables de la défendre et delà servir. Si elle a droit à la fin, elle a droit aux moyens ; et c'est pourquoi elle peut imposer aux parents ce qu'elle juge indispensable ou utile à la santé des enfants et surtout au développement de leur intelligence et de leur moralité. Mais pour qu'elle puisse exercer avec fruit ce droit et cette surveillance, il faut qu'elle soit prête à remplacer les parents incapables ou dénaturés, et pour cela qu'elle ouvre des asiles à l'enfance abandonnée, négligée,ou mallraitée. Elle peut encore exiger que les enfants soient suffisamment instruits relativement à leur condition, mais alors elle doit met-

tre l'instruction élémentaire à la portée de ton?:, et la donner gratuitement aux plus pauvres, c'est-àdire à ceux qui ne peuvent la payer. Elfe peut exiger de tout citoyen une certaine moralité, m;iis alors il faut qu'elle ouvre des écoles de morale où tous puissent apprendre leurs devoirs, et ces écoles doivent être gratuites, afin que la misère ne serve point de prétexte à l'ignorance et à la perversité. C'est ce que la société commence à comprendre, après que le christianisme le lui a dit pendant des siècles; car l'enseignement religieux et moral a toujours été gratuit dans l'Église, et il le sera toujours, conformément à la parole de Jésus-Christ à ses apôtres : Donnez gratuitement ce que vous avez reçu gratuitement.

L'instinct naturel porte les parents à faire ce que le devoir commande et leur rend doux et plus faciles les soins et les sacrifices qu'il exige. La tendresse des parents pour les enfants est une des affections les plus profondes du cœur humain, surtout chez les mères.

L'homme se reproduisant dans ses enfants, qui sont la chair de sa chair, l'os de ses os, son sang, lui-même sous une autre l'orme, c'est encore lui qu'il aime dans ceux qu'il a mis au jour, et cet amour, quand il est purement instinctif, est une transformation de l'amour de soi. Aussi n'est-il point le principe du devoir paternel ; il le contrarie même

souvent, lorsqu'il y a collision entre l'intérêt bien entendu de 1 enfant et son bien-être du moment.

L'accomplissement du devoir est presque toujours aidépar des motifs accessoires qui en facilitent la pratique. Tels sont les instincts naturels qui disposent ou poussent a faire ce que la raison demande. C'est ce qui a lieu pour la satisfaction des besoins de la nature; à l'empire de la loi se joint le plus souvent l'attrait d'une jouissance. Tous les êtres, employés à donner l'existence a d'autres èlres, sont portés spontanément à les aimer et à les soigner, et ce penchant salutaire dure aulant que ceux qui en sont l'objet en ont besoin. Cet instinct est surtout remarquable dans les mères. Naturellement la mère aime plus ses enfants que le père; elle est plus empressée autour d'eux; elle se soumet plus volontiers aux peines, aux fatigues que leur conservation exige, et ce qui ruinerait sa santé dans un autre temps, elle le sent à peine et le suppose avec plaisir, quand l'instinct materne! l'anime et la soutient. Cette tendresse plus vive a sa raison dans la nature de la femme et dans son rapport plus intime avec l'enfant. Elle est plus sensible que l'homme et a plus besoin d'affection. Toute sa vie est un besoin d'amour sous une forme ou sous une autre. Aussi est-elle toujours prête à se dévouer quand elle aime.

En outre l'enfant lui tient de plus près qu'au père. En elle s'opère la conception et l'enfantement. Elle contracte donc la plus étroite union avec son fruit, dès qu'il vit; car il vit d'elle, en elle et par elle. Il est enraciné dans ses entrailles comme la plante dans la terre; il se nourrit de son

DEVOIRS ENVERS LES PARENTS. 277 sang, il vit de sa vie, et tout leur est commun, tant qu'elle le porte. Puis, quand elle l'a mis au jour, il lui reste encore uni pendant longtemps par le besoin de la nourriture et des soins matériels. C'est au sein maternel qu'il puise son premier aliment, buvant encore le sang de sa mère et mangeant sa substance sous une aulre forme. Il en coûte aux mères de ne plus embrasser leurs enfants, de ne plus les serrer contre leur sein, quand ils grandissent, tant elles sont portées par la nature à ne faire qu'un avec eux.

Le père reste presque en dehors de cette communauté d'existence, de cette identification de vie et de besoins. Dans les premières années de l'enfant i| est plutôt un auxiliaire qu'un agent indispensable. Sa fonction est de protéger la famille et de pourvoir à sa subsistance. Plus tard, les soins de l'éducation intellectuelle et morale lui appartiendront, parce qu'il est le plus capable de cette tâche. Il n'est donc pas étonnant que sa tendresse instinctive soit moins vive et plus raisonnable.

Dire qu'une chose s'opère instinctivement, ce n'est point l'expliquer, à moins qu'on ne parvienne à se rendre compte de l'instinct. L'instinct est un entraînement naturel qui pousse à agir spontanément, sans réflexion ni volonté délibérée et même à l'aveugle. Or tous les instincts sensibles de l'homme et des animaux ont une même fin, la conservation de l'existence ; et ainsi il n'y a proprement qu'un instinct, celui de la conservation, ou autrement l'amour de soi, inné a tout être vivant, et qui s'applique à tout ce qui le constitue, à tout ce qui sort de lui, à tout ce qui s'y rapporte. Or l'enfant est une dépendance des parents; ils l'aiment donc comme ils s'aiment eux-mêmes. Ils s'intéres-

sent à sa conservation, à son bien-être comme à celui d'un de leurs membres ou à une partie de leur existence, et ils mettent à le soigner et à le défendre le même empressement que pour leur propre personne. De là la vivacité, la tendresse la vigilance, le courage de l'instinct maternel. Jamais le senlimcnt du devoir seul ne donnerait à la mère naturelle le zèle qui la dévore; c'est la plus admirable el la plus aimable transformation de l'amour de soi. L'instinct maternel se trouve à sa plus haute puissance dans certains animaux, môme dans les plus faibles. Jamais ils ne sont plus courageux qu'en défendant leurs petits, et si c'était du dévouement, il faudrait avouer que les'bèles nous donneraient l'exemple de la plus héroïque ver lu.

Dans le petit de la bète il n'y a qu'un animal à former, et la nature s'en charge. Dans l'enfant des hommes, il y a un être intelligent et libre, et par conséquent la nature seule ne peut faire les frais de l'éducation, l'affection instinctive des parents n'y suffit plus. Leur amour doit être éclairé et dirigé par la connaissance du devoir. 11 s'élève à l'état de vertu en devenant raisonnable. Dans ce monde il n'y a point de vertu sans sacrifices, et les véritables sacrilices des parents sont tout ce qu'ils s'imposent pour la bonne éducation des enfants, malgré les répugnances de la nature et les obstacles que la tendresse charnelle de l'un ou de l'autre y apporte presque toujours. Rien n'est plus funeste au véritable bien de l'enfant qu'une affection maternelle sans raison et qui aime aveuglément. Au contraire rien de plus respectable qu'une paternité digne et consciencieuse qui, réglant l'amour naturel par le sentiment du devoir, modère l'instinct par l'obliga-

tion morale, et sait au besoin souflrir et faire souffrir l'enfant pour l'amender et le perfectionner. Voilà les soins, les sollicitudes qui laissent une trace profonde au cœur des adultes, parce qu'elles ont été vraiment utiles en formant l'homme spirituel qui ne périt pas.

Les parents, qui ont transmis aux enfants l'être et la vie, sont encore les instruments par lesquels leur existence est conservée, formée dans te premier âge, et qui leur donnent ensuite nom et rang dans la société. Si donc l'action et l'affection paternelles sont les conditions objectives de l'existence et de l'éducation de l'enfant, la réaction de celui-ci par l'obéissance et la confiance est la condition subjective pour que son existence se perfectionne et se consolide. Obéissanccet confiance, amour et crainte, sont les éléments de la piété filiale.

La fonclion paternelle a trois moments distincts qui se rapportent à la même fin, la fondation d'une famille. Les parents donnent la vie par la génération, ils la développent par l'édueation, et enfin ils la perpétuent en établissant dans le monde leurs enfants qu'ils ont rendus capables de pourvoir par eux-mêmes à leur existence et de fonder une famille à leur tour.

Le premier acle de la paternité est celui auquel

sso

la volonté a le moins de part. Cependant, comme l'homme agit dans ce cas comme dans tous les autres par l'unité de sa personne, son état moral y a aussi de l'influence C'est* pourquoi la religion prépare le mariage avec tant de soin ; c'est un sacrement où la vertu divine doit sanctifier la puissance physique et qui impose aux deux parties l'obligation de purifier leur conscience avant de s'unir. Leur rappelant tout ce qu'il doit y avoir de moral dans leur union, elle s'efïbrce de tempérer par les sentimtnU élevés de la piété l'entraînement de l'instinct et l'ardeur de la passion.

L'éducation est le second acte de la paternité et le plus important, celui qui engage le plus la responsabilité des parents; car il ne suffit pas démettre des hommes au monde, il faut encore les élever. À» père appartient surtout ce soin nouveau. Plus for; de corps et d'esprit, il est aussi plus capable de diriger l'enfant dans l'exercice de son intelligence et de le plier à la 'discipline. Moins susceptible de se laïsseramoliirpar la tendresse naturelle, sa fermeté tourne au profit de l'ordre (:t de la justice dans le gouvernement de la famiile. Le père y est investi de la puissance, et son devoir est de la conserver intacte et digne, dans l'intérêt des enfants plus encore que pour son propre honneur. Rien de plus déplorable que l'absence d'autorité dans une famille. Là ou le gouvernement défaille, règne l'anarchie, le désordre s'établit par l'interversion des rapports naturels, et la dissolution arrive.

Mais a l'action des parents doit correspondre la réaction de l'enfant, et le pouvoir reste inefficace s'il n'est reconnu et obéi. Quand l'enfant se détourne de ses parents ou s'oppose à eux, il se dérobe à leur tendresse en infime temps qu'à leur

autorité. Il manque alors de direction morale ; et il compromet à la fois son existence physique et sa vie spirituelle. La soumission est donc son premier devoir: sa vertu principale est l'obéissance. S'il repousse ou élude la parole de ses parents, il se prive du bien qu'elle doit lui procurer, et en voulant se rendre indépendant, il s'expose à tous les maux que peuvent lui atlirer son ignorance, sa faiblesse, et sa témérité.

Or l'homme est porté à obéir par deux motifs : l'amour et la crainte, qui, mêlés et tempérés l'un par l'autre, produisent le respect. L'enfant qui respecte ses parents est le seul qui soit vraiment obéissant. Il craint leur autorité, et cette crainte est la garantie de sa subordination. Mais pour lui inspirer cette crainte salutaire, il faut parfois le déploiement de la puissance paternelle, soutenue par la sévérité et au besoin par la force. Cette puissance, comme toutes celles de ce monde, doit menacer pour être respectée. Elle doit maintenir par la contrainte ou réprimer par le châtiment les tendances rebelles de la volonté. Il faut que le père sache être père, parlant avec autorité et sévissant, quand la justice le demande. Malheur aux familles ou la dignité paternelte se dégrade I En s'abaissant au niveau des enfants sous prétexte de les conduire par la douceur et comme il convient à des êties raisonnables, elle dégénère en familiarité inconvenante ou en disputes indécentes. Celte prétendue douceur des parents est le plus souvent de la lâcheté. Ils consultent leurs enfants ou tâchent de les persuader, parce qu'ils n'ont pas le courage de leur commander, et ils se font leurs amis, parce qu'ils n'ont pas la force d'être leurs supérieurs.

L'affaiblissement de la puissance paternelle est

une des causes les plus actives de la démoralisation sociale.

Quand la foi religieuse se perd, les hommes, se détournant de Dieu et l'oubliant, ne comprennent plus la dignité paternelle; ils méconnaissent le caractère sacré dont la revêt la délégation divine. Abandonnés à eux-mêmes, ils flottent alors, entre les deux excès de la faiblesse et de la violence selon leur caractère, et la famille n'est plus gouvernée par la justice, mais par les caprices de la chair et 1 passion du moment. Alors aussi le devoir des en- Jants n'est pas mieux rempli que celui des parents. La révolte, cachée ou déclarée, prend la place de l'obéissance, et la jeunesse, l'enfance même, devient impatiente de la discipline et de la loi. Quand on n'a point appris à obéir dans la famille, il est difficile de s'y habituer dans la société. La mauvaise éducation des enfants prépare les mauvais citoyens, et les désordres de la.famille sont les préludes des troubles de l'État.

Cependant la piété filiale n'est pas seulement de la crainte. La crainte seule fait des esclaves , el l'homme n'obéit librement et pleinement que par amour. C'est l'amour qui forme le premier" lien entre les parents et les enfants. La crainte le consolide en le reserrant, et elle le rend respectable par le joug supérieur qu'elle lui impose. La confiance doit se joindre à l'obéissance, et elle naît de l'amour.

Après avoir élevé leurs enfants, les parents doivent les établir dans le monde, ou au moins les mettre en mesure de s'y soutenir a leur tour. C'est le complément de l'œuvre de la paternité. Le but de l'éducation, qui doit toujours être relative à la condition des enfants, est de les rendre aples à travailler utilement au sein de la société. En général

ceux-là réussissent le mieux, que le besoin force d'employer de bonne heure les talents qu'ils ont reçus de la nature. Le besoin est le plus vif aiguillon de l'esprit et de la volonté. Les hommes distingués sont toujours poussés par une vocation spéciale, et leurs parents ont en général peu de chose à faire pour déterminer leur avenir. Leur ligne se trace d'elle-même ; il s'agit simplement de la suivre, et surtout de ne pas contrarier l'instinct de la nature et la motion de la Providence. Il serait difficile de donner ici des règles de détail, à cause de la variété des caractères, des conditions, et des circonstances. On peut seulement poser en principe que l'établissement des enfants regarde les parents, et qu'ils doivent surtout s'attacher à reconnaître leur vocation, ou ce à quoi ils sont le plus aptes; qu'il y aurait prévarication de leur part à sacrifier l'enfant et son avenir à un intérêt d'ambition, d'orgueil ou de fortune, et qu'enlin ils doivent, dans le choix d'un état ou d'un établissement pour leurs fils ou leurs filles, faire abnégation d'eux-mêmes le plus qu'ils peuvent, et rechercher par-dessus tout ce que demande le vrai bien de leurs enfants.

Les obligations imposées par le devoir filial varient avec la position respective des parents et des enfants. Tant que l'enfant est sous la conduite des parents, il est dans leur dépendance et doit leur être soumis. Mais cette soumission ne va point jusqu'à la servitude,

parce qu'il est une créature intelligente et libre. Quand il est devenu majeur, le devoir n'exige plus l'obéissance, mais seulement la déférence et l'honneur; et si l'âge, la maladie, le malheur ou toute autre cause met les pa rents dans l'impossibilité de se suffire, il doit leur rendre ce qu'il en a reçu, non-seulement en leur fournissant les choses nécessaires au soutien de l'existence, mais encore en faisant tout ce qu'il pourra pour adoucir leurs maux et soulager leur faiblesse.

Il est difficile de déterminer exactement les limites de la soumission filiale. Celles de l'autorité paternelle sont plus claires, au moins en théorie ; car dans la pratique, le mélange de l'affection naturelle et de ce qui en ressort entraîne aisément dans L'excès. Les parents-ont à respecter dans l'enfant I'elre libre et intelligent, l'âme, la personne, qui ne doit jamais être trailée en esclave ni comme une chose. Il ne doit pas être employé par les parents en instrument passif de leur volonté, pour leur intérêt, leur plaisir ou selon leurs caprices. 11 convient qu'il les aide de son travail et de ses moyens, quand il le peut; mais il ne faut pas l'exploiter comme une propriété, et sacrifier son éducation intellectuelle et morale à l'avantage matériel de la famille. C'est donc une prévarication des parents, que d'enchaîner tout le jour des enfants à une machine, comme il arrive quelquefois dans les pays de fabrique, dès qu'il sont capables d'enlever une bobine ou de rattacher un fil, sans même leur laisser une heure pour l'instruction de leur esprit et la formation de leur âme. Dans ce cas l'homme

est traité en animal ; on épuise ses forces pour un misérable salaire au détriment de son véritable bien; on le laisse croupir dans l'ignorance, dans l'immoralité. On le dégrade en le rendant machine, et en vérité, devant Dieu et devant les hommes, ceux qui profitent de cette indigne exploitation sont aussi coupables que les parents dénaturés qui s'y prêtent.

Aussi les populations de ces contrées sont dévorées par les maladies et les vices , et leur constitution physique est aussi triste que leur état moral. Les liens de la famille étant brisés de bonne heure par les exigences de la fabrique, l'enfant connaît moins son père que son maître, et i! est privé des soins et des caresses de sa mère. Son salaire le rend indépendant de ses parents, et en apprenant à se passer d'eux, il apprend aussi à mépriser leur autorité et à les quitter quand ils le gênent. Ainsi les hommes, dressés de bonne heure au plus vil égoïsme, n'agissent, ne vivent que pour le lucre afin de satisfaire leurs appétits grossiers et suffire à la débauche, flet abus se retrouve encore, quoique à un moindre degré et avec des conséquences moins funestes, dans les gens de la campagne qui, dès qu'on peut aller aux champs, retirent leurs enfants des écoles et les emploient toute la journée à leurs travaux en guise d'instruments ou de bêtes de somme. Le peu d'instruction reçue pendant l'hiver est bientôt oubliée, et, ce qui est plus déplorable encore, on les empêche d'aller au catéchisme ou à l'église le dimanche, s'il y a quelque chose à faire à la maison, ou quelques sous à gagner au dehors.

Si l'on doit respecter la dignité de i'étre libre ■ dans l'enfant, il faut aussi avoir égard à sa raison et à sa pensée. Itien qu'il doive se soumettre à la

manière de voir de ses parents, on ne peut lui imposer cependant une obéissance purement passive. C'est une immoralité que d'abuser de Ja faiblesse de l'enfance pour la remplir de préjugés, de croyances erronées ou de dispositions malveillantes: ce qui arrive quelquefois dans les familles, même à leur insu, quand des préventions les dominent ou que des haines les séparent. Partout où se trouve la faculté de penser, il faut qu'elle s'exerce, comme il faut que l'œil voie, que les poumons respirent, et la fonction de la raison est aussi essentielle à la vie spirituelle de l'homme terrestre que la fonction digestive à la vie physique. L'obéissance passive est toujours relative et conditionnelle.' Il est impossible de l'imposer absolument, même à l'homme le plus inepte, le plus dépourvu de moyens ; car il ne peut abdiquer entièrement l'usage de sa raison, et l'exercice de son jugement propre lui est encore nécessaire pour exécuter les ordres récusés.

Le devoir de l'obéissance envers les parents dure autant que la minorité des enfants, dont il est la conséquence. Dès que l'homme peut se suffire h lui-même par la force du corps, par la capacité de l'esprit et l'énergie de sa volonté , dès qu'il est devenu un membre actif de la société, ne demandant plus à d'autres le soutien ni la direction de sa vie, et assumant une responsabilité propre par la jouissance de sa raison et de sa liberté, il n'est plus tenu à une soumission désormais inutile et qui entraverait son développement. L'autorité paternelle, en tant que loi stricte et commandement légitime, expire à la majorité de l'enfant. Mais te devoir filial ne cesse pas, bien qu'il prenne une autre forme. Les parents restent toujours les antécédents naturels des enfants, les instruments dont

Dieu s'est servi pour leur transmettre ta vie, et à ce titre ils conservent a leurs yeux un caractère sacré et ont droit a leur vénération.

lin toute justice, et selon la rigoureuse équité, les enfants devant aux parents tout ce qu'ils en ont reçu, sont tenus non-seulement de leur fournir ce qui est nécessaire aux besoins ordinaires de la vie, c'est-a-dire l'alimentation et l'entretien, mais encore les soins dont ils ont été eux-mômes l'objet dans leur bas âge; soins indispensables à la vieillesse pour alléger les derniers jours d'une vie qui s'éteint. Ici, le devoir seul serait insuffisant. Il faut y joindre quelque chose d'affectueux et de tendre, qui parte du cœur plus que de la raison ; et, comme l'amour maternel avec les empressements de son dévouement instinctif a protégé le berceau et soutenu les premiers pas de l'enfant, l'amour filial doit à son tour, par la reconnaissance du cceur et la prévenance délicate de l'affection, frayer et^doucir le chemin de la tombe. Le berceau et la tombe se correspondent, comme les deux pôles de la vie terrestre. Ils ont l'un et l'autre un caractère sacré; car ils renferment le môme mystère sous deux formes différentes : l'homme naissant pour mourir, et mourant pour renaître.

Le résultat naturel de l'autorité et de l'affection paternelles d'un côté, de l'obéissance et de la piété filiales de l'autre, outre l'honneur des parents et la conservation des enfants, est encore la consolidation de la famille, la longue

vie ou la durée de la race; car, ainsi que les individus ne subsistent dans leur jeune âge que par leur attachement aux parents, les familles ne s'affermissent dans le temps qu'en gardant les mœurs et les traditions des ancêtres, en honorant leur nom et leurs vertus. C'est par eet enchaînement des générations d'une même lignée , s'appuyant l'une sur l'autre, que la souche dont elles sortent passe d'âge en âge et déploie sa fécondité sur la terre par une nombreuse postérité.

