‹ Manuel de philosophie moraleChapitre 5 sur 11 · CAUSES QUI AFFAIBLISSENT LA LIBERTÉ MORALE · texte numérisé non relu

CAUSES QUI AFFAIBLISSENT LA LIBERTÉ MORALE

La liberté ne pouvant se manifester que sous deux conditions, son exercice est suspendu quand l'une de ces conditions manque, ou affaibli quand elles s'accomplissent mal. La première est une connaissance suffisante de la loi qui doit régler la volonté et des choses entre lesquelles elle a à choisir. La seconde est la possibilité du choix, de la décision, et dans certains cas de l'exécution. L'ignorance et l'incapacité de l'esprit empêchent l'accomplissement de la première: la seconde est entravée par la passion, la crainte, la violence et l'habitude.

L'ignorance est volontaire ou involontaire.

Elle est involontaire dans l'enfant sans instruction, en tous ceux qui n'ont pas eu le moyen de connaître la loi et ses applications. Elle est encore involontaire, quand par les préjugés d'enfance et d'éducation elle est devenue invincible et comme impénétrable à la vérité : ce que Dieu seul en certains cas peut juger. Elle est volontaire, et par conséquent imputable, si on néglige d'apprendre ce qu'on doit savoir, soit par légèreté ou paresse pour s'épargner la peine du travail, soit par crainte de la vérité qui gêne , soit pour tout autre motif qui fait repousser le vrai. L'acte interne ou externe, suite de l'ignorance involontaire, n'est pas susceptible de moralité.

Pour opter entre deux choses, il' faut les rapporter l'une et-l'aulre à un terme moyen, qui serve d'unilé de comparaison, de mesure d'appréciation. L'acte de liberté implique au moins la connaissance nécessaire au choix. L'ignorance complète le rend impossible et l'ignorance relative hasardeux. Or celui qui agit avec ignorance, n'agissant point librement, ne répond point de son acte, car ne sachant pas ce qu'il fait, il n'y met point l'intention qui donnerait seule une valeur morale à son acte : ce qui arrive dans les cas d'ignorance absolue et d'ignorance relative involontaire.

1,'ignorance est involontaire, quand elle ne pro-

150 CHAl'lTJtE THOlrilKMli.

vient point de la faute de l'agent, auquel les moyens d'instruction ont manqué, sans qu'il aîtpu se les procurer, ni môme les soupçonner; ainsi l'enfant au berceau, les sauvages qui sont eu dehors de la civilisation, les peuples qui n'ont point entendu parler du christianisme, de ses dogmes ni de sa morale, et au milieu même de la société, ceux qui par leur âge ou leur position, n'en connaissent point les lois, les usages, les convenances. Cet immense bienfait de la société, quand elle est ce qu'elle doit être, est fl>, donner à ses membres l'instruction nécessaire pour exercer dignement leur liberté, et par conséquent accomplir leurs devoirs dans toutes les circonstances de la vie. Elle doit les y préparer de diverses manières par la promulgation des lois, par l'enseignement religieux, par l'instruction intellecluelle et morale de tous les degrés. L'État doit ces secours îi ses membres, parce qu'ils sont hommes et ne peuvent le devenir effectivement que par l'exercice régulier de leur liberté.

L'ignorance est encore involonlaire, quand, tout en connaissant la loi, on n'en voit pas l'applicaiion présente qu'un jurisconsulte seul peut discerner, comme il arrive souvent dans les délils civils ou de police. On peut même connaître la loi et les cas où elle s'applique, sans savoir que l'on se trouve dans l'un de ces cas, comme ceux qui se marient malgré des empêchements religieux ou légaux qu'ils ignorent.

11 y a une autre espèce d'ignorance involontaire, plus dilficile à apprécier, celle des personnes auxquelles l'instruction n'a point manqué, mais qui l'ont reçue inutilement, en sorte que la vérité n'a point pénétré dans leur espril, quoique peut-être ils

l'aient désirée, ou du moins ne l'aie ni point repousse* expressément. Il y a dans le monde spiriluei une sorte d'impénétrabilité comme dans le monde matériel. Quand la placées! prise dans un esprit, il devient quelquefois impossible, d'y introduire autre chose, surtout quand les croyances, les convictions et les opinions ont leurs racines dans les impressions de l'enfance. De là des préjugés presque invincibles; l'éducation les a confirmés, les intérêts elles passions sont venus s'y joindre, et enfin l'habitude, qui est une seconde nature, y a mis le sceau du temps, en sorte que la conscience morale est dominée par cette manière de sentir et de voir. Il est bien difficile de changer un pareil état; car les voies, par où la vérité pourrait entrer, sont faussées, et tout s'altère en y passant ; c'est le rayon du soleil Iraversant un verre colorié et se teignant de la nuance. Otte maladie ne peut être guérie que par un secours extraordinaire de la [rrâce, qui renouvelle l'entendement par une lumière surnaturelle, ou change le cœur par une motion particulière.

Dans ces conditions l'ignorance involontaire est regardée comme invincible nu à peu près; car il n'est pas facile de déterminer exactement celte invincibilité. Elle est évidente, quand les moyens d'instruction ont complètement manqué, ou s'il y a eu incapacité de la recevoir, comme nous avons dit tout a l'heure des enfants au berceau, des sauvages, et des païens non évangélisés. Mais elle n'est pas aussi claire, en ceux qui se sont trouvés au milieu des moyens d'instruction sans en profiter a cause de leurs préjugés, de leurs passions ou de leurs intérêts. Les théologiens disent que pour qu'elle existe dans ce cas, il faut qu'on ait fait absolument

tout ce qui était possible pour s'instruire, qu'on n'ait négligé aucun moyen de s'éclairer, ce qui n'est déjà pas facile à apprécier. C'est pourquoi ils ajoutent qu'on doit avoir pris toutes les précautions d'une personne prudente : ce qui n'est pas très-clair non plus, et paraît un peu vague dans la pratique.

L'ignorance invincible est moins probable à mesure que les hommes sont plus civilisés. Dans les classes supérieures de la société, où les connaissances sont plus répandues, on a plus de moyens d'apprendre la vérilé, par conséquent moins de chances d'ignorance, surtout en ce qui regarde les devoirs de l'homme, du chrétien et du citoyen. Plus on a fait d'études, plus aussi on est en mesure de reconnaître les obligations que ces diverses situations imposent et ce qu'il faut faire pour les remplir.

Il est encore évident qu'il n'y a pas d'ignorance invincible des vérités fondamentales du droit naturel, aauf dans le cas d'idiotisme, parce que tout homme, par cela qu'il est un homme, ne peut entrer en rapport avec ses semblables sans que l'idée de la justice et des devoirs qui en sortent ne se développe dans sa conscience, comme les axiomes et les lois de la pensée se manifestent quand il exerce les facultés de son esprit. Les théologiens s'accordent à dire, que si l'ignorance invincible des principes fondamentaux de la morale, du droit naturel et de leurs corollaires les plus prochains, est inadmissible, elle peut exister pour des conséquences plus éloignées, dont la liaison avec leurs principes n'étant point d'évidence immédiate peut être discutée et démontrée par le raisonnement.