La vie se développe partout suivant la même loi; partout le rayonnement part d'un point, se pose successivement, à certains intervalles, et chaque pose l'ait un anneau de la chaîne, en sorte que la vie émanée du principe passe dans tous les degrés conlinus et intérieurement atlachés l'un à l'autre. Une semence porte virtuellement en elle une multitude de générations, elle les réalise ou les expose avec les années; et chacune sortant de celle qui l'a précédée et produisant celle qui la suit, elles se tiennent dans le temps et forment une progression déterminée par la force vitale du foyer dont elles sont parties. C'est ce que fait aussi la puissance de la déduction logique, qui dans l'ordre intellectuel produit et développe comme la nature, dont elle est le reflet dans la sphère de la pensée.

. Il en est ainsi des familles et des nations considérées moralement. Aux liens du sang s'ajoute un attachement moral, qui les consolide et les fait durer en dehors des instincts naturels, ce qui ne se voit pas chez les animaux, où la famille se dissout après que les petits ont été élevés. La famille

DEVOIRS ENVERS LES PARENTS. 289 humaine au contraire subsiste par sa partie morale, et c'est pourquoi la meilleure garantie de sa perpétuité est l'accomplissement exact des devoirs de ses membres. Alors s'établit une double chaîne : chaîne physique par la transmission de la vie organique, chaîne morale par l'union des volontés au moyen de l'autorité et de l'obéissance, et dans cette union la vie spirituelle se communique par lVducation, par l'exemple, par les mœurs, par. les traditions. Chaque génération, s'appuyant moralement ét physiquement sur celle qui la précède, avance sur la voie qui lui a été frayée. Elle travaille avec le fonds que l'autre lui a laissé, exploitant l'héritage des ancêtres; et s'il y a un bon esprit dans la race, si elle a été bénie, le développement s'opère heureusement et pleinement à travers les siècles.

Ainsi s'établirent sur la terre les familles vraiment nobles et princières. L'homme, qui en doit être la souche, est investi de la vertu d'en haut par une élection mystérieuse de la providence, se préparant des instruments en ce monde pour l'accomplissement de ses desseins. Mais la race de ces hommes ne subsiste avec puissance et honneur que si leurs descendants restent unisau principe de vie dont ils tirent leur force et leur mission; sinon elle dégénère et disparaît bientôt. Ce que fe vulgaire nomme fatalité, bonheur, heureuse eu malheureuse étoile, est au fond la main du Très-Haut, qui appelle, élève, conduit, ou repousse, abaisse, disperse, suivant que la volonté humaine est fidèle ou rebelle à sa volonté, cède ou résiste à son action. Là est la raison dernière de l'exaltation et de la chute des dynasties. Ainsi se forme la véritable aristocratie ou la domination des meilleurs, c'està-dire des plus intelligents et des plus vertueux,

qui finissent toujours par devenir les plus puissants et les plus riches, quand ia justice reste héréditaire dans les familles par le respect des mœurs et des traditions.

Parce développement régulier des races à travers les siècles s'opère en elles et par elles le vrai progrès de l'humanité, qui pousse en avant par le mouvement naturel de la vie, mais toujours soutenu par le passé, et ne faisant qu'exposer à une puissance nouvelle et sous une autre forme ce qui était contenu virtuellement dans la racine. Que si, au contraire, chaque génération voulant se rendre indépendante de la précédente, refuse l'autorité des \ ascendants, et commence à elle-même son mouvement et son travail, elle n'a point de fondement dans le temps ; elle est comme suspendue en l'air, et ce qu'elle établit ne subsistera pas, d'abord parce que la base lui manque, et ensuite parce que lu génération qui en sortira, imitant son exemple, se détachera à son tour et ne lera pas suite avec elle. Alors l'expérience des parents est perdue pour les enfants , et chacun n'a plus de ressources qu'en lui-même, parce qu'il ne croit qu'à lui. C'est la ruine de la famille et par suite de la nation. Ainsi se justilie le précepte du décalogue : Honore ton père et ta mère afin de vivre longuement sur la terre, c'està-dire afin que la race s'y propage et s'y consolide ; car le père vit dans sa postérité. {Exod., xx, (2.)

La puissance paternelle, transmettant la vie physique, se rapporte immédiatement dans son

exercice au bien-être matériel de l'enfant et à ses intérêts temporaires. Cependant l'homme, qui n'est pas simplement animal, n'est point fait pour vivre uniquement par le corps et des choses dont le corps a besoin. Il est esprit et âme, et il doit vivre de la vie de l'esprit dans son esprit, de la vie de l'âme dans son âme.

Il faut que cette vie plus haute soit excitée et développée en lui par la parole et l'instruction; il faut que l'homme spirituel soit engendré dans l'homme physique. De là une autre espèce de paternité, plus pure parce qu'elle est d'un ordre plus relevé, et qui s'établit aussi par l'action et la réaction de deux termes, dont l'un transmet et nourrit la vie spirituelle, que l'autre, reçoit et s'assimile. Attention et confiance, ou soumission de l'esprit et du cœur, sont les conditions nécessaires pour que l'instruction profite; et ainsi l'amour et la crainte constituent le devoir principal du fils selon l'esprit, comme celui du fils selon la chair.

La paternité spirituelle s'explique comme celle de la nature, parce qu'elle s'établit par les mêmes lois. Dans l'un et l'autre cas c'est la transmission de la vie, mais à un autre degré. Créature intelligente et libre, l'homme doit être engendré à la vie intellectuelle, a la vie morale, comme il l'a été au monde terrestre. Or dans l'homme physique est enfermé le germe de la vie spirituelle, et ce germe, comme les autres, ne peut être vivifié que par une action objective, analogue à sa nature, c'est-à-dire

spirituelle comme lui, et c'est par la parole seule que les influences de ce genre agissent en ce monde. C'est donc par la parole que s'opère la fécondation des intelligences et des âmes.

Cependant toute parole n'est point apte'à féconder. Il faut qu'il y ait en elle une vertu génératrice; ou autrement qu'elle soit parole de vérité, parole dévie. Ici, comme dans la sphère inférieure, la vie vient de Dieu seul. L'homme la Iranstnet, parce qu'elle lui a été donnée ; et quand il est employé à l'allumer dans son semblable, il reçoit la mission du prophète, de l'apôtre, ou à un degré inférieur celle du génie. Le propre du génie est d'ouvrir les esprits a la lumière intelligible par son influence, en d'autres termes, de transmetire la lumière supérieure dont il est illuminé. 11 devient ainsi père selon l'esprit, parce qu'il communique la vérité, qui est la vie des intelligences.

Cela est encore plus vrai dans l'ordre moral ou pour le développement des âmes. Ici encore, Dieu seul féconde et engendre; car la vie psychique émane de lui ; mais il la répand par des instruments choisis, par des vases d'élection qu'il prépaie et réserve pour cette haute mission, et ces hommes deviennent les ministres de la volonté divine, chargés de transmettre à la terre la vie du ciel, et par conséquent pères par la génération de l'âme et suivant l'ordre éternel.

La filiation spirituelle s'opère d'autant mieux, que l'âme est plus dégagée du corps, et qu'il y a moins d'interstices entre la parole de vie et elle. Plus on vit par les sens, par la matière, moins on est capable de la vie spirituelle. C'est pourquoi les rapports de ce genre s'établissent difficilement entre des âmes déjà unies par les liens de la chair

DEVOIRS ENVERS LES PARENTS. 2Ô3 et du sang. Aussi les parenls naturels suflisent rarement à l'éducation la plus élevée de leurs enfants. Bien qu'ils aient le devoir et le droit dé pourvoir à leur développement spirituel, ils ne sont pas néanmoins les plus propres à le diriger. Le père naturel ne peut pas être le père spirituel de ceux qu'il amis au monde. La vie de l'âme se transmet par une parole pure de tout sentiment charnel ; car le rapport doit être uniquement spirituel entre ces deux termes ; ce qui ne se peut entre ceux qui sont déjà unis parle sang. Il y aurait beaucoup à dire sur la formation et le développement de la vie spirituelle dans la conduite et la direction des âmes. Mais ce n'est point le lieu.

Les devoirs des parents et des enfants exposés plus haut se reproduisent à un autre degré et sous une autre forme dans la famille spirituelle. Là aussi il y a un terme supérieur et un terme inférieur, et de leur rapport vivant résultent des obligations respectives. Celui qui enseigne doit agir avec autorité, parce qu'il est revêtu d'une puissance plus haute, et parle au nom de la vérité ou de la justice, au nom de Celui qui en est la source. Transmettant la vie de l'esprit, il est plus prés de Dieu que le père naturel, qui la reçoit et la communique par l'intermédinire de la nature. Aussi sa puissance est plus imposante, plus grave, plus pénétrante; car c'est la vérité elle-même qui doit parler par sa bouche. La parole d'enseignement est donc nécessairement dogmatique, non-comme parole humaine, mais parce qu'elle doit être l'expression de la vérité, ou la manifestation de la volonté divine. Le ministre de la vérité ne doit jamais parler en son propre nom. Il est envoyé non pour annoncer ses idées, ses pensées, ses rai-

sonnements. mais le vrai tel qu'il l'a vu. S'en rapporter la gloire ou vouloir l'exploiter à son profil est une prévarication. C'est dans l'ordre spirituel la même faute que la possession abusive des enfants dans la famille naturelle.

Du reste, dans ce cas comme dans l'autre, l'autorité n'a tout son effet que si elle est aceptée et obéie. La soumission du disciple à celui qui l'instruit et le dirige est la première condition du succès. Il faut qu'il commence par croire à la parole du maître, par y adhérer; sinon elle n'entre ni dans son esprit ni dans son âme, et la vie ne s'y produira pas. L'attention qui reçoit la parole, la confiance qui l'admet, la docilité qui la réalise, tels sont les devoirs du fils selon l'esprit, de celui qui veut vivre de la vie de l'imelligenre et de l'ame.

Le résultat naturel de l'autorité et de l'affection du maître, d'un côté, de la confiance et du respect du disciple, de l'autre, est, avec l'honneur et la gloire du premier, le perfectionnement de l'esprit et de l'âme du second, la propagation de la vérité parmi les hommes et à travers les siècles. Car si la vie physique se transmet par le sang, la vie spirituelle se propage par la parole; et quand l'esprit, dont elle est l'expression, est communiqué et reçu purement, il déploie des trésors d'intelligence et de vertu à chaque degré de filiation. Ainsi

tend à s'établir parmi les peuples le règne de la vérité et de la justice.

Les conséquences de la génération spirituelle sont analogues à celles de la génération physique, quand les devoirs qui en ressortent sont bien accomplis. Outre ce qui en revient aux individus, honneur des pareDts et du maître, développement des enfants et des disciples , le but providentiel est atteint , d'une part par l'extension et la consolidation de la race, de l'autre par la ditfusion et l'établissement de la vérité sur la terre.

Il y a en ce monde deux espèces de filiation : l'une physique par le sang, l'autre spirituelle par la parole. La vie donnée primitivement nu genre humain se propage par la génération, comme une source qui coule sans intermittence à travers les * âges et se précipite vers l'océan de l'éternité. Par intervalle, et à certaines époques, l'action divine ravive ce courant dans quelques hommes en y versant un surcroit de bénédictions , et il en sort une race rajeunie, plus vigoureuse, plus riche en vertu, qui manifeste puissamment parmi les nations les dons qu'elle a reçus. L'élection de ces hommes est un mystère de la grâce divine.

Il en est de même dans l'ordre spirituel. Le trésor de la vérité a été ouvert h l'homme dès l'origine, puisque Dieu lui a parlé dès le commencement, et dans cette parole primitive, par laquelle l'Éternel s'est fait connaître, toutes les vérités fondamentales, nécessaires à l'existence et au développement de l'humanité sur la terre lui ont été révélées : dépôt sacré, trésor inaliénable, fonds inépuisable de la richesse de l'esprit, que le premier homme a dû transmettre à ses descendants comme

il l'avait reçu. Cependant la tradition,' passant à travers les sens, l'imagination et la pensée des peuples, devait s'altérer, s'obscurcir; et le cours en devenant plus difficile a mesure qu'il avançait, et ainsi l'action de la vérité moins efficace, il a fallu qu'elle fût ranimée à certains intervalles par de nouvelles manifestations faites à des instruments choisis de Dieu pour.recevoir et annoncer sa parole. Il y -a donc eu en eux un surcroît de vie intelligible, de lumière céleste; et leur parole rajeunie et rendue plus féconde a ranimé la génération spirituelle, épuré et renouvelé la transmission de la vérité. Ces hommes sont les princes de l'ordre moral, les chefs de dynastie selon l'esprit, de quelque nom qu'on les appelle , prophètes, voyants, apôtres, poètes dans le sens supérieur, génies. Nous ne les rapprochons ici que sous ce rapport, qu'ils ont eu par-dessus leurs semblables le privilège de recevoir la connaissance de la vérité par une voie transcendante et exceptionnelle. Que cette communication supérieure se fasse objectivement, par une révélation proprement dite, ou subjectivement dans leur entendement et leur conscience; qu'ils aient vu Dieu, le ciel et l'éternelle vérité dans leur corps ou hors de leur corps, comme dit saint Paul, de lui-même (II Cor., xu, 2), nous n'examinons pas cette différence, très-notable du reste, en ce moment.

La propagation de la vérité est donc aussi continue ici-bas que celle de la vie. L'humanité vit spirituellement, moralement, par la tradition, comme elle subsiste physiquement, matériellement, par la génération. Or, de même que dans l'ordre physique il y a une ligne principale du développement du genre humain, et au milieu des familles et des

races une filiation princière, une brandie aînée qui est comme l'axe de l'humanité, sa lignée la plus directe; ainsi, dans l'ordre spirituel, il y a une tradition fondamentale, où la vérité s'est conservée intègre, inviolable dans sa l'orme et par la rigueur de la lettre, afin que les pensées et les passions humaines ,ne pussent l'altérer. Remontant & l'origine des choses et propagée dans l'ancien monde par un peuple choisi de Dieu à cette fin, elle a continué son cours dans le monde moderne parl'inslitution providentielle de l'Église, succédant à la synagogue dans la mission de transmettre intact à l'avenir le dépôt de la parole éternelle accrue par l'Évangile. Elle est devenue l'axe du développement intellectuel et moral de l'humanité, à laquelle elle a fourni en effet les bases de la science, des arts, de la législation et de la civilisation, et qui vit de ce fond primitif, principe de son progrès et garantie de son perfectionnement. Là est le salut du gunre humain, parce qu'il y trouve la vérité qui illumine l'esprit , la justice qui règle la volonté, le bien qui nourrit et affermit l'âme. Aussi, est-ce du christianisme, et par sa féconde influence, qu'est né le monde moderne avec ses lumières, sa liberté, sa dignité, sa charité. Il n'a prospéré qu'en restant atlaché*au tronc de la doc- Irine chrétienne et par sa séve; il périclite dès qu'il essaie de s'en séparer, et s'il pouvait s'en détacher entièrement, il retomberait inévitablement dans la barbarie.

DEVOIRS ENVEH3 LA SOCIÉTÉ, g 74.

L'homme est fait pour la société; 'car il ne peut devenir tout ce qu'il doit être que par elle. L'état sauvage ou barbare, contraire à sa nature, est un des plus grands obstacles il son perfectionnement. L'état de nature, comme t'entendent quelques philosophes, loin d'être l'état natif et originel de l'humanité, en est an contraire une dégénération qui la rapproche de l'animal. L'état vraiment naturel de l'homme est celui où toutes ses facultés se développent harmonieusement et progressivement, où tous les besoins de son existence peuvent être satisfaits: c'est l'état social.

Le mot nature est un de ceux dont on a le plus abusé. On a beaucoup parlé, au dix-huitième siècle et depuis, d'un état de nature, qui n'est que l'état sauvage, représenté par les uns comme le point de départ du genre humain, et vanté par d'autres comme le terme auquel il doit revenir pour retrou ver sa vraie liberté. Tout le monde connaît les paradoxes de Rousseau S ce sujet, paradoxes qui étaient bien plus l'expression de sa mauvaise humeur contre la civilisation dont il croyait avoir à se plaindre,

que le résultat d'une étude approfondie de l'homme et de la société. L'état sauvage existe encore. L'Amérique, l'Asie, l'Afrique renferment des multitudes d'hommes vivant en tribus sans s'attacher au sol par la culture ou le soin des troupeaux, ce qui serait déjà un commencement de civilisation, mais demandant leur nourriture à la chasse, à la pêche, et consumant leur existence vagabonde à satisfaire les besoins du corps sans s'inquiéter de ceux de l'esprit. Est-ce là l'élat naturel de l'homme, et est-il à croire que le genre humain ait commencé de cette manière?

A coup sûr, l'état naturel d'un être est celui qui ressort de sa constitution , et qui en satisfait toutes les exigences. Or, dans le sauvage, l'animal seul est développé, ou du moins il ddmine tout le développement. Sa raison, esclave des sens et de l'imagination, et enfermée dans le cercle étroit des choses sensibles, s'élève à peine aux abstractions les plus simples, aux généralisations les moins étendues. La concupiscence de la chair subjugue sa volonté, quand l'orgueil ne l'exalte pas. La violence fait le droit et la justice est dans la force. Sans doute, s'il n'y avait en nous qu'une nature animale, l'état sauvage en serait la perfection ; mais il y a encore une nature spirituelle, qui ne peut être développée que par la parole, et ainsi par la société. Cette nature a pour le moins autant de droits que l'autre àêtre satisfaite ; et puisque la personne humaine dans son unité complexe ne devient ce qu'elle doit être quesi toutes ses facultés sont exercées, tous ses besoins légitimes contentés, il est évident qu'une manière de vivre, où l'instinct animal règne sans partage et qui reproduit à peine quelques traces d'intelligence et de moralité, ne peut être que l'ébauche du déve-

Joppement humain, son degré le plus infime, ou, ce qui est plus probable, une dégénération de l'humanité, une espèce de décadence, par laquelle elle aura élé abrutie et comme animalisée après s'être pervertie et corrompue.

La solution de la seconde queslion dépend de la manière dont on explique l'origine du genre humain. Ceux qui pensent qu'il est un produit des seules forces de la nature, qui l'a fait tel qu'il est aujourd'hui par une série de transformations séculaires, ceux-là doivent croire conformémentà leurs prémisses qu'il a vécu longtemps dans l'état sauvage, comme il avait été arrêté des siècles dans les règnes inférieurs, et qu'ainsi il n'est arrivé à l'état rationnel et moral que par une sorte de sublimation successive et de rénovation graduelle; ce qui est aussi Jçontraire aux, traditions de l'hisioire qu'aux lois de la nature. On n'a jamais rien vu qui ressemblât a ces merveilleuses métamorphoses, et le fait de Y humanisation de l'animal n'a jamais élé observé. Il y a au contraire une distance immense entre l'animal le plus relevé et l'homme le plus dégradé. La parole est le caractère indélébile qui les sépare essentiellement. L'origine de la parole, voilà l'écuei-l ou échouent tous les systèmes qui ne voulant voir dans l'homme qu'un produit purement terrestre, prétendent faire sortir ses plus hautes facultés du contact avec le monde sensible. La question peut doncse traduire ainsi : d'où pourrait venir à i'homme la pensée, et la parole qui en est l'instrument et l'expression, si, produit brutde la nature physique et sans commerce avec le ciel, il ne recevait de vie, de force et d'inspiration que par son contact avec la terre? Cette parole supérieure, condition absolue du développement spirituel, ne pourrait venir d'un

homme, puisque tous les individus participeraientà l'état du genre. Elle ne viendrait point de la nature physique, puisqu'il n'y a point en elle d'agent intelligent, et qu'une/raison déjà éclairée par une lu- — mière supérieure', peut seule y reconnaître l'idée et la volonté de son auteur.

Une seule doctrine résout ces queslions : celle qui enseigne, sur la foi de la tradition universelle, con- f firmée par la parole de la Genèse et de l'Évangile, que Dieu a créé l'homme à son image, le composant d'un corps tiré de 3a terre, et d'une âme insufflée par l'Esprit divin ; qu'ainsi, par sa double nature, il a été dès le commencement en rapport avec deux mondes : d'un côté avec son principe par son âme, de l'autre avec la matière par son. organisme; et que, comme il s'est développé physiquement par son commerce avec la terre et ses produits, de même il n'a'pu se développer moralement que par l'action continuée de l'Esprit créateur. De là, ce que la Bible appelle la conversation de Dieu avec nos premiers parents, c'est-à-dire une parole primitive, moyen de la communication céleste, et dans cette parole l'infusion primordiale dans l'entendement humain des idées universelles, principes de la science humaine. Alors s'explique comme de soimême l'origine du langage, sans lequel il est impossible de rendre raison de l'homme civilisé, L'abime entre le physique et le moral se comble, et l'âme et le corps se développent simultanément et harmonieusement sous la double influence du ciel et de la terre.