On reconnaît l'ignorance invincible à ce carac-

m LA LIBERTÉ MORAL*:. 153 1ère, qu'il y a eu absence complète de doute avant d'agir, et qu'on n'a pas même songé à mettre en question la licité de l'acte. Mais pour peu qu'il y ait d'incertitude et d'inquiétude, si, au moins d'une manière confuse, il y a soupçon du bien à faire ou du mal à éviter, il y a alors un motif de chercher à s'instruire, une excitation à s'éclairer davantage, et l'on devient coupable jusqu'à un certain point, si on ne le fait pas.

L'ignorance volontaire est celle dont nous sommes la cause soit en refusant l'instruction, soit en n'en profitant pas. En. ce cas elle retombe sur nous avec ses conséquences, et nous devenons responsables du mal qu'elle peut produire ou amener. 11 y a des péchés d'ignorance, et par conséquent une ignorance qui n'est pas invincible. L'ignorance dans ce cas a donc besoin de pardon, camme celle des bourreaux de Jésus-Christ, pour lesquels il implore la miséricorde divine, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font ; donc ils étaient coupables.

Cette ignorance s'appelle vincible, parce qu'on aurait pu l'éviter. Si elle provient de la négligence à s'instruire , c'est l'ignorance crasse ou grossière. Elle est moins coupable, si l'on a fait quelque chose pour apprendre, sans faire néanmoins tout ce qui était nécessaire. Ainsi il y a des chrétiens qui connaissent la religion d'une manière générale et en bloc pour ainsi dire, mais qui ne veulent pas y regarder de près ni l'approfondir. Ils ont peur de s'en occuper, soit par paresse, soit peut-être que leur foi n'étant pas solide, ils craignent d'être ébranlés. Ils se contentent donc de ce qu'on appelle vulgairement la foi du charbonnier. Quoi qu'on en dise, l'Église ne recommande pas celle sorte de foi, qui, le plus souvent est morte. Elle

vent au contraire qu'on s'instruise des vérités éternelles ; car, l'iïvangile appelle tous les peuples des ténèbres de l'ignorante à l'admirable lumière du cie', et il veutles mener des obscurités inévitables delà f >ià la contemplation de Ce!uî qui esl la vérité absolue. C'est pourquoi Jésus-Christ a dit : Je- suis la lumière du monde, et celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres (Joan. VIII, 12.).

Enfin, il y a une ignorance voulue, de parti prie, et qu'on appelle ignorance affectée. On ignore; dans ce cas, parce qu'on refuse expressément de savoir, parce qu'on craint d'être éclairé; et on ne le veut pas pour trois raisons : la première , parce qu'il est fort incommode de connaître la loi, quand on est décidé à ne pas l'observer: noluit initlHgen ut bene ageret ; il n'a pas voulu comprendre, pour n'être pas obligé de bien faire (Pi. 35, 4.); la seconde est la paresse d'apprendre à un certain âge, et s'il faut revenir aux éléments, surtout en ce qui concerne la religion; la troisième, qui n'est pas la plus faibie, est l'amour-propre, qui a honte de paraître ignoier en questionnant. C'est pourquoi nous ne cesserons de répéter aux jeunes gens : travaillez pendant que vous en avez le temps, la force, les moyens, les ressources. Le printemps prépare la maturité de l'été et la richesse de l'automne.

L'incapacité de l'esprit et l'impuissance de la pensée empêchent l'exercice de la liberté, l'homme ne pouvant connaître la loi, les cas où elle s'applique, ni discerner les contraires

DE LA LIBERTÉ M OH A LE. lï>5

entre lesquels il devrait opter. Donc n'agissent point librement : l'enfant, qui n'a pas l'âge de raison, le vieillard tombé en enfance, l'insensé dont l'esprit est aliéné, le malade auquel l'ardeur de la fièvre et l'excès de la souffrance ôtent la conscience et la direction de son esprit. En outre, le sommeil, le somnambulisme naturel ou artificiel, l'ivresse et d'autres causes de ce genre suspendent ou entravent l'acte libre en arrêtant ou affaiblissant l'exercice de la raison.

L'incapacité complète de l'esprit suspend lolalernent la liberté. Les actes dans ce cas n'ont point de valeur morale, parce que l'intention humaine, c'està-dire la direction d'une volonté intelligente, y manque. Mais il y a des circonstances où la ligne de démarcation entre la rationalité et l'ir rationalité n'est l*as nettement tranchée, principalement chezlesenl'ants. Alors ii est souvent dilficile.de déterminer jusqu'à quel point la liberté est engagée dans l'action, en raison de l'inexpérience de l'agent ou à cause île la faiblesse de la volonté et de la prédominance des sens et de l'imagination dans la conduite. La plupart du temps, les enfa nts en commettant le mal ne savent pas ce qu'ils font, non qu'ils ne sentent plus ou moins qu'ils agissent mal, mais ils ne peuvent juger de la gravité de l'acte, ni surtout en apprécier les conséquences. Ils cèdent à un premier mouvement de désir ou d'aversion. C'est ce que discerne un maître habile, qui, tout en maintenant la discipline avec fermeté et imposant nettement la règle, aura une grande indulgence pour des infractions dont l'enfant n'a point conscience, Il

laissera tomber beaucoup de fautes, méchantes en apparence, et qui sont réellement pure étourderie, tellement que l'enfant les oubliant lui-même, s'il est puni dans l'instant qui suit, ne comprend pas plus le châtiment que le délit. Aussi, dans ces cas, nccuse-t-il le maître d'injustice, soutenant qu'il n'a rien fait; et il a raison en ce sens, que n'ayant pas mis de mauvaise intention dans son acte, il n'a rien fait d'immoral.

A l'autre extrémité de la vie, on retrouve avec l'absence de la raison la même incapacité de l'esprit, appelée aussi du môme nom, l'enfance. Le vieillard tombé en enfance n'agit plus librement ; il est le jouet des instincts de la chair. Son ame est déjà comme absente de son corps , et il faut qu'une autre volonté s'empare de la sienne pour !a diriger et la maintenir. Rien de plus triste que la vue de l'homme ainsi dégradé par le temps. C'est peutêtre la preuve la plus frappante de l'état anomal où il vit en ce monde par suite d'une faute primitive, dont les suites se montrent si évidemment dans les misères de l'âme, de l'esprit et du corps. Végéter sur la terre sans intelligence et sans liberté, après y avoir régné par l'une et l'autre, se survivre pour ainsi dire à soi-même, est une des choses les plus déplorables de notre condition présente.