Tant que cette harmonie a duré, l'homme était dans l'ordre de sa création, et par conséquent dans la justice et le bonheur. Mais quand il a commencé à vivre par le corps plus que par l'âme, envahi par

la vie matérielle, et cessant de réagir vers Dieu, il a fini par l'oublier et il est tombé dans la dégradation . Telle est la cause de la décadence de l'humanité et des peuples. La civilisation a précédé la barbarie ; car toujours le bien est avant le mal, la vérité avant l'erreur, le positif avant le négatif. C'est par l'abandon de ce qui fonde et entretient l'état civilisé que les hommes dégénérés se sont rapprochés de l'animal, comme on voit encore de nos jours ceuxqui ne vivent que pour le corps et ses jouissances prendre peu à peu les inclinations etjusqu'aux apparences de la brute.

Si donc les hommes ne sont civilisés que par une influence morale, et si toute influence de ce genre part originairement d'une action surhumaine, il suit que l'état normal s'établit, se conserve et se perfectionne en raison de sa participation à la .parole révélée et aux: traditions qui la propagent, • c'est-à-dire à la communication de Dieu avec l'humanité. La civilisation, au contraire, s'altérera, se dégradera à mesure que ce rapport sera plus médiat, plus faible, et elle disparaîtra presque entièrement là où il n'y aura plus que des traditions grossières, d'ignorantes superstitions, ou une brutale incrédulité.

A mesure que le genre humain s'est multiplié sur la terre, les nations se sont -établies et la civilisation s'est formée, tes nations, composées d'un grand nombre de familles, n'ont pu être constituées par la nature seule.

lia fallu des conventions plus ou moins explicites pour instituer les gouvernements et les lois. La lin de ces associations, comme celle de la famille, est le bien-être de leurs membres ; et le véritable progrès des sociétés, ou leur valeur morale, s'apprécie par la manière dont elles contribuent au perfectionnement des individus et à la réhabilitation de l'humanité.

La société civile ne s'établit point comme la société naturelle ou la famille. Le pouvoir du père est posé par la nature même. Il n'en est point ainsi des chefs des nations, qui n'ayant aucun droit naturel de commander à leurs semblables, ne le peuvent que par la force ou par leur consentement. Or la violence ne fait jamais droit; elle ne peut se légitimer qu'en se faisant accepter. Il y a donc des conventions expresses ou tacites à l'origine des associations politiques bien ordonnées, les volontés humaines ne pouvant s'accorder autrement. La tin de toute association est le bien de ceux qui la forment. L'intérêt commun est toujours l'idée fondamentale d'une société. Mais cet intérêt ne consiste pas seulement dans le bienêtre matériel, les hommes n'entrant pas en société uniquement pour satisfaire plus sûrement et plus aisément les besoins du corps, mais aussi les besoins de leur esprit et de leur âme.

La perfection des sociétés est en raison de ce qu'elles font pour le développement humain dans toutes les directions, et surtout sous le rapport intellectuel et moral. Car une nation n'existe point pour elle-même ; elle est un membre, un organe d'un corps vivant, et a ce titre elle doit concourir

au bien de l'ensemble. Il y a des peuples employés spécialement par la Providence comme des instruments de ses desseins et pour préparer et pousser le monde vers un terme marqué. Ce sont les organes essentiels ou les membres principaux de l'humanité. Tels furent autrefois les Grecs et les Romains ; tel, dans ie monde moderne, le peuple français. Il y en a d'autres dont l'existence tourne au détriment du genre humain et semble empêcher son progrès véritable par l'excès d'un égoïsme national, et qui cherchent leur intérêt plus que la justice. Cette mesure sert à apprécier les nations, leur gouvernement, leur législation, leurs mœurs et la valeur de leur civilisation.

) Ne perdons jamais de vue que le genre humain, un dans sa souche, reste solidaire dans son développement, et doit revenir à l'unité dans sa consommation. Le mouvement de la civilisation, qui a pdussé l'humanité à croître et multiplier sur la terre, doit la ramener sur elle-même par un acte contraire, afin de réunir par l'esprit ce qui a été divisé par la matière. L'esprit triomphera des ob-

" ■/ stades de la malière.par la science ; comme la puissance morale, supérieure au temps et à l'espace parce qu'elle est la fille de l'éternité, a déjà vaincu ' l'égoïsme par la charité chrétienne. Le retour du genre humain à l'unité spirituelle a été annoncé la première fois par l'Évangile et commencé par . l'Église. C'est pourquoi la parole de J.-C, parole universelle parce qu'elle est divine, doit être préchée à toutes les nations et retentir jusqu'aux extrémités du monde. Les apôtres et leurs sncceseurs sont les ambassadeurs du ciel auprès de tous les peuples, les appelant à fraterniser au banquet sacré du Père céleste. Le christianisme a posé au milieu des na-

lions un centre commun, pour les réunir dans une même foi et sous une même direction. C'est lui qui au moyen âge a mis l'Europe, l'Asie et l'Afrique en' contact par les hautes inspirations et les puissantes impulsions des croisades. C'est encore lui qui a posé le vrai principe de la sociabilité, qui prévaut aujourd'hui plus que jamais, a savoir l'égalité devant la loi et la justice pour tous sans acception des personnes. Par lui encore l'esprit vivifiant de la charité a pénétré jusque dans la politique, et à mesure qu'il sera mieux compris et surtout plus fidèlement pratiqué, les barrières qui séparent les peuples s'abaisseront et une grande confraternité chrétienne s'établira entre eux. Sint un«m, sicut et nosunum sumiw, qu'ils soient un comme nous sommes un, tel est le dernier vœu du -Christ, au moment où il va mourir sur la croix pour le salut du monde, et telle est aussi la devise de la mission évangélique

La parole éternelle, sortie de la bouche du Sauveur, est essentiellement civilisatrice. Jusqu'à la consommation des temps, elle ne cessera d'appeler à l'unité les hommes des quatre coins de la terre pour les rattacher à Dieu. Tout lui sert à accomplir son œuvre : le bien et le mal, les vases de bénédiction et les instruments de colère, les élus et les fléaux de Dieu. Les Homains, qui possédaient la terre, ont préparé ses voies; ces fiers conquérants ont été comme les pionniers de l'Évangile, et la croix a passé victorieuse sous les arcs de triomphe de ses persécuteurs. Après dix-neuf cents ans il se lait aujourd'hui quelque chose de semblable. La tendance a l'unité est plus puissante, plus universelle que jamais. D'un bout du monde à l'autre les esprits se communiquent et les peuples s'entendent. La pensée plus rapide que le vent traverse les

■ mers, les fleuves, les montagnes, sur les ailes de la vapeur etde l'électricité. L'intelligence de l'homme ■ a vaincu la nature par elle-même, et les obstacles de la matière qui entravent et séparent, cèdent aux efforts merveilleux de l'esprit qui aplanit et unit. Sans doute les païens de nos jours, qui courent après la richesse comme ceux de Rome couraient après la gloire, ne soupçonnent pas plus que leurs devanciers les vues providentielles qu'ils accomplissent. Leurs voies de fer et leur télégraphie élcc-

/ trique aboutiront à un terme qu'ils n'ont point imaginé. L'n autre commerce que celui des intérêts terrestres passera par là ; les trésors du ciel, les richesses de la paroie divine profiteront des routes ouvertes par l'esprit du siècle. Les voies du monde deviendront encore cette l'ois les voies de Dieu ; et quand l'œuvre providentielle sera mûre, quand l'humanité aura été amenée à cette nouvelle ère qui la rapprochera de sa consommation, alors disparaîtront comme autrefois avec leurs causes et leurs motifs, avec les passions qui les ont employés et les intérêts qu'ils devaient servir, tous ces moyens humains tournés par Dieu a ses fins, et il ne subsistera plus que ce qui est éternel : la parole divine accomplie et ses bienfaits.

Tout homme fait partie de la société politique à laquelle appartient'la famille dont il reçoit l'existence. Cette société a des lois, un gouvernement, des institutions, par lesquels elle se conserve, elle et les individus qui la

DEVOIRS ENVERS LA SOCIÉTÉ. 307 composent. Sous sa protection et par son influence, les familles se développent, se constituent; -les individus naissent, croissent, sont élevés et formés. La patrie est donc comme une mère pour tous ceux qui y prennent naissance. Elle fait beaucoup pour eux avant qu'ils puissent rien faire pour elle. Elle leur donne beaucoup, longtemps avant qu'ils puissent lui rendre quelque chose. De là les devoirs ou la dette envers la société.

Par le seul fait de sa naissance au sein d'une société, l'individu devient l'objet d'une protection constante, d'un secours perpétuel et de mille soins vigilants qui l'entourent dès son berceau. Toutes les institutions sociales travaillent à sa conservation et à son développement. Les lois, les sciences, les arts, tous les moyens de la civilisation concourent à son bien-être, lui rendant sans cesse des services, nonseulement sous le rapport matériel, mais surtout pour la formation de son existence intellectuelle et morale.

Quand il entre en commerce avec ses semblables par laparole, un monde nouveau s'ouvre devant lui, monde d'idées, de pensées, de sentiments, que la société pose au dehors parlelangage,etoù elle t'introduit peu à peu par l'enseignement : enseignement élémentaire ou primaire, pour les conditions inférieures appelées à pourvoir par le travail des mains aux nécessités physiques de l'État; littéraire et scientilique , pour les professions intellectuelles ; religieux et moral pour tous,aiin que les volontés de tous soient réglées par la justice. Ainsi se forme autour de chaque individu une sorte d'atmosphère mo-

raie, qui est à sa vie spirituelle ce que l'air ambiant est à sa vie physique. Il y puise tout ce qui est nécessaire à la nourriture de son âme , absorbant par le langage l'esprit de la civilisation, qui le forme et le moule pour ainsi dire, à son insu. Il reçoit ces bienfaits pendant les années de sa minorité et par l'intermédiaire de la famille, à laquelle i! en rapporte d'abord sa reconnaissance et son amour. Après son émancipation, et une fois posé en personne libre et responsable, il comprend ce qu'il doit à la patrie, et il éprouve le besoin de prendre un état dans le monde, qui le mette en mesure de faire quelque chose pour la sociéié tout en pourvoyant à sa propre conservation et à son bien-être.

Tout homme élevé par la société a donc une dette à lui payer, et il ne peut s'acquitter qu'en coopérant au bien commun, en servant la chose publique comme il en a été servi. II y a bien des manières de lui rendre des services, Le cultivateur et l'artisan qui concourent à la production en gagnant leur pain à la sueur de leur front; l'industriel qui met beaucoup de bras et de machines en mouvement; le fonctionnaire qui applique à l'adminis- Iration son talent et son temps; le militaire qui expose sa vie pour la défense commune; le propriétaire qui exploite son domaine avec intelligence, etc., etc., tous ces hommes, quoique animés par l'intérêt privé, coopèrent cependant au bien général, fin dernière de l'association. Les meilleurs citoyens sont ceux qui s'y dévouent davantage. Leurs travaux sont plus honorables à mesure qu'ils sont plus utiles; mais il n'y en a aucun qui n'ait son importance, comme parmi les fonctions d'un organisme, dont la moindre ne peut être négligée ou mal remplie sans que le corps entier n'en souffre.

□ igilized b/C

Du reste, il n'est pas absolument nécessaire d'exercer une profession spéciale pour accomplir son devoir envers la société, ou lui payer ce qui lui est dû. On peut lui rendre autrement des services importants. Le savant qui fait des découvertes et les publie ; le littérateur, le poète qui élève les ames et adoucit les mœurs par les inspirations du beau et l'expression juste et brillante du vrai ; le moraliste qui excite l'amour de la vertu par sa parole et les actions honnêtes par son exemple; l'homme charitable qui participe gratuitement à l'instruction de la jeunesse en surveillant les écoles, qui s'occupe des affaires communales et paroissiales, des pauvres, des malades et de toutes les misères en prenant part à l'administration des hospices; toutes ces personnes rendent des services à la chose publique, et des services d'autant plus méritoires qu'ils sont désintéressés et sans proflt personnel. Il y a là vertu civique et vertu chrétienne, patriotisme et charité, deux choses admirables qui vont très-bien ensemble, parce que l'abnégation de soi-même ou le sacrifice en est la source.

Les devoirs envers la société sont plus nombreux et plus exigeants à mesure qu'elle fait plus pour ses membres et qu'elle leur confère plus d'avantages. C'est ce qui caractérise les phases diverses de la vie politique. Dans l'enfance des sociétés, leur gouvernement ressemble au régime paternel. L'État étant comme

la famille concentré dans son chef, l'obéissance et l'attachement au prince est le devoir essentiel du sujet, comme la soumission de l'enfant aux parents est sa vertu principale. Mais ce régime ne convient plus aux peuples arrivés à la conscience de leur force et de leur dignité. L'émancipation devient nécessaire.

Alors l'état social s'établit par un pacte plus ou moins explicite, qui règle les devoirs et les droits des gouvernants et des gouvernés. L'intérêt de tous est proclamé la seule fin légitime de l'association, et chacun devant contribuer selon ses moyens au bien de la communauté, doit aussi participer à ses avantages en raison des services qu'il lui rend. La loi, expression de l'intérêt général, est pour tous, sans acception des personnes, elle gouvernement en doit être l'application impartiale, l'exacte exécution.

On peut distinguer, sous le rapport de leur formation, deux espèces de sociétés politiques : celles qui sonl à l'état d'en Tance ou mineures, et celles qui sont devenues majeures ou adultes. Le passage du premier état au second change complètement la constitution d'un peuple et sa manière d'être. Cette rénovation peut s'opérer graduellement par évolution, ou brusquement par révolution. L'existence politique est tout autre dans les deux cas, et elle prend des caractères différents, à mesure que la transformation s'accomplit.

Les nations mineurès sont organisées à peu près comme la famille, et leur gouvernement abeaucoup

d'analogie avec le régime paternel. Il en a la puissance, souvent la sollicitude, parfois l'arbitraire. Il est eicellent quand il est bon, détestable quand il est mauvais. Là, comme dans la famille, l'autorité est une, sans contrôle ou du moins sans barrière extérieure. Elle est posée, ainsi que celle du père, ' comme une délégation de Dieu, qu'elle représente et auquel seulement elle se reconnaît responsable. Les membres de la société y sont attachés presqu'aussi naturellement que les enfants à la maison paternelle, et comme eui aussi ils n'ont pas de droits définis. Les personnes et les choses sont presque toujours à la disposition du prince; les sujets ne vivent et ne possèdent que sous son bon plaisir et par sa munificence ; ils ne peuvent pas plus eont'ractef politiquement que des mineurs ne le peuvent civilement. Leur père ou leur tuteur pourvoit à tout ce qui les concerne et leur consentement n'est pas même demandé, parce qu'ils sont censés incapables de le donner avec connaissance de cause. L'État avec toute sa puissance est concentré dans son chef, qui peut dire justement, parce que c'est l'expression de la réalité : L'Etat c'est moi. Les caractères de cette espèce de société sont donc, d'un côté un pouvoir absolu, c'esl-à-dire sans contrôle légal de la part des sujets, et de l'autre l'absence complète de droits politiques, ou de participation du gouvernement de la chose publique.

Les sociétés de la seconde espèce ne peuvent s'étatablir que chez un peuple adulte, qui a acquis la/ conscience de sa raison, de sa dignité et des droits qu'elles lui donnent; ce qui suppose qu'il a passé par la période de l'enfance sous le régime autocratique plus ou moins tempéré. L'association libre est la perfection de l'état politique, et il faut que les

hommes soient déjà très-éclairés, très-civilisés, pour avoir l'idée d'un pacte social et la conscience des droits qu'il est destiné à garantir. Le contrat, par lequel le philosophe de Genève prétend expliquer l'institution primitive de la société, est une pure utopie, tout à fait contraire à la marche de la nature humaine. Qu'il en ait été ainsi pour la fondation de telle société moderne, des Élats-Unis par exemple, on le comprend . Dans ce cas, ceux qui se sont réunis en confédération par un contrat étaient déjà civilisés; ils avaient participé aux mouvements et aux droits de la vie politique; ils savaient par expérience ce qu'ils cherchaient en s'associanl : ce qui n'arrivera jamais à des peuplades sauvages, à des tribus barbares passant à l'état civil, et ce qui est encore moins admissible 'pour les premiers nommes et avant la civilisation.

Quoi qu'il en soil, une association politique ne peut se former librement sans l'accomplissement des conditions suivantes :

La première est une.convention entre les parties contractantes par laquelle les droits et les devoirs de chacune sont déterminés en ce qui concerne le régime de l'association. Cette convention établit la forme du gouvernement et les moyens de l'adminislration ; elle règle les rapports des gouvernants et des gouvernés; elle organise les institutions par lesquelles ces rapports s'exercent et s'affermissent, ("est ce qu'on peut appeler le pacte social. Comme tout contrat, il doit être librement consenti par les parties, soit en personne par le suffrage uuiversel, soit par représentation.

La seconde condition de l'association libre est que le but en soit publiquement reconnu et officiellement déclaré, à savoir l'intérêt de tous; car des

DEVOfas ENVERS 1,4 SOCIÉTÉ. 313

hommes raisonnables et libres ne peuvent contracter ensemble que pour cette Un. Elle doit êire toujours rappelée à ceux qui gouvernent, afin qu'ils y dirigent toutes leurs pensées, tous leurs actes, ne se laissant point aveugler ou entraîner par leur volonté propre, par leurs passions, ce qui est trèsnaturel à ceux qui commandent. Dans les gouvernements paternels, et surtout dans la monarchie héréditaire, la croyance s'établit facilement qu'un peuple appartient à une famille, à peu près comme les parents s'imaginent que les enfants sont leur propriété, et qu'ainsi en régnant on exerce undroit naturel, transmis par l'hérédité, plus encore qu'on n'accomplit un devoir. On reconnaît, à la vérité, qu'on doit gouverner selon lajustice, mais il est reçu aussi que le pouvoir venant d'en haut ne doit de compte qu'à Dieu et n'est responsable qu'à son tribunal.

Dans les États libres, au contraire, l'hérédité des droits, même de la puissance royale, n'est admise que comme une condition d'ordre public. C'est une manière de consolider les institutions par la durée des familles princières, en empêchant la lutte des ambitions à chaque renouvellement du pouvoir, qui n'est point la propriété d'une dynastie ni d'une race, mais un avanlage concédé par la société dans son intérêt et pour son affermissement.

La troisième condition est que la loi, qui exprime 1 l'intérêt général, s'applique à tous sans exception ; [ donc, égalité de tous devant la loi , point de privilège de castes, de corporations, de familles, d'états. Tous doivent supporter les charges de l'association en raison de leur position et de leurs moyens, comme tous doivent profiter de ses bénéfices dans la mesure de leurs capacités et de leurs œuvres.

314 Chapitre septième.

> Enfin une dernière condition, quirésume les précédentes, c'est que rien ne se fasse dans l'État qu'au nom de la loi et par elle; que tous les décrets, ordonnances ou arrêtés de l'adminislration n'en soient que des applications, en sorte que les citoyens, garantis contre l'arbitraire ou la violence des agents du pouvoir, soient assurés de travailleren paix pour le bien commun et dans leur intérêt propre, en obéissant au gouvernement.

"S Tel est l'idéal d'une institution politique formée librement. Les conditions essentielles que nous venons d'eiposer, dériventde Vidée d'un État libre, laquelle résulte elle-même de l'établissement intelligent et volontaire d'une société.

Dans les États ainsi constitués les citoyens ont d'autant plus de devoirs à remplir qu'ils ont plus de droits à exercer. Ils peuvent être appelés à prendre part à la confection des lois, au gouvernement, aux diverses sortes d'élections, à l'administration de la justice, à la discussion et à la direction des affaires communales, à la défense de l'ordre public, etc., etc. De là dos obligations spéciales, dérivées de la portion de la puissance publique dont la loi les investit à certaines conditions, et c*est pourquoi les gouvernements libres imposent plus de charges et de sacrifices que les autres.

DEVOIRS ENVERS LA SOCIÉTÉ. 315 Les charges sont en raison des bénéfices. L'existence du citoyen d'un Élat libre se trouve partagée entre le soin de la chose publique, et celui de la chose privée, entre l'État et la famille. Tout le temps qu'il donne aux affaires communes est ôté à ses affaires particulières, et dans une époque de civilisation avancée, où le travail est si productif, le sacrifice du temps n'est pas le moins considérable. Mais ce n'est pas le seul ; car en laissant chômer ses affaires, non-seuteraenl il perd tout ce qu'il gagnerait, mais encore l'exercice des diverses fonctions publiques l'oblige à des dépenses extraordinaires par le déplacement qu'elles occasionnent et le séjour forcé hors de chez lui. Ce sont donc des charges considérables, qui n'entrent point en ligne de compte dans le budget, et qui ajoutent singulièrement aux impôts ordinaires. C'était un grand inconvénient des républiques anciennes et surtout à Rome; car il fallait nourrir le peuple qui ne travaillait guère, à cause de sa participation fréquente aux affaires de l'État, et sauf la ressource odieuse et passagère de la spoliation des autres peuples par la guerre, l'État ne peut donner aux uns qu'en prenant aux autres. Or, si le trésor nourrit le peuple qui ne travaille pas, qui remplira le trésor '!