L'insensé n'est plus dans les conditions de la liberté, non qu'il ne puisse penser et raisonner, il le fait parfois très-subtilement; ce qui lui manque, c'est la ba?e de la pensée, les données nécessaires pour l'exercer convenablement, et la mesure pour la régler. Cette base est le sens commun, ou la manière de sentir et de voir commune à tous les hommes, dont les organes ne sont ni troublés ni

dérangés. En outre, la raison tirant ses matériaux des sens et l'imagination les façonnant, la mémoire les conservant, si les sens sont altérés parle dérangement des organes, l'imagination exaltée par l'excitation du cerveau , la mémoire troublée dans ses arrangements, la pensée travaille avec des matériaux viciés, avec de fausses données, et ainsi l'édifice ou le système qu'elle construira ne sera en rapport ni avec la réalité des choses ni avec la manière de voir des autres hommes. Enfin, le monde où nous sommes englobés soutient et redresse notre manière de penser. L'imagination, qui' s'égare aisément, est sans cesse ramenée par les exigences de la vie à l'ordre de choses qui nous entoure, et l'on ne peut s'en écarter notablement sans que le contraste ou la divergence n'y ramène bientôt. L'homme en démence est enlevé à cet ordre commun. Il perd la conscience du monde objectif, de son propre esprit et de leurs différences, en sorte que, confondant ce qu'il voit avec ce qu'il imagine, et ce qu'il imagine avec ce qu'il voit, il devient comme étranger au monde extérieur et à lui-même : ce qui est assez bien désigné par l'expression d'aliénation mentale, laquelle signifie encore qu'il n'est plus le maître de sa personne, ne pouvant plus se posséder par la réflexion, ni se gouverner raisonnablement par sa volonté.

Dans la maladie, l'ordre normal de la personne humaine est troublé, et le rapport des deux substances qui la constituent est dérangé. Le corps domine l'âme qu'il doit servir. La vie s'y concentre et l'esprit se Irouve affaibli de deux manières, d'abord parce que l'organisme détraqué lui refuse le service, et ensuite parce que dans l'angoisse de la douleur, dans l'inquiétude de l'existence en péril,

toutes tes forces de la nature se concentrent dans le corps. L'homme malade, n'étant point dans son assiette, n'a donc plus le libre usage de ses facultés. Par le désordre de l'organisation et les souffrances qui en sortent, il lui est difficile de penser ave<vériié et intensité ; il ne peut ni .'avoir ce qu'il veut, ni discerner les meilleurs moyens de l'exécuter, et d'ailleurs la vigueur nécessaire pour se résoudre lui est enlevée. La liberté est donc invalidée dans ' son effet moral: invalidée, mais non détruite; car il y a des degrés dans la maladie, depuis le malai;o sourd de l'invasion, le paroxysme du mal jusqu'à la faiblesse delà convalescence. L'état spirituel varie avec l'état physique, et la responsabilité morale reparaît ou s'évanouit suivant les crises de l'affection morbide et la disposition actuelle des malades. C'est pourquoi la plupart du temps il faut trailer les malades comme des enfants qui n'ont pas la jouissance de leur raison.

Le sommeil nous ôtant la conscience de nousmêmes, condition première de la connaissance, suspend l'eiercice de la liberté. Mais on ne passe pas soudainement de la veille au sommeil profond ; et ainsi la conscience ne s'éteint pas tout d'un coup : elle s'affaiblit par degrés, et la volonté la suit dans sa défaillance progressive. Alors les actes deviennent des mouvements instinctifs, et bien qu'ils puissent trahir les goûts et les tendances de l'âme, comme les paroles incohérentes des rêves montrent ce qui préoccupe l'esprit, ils cessent d'être moralement imputables, dès que la direction intelligente les abandonne. La personne n'étant plus présente à ce qu'elle fait, elle n'en est pas la cause mais l'instrument.

Il en est de même dans le somnambulisme , état

mystérieux où la pensée s'exerce souvent avec intensité, où la volonté produit des suites d'actions bien combinées, sans que le somnambule en ait conscience, et tellement à son insu qu'au réveil il n'en a pas le moindre souvenir , et reprend la vie là où il l'avait laissée en s'endormant. 11 n'y a donc aucune moralité dans ses actes. Il n'y en a pas davantage dans le somnambulisme artificiel ; car, d'après les condition et les lois du rapport entre le magnétiseur et In magnétisé, le premier domine entièrement le second , qui est comme suspendu à sa volonté, pensant et agissant à son commandement: état très-dangereux, qui tend à subjuguer l'tiomme dans le sanctuaire même do son être, en sorte que le rapport une fois consenti et établi, le patient ne peut résister sans de vives douleurs dans les moments de crise, et sa liberté est comme aliénée. Sa responsabilité morale, entière au point de départ dans l'acte du consentement, disparaît avec la conscience de lui-même.

L'ivresse suspend la liberté, quand elle est complète ; partielle , elle l'entrave plus ou moins. Dans le premier cas, la conscience se perd avec le pouvoir de réfléchir. Le cerveau, enflammé par l'alcool et l'abondance du sang qu'il y entraîne, ne peut remplir ses fonctions , en sorte que la raison et la volonté sont empêchées d'ans leur exercice par l'indisposition de l'organe. La liberté est suspendue avec la conscience. Aussi n'impute-t-on point à l'homme ivre ce qu'il dit ni ce qu'il fait ; car il n'est plus maître de lui et ne peut gouverner son esprit, sa langue ni ses membres. Si l'ivresse n'est point entière, et qu'il y ait encore une lueur de raison, la liberté 'exerce en proportion; elle est pour quelque chose dans l'acte posé. Mais il est difficile

d'apprécier le degré de culpabilité dans l'étal vogue et désordonné où l'influence dominante de l'esprit animal a jeté l'être intelligent. Dans tous les cas, même quand l'impuissance de savoir et de vouloir ce qu'il Tait excuse celui qui s'enivre, il est cependant coupable de s'être abandonné à cet excès, parce que , quand il avait encore l'usage de sa liberté, il en a usé ou plutôt abusé pour se livrer aui influences dégradantes qui la lui ont ôtée.

Enfin l'impulsion instinctive est parfois si violente , que la volonté est comme enlevée à ellemême sans avoir le temps ni le pouvoir de réfléchir ni de se retenir. Gela peut arriver par une motion supérieure ou par un entraînement des sens; car chaque nature a ses instincts, l'âme comme le corps- Dans le premier cas, instrument d'une puissance plus haute qui agit par lui, l'homme peut être employé à de grandes choses, sans presque en avoir conscience. Dans le second, dominé par la sensation, par l'excitation des nerfs, par le mouvement du sang, par la libre organique, el par tout ce qui les exalle, il agit sans le savoir ni le vouloir, à la manière des animaux.

La liberté est gênée, quelquefois même empêchée dans son exercice, par la passion, comme en ceux que l'amour ou la haine rendent momentanément insensés. Si le mouvement de la passion est spontané, provenant par exemple d'une disposition organique, d'une maladie ou de toute autre cause physique, on

ne repond des acles produits qu'en raison de la participation de la volonté ou du pouvoir quelle avait, de s'y opposer. Mais si ]a passion s'est formée par la complaisance de la volonté dans le désir et la jouissance de l'objet, elle est d'autant plus coupable qu'elle a cédé plus facilement à la tentation, et qu'elle avait plus de motifs et de secours pour y résister. Une fois asservie par l'habitude, elle perd la jouissance de sa liberté et retombe sous l'empire de l'instinct.

La passion a deux racines, l'une dans le sujet qui l'éprouve , l'autre dans l'objet qui la cause. La racine subjective est le hesoin de la vie et le désir de ce qui l'alimente et la réjouit. La racine objective est dans la propriété que possède une personne ou une chose d'affecter agréablement la sensibilité, et, par le plaisir donné ou promis, d'agir, à travers les. sens, l'imagination et l'esprit, sur la volonté pour exciter sa concupiscence et attirer son amour. Dans ce cas l'objet est actif par rapport à l'âme passive sous son influence, s'abandonnant à son attrait, subjuguée par sa puissance, ne voyant plus que lui au monde et mettant son suprême bonheur à le posséder. De là l'aveuglement, l'emportement, et le caractère exclusif de la passion. C'est une espèce de charme ou de fascination jetée surTesprit et le cœur. Dans ce cas , surtout dans les moments du paroxysme comme dans un transport d'amour ou un accès de colère, l'usage de la raison est entravé, suspendu, et alors manque une des conditions de l'acte libre , l'homme n'étant plus apte à discerner sainement les choses ni leur rapport avec

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la loi et enlre elles. C'est presque un accès de

folie.

Il y a toujours du mal pour l'être libre à se laisser dominer par ce qui lui est inférieur ou égal , à se passionner pour les choses terrestres ou pour ses semblables ; car dans l'un et l'autre cas, il reçoit la loi de ce qui n'a pas droit de la lui imposer. La passion n'est excusable, justifiable, que si elle est inspirée par de grandes et belles qualités, où quelque chose d'idéal se fait sentir, et subjugue le cœur par une influence supérieure, qui ramène au divin et à Dieu. L'homme devant aimer Dieu par-dessus tout et de toute son âme, parce qu'il est le bien suprême, il ne peut donner exclusivement son amour à une créature sans prévarication. Les passions purement bumaines sont donc mauvaises au fond, et presque toujours funestes par leurs conséquences, bien que parfois elles soient relativement utiles, comme remèdes à un plus grand mal. Elles ontd'aulant plus de malignité, que la volonté a plus de part à leur formation et contribue davantage à les développer et les exalter.

Dans toute passion il y a de l'involontaire et du volontaire, et la culpabilité dépend de la proportion de ces deux éléments. Le corps avec sa constitution, son tempérament et ses prédispositions, y est pour beaucoup. L'homme d'un tempérament bilieux est moins coupable de se laisser emporter aux passions violentes. Le tempérament mélancolique dispose à la concentration, donc à la jalousie, à l'envie, à la malveillance. Le flegmatique, porté naturellement à l'indolence , à l'apathie, démérite nioius par la paresse et l'inertie ; le sanguin excuse davantage la légèreté, l'imprudence et l'inconstance. Non que chacun ne doive et ne puisse combattre

ses penchants naturels, et s'affranchir de cette fala- . lité de la chair par son libre arbitre; mais il y a plus d'obstacles à surmonter, plus de liens à briser, plus de tentations à vaincre d'un coté que de l'autre, et ainsi moins de culpabilité dans la défaite et plus de mérite dans la victoire.

Les maladies, surtout les maladies chroniques, qui changent peu à peu l'humeur et le caractère, influent considérablement sur l'exercice de la liberté, en disposant à telle affection morale, à telle passion, suivant la région et les organes qu'elles envahissent. Ainsi les maladies de l'abdomen, les obstructions du foie et de la rate, les gastrites et les embarras du système digestif, portent aux affections malveillantes, à la défiance, aux soupçons, à la misanthropie. Celles de la poitrine exaltent l'activité et la sensualité par l'accélération de la circulation du sang. Les névroses finissent par dominer la volonté, et la liberté est violentée par les organes qu'elle devrait gouverner. L'irritation des nerfs sert alors d'excuse à l'emportement et aux caprices, et souvent en effet ils en sont la cause, parce qu'on a trop cédé à leur entraînement.

La passion rend d'autant plus coupable que la volonté a plus de part dans les circonstances qui l'ont amenée et qui l'entretiennent. Il y a des passions presque toutes volontaires, le sujet se donnant à l'objet de toute sa force, par toutes ses facultés, par tout son amour. Dans ces cas , les deux causes de la passion, subjective et objective, concourent vivement à la même fin, en poussant l'exaltation au plus haut degré, et si l'habitude vient cimenter leur union, elle devient presque indestructible. Alors il n'y a plus de lutte ni de scission dans l'individu, sa volonté ne résistant plus.

Il acquiert, au contraire, une certaine, assurancn dans le désordre, parce que sa concience est affaiblie ou étouffée. Tant que la liberté ne s'est pas aliénée, il y a ressource el espoir de retour. L'ennemi n'a pas encore envahi le centre de l'âme. Mais quand il a pénétré dans l'intérieur de ia place, et la liberté seule peut l'y introduire, il en reste trop souvent le mallre, el c'est ce qui explique le déplorable état de quelques hommes, subjuguas par des passions ignobles dont ils ne peuvent s'affranchir. Parfois ils tentent de secouer ce joug, surtout quand ils sont remués momentanément parce qu'ils ont de plus sacré etde plus cher; mais leur résolution ne tient pas devant la tentation, et leur courage défaille à la première occasion. C'est qu'ils sont vaincus au fond et comme expropriés de leur personnalité. A force d'abuser de leur libre arbitre, ils en ont perdu l'usage. Cette impuissance à délivrer ici- bas une âme ainsi asservie, paralysant par sa mauvaise volonté ou sa faiblesse tout ce que le bien et ses agenls font pour elle, nous aide à concevoir l'éternité des peines pour «ne créature qui, par un acte exprès et réfléchi de sa liberté s'étant donnée au mal et l'ayant sérieusement préféré au bien, persiste obstinément dans son choix jusqu'au dernier moment, et blasphème ou repousse môme dans la mort tous les moyens de la justice et de la miséricorde divines.