En outre, là où le peuple, absorbé par les affaires générales, travaille peu ou point, l'agriculture, l'industrie, les sciences et les arts seront nécessairement négligés ou abandonnés à des étrangers, mercenaires ou esclaves. De là encore l'odieux contraste présenté par les anciennes républiques qui, renfermant dans leur sein une multitude d'êtres humains privés par l'esclavage des droits naturels de l'homme, donnaient le monstrueux spectacle d'une liberté politique fondée sur la servitude. Aussi ces

États portaient en eux-mêmes une cause incessante

de division et de ruine.

La liberté politique, telle qu'elle est établie par le système représentatif, esV moins onéreuse. Un certain nombre de députés, élus par le peuple ou une partie du peuple, travaillent à la confection des lois gratuitement ou avec une indemnité. Puis, outre les affaires de l'État, il y a celles de la commune, où une part légitime peut encore être accordée à l'ambition et à la capacité de chacun. La perfection de ces sortes de gouvernements est d'intéresser le plus de ciLoyens qu'il est possible à la bonne administration de la chose publique, et il est très-utile au bon ordre et à l'avancement des affaires, qu'à cdté d'une forte centralisation pour la direction de l'ensemble, une large part d'action soit laissée aux communes dans le soin de leurs intérêts privés, afin que chaque citoyen s'attache à sa localité, y trouvant avec sa subsistance une certaine position d'influence, de puissance, et d'honneur.

Du reste, la liberté politique ne convient pas à tous les peuples. 11 y en a qui n'en sentent pas le besoin et ne la comprennent pas, comme les enfants n'entendent rien à la vie civile. Certains peuples n'arriveront jamais à leur majorité, comme certains individus restent toujours enfants par caractère. On ne peut pas plus pousser à la liberté politique une nation qui n'en éprouve pas le désir, qu'on ne doit en priver celle qui la réclame. Le grand art du gouvernement est de consulter toujours l'état moral des populations et de satisfaire seulement à leurs véritables besoins.

Le premier devoir de l'homme envers la société, qui le protège et l'aide dans le développement de ses facultés et dans l'exercice de ses droits, est de respecter son existence et de se soumettre à son autorité. La patrie n'est point une pure abstraction ; c'est une espèce de personne morale qui a une âme, un esprit et un corps. En tant qu'elle porte dans son sein et nourrit de sa substance ceux qui vivent en elle, elle a quelque chose de maternel, qui inspire un sentiment analogue à la piété filiale. Le gouvernement qui dirige l'ensemble et veille sur tous ressemble à la puissance du père et participe jusqu'à un certain point au même respect. Enfin dans toute société, de quelque manière qu'elle soit constituée, au-dessus des gouvernants et des gouvernés plane un idéal de justice, qui représente la Providence et imprime à l'État un caractère sacré.

La patrie est vraimentune personne morale avec laquelle nous contractons, qui nous donne beaucoup et à qui nous devons rendre. Il y a entre elle et nous des liens physiques, spirituels, et moraux. La terre où nous avons pris naissance n'en est que le corps. Mais dans ce corps, comme dans le nôtre, il y a une vie supérieure, une existence immatérielle. L'âme de la société est la religion avec la loi et les croyances qui en sortent. Le sentiment religieux attache fortement à la patrie, parce qu'il

est mêlé à tout ce qu'il y a de prorond, d'affectueux dans le cœur humain, et que ses sentiments les plus honorables ont leur racine ou leur sanction dans celui-là. En outre, c'est par la communauté de foi que les hommes s'unissent le plus intimement, et c'est toujours un malheur pour un peuple d'être divisé sous ce rapport ; comme aussi l'affaiblissement de l'influence religieuse est un grand mal, parce que la Coi est le principal soutien de la justice et la plus sûre barrière contre la violence et l'égoïsme. Dans le premier cas la société est divisée dans son âme ,et dans le second elle n'a plus d'âme, ou du moins elle ne la sent plus; ce qui produit un vide dont toutes ses institutions se ressentent.

On est encore attaché à lajiatrie par les lions de l'esprit, par l'esprit particulier qui anime le peuple dont on fait partie. Cet esprit, qui résulte du développement intellectuel de chaque peuple , s'exprime par la langue nationale, se caractérise par le mode de la pensée et du discours, et se manifeste d'une manière générale par sa littérature. L'esprit français est très-différent de l'esprit anglais ou allemand, comme l'esprit grec qui ne ressemblait pas à l'esprit romain. Par la langue maternelle sucée pour ainsi dire avec le lait, par l'instruction et l'éducation reçues, par l'exercice incessant de ses facultés au milieu de cette atmosphère intellectuelle où il est plongé dès sa nais-^ sance, l'enfant est initié peu à peu à la vie morale qui le pénètre de tous les côtés, et mis en accord avec l'esprit de son siècle et de son pays. C'est pourquoi chacun, qu'il le veuille ou non, tient par le mode de son intelligence, par sa manière de sentir et de penser, du temps et de la société où il a été élevé.

DEVOIRS KNVBRS LA SOCIÉTÉ. 319 La patrie n'est pas seulement le sol, comme le corps n'est point l'homme, bien qu'il n'y ait point de patrie sans un sol ni hors du sol, comme il n'y a point d'homme sans corps. Elle n'est pas non plus une agrégation d'individus associés pour satisfaire plus aisément à leurs besoins physiques et se procurer plus sûrement le bien-être matériel; elle est une réunion d'êtres raisonnables et libres, s'aidant mutuellement à se perfectionner et a marcher vers leur destination. Elle est donc plus respectable, elle inspire un sentiment plus tendre et plus profond, à mesure qu'elle est plus vivante par l'âme et l'intelligence, et qu'elle a plus d'influence sur le développement moral. Alors on se mêle a elle par des communications intimes, par des liens sacrés. Plus elle donne de vie religieuse et spirituelle, plus on lui est attaché, plus elle inspire de reconnaissance et d'amour. Ainsi dans la famille, les enfants- restent d'autant plus unis aux parents que leur tendresse éclairée a été plus prolitable au bien de leur âme.

La patrie a quelque chose de sacré qui commande le respect ; et se tourner contre elle, la menacer ou lui faire violence paraît aussi monstrueux, aussi dénaturé, que de lever la main sur sa mère. L'injustice, dont on peut être victime, n'excuse pas de ce crime, pas plus que du parricide.

Le respect dû à la société vient d'une source plus haute. Tout État régulièrement constitué, et présentant certaines garanties d'ordre et de justice, doit être regardé comme voulu par la Providence, qui établit ou soutient le pouvoir souverain dans l'intérêt de l'équité et pour l'accomplissement de ses desseins. C'est le sens de la parole de saint Paul: » Toute puissance vient de Dieu.... le prince porte le

glaive pour la justice ■ (flom., xrn, 4). Et en effet il y a bien peu de sociétés où le despotisme règne sans contrôle et sans limites. Les gouvernements les plus absolus sont encore obligés d'en appeler à la justice et de mettre en avant le bien public, pour donner une raison ou un prétexte à ce qu'ils veulent. L'Etat le plus mal constitué, le plus tristement gouverné, offre encore moins d'inconvénients que l'anarchie ou l'état sauvage. C'est pourquoi toute société est respectable par cela seul qu'elle est établie. C'est un devoir pour ceux qui en font partie, en l'acceptant comme ils la trouvent, d'observer les conditions qui la font subsister, tout en cherchant, autant qu'il est en eux, à l'améliorer et à la perfectionner.

La loi doit être l'expression de l'intérêt général, qui est la justice dans l'association. Elle fonde et maintient l'unité de la société, tous les intérêts privés s'y rencontrant, toutes les volontés individuelles devant y converger.

L'union politique constitue V esprit national d'un peuple, nationalité intelligente, produit de l'association volontaire, et qui supplée jusqu'à un certain point la nationalité naturelle, formée par les liens du sang et la communauté d'origine. Plus les citoyens seront unis, ^ plus l'État sera fort et durable. C'est donc un devoir pour chaque membre d'une société politique de subordonner son intérêt privé à

l'intérêt commun, sa raison individuelle à la raison générale dans l'institution de la loi et dans son exécution.

Il y a deux sortes de nationalités correspondantes aux deux manières principales dont se forment les sociétés politiques. Les unes sont l'extension de la famille, le développement d'une race dont tous les membres sont unis par les/liens du sang : ce sont les nations proprement ditesT Les" aûtrev®mp°sées des débris des premières, sont un mélange d'hommes de races et de contrées diverses, réunis par les circonstances et s'accordant à vivre ensemble dans un intérêt commun. Tels sont les peuples, en tant qu'on les oppose aux nations. La nature a la plus grande part dans la formation des premières: c'est pourquoi la vie patriarcale et le régime paternel y dominent. Elles n'ont pu se former ainsi qu'a l'origine de la civilisation, quand la terre avait peu d'habitants. Les familles, en se multipliant, se répandirent de proche en proche sur des contrées désertes. Mais lorsque la multitude des hommes s'est accrue et que de grandes nations ont surgi de tous les côtés, elles se sont mêlées par les relations de la guerre ou du commerce, et les nationalités ont dû s'effacer avec le temps. Aujourd'hui on n'en trouve plus guère, en Europe surtout, où tant de races ontpassésurlemêmesol.que les sociétés modernes sont comme des terrains d'alluvion formés successivementpar les débris des populations qui lçs ont traversées. Mais c'est surtout le christianisme, dont la mission divine est d'unir les hommes, qui a fait tomber les barrières, Par son influence universelle les races onl été ramenées comme les peuples à une unité spirituelle ; el dans l'Eglise, fondée par

l'Évangile, il ne doit plus y avoir ni Grec ni barbare, ni esclave ni maître.

. Une autre espèce de nationalité s'est formée parmi les peuples ainsi mêlés, et c'est encore la religion chrétienne qui l'a enseignée au monde. Les anciens l'avaient à peine entrevue dans leurs républiques fondées sur l'esclavage. L'Évangile a appris aux hommes à s'associer volontairement et avec intelligence, comme il convient à des êtres raisonnables. Il a proclamé hautement ce que doit être une société entre des créatures libres, qui s'unissent parce qu'elles le veulent, par un intérêt commun, c'està-dire dans l'accomplissement de la justice, et non pour l'avantage ou la gloire d'un seul ou de quelques-uns. De là la liberté moderne que la civilisation chrétienne, longtemps mélangée de paganisme et de barbarie, a portée plusieurs siècles dans ses flancs. L'ignoble régime du bas Empire, le gouvernement violent des barbares, la tyrannie de la féodalité, le despotisme de la monarchie absolue ont été les périodes successives de cet enfantement laborieux, qui n'est pas encoreà terme. Cette liberté suppose en théorie l'accord de toutes les volontés dans un centre commun, qui est le bien général ou la justice pour tous, bien général qui doit être constaté et posé en loi par une délibération commune, directe ou indirecte; et elle impose dans la pratique la prédominance de l'intérêt public sur les intérêts privés. Dans un état politique ainsi constitué la garantie et la dignité des citoyens sont de n'obéir qu'il des lois librement consenties, et leur vertu consiste à sacrifier leur opinion propre et leurs intérêts particuliers à ce qui a été reconnu et proclamé législativement comme le bien général. L'État ne peut^subsisterqu'à la condition de ce sacrifice.

La loi est mise en exercice par le pouvoir exécutif ou le gouvernement. Ce pouvoir, institué par elle et agissant en son nom , doit être respecté comme elle dans sa parole et dans ses actes. Les citoyens doivent obéir en tout ce qui leur est commandé de par la loi.

Leur négligence ou leur indifférence sous ce rapport est toujours malheureuse et souvent coupable. La résistance n'eBt permise que si la loi est ouvertement violée et l'abus de l'autorité évident. Encore un bon citoyen ne s'y résoudra-t-il qu'après avoir épuisé tous les autres moyens, et même alors sa conscience le portera à tolérer un excès de pouvoir, plutôt que d'exposer la société à une terrible perturbation.

Le respect de la loi implique celui du pouvoir chargé de l'exécuter. Aussi le premier devoir du gouvernement est de s'y tenir strictement et d'administrer d'après sa teneur et suivant son esprit. Il doit être la loi incarnée. A ce prix seulement il acquiert une grande influence sur les gouvernés, parce que, marchant dans la voie de la justice, il possède leur conliance et leur affection. Rien n'est plus funeste à la tranquillité et aux progrès d'un État qu'une administration hostile à la loi, qui tend à l'éluder ou à la fausser, tout en paraissant l'accomplir dans la forme. Cela arrive surtout quand ceux qui gouvernent ne s'aitachent point sincèrement à l'ordre établi et n'acceptent point de bonne

foi les conditions de leur puissance. Alors s'établit entre le gouvernement et les citoyens une lutte secrète, qui tourne toujours au détriment de la société.

L'exécution scrupuleuse de la loi sauve la responsabilité du pouvoir exécutif, et à ce pointde vue y les gouvernements constitutionnels sont dans une situation favorable et commode. Quand il s'agit de faire la loi, bien qu'ils aient la puissance du veto, ils peuvent cependant se couvrir parles Chambres qui s'occupent surtout de la législation. L'important pour le gouvernement est d'obtenir dés lois qui lui conviennent, et c'est pourquoi il ne peut se maintenir sans avoir la majorité dans le Corps législatif. De là tant d'efforts pour la conquérir et pour la garder, ce qui amène des inconvénients et des abus. Puis, en allant plus loin, si la législature, dominée par une majorité complaisante, ne répond plus aux besoins ou à l'opinion de la société, le combat s'établit par la presse ou d'autres moyens . entre les Chambres et le peuple; l'opposition dey vient naiionale, et elle n'a point de repos qu'elle n'arrive à son tour au pouvoir en renversant le ministère ou même le gouvernement. Le premier cas est constitutionnel, le second est une révolution, et dans l'un et l'autre il y a de graves inconvénients.

Quant a la question de la résistance légitime à l'autorité, elle est bien difficile à résoudre dans la pratique; car un pareil acte peut avoir des suites immenses, et il est impossible de prévoir en commençant où l'on s'arrêtera. En théorie, et selon la stricte équité, quand la loi est ouvertement violée, quand les conditions du pacte social, ou ce qu'on appelle la constitution, sont foulées aux pieds et les droits des citoyens méprisés, ceux-ci de leur côté ne sont plus tenus d'obéir, et ainsi la résistance,

au moins passive, est permise. On pourra, par exemple, refuser de payer un impôt non consenti par les Chambres, ne pas obtempérer à un ordre illégalement donné, repousser un agent du pouvoir qui envahit le domicile sans les formalités légales, etc., etc. On doil même aller en ihéorie jusqu'à reconnaître aux mandataires du peuple le droit de refuser les subsides, puisqu'ils sont les juges de l'opportunité de l'impôt. Cependant, comme le budget est la condition vitale dej'administration, la Chambre ne peut le rejeter entièrement sans danger, et même sans absurdité; car elle ne peut vouloir la ruine de l'ËJat, même quand elle désirerait celle du gouvernement.

Un bon citoyen, qui aime sincèrement son pays et veut par -dessus tout le bien public, y regardera donc à deux fois avant de résister ouvertement à l'autorité légale. 11 épuisera d'abord toutes les représentations, tous les moyens d'accommodement, et cela non-seulement dans son intérêt propre, toujours plus ou moins* compromis par les chances d'une pareille lutte, mais aussi, et principalement, à cause de la chose publique qui est un péril, toutes les fois que la société, divisée en elle-même, est en guerre avec ses membres. Ainsi commencent les révolutions, et l'on ne sait jamais à leur début comment elles finiront.

Comme la société ne s'occupe pas uniquement du bien-être physique de ses membres, mais aussi de leur développement intellectuel et moral; de même le citoyen ne doit pas seii-

lement contribuer de son corps et de ses biens à la conservation et à la prospérité matérielle de l'État, il doit encore coopérer, autant qu'il est en lui, à son perfectionnement et à sa gloire. Il doit aussi maintenir en face des autres peuples l'honneur et l'indépendance du pays. Il sied aussi mal à un citoyen de dénigrer sa patrie ou de souffrir qu'on l'ijisulte en sa présence, qu'fi. un fils de dévoiler les faiblesses de ses parents ou de les laisser outrager devant lui.

Il y a bien des manières de concourir au perfectionnement età la gloiredu pays. La principale, et qui est à la portée de tous, est la conduite régulière et bonorable des particuliers, la moralité des citoyens. Quand les mœurs sont bonnes, quand le plus grand nombre travaille, accomplit ses devoirs et vit dans l'ordre, l'État ne peut manquer de prospérer et de se consolider. 11 y a en outre toutes sortes de moyens par lesquels on peut se rendre utile au pays : moyens religieux et moraux, scientifiques et littéraires, artistiques et industriels, commerciaux, etc. L'homme qui a fondé cet Ordre admirable de femmes qui se dévouent à soulager les plus grandes misères de la société, s'il n'était pas un saint, serai t certainement encore un grand citoyen : car en tuavaillant pour le ciel et l'humanité entière il a bien mérité de la patrie. Il en est de même de la fondation et du soin de tous les établissements de charité. Les maisons d'orphelins, d'enfants trou vés, les écoles des pauvres, les salles d'asile, les pénitentiaires pour l'amélioration des jeunes détenus et des condamnés, les associations charitables, les sociétés de tempérance, les prix proposés à

Dlgiiizcd bv

DEVOIRS ENVERS LA SOCIÉTÉ. 327 l'émulation des jeunes lalents, et mille choses de ce genre que la charité chrétienne et la vraie philanthropie peuvent inventer et soutenir sont de grands services rendus à la sociélé.

Un bon citoyen tient à l'honneur autant qu'à l'indépendance de son pays. Au sein de la civilisation et pour l'homme moral l'honneur est aussi précieux que la vie ; car sans l'estime publique l'existence sociale est insupportable. C'est un devoir pour lui de défendre la gloire nationale, quand on l'attaque, et surtout s'il a la mission de la représenter devant l'étranger. L'honneur de la patrie est toujours cher à un cœur bien placé, môme quand il croit avoir à s'en plaindre et s'il est victime de l'injustice. Dans le temps de nos désordres, lorsque les Français divisés voyaient la patrie, les uns dans la France, les autres dans le roi, ceux-là môme que le dévouement ou l'erreur, et souvent les deux à la fois, avaient armés contre leur pays, se consolaient de leurs défaites en pensant qu'ils les devaient à des Français, et jusque dans les rangs de nos ennemis, ils élaient fiers d'avoir été vaincus.

La vertu provenant de l'accomplissement habituel des devoirs envers la société s'appelle patriotisme, mot qui exprime des choses aussi diverses que celui de patrie, dont il dérive. H y a bien des degrés et des nuances dans l'amour de la patrie, depuis l'attachement naturel au pays natal jusqu'au dévouement à l'état libre, qui garantit les devoirs du citoyen. Le

patriotisme des républiques anciennes allait -jusqu'au fanatisme ; la patrie y était l'objet d'une sorte de culte, qui imposait aux citoyens le sacrifice de leurs personnes, de leur famille et de leurs biens. Le patriotisme moderne, v plus éclairé, est aussi plus mesuré; il exige non pas un dévouement absolu, mais la préférence constante de l'intérêt public à l'intérêt privé.

Il entre plusieurs éléments dans l'amour de la patrie. C'est d'abord un attachement instinctif, nomme celui de l'animal qui se tient volontiers dans les lieux où il est né, ou y revient de préférence. Puis tous les souvenirs d'enfance, de famille, d'éducation sont attachés au sol natal. C'est là que nos pères ont vécu et sont morls; leurs os et leur V poussière y reposent. C'est là que nous essayant à la vie, nous en avons senti les premières douceurs et goûté les premières joies: Notre existence est répandue dans ces lieux, comme dans ces objets, il s'y fait sentir quelque chose de tendre et de sympathique, qui nous y attire et nous charme.

On est encore attaché au pays par un autre lien, savoir l'intérêt de sa conservation, de sa position, de tout ce qui constitue l'individualité sociale. Ces motifs rendent la patrie aimable par la considération de ses avantages. Ils nous portent à la servir et à la défendre, parce que notre intérêt est mêlé au sien et que sa destinée devient la nôtre. C'est pourquoi en tout pays et sous tous les gouvernements, pourvu qu'il y ait de l'ordre dans la société et certaines garanties de la vie et de la propriété, les hommes s'attachent moralement à l'État dont ils font partie.

Toutefois le patriotisme à sa plus haute puissance, c'est-à-dire à l'état de verlu et non pas seulement d'instinct et d'affection, n'existe que là où, par l'exercice des droits politiques et civils, le citoyen participant à l'administration de la chose publique cent vivement ce qu'il doit en retour à son pays, et voit sa liberté et sa dignité personnelle dans l'indépendance et la gloire de la patrie. Le patriotisme devient plus énergique par l'extension des droits du , citoyen, ces droits lui imposant plus d'obligation envers l'État qui les donne ou les garantit. Là se trouve la mesure du dévouement à la patrie. Il peut être prescrit comme devoir, mais dans une certaine limite et proportionnellement à ce qu'elle l'ait pour les citoyens. L'individu ne se doit point tout entier au pays, puisqu'il n'en a point reçu tout ce qu'il a; il est homme avant d'être citoyen. A Dieu seul on peut se dévouer de la sorte, parce qu'en ayant tout reçu, on lui doit tout.