La liberté est encore opprimée par la violence physique ou morale. La première s'opère

DE LA LIBERTÉ MORALE. 165 par l'imposition d'une force qui, gênant notre activité extérieure, nous Tait faire malgré nous ce que nous ne vouions pas, ou nous empêche de. faire ce que nous voulons. Dans ce tas, la personne opprimée, n'ayant pas l'usage libre de ses membres, n'est point responsable de ce qui" arrive, si elle a résisté autant qu'il lui u été possible. J,a violence morale, s'exerce par la crainte, qui entrave l'exercice de la liberté sans la suspendre, sauf les circonstances , où elle ûte la présence d'esprit et le pouvoir d'agir. C'est pourquoi une méchante action arrachée par la peur, soit de la mort ou de mauvais traitements , soit de la calomnie , du scandale ou du ridicule, quoiqu'elle soit libre encore et par conséquent coupable, l'est cependant moins que si elle avait élé voulue et accomplie sans crainte.

La violence physique ou la coaction nécessite absolument, et ainsi détruit seule l'acte libre. Elle porte directement sur la partie extérieure de l'homme, et indirectement sur les facultés qui ont besoin des organes du corps pour exercer leurs fondions. La volonté, dans son acte le plus intime, est inaccessible à la violence. On ne peut pas faire vouloir un homme malgré lui. En le contraignant par le dehors, on peut lui imposer un mouvement machinal, en remuant ses membres comme un instrument, mais il est impossible de le forcer à vouloir. Il est inexpugnable dans son for intérieur, quand il veut s'y réfugier et s'y enfermer.

La volonté produit deux espèces d'actes : d'aborl

son acte immédiat ou la volition, dont elle est seule la maîtresse, que personne ne peut forcer, pa3 même Dieu, puisque, comme l'existence du mal le prouve, elle peut toujours lui résister. Nemo potest velle invitus , et vclle nolms velle, dit saint Anselme ; personne ne peut vouloir malgré lui, et vouloir en ne voulant pas vouloir. Saint Thomas dit aussi: Ml contra notiowm aclus volonlarii ut sit coàctus; il est contraire à la notion du volontaire qu'il soit contraint. La volonté produit en second lieu des actes médités ou commandés, qu'elle accomplit par le ministère de l'esprit et des membres du corps. Ici, elle peut être violentée dans les facultés et les organes qui lui servent d'instruments. Mais, dans ce cas, pour que la coaclion excuse entièrement du péché et du crime, il faut qu'elle soit complète, et elle ne l'est que si la résistance a été sincère et impuissante, comme chez les martyrs auxquels on voulait arracher un semblant d'adoration en face d<;s idoles. Il ne suflit pas môme de rester passif pour que la volonté n'ait point de part à l'action, lin se laissant mener comme un instrument, on peut encore être coupable de faiblesse et d'une sorte d'aquiescement. On doit se défendre de toute sa force et ne céder qu'à une puissance supérieure, afin d'être complètement victime. La responsabilité n'est pleinement dégagée qu'à cette condition.

La violence morale n'est pas une coaclion proprement dite, pas plus que ia nécessité morale n'est une nécessité absolue. Elle s'exerce par la menace d'un danger ou d'une souffrance qui inspire de ta crainte; mais cette crainte, sauf en certains cas, ne détruit pas l'acte libre ni sa valeur morale. On vous menace pour arracher votre consentement, tA effrayé vous le donnez, bien qu'à contre-cœur et

DE LA LIBERTÉ MORALE. 167 avec peine. Il y a donc ici un acle moral, puisqu'il y a concours de la raison et de la volonté. On a le temps de considérer le danger qui menace et la chose demandée; on peut en examiner les circonstances et les suites. 11 est vrai que tout cela se fait dans le trouble de la peur, ce qui peut en infirmer jusqu'à un certain point la moralité. Mais enfin 3e volontaire n'est pas détruit comme dans la coaction, excepté si la crainte va au point d'enlever l'usage de la raison. Ainsi, un brigand vous met le pistolet sur la gorge au coin d'un bois en vous demandant la bourse ou la vie. Il vous laisse le choix. A coup sûr, ii vous met dans rembarras, et on ne peut pas dire que vous soyez entièrement libre. À'ous l'êtes cependant jusqu'à un certain point; car vous avez un choix à faire, et votre raison ne vous laissera pas longtemps dans le doute, mais enlin elle peut délibérer. Le capitaine, qui jetle sa cargaison à la mer pendant la tempête pour sauver sa vie et son bâtiment, ne le fait pas de bon cœur assurément. Sa liberté est placée dans une cruelle alternative; mais, quoiqu'elle soit sous l'impression de la crainte de la mort, elle délibère cependant et se décide.

La crainte diminue le volontaire en proportion de la gravité du danger ou de la faiblesse de la personne. 11 n'est pas même nécessaire que le danger soit réel, il suffit qu'il soit imaginé. Elle agit plus vivement sur les enfants, les femmes, les vieillards et les malades, circonstance dont il faut tenir compte dans l'appréciation des actes.

La peur, quelle qu'elle soit, n'autorise jamais à faire ce qui est défendu ni à omettre ce qui est prescrit. On doit tout supporter plutôt que de mal faire, la mort même s'il le faut. On ne demandait

souvent aux martyrs que quelques grains d'encens, de manger un peu de la viande consacrée aux idoles, ou même d'en faire le semblant, et cela en face des tortures et du bûcher. Ils répondaient simplement : Je suis chrétien, et ils mouraient. Personne, pour se justifier d'un crime-ou d'une lâcheté, n'est admis à dire : J'ai eu peur ce jour-là. Le soldat placé en vedette devant l'ennemi peut aussi avoir peur un jour ou l'autre: est-ce une raison pour manquer à sa consigne et abandonner son poste?

La crainte, qui ne peut innocenter une mauvaise action, ne peut pas non plus former des engagements légitimes et durables, c'est-à-dire que les promesses du mal arrachés par la peur ne sont point valables, d'abord parce qu'on ne peut s'engager contre la justice, ensuite parce que la parole a été extorquée par la violence. Néanmoins si la promesse faite dans ce cas n'a rien d'immoral en soi, elle peut lier dans une certaine mesure.

Iist-il permis d'employer la crainte pour porter les hommes à bien faire ou les empêcher de mal faire? Assurément; car il y a une crainte salutaire et légitime: initium tapimtUe timor Domini; la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse- La crainte du mal moral est une bonne passion, et quand on ne peut inspirer directement l'horreur de l'injustice, il faut inspirer au moins la peur de ses conséquences, c'est-à-dire du châtiment qu'elle mérite et qui la frappera tôt ou tard. Arrêter la liberté dans la voie du crime par une frayeur salutaire, ce n'est point la détruire; c'est seulement la préserver de ce qu'elle doit éviter. Empêc!ier les hommes de faire le mal par la crainte est tout aussi légitime que de les punir quand ils l'ont commis.

La peur du châtiment est un moyen indispensable dans l'ordre civil comme dans l'ordre religieux. Dans toute société la force publique doit soutenir el sanctionner la justice, et. les lois qu'on ne craint point de violer perdent bientôt leur efficacité. L'égoïsme et les passions grossières ont besoin de ce frein. La religion s'en sert admirablement, bien que son instrument principal et ie meilleur soit la charité. Mais il faut d'abord dompter l'homme animal, l'habituer à l'ordre en l'empêchant de faire aux autres le mal qu'il ne veut pas qu'on lui fasse; elle lui apprendra ensuite à leur faire du bien. Pour cela Ja crainte est bonne dans le principe. Heureux celui dont le cou a été courbé de bonne heure par ic joug de la loi: et ce joug salutaire qui s'impose d'abord avec forée, ne tolore pas les résistances. Sans doute la crainte seule ne fait pas la vertu, mais elle la préparc. Obéir à la loi uniquement par peur et sans délester le mal, sans la ferme volonté oe ne plus le commettre, c'est un acte servile, mais qui a encore sa moralité, parce qu'il maintient l'ordre en empêchant le désordre. Pour que l'agent ait du mérite moral, il faut qu'avec la crainte de la punition il ait l'aversion du péché ou du délit, et leur refuse l'acquiescement de sa liberté, parce qu'ils sont contraires à la juslice. C'est ce qui constitue l'efficacité de la contrition du pécheur.

Enfin l'habitude exerce une grande influence sur la volonté et ses actes. Cette influence va-t-elle jusqu'à diminuer la liberté, et les actions mauvaises par l'entraînement de l'habitude sont-elles moins coupables que les autres? On peut répondre oui et non. Oui, en ce sens que l'habitude, comme dit Aristote, est une seconde nature, ô«*p t <t&<"t fflet;

donc l'acte habituel participe à 1'entratnemenl de l'instinct naturel, c'est-à-dire de ces actes qu'on fait spontanément et sans s'en apercevoir. C'est une impulsion analogue à celle du premierniouvemenr, et à ce point de vue on peut dire qu'elle atténue l'immoralité d'une action.

D'un autre côté il ne failt pas oublier que si l'habitude est une seconde nature, elle est une nature acquise et formée volontairement. Donc là se retrouve Ici loi du volontaire indirect, c'est-à-dire qu'elle rend coupable, non pas précisément des fautes qu'elle fait taire, mais d'avoir posé les causes qui amènent ces fautes; car elle ne s'établit que par des actes répétés de liberté. On commence par une action qu'on réitère, et à force de la multiplier elle (init par se produire comme d'elle-même. Mais cette malheureuse facilité de mal faire ne se forme jamais sans la participation directe et soutenue de la volonté, qui au bout de quelque temps en est entraînée et subjuguée.

11 faut donc bien prendre garde aux habitudes vicieuses; car, dès qu'elles ont envahi la volonté, il est extrêmement diflicile de s'en défaire, surtout s'il s'y joint l'influence de la constitution et du tempérament, comme dans certaines pnssions déplorables. Ainsi l'ivrognerie, qui modilie profondément le système nerveux, excite un besoin factice et une tendance violenle vers son objet, dont on a peine à se défendri 1 . La paresse amollit ia constitution, relâche la libre, eu sorte que le corps, indocile à la volonté, rebelle à l'esprit, l'accable de son poids, l'étouffé du son inertie, et l'empêche de se livrer à tout exercice intellectuel ou physique. La luxure, qui enflamme le sang et par le sang lout l'organisme, tyrannise l'âme par le besoin de ses jouis-

sauces grossières. Dans tous ces cas l'homme est dégradé par d'ignobles habitudes, car il n'a nas été fait pour être l'esclave du corjis, mais pour le réduire en servitude et le gouverner, afin d'en faire l'instrument docile de son intelligence dans la recherche et la manifestation de la vérité, le serviteur fidèle de sa volonté dans l'accomplissement de la justice et du bien.

Dès que la conscience du mal est éveillée, J'homme ne peut pas ne pas exercer s;i liberté, et cet exercice tourne à son avantage ou à son dommage; car tous les actes libres tendent finalement au bien ou au mal. Ils ont pour effet dernier soit le perfectionnement progressif, la réhabilitation morale de l'humanité, soit sa perversion et sa dégradation. La vie de l'homme sur la terre est donc une épreuve continuelle où il est toujours exposé aux influences de deux agents contraires, toujours dans le cas de choisir entre ces deux extrêmes.

Quand l'enfant arrive à la conscience de luimême, se distinguant de ce qui n'est pas lui, reconnaissant ce qui lui convient ou ne lui convient pas, il exerce sa liberté et avec elle son esprit et sa pensée. Placé entre des choses opposées, et ne pouvant se suffire, il est obligé pour vivre d'entrer en relations avec tout ce qui l'entoure. Ces relations peuvent lui êLre utiles ou nuisibles suivant la na-

tiire des objets; il doit donc discerner les esprits et les cho?es pour n'en former que de bonnes, li ne peut subsister qu'en discernant, jugeant , choisissant sans cesse. II est juge en ce monde par droit de nature et par nécessite de position. Sa vie icibas est une longue crise, qui se décide péremptoirement à la mort, mais dont tons les moments sont des crises secondaires concourant à préparer la solution finale; car nous ne vivons pas un inslant sans poser un acte de liberté. A chaque instant il s'offre quelque chose à faire ou à laisser, un oui ou un non à dire, un jugement à prononcer. C'est une marclie incessante qui nous rapproche ou nous éloigne du but. Heureux quand il y a un véritable avancement, et si les actes s'enchaînent (îans la voie du progrès 1

Ce qui est vrai dans l'ordre physique et pour la conservation du corps l'est encore plus dans l'ordre intellectuel et pour le développement de l'esprit. L'esprit a besoin de nourriture comme le corps, et il ne peut la trouver en lui. Dès qu'il commence à vivre, c'est-à-dire à penser, il la cherche au dehors, dans la parole de son semblable et dans le monde qui l'entoure. Or, dans le monde il rencontre les choses les plus contradictoires, et la parole qu'il reçoit par la société, par l'enseignement, par les livres, par tous les moyens de la science et de l'instruction lui offre partout le mélange du vrai et du faux, de la lumière et des ténèbres. 11 faut donc qu'il discerne et juge. Il n'en est pas capable" au commencement à cause de sa faiblesse et de son inexpérience. Il accepte d'abord de confiance tout ce qu'on lui dit, et c'est pourquoi il est si important d'entourer l'enfance d'hommes honnêtes et amis de la vérité. Les premiers jugements de l'enfant sont nécessaire m ni 1

des préjugés, ces E~ a- il ire les j jgemenls. d'aulrui qu'il accepte et reproduit sans pouvoir les reviser, el ces préjugés forment le fond et comme la première couche de son développement intellectuel. L'éducation dii l'esprit] ou l'instruction qu'on lui donne ensuite, a pour but de le former au discernement, au jugement, au raisonnement, à toules les opérations de la pensée, afin qu'il apprenne à distinguer-par lui-même la vérité de l'erreur, et à acquérir la science.