Ici est la différence du patriotisme ancien et de <C celui des temps modernes. La république chez les Grecs et les Romains était censée maîtresse el propriétaire de ses membres. Us étaient dans sa main des instruments qu'elle pouvait employer à son gré ou briser à son service. Les païens ne connaissaient rien de plus sacré que l'État, avec lequel se confondait la religion. Aussi le patriotisme était à leurs yeux la plus haute vertu, et le citoyen devait être prêt à tout sacrifier sur l'autel de la patrie. Cela montre où en était l'humanité d'alors, enfermée dans le cercle de la nation comme elle l'avait été dans celui de la famille, jusqu'à ce que le christianisme, élargissant son intelligence et son aciivité, la rendit capable de s'intéresser non plus seulement au foyer domestique et à la cité, mais à tout

ce qui est humain, au monde entier. Il y avait beaucoup d'égoïsme dans le patriotisme antique, et c'est pourquoi il était si dur envers les étrangers, dans lesquels il voyait des ennemis. Sparle surtout, et quelquefois Rome, l'ont poussé jusqu'au fanatisme en sacrifiant les sentiments naturels et môme la justice à l'intérêt de l'État. Comme dans les jours déplorables de la Terreur, par une imitation insensée ou plutôt une parodie des vertus païennes dont on reproduisit la cruauté, on autorisa des horreurs du prétexte du salut public.

Dans les monarchies absolues le même excès est amené quelquefois par les mômes causes, et il pro duit des résultats semblables : à savoir l'oppression des sujets pac le despotisme d'un prince, convaincu qu'ils lui appartiennent et qu'il en peut disposer pour son intérêt ou pour sa gloire à la manière des républiques anciennes ; et, d'un autre côté, si le monarque est respecté et aimé, un attachement des sujets qui peut aller jusqu'à l'enthousiasme et au dévouement complet. Il y a sans doute dans cet amour du prince identitié avec le pays quelque chose de respectable, d'admirable même; car le dévouement, sous quelque forme qu'il se manifeste, a de la beauté et de la grandeur. Mais i! y a là plus de sentiment que de raison ; c'ept une affaire d'affection, de sympathie, de reconnaissance, de convenance personnelle, plutôt qu'un devoir. Le patriotisme, comme on l'entend aujourd'hui, est une affaire de justice. C'est tout simplement une dette à payer, un devoir à accomplir, l'équilé voulant que nous fassions pour l'État en raison de ce qu'il fait pour nous. L'intérêt bien entendu du citoyen en est l'élément dominant; car il se retrouve toujours dans le bien général, dont la loi

DEVOIRS ENVERS LA SOCIÉTÉ. 331 lut impose la préférence. Les sociétés modernes, qui ne sont que des associations d'utilité formées librement dans l'intérêt de leurs membres, n'ont pas le droit d'en exiger davantage. Aller au delà est de l'héroïsme; et l'héroïsme, dépassant la sphère delà justice, ne peut jamais être prescrit comme un devoir.

Le christianisme est éminemment favorable à la formation de la nationalité libre, L'Évangile a posé dans le monde le principe de la vraie liberté politique; car l'égalité devant la loi humaine, source et garantie de toutes les libertés civiles, est une conséquence de l'égalité des hommes devant Dieu. Le nouveau commandement apporté par Jésus-Christ est que nous devons nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés, et à cette fin nous . supporter mutuellement, rendre le bien pour le mal, renoncer à son intérêt et à soi-même pour le bien de tous. Le patriotisme le plus généreux ne va pas jusque-là. En outre lu charité chrétienne, qui est l'amour de tous les hommes, corrige le caractère égoïste et tour jours plus ou moins exclusif de l'amour de la patrie. C'est pourquoi un vrai chrétien sera toujours et partout un bon citoyen.

Le dix-huitième siècle, qui s'est appelé le siècle

de la philosophie et des lumières, a été à plusieurs égards, et surtout en ce qui concerne la reli- N gion, une époque de préjugés et d'erreurs plus funestes que les abus contre lesquels il s'est élevé. Il a reproché au christianisme de favoriser tous les genres de despotisme, et Rousseau a soutenu, à la fin de son Contrai social, qu'une république de chrétiens est impossible. Le philosophe de Genève a montré par cette assertion qu'il ne comprenait pas la doctrine de l'Évangile. Elle est si peu favorable à l'oppression, qu'au contraire elle a affranchi le monde dans le temps comme pour l'éternité, et que la vraie liberté politique n'a été connue et réalisée sur la terre que depuis sa promulgation. En effet, le principe de cette liberté, n'est-ce pas l'égalité de tous devant la loi? Or, qui a annoncé au inonde l'égalité de tous les hommes, auxquels Dieu a donné la même nature et la même fin, et qu'il jugera suivant leurs œuvres et leurs mérites, comme dans un État bien constitué tous les citoyens soumis à la même loi doivent participer aux charges cl aux bénéfices en raison de leur position, de leur capacité et de leur travail t C'est la parole de Jésus- Christ : et là seulement oii ellu s'est établie et règne, la liberté véritable s'est implantée et se développe. - A mesure que cette divine parole est mieux comprise et plus fidèlement pratiquée , les hommes deviennent plus justes, plus humains; ils se respectent, ils s'aiment davantage les uns les autres, et les nations plus éclairées et plus honnêtes se perfeciionnent comme les individus.

Chose admirable! Les apôtres du Christ, en proclamant cette parole libératrice : • II n'y a (plus ni grec ni barbare, ni maître ni esclave, mais seulement des enfants de Dieu par Jésus-Christ », n'ont

DEVOIRS ENVERS LA SOCIÉTÉ. 333 point pour cela brisé violemment les chaînes des peuples. Ils ne les ont point appelés à l'insurrection, ni les esclaves â la révolte; ils les ont, au contraire, exhortés tous à l'obéissance, à la patience, jusqu'à ce que le temps de l'affranchissement arrivât. C'est pourquoi le monde moderne, au' milieu de ses vicissitudes, présente une marche non interrompue de libérations, depuis l'abolition de l'esclavage, l'extinction du servage, les franchises accordées aux communes, l'élévation du tiers état, la destruction des privilèges, jusqu'à l'interdiction de la traite des noirs et leur émancipa lion, qui est la question du moment. Le principe chrétien de l'égalité devant Dieu et devant la loi a dû germer longtemps dans le terrain inculte de l'Europe, puis se développer graduellement au milieu des peuples barbares, fleurir quand ils ont fleuri, et donner ses fruits quand les peuples eux-mêmes ont été mûrs. Malheureusement rien de bien ne se fait en ce monde sans lutte, et l'arbre de la liberté, qui est l'arbre' de la croix, n'a pu croître qu'arrosé de beaucoup de sang. Le christianisme n'est point responsable de ce sang versé par les passions humaines.

Si le christianisme est vraiment libéral dans ses principes, il ne l'est pas moins dans sa pratique, et rien ne s'accorde mieux avec le patriotisme que son esprit : esprit de désintéressement, de dévouement s'il en fut jamais, et qui unit au sentiment de la juslice ej au respect de la loi la crainte de Dieu et l'amour des hommes. On entend dire tous les jours que la société périt par l'égoïsme; qu'un Etat où chacun ne voit et ne cherche que son intérêt ne peut subsister, et que l'unique remède à la dissolution qui nous menace, serait d'inspirer aux ci-

334 CIIAP1ÏBE SEPTIÈME.

loyens le désintéressement, ou au moins assez de vertu pour subordonner leur intérêt privé à l'intérêt public. Or, l'Evangile a osé dire aux hommes, à une époque où ils étaient plus démoralisés que jamais, où les passions les gouvernaient sans partage, les précipitant dans toutes les ignominies : « Renoncez au monde et à vous-mêmes, et suivezmoi, » Celui qui a commandé cette sublime abnégation en a le premier donné l'exemple jusqu'à la mort. Les apûtres l'ont précitée à toutes les nations, et leur parole a été entendue et pratiquée jusqu'aux extrémités de la terre. Le désintéressement chrétien, c'est-à-dire le sacrifice de soi, de sa volonté propre, de ses désirs, de son avantage personnel à la justice et au bien des autres, coïncide donc parfaitement avec le vrai patriotisme, qui doit préférer l'utilité commune à l'intérêt privé. En ce cas, celui qui peut le plus peut le moins; et jamais le véritable chrétienne restera en arrière en fait de sacrilices et de dévouement, quand la chose publique le demandera. Faisons doncdes chrétiens, etnousauronsde bons citoyens.

Enfin, la religion chrétienne a élargi le patriotisme en l'animant par la charité. Enseignant aux hommes qu'ils sont tous frères, enfants d'un même Père, elle leur a recommandé de s'aimer les uns les autres fraternellement, quels que soient leur origine, leur condition et leur pays. L'Évangile, en se répandant jusqu'aux confins de la terre, en a rapproché les extrémités, et depuis ce temps la civilisation, s'étendant toujours et s'uniformisant à mesure qu'elle avance, aspire à réconcilier tous les peuples par l'unification du genre humain. Le trait distinctif de la nationalité moderne est d'être moins exclusive. Aujourd'hui, quoique les nations aient

DEVOIRS ENVERS LA SOCIETE. 335 des caractères différents et soient encore opposées par les intérêts et séparées par des préventions, elles communiquent entre elles par lant de points ei se pénètrent de tant de manières dans leur existence physique et morale, que le bien de chacune, considéré largement, se trouve réellement dans le bien des autres. La guerre est encore possible et elle le sera tant qu'il y aura du mal et des passions dans le monde; mais elle a changé de caractère; elle n'est plus animée par la haine, et ne traîne plus après elle, comme autrefois, la servitude ou l'extermination. L'esprit chrétien a changé le droit des gens et les relations internationales. Un temps viendra, nous l'espérons, où, par l'influence de l'Évangile mieux compris et plus sincèrement mis en pratique , ce qui reste de haines nationales s'éteindra, les antipathies et les préjugés populaires s'effaceront, et les querelles des peuples se jugeront comme celles des particuliers dans un Etat bien ordonné, par la discussion libre du droit et de la juslice, à laquelle présidera la charité.

DEVOIRS DES ÉPOUX

Les devoirs examinés jusqu'ici dérivent des rapports de l'homme avec ses supérieurs.

D'autres devoirs proviennent de ses relations

avec ses égaux et ses inférieurs : relations plus ou moins avantageuses par ce que iea autres font pour lui, et qui, par conséquent, lui imposent l'obligation de leur rendre ce qu'il en a reçu. Cette obligation est plus exigeante à mesure que le rapport est plus intime, la bienveillance dont il est l'objet plus grande, et les services rendus plus considérables. Au premier rang de ces devoirs sont ceux du mariage. Pour les déterminer exactement il faut constater d'abord ce que l'homme et la femme sont chacun en soi, puis ce qu'ils deviennent l'un pour l'autre dans leur union.

La division des genres en deux espèces, sexes ou sections d'une même unité, se retrouve dans tous les règnes de la nature animée, et plus marquée à mesure qu'il y a de plus de vie, et que l'organisme est moins imparfait. On en aperçoit même la trace ou le reflet là où la vie semble manquer. La sexuaîiié est donc une loi générale de ce inonde, et, môme en allant plus au fond et considérant d'une manière abstraite ce qui constitue le sexe, on peut dire qu'elle est une loi universelle, comme la vie qu'elle doit propager. En effet, le masculin, c'est l'actif, le féminin, c'est le passif ; et ainsi toutes les existences sont l'une à l'égard de l'autre actives ou passives, selon qu'elles transmettent ou reçoivent la vie, et cela dans l'ordre spirituel comme dans i'ordre physique, dans la propagation, de ta vie organique comme dans celle de la vie morale. Dieu seul est l'actif universel qui n'est soumis à aucune influence, et son opération est, comme disaient les scolasiiques, un acte pur et incessant.

DEVOIRS DES ÉPOUX. 337

C'est pourquoi l'Évangile dit qu'il n'y a. qu'un Père, celui qui est au ciel.

Le créateur, source unique de l'être, agit continuellement sur les créatures et leur transmet la vie par son influx bienfaisant. Âu plus haut degré, il est le soleil des esprits, versant en eux, par le rayonnement de sa grâce, la chaleur de l'âme et la lumière, de l'intelligence; et dans la sphère inférieure, sa iumière. concentrée et irradiée par le soleil physique, féconde le sein de la terre et vivifie les germes qu'elle contient. L'astre du jour remplit à l'égard de la terre et de ses productions les fonctions d'époux et de père, et le rapport de la terre et du ciel est une sorte de mariage, d'où sort cette multitude d'existences qui se remuent dans ses profondeurs ou s'agitent à sa surface.

Les deux sexes, en tant que sections du même genre, ont avec les caractères génériques des caractères spécifiques qui les dislinguent. L'homme et la femme ont donc des traits communs et des traits divers. Possédant l'un et l'autre les éléments constitutifs de l'humanité, l'âme, l'esprit et le corps, ils diffèrent par la proportion de ces éléments, et ainsi, bien qu'ils soient égaux en nature et jouissant des facultés semblables, ils sont inégaux dans la réalité par le plus ou le moins des mêmes qualités. C'est ce qui détermine leur position respective dans le mariage. Libres et intelligents tous les deux, chacun se présente à l'autre avec des droits et une puissance propres; mais la nature assigne à chacun sa place par la fonction qu'elle lui attribue dans l'union, et par les moyens qu'elle lui donne pour la remplir.

C'est à ce titre que le mari est le chef de la communauté, parce que, chargé de transmettre la vie,

il est dans la famille le représentant et le ministre du principe de ia vie. Mais la femme, pour lui être soumise,n'est pointson esclaye; elle reste toujours un être doué de raison, et ainsi c'est dégrader la dignité humaine, c'est un crime de lèse-humanité, que de l'opprimer brutalement ou de s'en servir comme d'une chose. C'est cependant ce qui avait lieu, à peu d'exceptions près, avant le christianisme.

L'état social des femmes a été misérable dans les anciennes monarchies do l'Orient et dans les sociétés grecque et romaine. Elles n'avaient presque aucune part à la vie civile, ne possédaient rien en propre et restaient mineures toute leur vie. Il en est encore ainsi chez les peuples orientaux qui ne sont pas chrétiens. Chez eux il n'y a point de mariage, à proprement parler, c'est-à-dire point d'union conjugale librement contractée et imposant aux deux parties des obligations morales. C'est une sorle de concubinage réglé par la loi, qui autorise chaque homme sous certaines conditions, à prendre autant de femmes qu'il en peut entretenir et garder. Un des bienfaits de l'Évangile, et ce n'est pas le moindre, est d'avoir affranchi et relevé la moitié du genre humain asservie et dégradée par l'autre, en rendant à la femme son titre légitime d'épouse et de mère, sa dignité d'être intelligent et libre; et si l'on considère quelle influence les femmes ont exercée dans le monde moderne sur la civilisation et les mœurs, on verra combien l'humanité doit encore à l'Évangile sous ce rapport.

Toutefois, en réhabilitant la femme, il n'a point voulu l'égaler à l'homme dans le mariage et dans la société. IL lui a prescrit l'obéissance à son mari, parce que, plus faible d'esprit et de corps, elle est moins apte à l'exercice de la puissance et destinée à

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des fonctions qui entraînent la subordination. Mais il a augmenté l'empire qu'elle lient de la nature par l'atlrait , par la grâce, d'une part en la rendant maîtresse de se donner à qui lui plaît ou d'aimer librement ; de l'autre, en l'ornant des vertus chrétiennes, qui relèvent la beauté par la dignité. La philosophie humaine détruit le plus souvent en prétendant réformer. Platon a dénaturé la femme dans sa République en voulant la réhabiliter. Il l'a tirée du gynécée pour la jeter dans le gymnase, comme si elle pouvait partager les fonctions, les travaux et les fatigues de l'homme. De nos jours, on a tenté de la mettre au niveau de l'homme ( l'appeïant' à concourir avec lui par la capacité, par les œuvres, et on n'a fait que la dégrader et la rendre ridicule. Les suites de ces tentatives insensées sont déplorables. Eu dépravant les sexes elles changent leurs rapports naturels, et corrompent ainsi le mariage, détruisent la famille et avec elle la société.

Une autre considération montre la démence de ces prétentions : c'est que si les deux sexes étaient égaux en tout, ils se repousseraient au lieu de se rechercher, aucun des deux ne trouvant dans l'autre ce qui lui manque et ce qu'il désire. C'est justement la différence de l'homme et de la femme, leur plus et leur moins respectif qui les attire, pour que de leur union résulte la combinaison harmonique des deux et le complément de chacun. Le but de la nature serait donc manqué; car c'est par l'attrait réciproque des sexes qu'elle assure le développement incessant de la vie, la conservation des espèces et l'immortalité du genre.

L'homme, ayant en surabondance la vie du corps et celle de l'intelligence, est porté instinctivement à communiquer ce qu'il a en excès. De là son activité naturelle, ses besoins, ses tendances, tous les modes de son développement. La force ex-pansive, qui domine en lui, se manifeste par une organisation plus puissante, par des formes élancées et roides, par un esprit plus vif, une raison ferme, une volonté violente. Du défaut, c'est-à-dire du moins de la force attractive dans le sexe masculin, résulte moins .d'impressionnabilité, de sensibilité et de vie intérieure.

Chaque sexe a un caractère spécifique qui détermine son organisation, sa manière d'être et ses fonctions propres. Le caractère de l'homme est de transmettre la vie, et pour cela il doit l'avoir en excès. Mais la vie humaine n'est pas seulement physique ou organique; elle est encore intellectuelle et morale, et la plénitude de l'homme sous ce rapport se déverse par l'activité de l'intelligence et de la volonté. 11 peut donc être père par l'esprit comme par la chair. L'instinct de son sexe te pousse incessamment à l'activité extérieure. Il a besoin de mouvement, d'exercice, de travail actif par le corps et ses membres, quand il est peu instruit, par l'esprit et ses facultés, s'il est lettré, savant ou artiste.

La force expansive, qui prédomine dans le sexe masculin, se retrouve en plus dans tous les modes de son existence. 11 l'emporte sur la femme par tout ce

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qui se produit au dehors, par ia vigueur du corps, par la vivacité de l'esprit, par l'étendue de l'intelligence, par l'impétuosité de ia volonté. L'empire de l'extérieur lui appartient; a lui de diriger la famille et la société dans le monde ; a lui le gouvernement et l'administration ; car il est le chef-né de l'association naturelle. Sa raison aime à s'exercer dans les abstractions de la pensée et dans les systèmes ou les spéculations, comme son corps à se lancer dans l'espace et à s'agiter dans le monde. Sa vnlonté est impérieuse ; elle décide, ordonne, frappe 'et brise, suivant la passion du moment; mais, comme tout ce qui est violent, elle ne dure pas la plupart du temps, et le relâchement est en raison de l'effort. Cependant la vie, qui se jette si facilement au dehors, s'affaiblit au dedans; et c'est pourquoi les hommes ont en général moins de sensibilité , moins de délicatesse dans les choses du cœur, moins de persévérance dans les affections et dans les résolutions. Arrêtés dans leur entendement par la réflexion, vivant surtout dans la téte par la pensée, ils sont moins aptes à la vie de l'âme, au recueillement, à la piété, et il leur faut un grand travail sur eux-mêmes et de longs elforts pour rentrer au dedans, s'y rassembler et s'y fixer.

La société de la femme est utile à l'homme qu'elle adoucit et civilise. Il trouve en elle de la réceptivité, de la soumission, quelque chose d'attrayant et de patient qui le charme, le captive, polit les aspérités de son esprit et règle sa volonté vagabonde. Il importe beaucoup à la civilisation que les femmes aient de l'influence dans la société, et c'est dans les pays où cette influence a le plus de puissance qu'il y a plus de bienveillance, plus de moralité, plus de religion, en un mot plus d'humanité. Les hommes,

qui vivent continuellement entre eux, restent rudes, grossiers, durs, toujours prêts à se heurter ou à se combattre. Le commerce honnête avec les femmes les calme, les maintient, les discipline. La force inorale de la douceur et de la beauté domine la force brutale du corps, amollit la roideur de la raison; elle les apprivoise, pour ainsi dire, par la résistance passive qu'elle leur oppose, qui use la violence, et surtout par cet empire mystérieux que la femme prend à la longue sur l'homme par la grâce, par l'affection, par sa faiblesse même.

La femme est surtout femme par l'excès de la force attractive opposée à la surabondance de la force expansive de l'autre sexe. Les caractères spécifiques du sexe féminin sont donc l'attrait et la passivité. De là le mode particulier .de son développement. Sa volonté plus profonde et plus tenace tend à se faire centre partout où elle se pose; sa sensibilité plus intérieure et plus vive lui donne des jouissances et des peines inconnues à l'autre sexe. Son intelligence, moins forte, moins étendue, est en raison inverse de sa sensibilité. Elfe sent mieux ce qui se passe en elle qu'elle ne sait ce qui existe hors d'elle. Son corps, plus faible et plus délicat, est aussi plus harmonieux danB se.s formes, plus gracieux dans ses mouvements.

DEVOIRS DES ÉPOUX

La force attractive, qui domine chez la femme, détermine sa manière d'Être et caractérise toute sa personne. Par la part que la nature lui a donnée dans l'union conjugale, elle est la base ou le centre delà famille, comme l'homme en est la tète ou le chef; car c'est dans son sein que s'opère la reproduction de la vie, et c'est encore a son sein que le nouveau-né s'attache d'abord et dans ses bras qu'il s'essaye à vivre à la lumière de ce monde.

Ce caractère de son sexe se reproduit dans tout ce qu'elle fait. Son âme, à rencontre de celle de l'homme, bien qu'elle soit de la même nature , est plus portée à se concentrer qu'à se répandre. Tandis que celui-ci est prêt à réagir au moindre sentiment qu'il éprouve, elle s'en laisse pénétrer plus avant et le goûte au fond. Aussi sent-elle plus inti mement, plus délicatement, parce qu'elle reste plus passive sous l'influence. Elle jouit et souffre davantage.

Sa volonté est en raison de sa. manière de sentir. Elle n'est point brusque, emportée, violente ; elle a de la peine à se poser nettement au dehors; mais elle a d'autant plus d'intensité qu'elle prend moins d'extension. Ramassée pour ainsi dire en elle-même, elle plie devant la force et ne cèiie pas. Elle rentre en elle au moindre choc, mais pour s'affermir; elle en ressort plus vïvace à la première occasion, t-t cela sans se lasser ni .<e décourager, jusqu'à ce qu'elle atteigne son but. Sa patience est son bouclier vis-à-vis de l'homme dont la volonté impétueuse éclate et passe comme un torrent. Elle le sait par instinct ou par réflexion ; elle en profite et parfois en abuse. Du reste, sa résignation et sa persévérance mettent de la suite, de la solidité et de l'espoir dans les affaires de la communauté. Autant

elle est pou propre au gouvernement du dehors, autant elle est apte à la direction du dedans. L'homme commande à l'extérieur, et elle le dirige sans qu'il le sache, en lui faisant vouloir ce qu'elle veut, en lui persuadant ce qu'il doit faire. Le faible mène souvent le fort, et l'homme, le dominateur du monde, est la plupart du temps l'instrument de la femme, qui lui est soumise.

Par sa passivité la femme est aussi plus capable de supporter la souffrance et surtout la douleur longue et tenace. En général, dans les maladies comme dans le malheur, elle montre plus d'égalité d'âme que l'homme et trouve plus de ressources. Elle devient vraiment dans ces cas, comme dit la Genèse, l'aide de son époux, qu'elle soutient et relève de sa parole et de son exemple par un dévouement sans relâche et sans bornes-

Ce retour au dedans, qui la caractérise, lui donne plus d'aptitude à la vie intérieure, plus de goût pour la piété, plus de disposition à la vie religieuse. Autant l'homme la dépasse par la spéculation de la science et la vigueur de la raison, autant elle l'emporte par la tendresse du cœur et la profondeur du sentiment. Tout tourne en pensée et en connaissance dans les hommes; tout se ramène à l'affection, à l'amour chez le3 femmes. C'est dans leur âme que se réfugie la foi pendant les mauvais jours. Elle s'y conserve comme le feu sucré dans le sanctuaire, d'où il rayonne mystérieusement ou avec éclat suivant les circonstances.

Cependant l'atlracllon a son excès : la concentration. La femme y est plus portée par sa nature. C'est un centre arJent, qui atlire tout à lui, et cela par instinct, sans qu'elle le sache, ou avec ruse, sans qu'il y paraisse, parce qu'elle est faible. De là

DEVOIHS DES ÉPOUX.

sa coquelterie innée, qui est sous une forme ou sous une autre, le désir d'occuper d'elle à l'exclusion du tout le reste. Quand la femme est méchante, elle l'est plus que l'homme, parce qu'elle attire et absorhe plus profondément le mal. M iis si elle est bonne, elle l'est éminemment, parce qu'elle se donne sans réserve au bien, dont elle devient l'instrument le plus efficace.

La femme est inférieure à l'homme par l'intelligence et surtout par la raison. Son attention est presque toujours filée sur elle-même ou ce qui la touche; elle n'a point de goût pour les choses abstraites et les généralités , et elle ne comprend guère les spéculations ni les théories. Mais si elle exerce peu ses facultés intellectuelles, elle ne .juge pas moins bien que l'homme les choses qui l'intéressent, elle et ceux qu'elle aime. Elle discerne merveilleusement ce qui lui convient, et le plus souvent le sentiment la guide mieux que la réflexion. Aussi est-elle un très-bon juge en affaire d'affection, de goût et de convenance, là surtout où il faut plus de tact que de science acquise. Elle a en général plus de bon sens, parce qu'elle a moins d'instruction, < t vit plus avec la nature qu'avec les livres et les opinions des hommes. De là la simplicité et la vérité de sa manière de voir. Molière lisait ses pièces à sa servante avant de les faire jouer, et il esiimaitpar les impressions de cette femme ignorante h justesse de ses observations, l'à-propos du ridicule et la fidélité de ses portraits. La femme, non préoccupée par la passion ou par l'intérêt, est souvent d'un excellent conseil. Elle juge sainement, parce qu'elle voit simplement, et vile, parce qu'elle sent plus qu'elle ne raisonne.

Tels les deux sexes considérés séparément, tels ils sont dans leur union, où la nature détermine la part et la fonction de chacun. Cette union, physique et'moralc à la fois, doit être formée volontairement et avec la connaissance de sa fin et de ses conditions. Comme le mariage est la base de la famille et par conséquent de la société, et qu'en outre il change notablement l'état des personnes, la loi civile le sanctionne de son autorité en prenant acte du consentement libre des époux. La religion le consacre en tant qu'acte moral; elle le ratifie et le scelle par la bénédiction de Dieu prÎB à témoin de l'engagement réciproque.

Le mariage étant un pacte moral qui engage l'un envers l'autre deux êtres raisonnables, se liant par des obligations mutuelles et consentant à la fin de leur union qui est la formation d'une famille et l'éducation desenfanls, la liberté doit présider à cet acte important. Le consentement libre est donc indispensable, et il sera d'autant plus libre, que l'entraînement des sens, l'exaltation de l'imagination et l'aveuglement de la passion y auront moins de part; car toutes ces choses, comme nous i'avons vu, entravent ou diminuent l'exercice du libre arbitre. Il faut en outre que ce consentement soit donné avec connaissance de cause, chaque partie sachant à quoi elle s'engage, et ce qui peut ressortir de l'acte qu'elle pose. C'est une raison pour ne point entrer trop jeune dans un état

DEVOIRS DES ÉPOUX

dont on ne peut encore apprécier l'importance, ni prévoir toutes les conséquences.

La société, qui doit régler et garantir les relations de ses membres conformément à la justice et dans l'intérêt de leur conservation et de leur bienêtre, préside au contrat conjugal par un officier public, qui en mot 1rs dispositions en harmonie avec la loi. lîn outre elle reçoit l'engagement des parties ët ratifie leur consentement par un acte d'autorité; car il lui importe essentiellëment que les mariages soient solidement contractés et respectés scrupuleusement, parce qu'elle a sa base dans la famille, et que l'ordre des familles amène celui de l'État. Puis l'honneur, la fortune et le honheur des personnes dépendent de ia fidélité de cet engagement où l'avenir des enfants se trouve intéressé. L'État prend donc toutes ses sûretés par les formes légales qu'il lui impose, et il ne reconnaît comme légitimes que les unions sanctionnées par la loi. 11 ne protège que celles-là, et aucune autre ne constitue de droit à ses yeux ni pour ceux qui les contractent ni pour les enfants qui peuvent en sortir.

Cependant la ratilication civile ne satisfait point à toutes les exigences du cœur humain dans une circonstance aussi solennelle. Il a besoin d'une sanction plus haute, qui ne soit pas seulement une fiaranlie'de stabilité devant les hommes, mais qui en imprimant au pacte un sceau divin, devienne pour les époux et leurs enfants une source de bénédictions et un gage de bonheur. Dans tontes les situations graves de sa vie, là où il faut donner une parole ou accomplir un acte qui décide de son avenir, l'homme sent plus vivement sa faiblesse, et il est porté a invoquer un secours supérieur. Chez toutes les nations, quand il s'agit de conclure un

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traité avec une autre nation, on prend la divinité à témoin, et l'on contracte en son nom. Le mariage est certainement le Iraité le plus grave que deux individus puissent former entre eux, et c'est pourquoi dans tous les temps et chez tous les peuples civilisés , outre l'acte civil qui ressort de la société, il y a un acte religieux fait en présence de Dieu, en sorie que les volontés soient liées à la fois par la loi divine et par la loi humaine. La consécration religieuse de l'engagement lui imprime un caractère surnaturel; car elle y mêle un élément divin, que les volontés individuelles ni les lois civiles ne peuvent plus détruire. Le nom divin, invoqué par l'homme et la femme au pied de l'autel, intervient dans leur union et la cimente par sa vertu. Dieu n'est pas seulement le témoin et le garant de leurs promesses; il devient encore le lien sacré de leur pacte, et ce lien est indissoluble, parce que l'homme ne peut séparer ce que Dieu a uni.

Les époux, se donnant l'un à l'autre par le mariage, se lient et se doivent aussi l'un à l'autre en tout ce qui se rapporte à la fin de leur union. Ils seront deux dans une même chair, comme dit la Genèse ; et autant qu'il est possible dans un même esprit, dans une même volonté. Leur premier devoir est donc de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour rendre leur union plus intime; et, à cet effet, de se soutenir et de s'aider réciproquement,

DEVOIRS DES ÉPOUX

afin que chaque partie Buppléant à ce qui manque à l'autre, elles se complètent par leur rapprochement : ce qui n'aura lieu que si chaque sexe reste dans la position que la nature lui a laite, et accomplit uniquement ce qu elle lui prescrit.

Le devoir commun aux deux époux est de chercher à s'unir étroitement, et pour cela de se faier des concessions réciproques et de se servir l'un l'autre, chacun des deux termes restant individuellement ce qu'il est dans l'action commune. En tant que personne, il a sa \olonté, son esprit, sa conscience, sa manier^ de voir et de sentir, son caractère, qui dépendent en grande partie de son sexe, de sa constitution, de son éducation et de toutes les circonstances qui ont concouru à former son individualité. Ce sont donc deux mot en face l'un de l'autre, et dont chacun est un non moi, par conséquent un opposant pour l'autre, quelque cher qu'il lui soit d'ailleurs. Celte distinction suhsiste même dans le rapprochement le plus intime.

L'union du mariage ne peut donc être qu'un accord, d'où résulte l'harmonie. Or, dans l'accord, les sons restent distincts tout en s'unissant : chacun conservant sa quantité et sa qua'ité vaut par soi, outre la valeur qu'il acquiert en s'associant à d'autres. Mais dans l'accord conjugal ce ne sont point les semblables qui s'attirent; ils se repoussent au contraire comme dans l'électricité, le positif cherchant le négatif, et le négatif cherchant le positif, parce que chacun des sexes aspire à trouver ce qui lui manque dans le terme auquel il s'attache. C'est pourquoi, pour que leur union soit heureuse et bien assortie, il faut non pas les mêmes penchants

ou les mômes qualités des deux parts, mais des différences corrélatives, du plus et du moins en raison inverse, en sorte que chacun apporte à l'autre ce qu'il n'a pas.

Une autre condition, c'est que, après l'union et dans la situation qui en sort, chaque sexe reste à la place que la nature lui assigne et remplisse fidèlement les fonctions qui lui sont dévolues. Par là seulement un rapport vraiment naturel s'établira entre les époux, et le bon ordre affermira leur société. Mais si chacun veut empiéter sur l'autre et usurper son rôle, les choses iront mal, parce qu'elles se feront contre la nature et en dehors de l'ordre. L'homme s'effèminera, la femme prendra de la virilité, et il n'y aura plus dans le fait ni homme ni femme , mais- un mariage faussé et une famille mal assise. Chacun des deux sexes perd alors avec sa dignité sa véritable valeur, celle que la nature lui a donnée, pour acquérir une aptitude factice qui lui est contraire. La femme surtout se dégrade par cette déviation. En voulant se faire homme, elle s'annule comme femme; car à mesure qu'elle affecte la force et prétend à la domination du dehors, l'empire du dedans lui échappe, et avec cet empire la véritable influence.

L'époux, plus fort d'esprit et de corps, est investi par le fait de la puissance extérieure. Son droit naturel est de l'exercer dans la lamille pour l'intérêt commun, et d'accord avec celle sur laquelle il n'a d'autorité que par son

DEVOIRS DES ÉPOUX. 351

conseil lemen t. Elle lui a donné sa personne, elle lui a soumis sa liberté et son existence, autant qu'une créature raisonnable peut naturellement se soumettre. Il lui doit en retour protection contre le dehors, secours pour le soutien de sa vie, et dans leurs rapports intimes, justice, égards et soins afïectueux. Le devoir de l'épouse est corrélatif. En s'unissant à l'homme, chargé par la nature et par les lois divines et humaines de la diriger, elle s'engage a n'être qu'à lui et elle promet de lui obéir. Elle lui doit la soumission en retour de sa protection et de son soutien, et elle ne peut rien faire qui intéresse la communauté, sans son consentement; car l'homme est son chef naturel,' ««* caput maliens. (Ephes. 2, 25.) Elle suit la condition de son époux.

L'aulorité du mari ressort de la puissance de son sexe et de sa position vis-à-vis de la femme. Doué d'un organisme plus rubuste et d'une raison plus ferme, porté par sa nature aux choses du dehors et plus capable de les comprendre et de les diriger, le gouvernement officiel de la famille Jui appartient. Mais à ce pouvoir est associée, quelquefois opposée, une puissance occulte. L'homme pose sa volonté, dans ce qui l'entoure; la femme pose la sienne dans celle de l'homme, et il fait le plus souvent ce qu'elle désire, en sorle qu'il lui commande ce qu'elle veut. Voilà son empire à elle, et il est d'autant plus assuré qu'elle le laisse moins paraître. Sa place et son rôle sont dans l'intérieur de la maison. Là elle vaut tout son prix et jouit de ses

véritables avantages. Elle n'est point née pour gouverner la famille, encore moins l'État. La loi salique qui exclut les femmes de la succession au trône est conforme à la nature et à la raison.

Dans l'exercice de son auiorïlé le mari doit, autant qu'il est possible, être d'accord avec sa femme, et n'agir, au moins dans les choses graves, qu'avec son consentement car il doit à ce consentement le pouvoir dont il est investi dnns la communauté, et la femme, en se donnant à lui, n'a aliéné ni sa raison ni sa liberté morale. Elle s'est volontairement associée, et par conséquent elle a le droit de donner son avis dans les affaires de l'essociation.

Par cela qu'il est revêtu du commandement et chargé des soins extérieurs, l'époux doit protéger et soutenir l'épouse absorbée par Us soins du ménage, par l'enfantement, l'allaitement et l'éducation des enfants en bas âge. II doit lui fournir ce qui est nécessaire aux besoins de la famille, et quand l'un et l'autre reste à sa place et s'acquitte consciencieusement de ses obligations, ils doublent leurs forces et leur bien-élre mutuel en accomplissant leurs devoirs.

Dans leurs relations intimes, le plus fort doit au plus faible non-seulement la justice, comme à tous ses semblables, mats encore le respect de sa conscience et de sa dignité, des égards pour sa faiblesse, et cela d'abord parce qu'elle est son égale devant Dieu, et ensuite parce qu'elle lui est livrée sans défense et qu'il lui est plus facile de l'opprimer. Cette générosité du fort envers le faible, des hommes envers les femmes, que les païens n'ont jamais connue et qui a produit le caractère chevaleresque et la galanterie moderne, est une application de l'esprit chrétien ; c'est, comme la politesse, une forme

DEVOIRS DES ÉPOUX

mondaine de la charité évangélique. La parole de Jésus-Christ commande de secourir les malheureux, de proléger les faibles, de venir en aide aux opprimés, comme elle ordonne d'estimer les autres plus que soi, d'être leur serviteur et de les prévenir par des marques d'honneur; d'où proviennent les formules populaires de la politesse chrétienne inconnues aux sociétés qui ne le sont pas, et où il y a si peu de générosité pour le sexe, que les femmes y sont à peine considérées comme des êtres humains, les hommes regardant comme un abaissement de vivre avec elles sur le pied de l'égalité.

Le devoir spécial de l'épouse se ramène à un seul point : soumission à l'époux, et à lui seul, en ce qui concerne leur existence commune. Elle s'est donnée à lui, et sauf ce qu'elle doit à Dieu et à ses enfants, elle ne doit vivre que pour lui.. Mais cette obéissance n'est point celle d'une esclave ni d'une créature sansraison. Elle exige seulement qu'en cas de dissentiment, elle se conforme à la manière de voir du mari et exécute sa volonté; car il faut de l'unité dans l'association. Toute maison divisée tombera.

C'est pourquoi la femme mariée ne peut contracter civilement en son nom, tant qu'elle est en puissance de mari. Elle est mineure devant la loi; son époux est son tuteur naturel, parce qu'il est le chef delà communauté et la représente devant l'État. Aussi, la loi civile doit toujours tendre à resserrer le lien conjugal tout en assurant les droits de l'épouse, et le régime le plus conforme à la nature et à la fin du mariage est celui de la communauté. La femme n'est point faite pour l'indépendance; en général elle ne la supporte pas, et quand dans l'état conjugal elle peut réserver sa fortune ou la gestion séparée de ses biens, c'est une tentation

pour elle de secouer l'obéissance, de refuser la soumission et par conséquent de sortir de sa place et de manquer :ï ses devoirs. L'épouse est liée à l'époux lanl qu'il est vivanl ; elle doit suivre sa condition partout et en toutes choses, sauf les cas où son existence, sa moralité ou sa dignité seraient compromises parla vie commune, et auxquels la législation doit pourvoir.

La vertu provenant de l 'accomplissement habituel des devoirs du mariage, s'appelle fidélité conjugale. Elle est la garantie de l'intégrité, de l'honneur et du bonheur de la famille. L'affection mutuelle des époux, et surtout l'estime qu'ils peuvent concevoir l'un pour l'autre, les aident puissamment à remplir leurs devoirs respectifs, dont l'obligation ne dépend ni de la disposition des cœurs ni des circonstances.

Ces devoirs sont d'autant plus difficiles qu'ils sont de tous les instants par la continuité de la vie commune, où les volontés individuelles, toujours distinctes malgré leur union, ont souvent l'occasion d'être différentes ou même contraires.

Le mariage n'est parfaitement intègre que si les deux parties données l'une à l'autre vivent exclusivement dans les conditions de leur alliance. Ce sont les deux moitiés d'un même tout, dont chacune ne peut se compléter légitimement que par l'autre. De la la vie intime du mariage, la chasteté et la dis-

DEVOIRS DES fiPOUX.

crétion conjugales. Quand les époux ont des peines, et il y en a toujours, c'est entre eux qu'ils doivent d'abord chercher des consolations; et s'ils n'en trouvent pas dans leur affection mutuelle, la religion, qui domine toutes les positions et a des remèdes pour tous les maux, leur offre ses conseils et ses secours. Il est inconvenant et souvent dangereux pour les époux, surtout pour la femme, de chercher au dehors des consolations aux chagrins domestiques ; car ces consolations, rarement désintéressées, compromettent plus qu'elles ne servent, et le mal s'aggrave quelquefois par le remède.

La pureté du mariage en fait l'honneur et la paix; l'honneur, quand l'union n'est point souillée par une influence étrangère; là paix, si les époux se conduisent comme il convient à des créatures raisonnables, se respectant mutuellement, se faisant des prévenances et des concessions réciproques, et portant avec patience et surtout en silence les tribulations inévitables de leur position. Une fois ce pacte forme, ils ne sont plus libres de le rompre, au moins sans immoralité. Hien ne peut prescrire contre la force de l'engagement, quelque onéreux qu'il puisse être. La justice est indépendante des dispositions du cœur, elle ne varie pas avec ses affections; car le cœur des humains est inconstant et faible, et si ses obligations ressortaient de ses goûts, elles seraient sans stabilité, sans garantie, et la famille serait toujours en question. Quand la conscience est sauve, le mal n'est jamais sans remède et le secours ne manquera pas. Il est triste sans doute d'être uni à une personne qu'on n'aime plus ou qu'on ne peut estimer;, mais la mesure du devoir n'est point dans le charme ou le mérite de I'objetauquelil's'applique,

mais dans la justice d'un engagement contracté, et qui doit être accomplie, même envers ceux qui la violent. Le désordre d'un époux n'autorise point celui de l'autre; le crime n'excuse pas le crime. La vertu suréminente, je dirai presque l'héroïsme du mariage, se montre quand l'époux maltraité, outragé dans ses droits et sa dignilé, fidèle à ce qu'il a promis et respectant ses engagements, absorbe l'injure dans la patience chrétienne et rend le bien pour le mal.