Il en va de môme dans l'ordre moral ; il y a toujours un bien à faire et un mal à éviter. Par la force des circonstances il faut agir conformément ou contrairement à la loi. D'un côté l'égoïsme avec toutes ses tendances instinctives et réfléchies, la concupiscence, l'intérêt et l'orgueil-; de l'autre le devoir sous toutes ses formes et avec ses obligations, et au milieu la volonté, qui doit choisir entre le bien et le mal, le juste et l'injuste, le convenable et l'inconvenant, et par conséquent discerner, juger, puis se résoudre et exécuter. Elle ne vit que par les alliances qu'elle contracte : morale, si elle acquiesce aux bonnes influences ; immoral?, si elle s'unit aux mauvaises. Le choix est libre daus cette alternative, mais il faut choisir.

11 suit de là qu'aucun acte libre n'est indifférent, car il n'est libre qu'a la condition d'être fait avec intelligence et volonté, et ainsi toujours dirigé par une intention ou une disposition bonne ou mauvaise, il tend au bien ou au mal. Sauf les circonstances extraordinaires, la vie se compose en général de petites choses, mais les petites choses finissent par en faire de grandes, comme les gouttes de pluie forment les ruisseaux, et les ruisseaux les fleuves. Tout acte libre, si faible qu'il paraisse, a déjà cet

effet d'en amener d'autres qui lui ressemblent, et de contribuer pour sa part à fixer la volonté dans la voie où elle est entrée. L'habitude du mal, qui constitue le vice, se contracte insensiblement par des actions échappées h une conscience légère, à une volonté faible, entraînée par les sens, ia concupiscence et l'occasion. On accumule ainsi des difficultés que l'on retrouve plus tard, des obstacles qui arrêtent au moment où l'on y pensé le moins, et quand il s'agit de combattre le ma], on se trouve garrotté par une multitude de fils inaperçus, qui , tout minces qu'ils paraissent, ont encore assez de force pour enchaîner la volonté.

En outre, un acte posé dans !e monde y imprime nécessairement une certaine impulsion. Il n'y a pas plus de vide moral que de vide physique, et si tout est plein, on ne peut opérer un mouvement sans amener un déplacement, lequel reflue sur ce qui l'avoisine, et ainsi indéfiniment. C'est le flot qui pousse le flot et le dernier vient se briser au rivage. Mais où est le rivage dans le monde moral, et qui imposera des limites à cette mer de la civilisation, plus orageuse et plus perfide que l'océan ï Elle confine à l'éternité, et c'est aussi dans l'éternité que le dernier flot de nos actes se brise et que l'écume de notre vie va rejaillir.

Enfin, quand oh pense que la société est comme une trame où chacun met son fil et fait passer sa navette, que tous cesfilss'impliquentl'un dans l'autre et se mêlent incessamment; quand on considère que nous ne pouvons rien dire ou faire qui n'ait du retentissement en ceux qui nous entourent, et que nos paroles et nos actions sont des semences emportées par le vent qui vont s'implanter et se reproduire dans l'âme des autres ; que nous sommes pour

notre "part dans lout ce que ces semences peuvent produire de bien ou mal surlaterre jusqu'à lafin du temps, et qu'ainsi, plus on a d'influence sur ses semblables, plus s'élargit le cercle de la responsabilité et plus le poids s'eu augmente; plein de frayeur alors devant ces conséquences incalculables, et ne pouvant mesurer la portée d'un acte ou d'un mot, on dit dans son cœur avec l'homme-Dieu : Seigneur, que votre volonté se fasse et non la mienne 1 Que la mienne ne soil que l'instrument de la vôtre, afin que ma responsabilité disparaisse dans l'ordre de votre providence. On s'écrie avec le roi prophète : Épargnez-moi mes pécliés cachés et les fautes d'aulrui (Psalm. 18, 14) ! car tout le mal que les autres commettent sous l'iufluenew et par l'initiative de ma volonté aggrave ma culpabilité, et augmente le compte que je dois rendre un jour.

11 y a dans l'existence de chacun un premier acte libre qui est comme le principe de sa vie morale. Qu "est-ce qui porte la volonté vierge à céder à une influence plutôt qu'à une autre? Qu'est-ce qui la fait pencher à droite ou à gauche dans son premier choix entre le bien et le mal? Ce qui l'incline naturellement vers le mal, c'est l'égoïsme, c'est la prétention à l'indépendance qui se déclare dès le bas-âge; ce qui l'appelle au bien, c'est la parole d'autorité qui le lui révèle, c'est le commandement

de la loi; el ce qui la détermine pour ou contre la loi, c'est l'action d'un moteur secret qui excite sa réaction, et que la réflexion transforme en motif. Ce moteur est 'toujours un agent extérieur, organe du Lien ou du mal.

Eu toute chose le commencement a une grande imporlance, il pose la base et le point de déparl. Dimidium facti, qui benc cœpit, imbet, dit le poêle. La direction est donnée, la roule tracée. On n'oublie jamais ce qu'on apprit en première ligne. Le fait du premier occupant constitue la plupart des droits de ce monde, et quand la place est prise, le fait subsiste. Ce qui est vrai de la sensibilité et de la connaissance, l'est à plus forte raison de la liberté, où le moi met plus du sien. Le premier acte libre caractérise l'épreuve à laquelle tout homme est soumis ici-bas. La manière dont elle commence influe puissamment sur la manière dont elle finira ; car en général la fin ressemble au début, et la consommation est en puissance dans le principe.

La volonté ne pouvant opérer librement sans se donner au bien ou au mal, il s'agit de savoir auquel elle s'unira d'abord, avec qui elle contractera sa première alliance ; car celui qui en aura les prémices a plus de chance d'en garder la possession. Heureuse l'âme qui a décidé la première fois en faveur de Dieu et de la loi, ou qui lui a donné son premier amour! Attachée au bien dès l'origine, elle en conservera la trace profonde, et rien ne pourra détruire ce premier fait qui a posé le fondement d.e sa vie morale. Dans l'ordre de l'intelligence l'esprit qui adhère pour la première fois à la vérité ou a l'erreur, contracte le goût du vrai ou du faux, une prédisposition à la vue droite ou

oblique. On voit tous les jours des hommes incapables de penser nettement en certaines choses, parce que leur esprit a été faussé dès l'origine par une doctrine erronée. On ne sait jamais bien ce qu'on a malappris. Cne mauvaise direction morale, imprimée à l'enfance, est difficilement redressée. Les vices de la première éducation sont ce qu'il y a de plus tenace ; ils persistent presque toujours au fond sous le vernis dont on les recouvre plus tard, sous les formes plus ou moins gracieuses qui les masquent.