Par ce côté ressort l'utilité morale du mariage et comment il peut concourir au perfectionnement des individus et de l'humanité. Quand deux volontés sont attachées l'une à l'autre par un lien indissoluble, force leur est de* s'accommoder, de se maintenir l'une par l'autre en se neutralisant. Leur position respective les oblige d'apprendre la patience et de pratiquer le renoncement, tolérant pour qu'on les tolère, et pardonnant parce qu'elles ont besoin de pardon. Après s'être souvent heurtées, se brisant par les chocs et s'émoussant par le frottement, elles arrivent à se toucher sans se blesser; elles se supportent d'abord, s'arrangent ensuite, et la paix finit par s'établir avec la justice et l'ordre. Chaque volonté, ainsi occupée dans la famille, épuise l'excès de son activité dans celte lutte de tous les jours, et devenant plus calme, plus modérée par l'expérience et par l'âge, elle se forme peu à peu à l'équité et à la charité. Mais le mariage n'a cet effet que s'il est vraimentune union morale, c'est-à-dire l'alliance de deux êtres libres qui se maintiennent l'un par l'autre et se balancent en s'unissant. Le christianisme, en réhabilitant la femme dans ses droits naturels, a rendu au mariage sa valeur morale et sa dignité. Il l'a ramené a sa

DEVOIRS DES ftPOUX. 357 véritable lin, qui est, outre la propagation du genre humain, l'amélioration dus deux sexes l'un par l'autre, et par suite le progrès moral* et le perfectionnement de l'humanité. G'est pourquoi il a élé élevé par l'Église à la dignité de sacrement.

L'acte le plus contraire à la nature et à la fin du mariage est la violation de la fidélité conjugale par l'adultère. En lui-même il est aussi criminel chez l'époux que chez l'épouse, car des deux côtés il y a manque de foi, injustice, lésion du lien commun ; mais il est plus grave chez la femme par ses conséquences. L'adultère est la ruine de la famille et de la société. Il existe, physiquement ou moralement, dès que l'un des époux porte ailleurs l'affection, les soins et l'attachement qu'il doit à l'autre.

L'adultère brise l'unité du mariage. L'amour de l'un des époux se portant en dehors de la communauté, et la possession de sa personne n'étant plus exclusivement réservée à l'autre, ils ne sont plus deux dans une môme chair; ils ne sont plus unis, comme ils doivent l'être, par le corps et par l'âme. La fin du mariage en est altérée, comme sa nature, par la corruption de la famille dans les enfants.

En principe il est aussi criminel chez l'homme que chez la femme. C'est la même iniquité par le manque de foi, par la violation d'une promesse sacrée, par le dépouillement de la parlie lésée de ce qui lui est dû. Mais la position de l'épouse et la

fonction de son sexe rendent le mal plus grave de son côté. La faute du mari jette le désordre hors de la famille; celle de la femme l'y attire et l'y introduit. Elle en devient le réceptacle, le foyer. Le sanctuaire domestique est profané, et la vie de la famille, altérée à sa source, est faussée dans son esprit et dans son développement par une influence étrangère. Le cours providentiel des choses, quidevait-s'efl'ecluer par la propagation légitime d'une même race, est arrêté, croisé et faussé par les passions coupables des hommes.

De là beaucoup de choses mystérieuses et déplorables, qui arrivent dans les familles et dans la société, et qui semblent inexplicables ; des personnes divisées, troublées en elles-mêmes pendant toute leur existence comme par le mélange et l'opposition de deux vies ennemies, de deux esprits contraires, ou faussées dans leur caractère et dans leurs facultés par le défaut d'harmonie enlre les cléments qui les constituent; des antipathies instinctives des enfants contre l'un ou l'autre de leurs parents, ou des frères entre eux, quand sortis du même sein ils ne sont pas effectivement de la môme race, et reproduisent par leurs dispositions et leurs goûts contradictoires, par les oppositions de leurs esprits et de leurs cœurs l'antagonisme originel qui les a produits. Outre ces monstruosités naturelles, qui ne paraissent pas toujours, l'adultère opère une double injustice, qui doit attirer le désordre et la malédiction dans la famille ; injustice envers l'époux trompé, qui nourrit le l'ruit du crime et donne sa protection, sa fortune et son nom, au produit do son déshonneur; injustice envers les enfanls légitimes, auxquels un étranger vient dérober la vie et la substance de la famille, dont il réclamera

DEVOIRS DES ÉPOUX. 359 un jour avec eux l'héritage de richesse ou de gloire.

Ce qui augmente encore la culpabilité delà femme adultère, c'est qu'elle a plus d'obstacles à surmonter pour commettre le crime, l'opinion et les convenances sociales lui imposant plus de barrières; et d'un autre côté ayant plus de secours extérieurs et intérieurs contre la tentation , elle a plus à perdre en y cédant. Sa responsabilité est donc plus grande de toutes manières.

Une nation est moralement bien malade, quand l'adultère y devient commun, banal, objet de plaisanterie et môme titre de gloire et de distinction, au moins pour les hommes. C'est un signe de la corruption générale des mœurs, qui amène toujours la décadence de l'État. Ce relâchement des liens sacrés du mariage, cette manière légère d'en interpréter les droits et d'en accepter la violation, proviennent toujours d'une philosophie immorale. Le sensualisme, en quelque temps et sous quelque forme que ce soit, ancien ou moderne, grossier ou raffiné, est la mort de la morale publique et privée; car il renverse tous les principes de l'ordre, de la justice et de la vertu. La conscience n'a plus de base, l'honnêteté plus de motif, le devoir plus de sens; et l'homme terrestre, ne connaissant rien au-dessus de lui, ne respectant aucune autorité et ne craignant que la force, lâche la bride à ses mauvaises passions et met son bonheur et sa gloire, soit à les assouvir avec excès et par tous moyens, s'il est emporté par la chair, soit à les satisfaire d'une manière plus séduisante et par tous les raffinements de îa civilisation, s'il appartient à une société polie. Tels furent les derniers temps de l'empire romain, que Juvénal a si èner-

giquement stigmatisés ; telles en France les mœurs du xviii' siècle , qu'on a nommé le siècle de la philosophie et des lumières, et qui s'est surtout signalé par les doctrines les plus pernicieuses et la plus profonde immoralité.

Le mariage, impliquant une donation réciproque de l'homme et de la femme, ne peut être légitimement Contracté qu'entre deux personnes à la fois : car, d'un côté on ne peut donner ce qui ne vous appartient plus, et de l'autre, il y aurait injustice que plusieurs se donnassent à un seul, qui ne peut se donner tout entier à plusieurs. La polygamie simultanée est donc contraire à l'institution du mari âge. Elle dégrade l'un des deux sexes, et, en effet, elle n'existe légalement que là où un sexe, réputé d'une nature inférieure à l'autre, est traité en esclave ou comme une chose. Produit de la sensualité et de l'ignorance, elle est préjudiciable à la famille et à la société. Le despotisme en est ordinairement la suite. La monogamie, au contraire, signe de la prépondérance du moral sur le physique, est une conséquence du progrès de la civilisation.

La polygamie, qui est une injustice parce qu'elle viole l'égalité naturelle des deux sexes, les droits et la dignilé de l'un étant sacrifiés à l'intérêt uu au plaisir de l'autre, est encore contraire aux fins du mariage, qui sont la fondation de la famille,

DEVOIRS DES ÉPOUX. 361

l'éducation des enfants et le perfectionnement moral des époux. Avec elle il n'y a point de vrai mariage ; car les éléments d'un engagement mutuel ne s'y trouvent point, savoir deux èires raisonnables, on possession de leur liberté et de leur personne, se donnant l'une à l'autre volontairement et avec conscience. La femme devient une propriété de l'homme, et comme il n'a pas besoin de son consentement pour la posséder, elle n'est ni dans la condition ni dans la dignité de l'union conjugale. 11 n'y a point de lien moral ; le cœur et l'esprit n'y font pour rien. Aussi la polygamie n'est en usage que chez les peuples grossiers, où la vie des sens domine; Klle entraîne une autre indignité, qui révolte la nature autant que la conscience. Après avoir dégradé la femme, elle mutile l'homme pour en faire le gardien sûr de ses plaisirs.

Là où il n'y a point de mariage, la famille n'existe pas. La polygamie la tue dans sa racine, qui est l'union exclusive des conjoints, leur affection réciproque et l'accomplissement d'un devoir commun." 11 n'y a plus de parents que selon la chair; donc point de lien spirituel entre le père, la mère et les enfants; point d'éducation du premier âge abandonné aux soins des esclaves ; point de gouvernement moral de la maison, point de maison, dans le sens moral de ce mot. L'ignorance et la grossièreté des parents se transmettent aux enfants, et les nations qui vivent sans se perfectionner par la moralité et par la science, végètent immobiles, parce que l'humanité dégradée à sa source n'a plus ni force ni vertu pour s'élever et s'améliorer. Ensevelie dans les jouissances de la chair, elle n'a plus la conscience de sa haute nature, et perd le goût et la capacité des choses de l'esprit.

En détruisant la famille, la polygamie ruine l'État qui ne peut plus être qu'une agrégation formée ou maintenue par la violence, et dont la volonté du plus fort fait la loi. La nation sortant de la famille, le-despotisme du pfere.se reproduit, dans le souverain, qui traite aussi ses sujets comme sa propriété, exerçant sur eux le droit de vie et de mort, disposant à son gré de leur personne et de leurs biens; ou plutôt il est l'unique propriélaire, le maître absolu de toutes choses, et aucun ne vit, ne possède et n'agit qu'avecsa permission et sousson bon plaisir.

La polygamie règne chez presque tous les peuples barbares ; elle disparaît à mesure que la vie intellectuelle etmorale prend le dessus. Cette transformation s'opère partout où l'esprit de l'Évangile pénètre. Mais on ne change pas les hommes subitement, et en devenant chrétiens, les barbares ont conservé longtemps une partie de leurs mœurs et de leurs habitudes. L'Eglise, ministre de Dieu sur la terre pour relever et sauver l'humanité, pleine 'de douceur parce qu'elle est une puissance morale, et patiente parce qu'elle est éternelle, a toléré parfois des abus qu'elle ne pouvait tout d'abord ni empêcher ni détruire. Prenant les hommes où ils en sont, elle commence par leur faire sentir et reconnaître le mal, et elle les porte ensuite à l'éviter, les traitant suivant leur faiblesse et n'exigeant à chaque degré que ce qu'ils peuvent faire. Ceux qui lui ont reproché sa condescendance l'ont jugée légèrement, avec les opinions et les préventions de notre époque, et sans connaissance suffisante des hommes et des choses. Agissant toujours avec sagesse, avec une immense charité, elle s'est faite toute à tous, comme l'Apôtre (I. Cor. ix, 22) pour les gagner tous à Jésus-Christ, éq proclamant l'égalité des hommes de-

DEVOIES DES Ê POUX.

vani Dieu, elle a posé la base d'une nouvelle politique, elle a fondé la liberté moderne et détruit le principe de l'esclavage. En déclarant la femme l'égale de l'homme, elle a réformé la vie domestique, elle a donné à la famille son fondement véritable. Elle a ramené le mariage à la pureté de la monogamie, conséquence nécessaire du contrat libre, et par cette réhabilitation de la femme elle a relevé à la fois la famille, l'État et le genre humain.

L'indissolubilité du mariage est une conséquence de sa nature. Un contrat ne peut être équi lablemcnt résilié, qu'à la condition du rétablissement des personnes et des choses dans leur état antérieur, ou au moins d'une réparation équivalente. Or, l'un et l'autre sont impossibles dans ce cas. En outre, le mariage estun contrat qui intéresse des tiers, dont l'intervention est toujours prévue, les enfants. Enfin, il est un acte religieux par lequel les deux parties sont liées devant Dieu, témoin et garant de leurs promesses. La répudiation et le divorce sont donc essentiellement contraires à la nature du mariage, et par conséquent à la morale et au bon ordre de la eocîété.

L'idée du mariage étant posée, la question du divorce, si controversée quand on ne l'apprécie que par ses conséquences, est décidée nettement par le

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rapprochement des lermes ; et quels que soient les motifs allégués en sa faveur ou pour l'excuser, il n'en reste pas moins convaincu d'immoralité, parce que, en brisant le lien conjugal, il consomme une injustice sous le rapport naturel, civil, moral et religieux.

11 blesse l'ordre de la nature; car il dissout l'union des parents, nécessaire à la conservalion des enfants, dont l'éducation esl longue et difficile. Ii les prive de la tendresse et des soins de la famille, et de plus il annule la portée de l'existence des époux employée jusque-là dans une œuvre commune, la rendant stérile et même embarrassante pour l'avenir. Sous le rapport civil il y a dommage pour l'un ou l'autre, quelquefois pour tous deux ; car la réparation ou la compensation sont impossibles. En supposant même le consentement libre des deux, l'injustice n'en serait pas moins réelle; car dans ce cas on se résigne à un moindre mal pour en éviter un plus grand, et dans lu destruction de la communauté, il y a toujours quelqu'un de lésé, une victime. Le plus grand détriment retombe sur les enfants, dont les droits sont nécessairement en péril, contre le vœu de la nature et de la loi qui les réserve. Il y a des choses qui ne se remplacent point. La législation, qui autorise le divorce, dépouille donc les mineurs, et sacrifiant les enfants aux parents, elle devient complice et responsable de leur désordre.

Enfin il y a outrage à la morale, parce que la bonne foi est foulée aux pieds, les époux manquant à la promesse solennelle qui les a engagés à toujours, promesse faite au nom de Dieu pris à témoin et comme garant de sa sincérité, et ratifiée au pied des autels par une vertu sacramentelle et

DEVOIRS DES ÉPOUX

].i bénédiction d'en liant. Les époux, en se donnant l'un à l'autre, sont donc liés non-seulement par leur consentement, mats encore par la sanction de Celui dans lequel ils s'unissent. Dieu a donc aussi sa part et son droit dans ce contrat; son nom ne doit point avoir été pris en vain, et la séparation ne serait légitime de ce côté que s'il déliait ce qu'il a lié. Mais aucun nomme ne peut séparer ce qu'il a uni. C'est ce que le christianisme n'a jamais fait, partout où il est resté dans sa pureté divine et conforme à l'esprit de Jésus-Christ. L'Église a toujours proscrit le divorce, et quand elle a ordonné ou autorisé des séparations, c'est que l'union n'avait point été légitimement contractée, les conditions requises n'ayant point été observées.

Le divorce a été condamné par la parole de Jésus- Christ. Répondant aux docteurs de la loi, qui lui demandaient si l'on peut renvoyer sa femme pour cause d'adultère et avec un billet de répudiation, comme Moïse l'avait permis : « Au commencement, dit-il, il n'en éiait point ainsi ; car il est écrit que Dieu a créé l'homme mâle et femelle et qu'ils seront deux dans une même chair; que l'homme ne sépare donc point ce que Dieu a uni. Moïse l'a permis à cause de la dureté de votre cœur {Marc, x, 5). » Là est la solution de la question au point de vue religieux. Mais il en ressort aussi que le mariage n'est vraiment indissoluble que s'il est un acte de religion,, c'est-à-dire accompli devant Dieu et en son nom. Cela seul est indestructible qui est institué d'en haut, et c'est pourquoi la nouvelle loi a fait du mariage une chose sacrée, un sacrement. Son caractère sacré et son indissolubilité tiennent ensemble comme le principe et la conséquence; nier l'un c'est nier l'autre, et c'est pourquoi les parti-

366 CHAl'ITHIC NEUVIÈMH.

sans du divorce, el particulièrement les chefs et les sectateurs de la prétendue réforme, qui en ont si largement prolité, ne reconnaissent point le mariage comme un sacrement. L'omission du mariage religieux, dont il y a encore trop d'exemples de nos jours, est une suite de cette négation.

Du reste, le divorce s'est jugé lui-même par ses fruits partout où il a été autorisé ou toléré. Il introduit dans le sanctuaire de la famille l'inconslance des passions humaines, et il fait de l'union conjugale une affaire d'intérêt, de goût ou de caprice. 11 produit de tels obus, de tels désordres, que là où l'esprit de parti ou de secte le permet, les tribunaux suffisent à peine à faire droit aux demandes de séparation, et que la législation, tout en maintenant le principe, multiplie les obstacles et les difficultés pour en empêcher l'application.

DEVOIRS ENVERS LE PROCHAIN DANS LA FAMILLE ET DANS LA SOCIÉTl!.

La famille constituée par le mariage se développe par la génération ot s'étend par les alliances. Tous ceux qui en font partie sont unis entre eux par une certaine communauté de vie, d'intérêt et d'honneur, qui les rend

DEVOIRS ENVERS SES SEMBLABLES. 367 jusqu'à un certain point solidaires les uns des autres, et d'où dérive une réciprocité de services el de devoirs. L'exigence de ces devoirs est en raison du degré de parenté et des services ren- dus. Chacun doit soutenir sa famille et ses membres autant qu'il le peut, physiquement et moralement. Ainsi se forme l'esprit de famille, qui ne doit jamais prévaloir contre la justice.

Nous comprenons sous ce titre de prochain tous ceux entre lesquels s'établit une relation directe, soit par des liens naturels, soit par des circonstances volontaires ou involontaires qui les rapprochent et les mettent dans une certaine communauté d'existence. Les proches sont les parents, les maîtres et les serviteurs, les concitoyens, le bienfaiteur et l'obligé, les amis, tous les membres d'une association quelconque.

La famille, considérée dans son ensemble, forme une société particulière au milieu de la société générale. Ses membres sont unis entre eux par le sang, par les alliances, par une communauté d'intérêls, par une solidarité d'honneur. Chacun en travaillant pour soi et les siens concourt donc en quelque chose au bien des autres, et par le seul fait de leur union ils se soutiennent et s'aident directement ou indirectement de leur nom, de leur crédit, de leur fortune, de tous les avantages de leur position sociale. Ils se doivent donc les uns aux autres et s'obligent, puisqu'ils se donnent réciproquement quelque chose. Il est difficile de préciser exactement en théorie la rigueur et l'étendue de ces devoirs. Les circonstances les déterminent dans la pratique. On peut, seulement dire en général qu'ils sont en raison du degré de parenté et des

servir.es reçus. Celui qui les accomplit est un bon parent.

L'esprit de famille fait la force, la stabilité et la dignité des familles. Il resserre l'union en maintenant les traditions des ancêtres et faisant marcher plusieurs générations dans une voie commune et vers un même but. Ainsi se forme en chaque pays l'aristocratie de tous les degrés, depuis le noble jusqu'au paysan ; et par cette transmission d'un même esprit une vertu plus solide, qui devient comme héréditaire, s'établit dans les familles. Mais le mal ici-bas est toujours à côté du bien, et souvent l'excès d'une qualité devient un vice. Cet esprit conservateur lend naturellement à devenir exclusif, jugeant tout au point de vue de son intérêt, de ses maximes, de ses préjugés, et finissant souvent, à cause du changement inévitable des circonstances, par être en désaccord avec le présent et hostile à l'avenir.

L'égoïsme et la rivalité des familles contribuent parfois à la ruine de l'État. Si elles ne sont maintenues par un pouvoir prépondérant, comme dans les monarchies puissantes, elles enlrent en lutte f t déchirent la société. On l'a vu au moyen âge, alors que les forteresses des grandes familles hérissaient les monlngnes, dominaient les plaines, embarrassaient les villes etopprimaient les populations. La société était une guerre continuelle, d'autant plus terrible qu'elle s'agitait au sein du même peuple et que personne ne pouvait y échapper. Aussi la monarchie absolue, ou le despotisme, sortent presque toujours d'une pareille situation dont ils sont te triste remède.

L'esprit de famille aveuglé, fanatisé par ia passion, devient encore par une autre voie un instrument d'injustice, de désordre et de crime. Il transmet le mal comme le bien, les haines comme les

affections, et ce mal et ces haines, envenimés par les passions antérieures qu'ils ont excitées, s'infusent avec le sang, par la parole et par les exemples dans le cœur des enfants. Ils y deviennent comme une seconde nature, comme un instinct funeste qui tend aveuglément à la ruine de ceux qui en sont l'objet; et en outre, ces préjugés, légués par les ancêtres avec l'autorité d'une dernière volonté ont, aux yeux de leurs descendants, quelque chose de sacré, qui confond malheureusement dans leur esprit le crime avec îe devoir. De là, des ressentiments interminables, des vengeances atroces, la soif du sang ennemi, et d'épouvantables forfaits que les lois et les gouvernements sont trop souvent impuissants à empêcher et à punir. La religion seule peut extirper du fond des cœurs la racine de ce mal, ou le neutraliser par l'influence surnaturelle de la charité.

L'abus le plus commun de l'esprit de famille est la partialité pour les siens contre l'équité et au mépris des droits d'autrui. C'est l'écueil ordinaire du pouvoir ; ceux qui ont l'autorité en main, qui distribuent les emplois ou manient la fortune publique, sont le plus tentés de ce côté, soit par les instances et l'avidité de leurs proches , soit par l'ambition d'élever ou d'enrichir leur famille. On s'élève soi-même en élevant les siens, on se fortifie delà puissance qu'on leur donne; car l'égo'isme de la famille se ramène en définitive à celui qui en est le chef. Si cet abus devient général dans une nation, le gouvernement s'affaiblît en se déconsidérant, et les populations perdent le respect de l'autorité, qui paraît les exploiter dans un intérêt privé. Les liens entre les gouvernants et les gouvernés se relâchent, l'affection périt avec la confiance, et alors 24 •

il ne faut plus qu'un choc pour briser la machine politique et rompre l'unité sociale. L'esprit de famille poussé à cet excès s'appelle le népotisme.

Dans la famille sont compris ceux qui la servent (domestici). De là une nouvelle relation qui produit de nouveaux devoirs, ceux des serviteurs et des maîtres. Le serviteur donne ses forces, son travail, son temps; il use sa vie au service de son patron, qui lui doit en retour un Balaire et la protection. C'est un contrat de louage, mais de louage d'hommes, qui, malgré leur position inférieure, ont toujours le droit d'être traites en homme. Ici surtout l'humanité, la conscience religieuse et la charité doivent adoucir et compléter l'équité rigoureuse. Il faut que les serviteurs participent, suivant leur degré, aux sentiments et à l'esprit de la famille pour la servir avec zèle ; et cela ne peut arriver que si les maîtres s'intéressent à leur sort et pourvoient convenablement à tous leurs besoins.

Ceux qui servent la famille en font nécessairement partie; ils sont mêlés à sa vie de tous les jours, voyant tout ce qui s'y passe, prenant part à tout ce qui s'y fait. Leur secours est indispensable dans les circonstances les plus graves; et ainsi, suivant leurs dispositions, ce sont des auxiliaires très-utiles ou des ennemis dangereux. Leur manière d'être a une grande influence sur l'état de la

DEVOIRS ENVEItS SES SEMBLABLES. 371 famille, sous le rapport économique d'abord, à cause de leur intervention nécessaire dans les dépenses de la maison ; puis sous le rapport moral, parce qu'ils sont les aides obligés des parents dans le soin et l'éducation des enfants. Trop souvent le père ou la mère, absorbés par les allàires ou entraînés par les plaisirs du monde, laissent leurs enfants en bas âge aux mains des domestiques, leur remettant la tache pénible et difficile qu'ils devraient remplir eux-mêmes. Quand on pense que presque' tous les enfants des classes aisées vivent d'abord avec les serviteurs de la maison, qu'apprenant à parler dans les bras d'une nourrice ou d'une servante, ils reçoivent avec le premier langage les" premières impressions et des dispositions primitives qui influeront sur toute leur existence, on comprend l'importance des bons serviteurs, remplissant consciencieusement leur devoir et dévoués aux intérêts etau bonheur de la famille.

Mais il n'y a de bons serviteurs que là où il y a de bons maîtres. Le maître forme le serviteur, comme les parents forment l'enfant, comme l'instituteur forme le disciple. Si, entre ceux qui servent et ceux qui sont servis, il n'existe qu'un .contrat de stricte justice, déterminant le service d'un côté et le salaire de l'autre, le maître en aura tout au plus pour son argent. Ce sera une affaire de commerce, où chacun tâche de prendre plus et de donner moins. Le service devient tout à fait mercenaire, et, fùt-il équitable, on n'y sentira point le cœur ni l'affection. Il sera sec et parcimonieux comme tout ce qui se vend, et on n'y pourra jamais compter, parce qu'il estau plus offrant.

Les maîtres de leur côté, n'ayant aucune relation affectueuse avec leurs serviteurs, croient avoir tout

fait en tes nourrissant et les payant. Cependant c'est la moindre de leurs obligations. Les supérieurs répondent jusqu'à un certain point de la conduite de leurs subordonnes, surtout dans la famille, et cette responsabilité, dépassant les nécessités physiques de leur existence, s'étend à leurs besoins moraux; car ils ont une âme comme leurs maîtres; ils sont enfants du même Père qui est au ciel, par conséquent leurs frères à double titre s'ils sont chrétiens, par la nature et par la grâce. La stricte justice ne suffit donc pas entre eux; il faut encore l'humanité, et plus que l'humanité, la charité lie Jésus-Christ, qui peut seule compenser ou réparer ici-bas les inégalités des conditions et de la fortune.

Le traitement charitable des serviteurs, s'il n'était le dcvoirdes maîtres, serait encore leur intérêt bien entendu; car l'amour excite l'amour, et l'on ne sert bien que celui qu'on aime. L'affection obtient plus que la force, et le cœur ouvert et touché par la bonté donne au centuple ce qu'il refuserait ou disputerait à la dureté. La domesticité sans attachement moral n'est plus qu'un louage d'hommes unis parla nécessité à la famille et que l'inlérét en sépare. C'est le parti de l'opposition dans l'intérieur de la maison, un ennemi dans le camp, d'autant plus dangereux qu'il en sait tous les secrets et qu'on ne peut se passer de lui. Dans ce cas les domestiques, quoique dans la famille, n'en sont réellement pas; car, ne participant ni à ses sentiments ni à son esprit, ils n'en défendent ni les intérêts ni l'honneur. Leur avidité au contraire est continuellement surexcitée par la richesse de leurs maîtres, et la pensée que tout cela pourrait leur appartenir comme à eux, excite dans leur cœur la cupidité, la convoitise et l'envie.

DEVOIRS ENVERS SES SEMBLABLES. 373 Ainsi vont les choses, quand elles se font uniquement par le désir du gain el pour de l'argent. Aujourd'hui îa famille et la société ne marchant plus guère autrement. Le lucre est le mobile général, et la vanité seule égale la cupidité. On trouve peu de ces braves gens d'autrefois, qui, après avoir nourri ou élevé les enfants, ne pouvant s'en séparer, attachaient leur affection et leur destinée au maître qu'ils avaient vu naître; en sorte qu'à chaque génération de la famille se formait en même temps une génération parallèle de serviteurs qui l'accompagnait sur la terre, et trouvait son tombeau là où toute la vie elle avait trouvé sa subsistance. Ceux-là étaient vraiment des membres de !a famille, el les maîtres s'y attachaient comme à leurs parents ou à leurs enfants.

Il faut [lire aussi que la législation actuelle de la société concourt à ce mal. Quand, par le droit d'aînesse ou par des majorais, le chef-lieu de la famille, avec ce qui est nécessaire pour l'entretenir, appartenait au fils aîné, une famille centrale subsistait, autour de laquelle se groupaient les autres enfants et les scrviieurs avec eux, sûrs d'y trouver un asile dans leurs vieux jours ou quand la maladie les aurait mis hors de service. Ils passaient à l'héritier principal avec les immeubles, comme une partie du patrimoine. Mais là où chaque succession dissout le foyer de la famille, et où la fortune sans cesse divisée va toujours s'amoindrissant, il n'y a plus ni fixité ni durée. La richesse ne s'accumule plus sur le sol, et l'avenir de personne n'est assuré. A chaque décès tout est remis en question, tout est à recommencer, et les serviteurs se renouvellent avec tout le reste. Il y a de nos jours peu de familles où les domer-

tiques vieillissent, et il est encore plus rare de les voir passer d'une génération à l'autre. De là un plus grand nombre de pauvres, surtout parmi les vieillards, soutenus autrefois jusqu'à la mort par la famille qu'ils avaient servie, et qui retombent maintenant à la charge de la société. L'asile et le pain, que la reconnaissance privée donnaient affectueusement à la vieillesse, sont fournis officiellement par l'assistance publique, par la taxe des pauvres. On est obligé de multiplier de tous côtés les hôpitaux, les hospices, les refuges, et encore il est très-difficile au pauvre d'y trouver sa place. Nous reconnaissons que ces hôtels de la misère sont en général bien organisés, bien administrés, là surtout où le dévouement do la charité chrétienne s'y mêle ; mais malgré tout, l'indigent ne s'y trouve jamais comme au sein de la famille dont il partageait le pain et l'honneur, et quoi qu'on fasse, il y aura toujours dans les Ames honnéles une répugnance à y entrer, à y vivre et à y mourir.

Les hommes, qui par leur naissance ou par leur choix font partie d'une société civile, constituent par leur réunion un corps social, dans lequel chacun, remplissant des Tondions publiques ou privées, coopère à sa manière et à son degré au bien-être de tous les autres.

Là aussi il y a une communauté de vie, d'intérêt et d'honneur, d'où résulte une certaine solidarité et une réciprocité de services et

d'obligations. Les concitoyens se doivent les uns aux autres non -seule ment le respect da leurs droits individuels, mais encore assistance et protection selon l'ordre et la justice. Ainsi se forme l'esprit public de la commune, de la province, et de la nation.

Toute société politique, grande ou petite, forme une espèce de communauté, où chacun, en travaillant pour soi, travaille aussi pour l'ensemble: et ainsi tous sont obligés envers chacun et chacun est redevable à tous. Cet échange de services, qui est le lien de l'association, en fait l'utilité et le charme. Nos concitoyens, nos compatriotes, nous sont plus proches que les hommes d'une autre nation, et de là des devoirs particuliers à leur égard.

Ainsi s'établit ce qu'on appelle la commune, qui est la base de l'organisation sociale, parce qu'elle représente ce qu'il y a de commun entre les membres d'une même société, soit dans leurs intérêts soit dans leur concours. Ce qui resserre le plus l'union des concitoyens, c'est, outre l'intérêt général bien compris et le respect des droils individuels, l'assistance réciproque dans les peines, dans les dangers, dans les désastres, en sorte qu'il s'établisse entre eux une assurance mutuelle de secours et de ressources pour tous les besoins physiques et moraux de l'existence. La société est établie à cette (in, et elle est plus civilisée, plus avancée et plus digne, à mesure qu'elle fait davantage pour l'homme spirituel. Les voies légales et gouvernementales ne suffisent pas en pareil cas; car la bienfaisance et la charité ne s'imposent point. L'influence religieuse doit s'y mêler pour inspirer le véritable respect de l'homme, de sa dignité et de ses droits; car la pa-

rôle divine enseigne à tous qu'ils ne sont pas seulement unis par des liens naturels ou sociaux, parents ou concitoyens, mais qu'ils sont plus intimes les uns aux autres comme enfants du même Père, et par leur fraternité éternelle en Jésus-Christ.

D'où il suit que pour répondre à leur haute destinée et aux grâces de la Providence, il ne leur suffit pas de ne point se haïr mutuellement, pas même de se supporter, mais qu'ils doivent encore s'assister par tous les moyens, et s'aimer les uns les autres comme leur Père commun les aime. La charité chrétienne est partout le complément de la justice. Elle élève, ennoblit, transfigure les devoirs dans la famille et dans la société: et les âmes qu'elle anime, loin de trouver un joug pesant dans les obligations que ces rapports leur imposent, les acceptent volontiers, les accomplissent avec joie, tou jours prêles à faire plus qu'il ne leur est demandé et ;'t consommer la justice par l'amour.

Il peut s'établir entre deux personnes, qui ne sontni parents ni compatriotes, une relation particulière par Jes services ou des bienfaits. La justice veut que l'obligé cherche à rendre ce qu'il a reçu, et, s'il ne peut acquitter sa dette effectivement, qu'au moins il la reconnaisse et l'avance dans l'occasion. C'est le devoir de la reconnaissance, dont l'accomplissement, pénible à l'amour-propre, est un soulagement pour les âmes nobles.

DEVOIRS ENVERS SES SEMBLABLES. 377 La reconnaissance est la pierre de touche des belles âmes. Les cœurs étroiis et vains ne peuvent 3a supporter; car l'orgueil est humilié du bienfait et Fégoïsme en redoute la restitution. ZI y a beaucoup d'ingrats dans le monde, parce que la plupart demandent volontiers et reçoivent avec joie, mais peu aiment à donner ou à rendre ; et là comme ailleurs l'instinct natif du moi, triste fruit du péché d'origine, ne peut être complètement vaincu que par une influence céleste. L'ingratitude est un des vices qui révoltent le plus la conscience, surtout quand on en est l'objet, et de là une réaction plus ou moins violente de plaintes et d'indignation. Mais au sentiment de la justice offensée se joint presque toujours celui de l'amour propre irrité, et alors on risque souvent de satisfaire sa vanité sous le prétexte de venger l'équité. 11 est donc plus sûr et plus noble de supporter en silence.

Outre le retour par lequel on doit acquitter sa dette, ce qui est la partie obligatoire de la reconnaissance, il y a encore en elle un sentiment particulier de bienveillance et de respect envers le bienfaiteur qui nous lie à lui par le cœur, comme l'obligation morale par la conscience. L'expression de ce sentiment est un besoin pour les ames délicates. 11 ne leur sufiit point de rendre ce qu'on leur a donné, ce qui est une sorte d'échange; elles sont encore pressées de reconnaître par des marques d'affection, par des témoignages de dévouement ce qu'on a lait pour elles. Car le bienfaiteur a vis-à-vis de l'obligé le mérite de l'initiative. Il l'a aimé le premier, et celte prévenance d'amour, qui ne peut jamais se payer, doit être compensée par la réaction surabondante de celui qui en a été l'objet. Quand le bienfait est méconnu ou payé d'ingrati-

tude, l'obligé devient presque toujours l'ennemi du bienfaiteur. Il semble que le bien reçu tourne en poison dans son cœur, comme le rayon solaire dans les plantes vénéneuses, qui le pervertissent en l'absorbant. L'ingrat ne peut supporter la présence ni le souvenir de celui qui lui a rendu service ; car il y trouve une cause d'humiliation qui irrite son orgueil ou un reproche qui tourmente sa conscience.

Si l'on ne faisait du bien aux hommes qu'en vue de leur, reconnaissance, on s'en lasserait bientôt, tant l'égoïsme naturel la rend facilement oublieuse ou ingrate. Il y a de la grandeur d'âme, à ne pas faire valoir les services rendus, ou du moins à n'en point réclamer le prix. Mais, il faut l'avouer* une telle vertu est rare dans le monde, et ceux-là même, qui en sont parfois capables, s'en dégoûtent, quand l'ingratitude se répète, et que leurs bonnes intentions sont méconnues ou calomniées. Il faut donc aux âmes généreuses un autre motif, pour faire le bien, que leur propre gloire. Ce motif, l'Évangile nous l'a donné et Jésus-Christ l'a mis le, premier en pratique par sa vie et par sa mort. L'amour divin ou la charité, qui naît du commerce de l'âme avec la source de la vie, voilà la racine profonde et impérissable de la bienfaisance. Elle fait le bien comme Dieu, parce qu'elle aime comme lui, sans retour sur soi-même et sans mesure, parce qu'elle n'agit paspour l'homme ignorant ou passionné, mais en vue de Celui qui sait tout et donne à chacun sa récompense. Elle seule aussi est sincèrement reconnaissante, parce qu'elle est plus touchée de l'intention du bienfait que de son utilité, et que dans l'un et l'autre cas, soit pour faire le bien, soit pour le reconnaître, touchée de l'esprit de Dieu, elle est l'instrument volontaire de sa bonté et de son amour.

nEVOIRS ENVERS SES SKMni,.Mil,lîS. 379

Deux âmes peuvent se rapprocher par une sympathio réciproque, qui établit entre elles un rapport intime qu'on appelle amitié. La véritable amitié n'est point une simple liaison formée par des convenances d'âges, de caractères, de goûts,- de situation. Elle n'est pas le résultat des circonstances et des intérêts du moment.Toutes ces choses unissent les hommes extérieurement pour un temps, mais ne lient point les âmes. Ce qui les attache par le fond, c'est la confiance fondée sur l'estime, c'est une espèce de foi en quelque chose de divin qui les attire l'une vers l'autre par une affinité mystérieuse, et les unit dans un terme supérieur. La vraie amitié ne peut exister qu'en des âmes généreuses capables de comprendre le bien et de s'y dévouer. Son devoir est d'abord la réciprocité d'affection et de services, puis le dévouement au véritable bien de celui qu'on aiine, jusqu'à donner sa vie pour le lui procurer.

Les hommes se rapprochent plus ou moins, s'unissent à tel ou tel degré en raison de leurs relations et de leurs affinités. On aime par l'âme, quels que soient la forme et l'objet de l'amour. Mais l'âme est enveloppée d'un corps , et ce corps est en commerce perpéluel avec le monde et les choses du dehors. Le monde, les choses sensibles, le corps et

tout ce qui s'y rapporte influent donc directement ou indirectement aur nos affections, nos altachements, notre amour; et de là la hiérarchie des liaisons humaines et les degrés de l'amour. Plu^ l'affection dépend des sens et de la chair, plus elle est égoïste; car elle est soumise à la loi de la nature inférieure. Moins au contraire le corps y influe,plus elle est pure, élevée et désintéressée; car elle est dominée par la loi de l'âme et de l'esprit, suivant laquelle il est plus doux de donner que de recevoir. La véritable amitié est un amour en dehors des liens du sang, des appétits sensuels et de l'intérêt humain ; elle est d'autant plus pure, qu'il y a en elle moins de retour sur soi et que l'amour-propre en est exclu.

Après le sentiment de la piété qui unit l'âme à Dieu, après cette affection toute spirituelle qui unit deux âmes en Dieu par la vie du ciel, après la charilé qui donne à tous ce que l'amitié donne à un seul, i'amilié sincère est certainement la plus noble des affections. Elle a son fondement dans une espèce de foi, non pas à la personne aimée, mais à l'esprit supérieur qui vit en elle, et qui nous la rend aimable par sa bonté, par sa vertu, par la noblesse de son cœur; car l'homme n'est bon, vertueux et noble que par sa participation à la source du bien et de tous les dons parfaits. Deux âmes ne peuvents'unir profondément et d'une manière durable que dans un terme supérieur, qui les enlève à elles-mêmes et aux intérêts du moment, et c'est pourquoi elles deviennent capables de se dévouer l'une pour l'autre. Mais, remarquons-le bien, celui auquel profite ce dévouement, n'en est point réellement l'objet. Il y aurait du fanatismeà se sacriiirr a un homme ; l'ami se dévoue à la justice, à la vë-

rité, au bien éternel qu'il voit et admire dans son ami, c'est-à-dire à Dieu, principe unique de tout ce qui est bon, juste et vrai.

L'amitié est supérieure aux affections naturelles, qui, ayant leurs racines dans la chair et le sang, sont toujours plus ou moins mélangées d'intérêt propre, et se rapportent en définitive à une jouissance personnelle. L'amour humain, proprement dit, en est l'exemple le plus frappant : et au fond tout amour qui lient de la chair lui ressemble par ce trait, que le moi s'y trouve sous les plus belles apparences de l'abnégation et du sacrifice. Ce qui distingue l'amitié, au contraire, c'est le désir unique du bonheur de l'ami. On l'aime en esprit et en vérité , et alors l'esprit domine l'union des cœurs et la vérité y préside. Aussi la parole de vérité est le signe certain d'une amitié sincère, qui a le courage de la dire ou de l'entendre.

Une telle amitié ne peut exister qu'entre des âmes généreuses et capables de dévouement. Elle a été très-rare dans le monde payen, et on le comprend: parce que ces âmes, toutes remplies de l'esprit de la terre et dominées par les éléments inférieurs, n'avaient point de motifs ni de force suffisante pour se renoncer et se sacrifier au bien d'un autre. Le dévouement à la patrie appartient à un autre ordre de choses. Mais depuis que l'Évangile a éclairé et spiritualisé l'humanité, depuis qu'un médiateur a été donné pour la relier à Dieu et les hommes entre eux par un sacrifice immense, fruit de l'amour infini, qui leur a appris à aimer sans retour et jusqu'à donner sa vie pour ce qu'on aime, l'amitié est devenue facile aux cœurs vraiment chrétiens, et l'histoire du christianisme en fournit mille exemples. Car, ici comme en toutes choses, l'esprit defoi

transfigure ce qu'il touche et l'élève à sa plus haute puissance.

L'amitié chrétienne n'est plus seulement une affection humaine; c'est l'union des ames, purifiées par l'abnégation de tout ce qu'elles ont de personnel , sanctifiées par la piété et se confondant presque avec la charité. On reconnaîtra que vous êtes mes disciples, a dit !e Maître, si vous vous aimez les uns les autres, comme je vous ai aimés. Et les Gentils disaient avec admiration des premiers chrétiens : Voyez comme ils s'aiment I C'est qu'en effet la foi en la parole divine est la source du véritable amour, de cet amour éternel, que le Christ est venu apporter à la terre, et pour lequel il n'y a plus ni Juif, ni gentil, ni Grec, ni barbare, ni libre, ni esclave, ni homme, ni femme, mais des enfants du Père céleste, rachetés et régénérés par son propre sang. C'est .pourquoi il nommait ses disciples ses amis, les amis de Dieu, et il nous appelle tous a cette sublime amitié par la participation à la même foi et à la même espérance.

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