Qu'est-ce qui détermine l'enfant dans son premier choix entre le bien et le malï qui le dira? C'est en vérité une pure grâce que l'âme est dispose Lirecevoir, et qu'cllereçoit effectivement, quand elle donne la préférence au bien. Jusque-là l'enfaut agissait comme l'anima], par l'impulsion de l'instinct et sous l'impression du moment. Il n'y avait en lui ni division, ni .combat entre les deux parties de son être. Elles se distinguent et entrent en lutte la première fois que le désir se trouve en opposition avec le devoir; s'il donne gain de cause au devoir, il fait le premier pas dans la voie de la moralité, et c'est un pas immense. Chacun se juge par son inclination dominanle et par son choix; mais le pouvoir de choisir, inhérent à la volonté et qui fait son énergie et sa responsabilité, resle toujours insaisissable et mystérieux dans son ressort intérieur et dans son exercice. Nous connaissons les influences générales qui le sollicitent ; d'un côté l'égoisme naturel qui porle l'individu a rapporter tout à lui, à se faire le centre et la mesure de toutes choses au mépris de la justice et de la charité; l'orgueil qui affecte l'indépendance et s'exalte dans sa propre gloire : la sensualité ou le

moi s' identifiant avec le corps et plaçant sa vie et son bonheur dansla jouissance grossière; de l'autre côté l'influence du bien qui agit sur l'enfant, dès qu'il peut comprendre le langage, pour l'instruire, le discipliner et l'élever, d'abord par la parole de ceux qui ont autorité sur lui et qui ont reçu la mission de le soumettre à la loi, puis par tous les moyens propres à lui faire connaître et à lui apprendre à exercer la justice et l'amour. Voilà ce que chaque homme trouve devant lui, plus ou moins nettement formulé, dès qu'il enire en rapport avec ses - semblables, dès que la conscience s'éveille et qu'il devient capable de juger et de choisir. Mais dans chaque circonstance et pour chaque acte de liberté, il y a une cause particulière qui influe sur la décision de la volonté ; il y a un agent quelconque dans lequel la force du bien ou du mai s'individualise momentanément pour porter l'homme à agir dans son sens, et qui ainsi devient comme le véhicule de l'inspiration bonne ou mauvaise, instrument de secours ou de tentation. Cet agent est en définitive la cause motrice, le mobile de la volonté, si elle cède à son impulsion, et ainsi en lui est la substance ou l'énergie substantielle du motif qui pousse à l'acte.

Livré à lui-même dans. la détermination de sa liberté, l'homme ne se décide que par un natifs car e8t une créature intelligente qui a la conscience de ce qu'elle fait et qui doit savoir ce qu'elle veut et pourquoi elle le veut.

DiciiIiZGd by

Le motif, objectif par le fond, est subjectif dans sa forme, c'est-à-dire que le sujet, sentant la motion imprimée à su volonté, peut en acquérir la connaissance par la réflexion, et ainsi la penser et la parler. Mais, à proprement dire, ce n'est ni le jugement, ni la proposition du motif qui meuvent la volonté ; c'est l'objet et son action. Le motif, considéré en soi et abstraction faite de ce que la pensée y ajoute, est le reflet de l'action motrice dans l'esprit de celui qui la reçoit.

L'homme ne peut agir sans motif, parce qu'il est un être raisonnable. Il ne faut p;is confondre le îiiotif avec le mobile. L'un est ia motion externe qui pousse au mouvement; l'autre est la connaissance que l'être intelligent en prend avant, pendant ou après l'action. Les tires inorganiques n'ont aucune spontanéité; ils transmettent !e mouvement reçu sans se l'assimiler, et ce mouvement s'use en eux plus vite qu'ailleui s par la pesanteur et les frottements. L'homme aussi se meut parce qu'il est mu, il agit parce qu'il est poussé à l'action. Mais poussé de diverses manières et par différents côtés, en raison de sa double nature et de ses rapports multiples, il a, de plus que les autres créatures de ce monde, la faculté de connaître ce qui le pousse, et d'accepter l'impulsion ou de la refuser. Il est sans cesse mu dans son corps, dans son esprit et dans son aine, et de là les divers motifs de ses actions. Toutes les fois qu'il veut quelque chose, deux forces se mêlent et se combinent, l'une qui vient du dehors et qui a l'initiative du mouvement, l'autre qui est en lui, qui est lui-même, et dont la réaction se joint ou

s'oppose à la première. II n'est donc point mu nécessairement par le mouvement physique, intellectuel ou moral; mais son acte propre, quoique toujours influencé par la motion provocatrice, reste intelligent et libre, c'est-à-dire pensé et déterminé par un esprit qui sait et une volonté qui choisit.

Tel est le motif proprement dit ; il distingue parfaitement l'homme de l'animal. Un objet excite le désir par l'impression agréable qu'il produit dans les sens; l'instinct pousse aussitôt l'animal à le saisir pour enjouir, et l'animal suit l'impulsion. Chez l'être raisonnable l'impression parvieiitàl'entendeihent, avec le désir qu'elle éveille, et là l'esprit la considère afin déjuger s'il faut rechercher la chose ou la laisser. Alors seprésenlent toutes sortes de considérations morales, sociales, de convenance, de prudence, d'intérêt, qui militent pour ou contre ; et quand la décision est prise, il faut encore passer au moyen de l'exécution. Ce n'est donc plus un mouvement instinctif, mais un acte réfléchi, délibéré et voulu.

Cependant l'homme s'embarrasse souvent dans ses propres pensées, comme il arrive aux âmes passionnées et aux esprils systématiques. Ils sentent et voient à travers un milieu trompeur; et dans l'agitation du désir ou de l'idée qui les dominent, ils arrangent les faits à leur guise, et au lieu déjuger, de vouloir d'après ce qu'ils éprouvent, ils éprouvent au contraire d'après ce qu'ils veulent et pensent. C'est pourquoi on s'abuse souvent sur les véritables motifs de ses actions. La plupart agissent si inconsidérément, qu'ils ignorent le motif qui les décide au fond ; ils se laissent entraîner par une influence mixte, composée des éléments les plus contraires et dont ils ne se rendent pas compte. Ainsi

DE LA LIBERTÉ MORALE. 181 parfois, dans les actions qui semblenlles plus généreuses, dans l'exercice apparent de la charité, l'égoïsme, l'orgueil, la vanité, l'intérêt, l'ambition, le calcul, l'avarice môme se cachent sous les semblants du dévouement, sépulcres blanchis, brillants au dehors et pleins de corruption au dedans.

S'il nous est si diflicile en certains cas de démêler le motif principal qui nous fait agir, le ressort le plus secret de nos actes, que sera-ce donc de nos jugements sur les actions des autres? Comment apprécier justement les motifs qui les poussent, les influences qui les déterminent? Pouvons-nous descendre dans leur cœur pour y saisir pleinement ce qui a mû leur volonté en telle circonstance? Pouvons-nous discerner tout ce qui a concouru à la mettre en mouvement, ce qui serait cependant nécessaire pour évaluer équitablement la moralité d'un acte? Ne jilgeons donc pas nos semblables, quand nous n'en n'avons pas reçu la mission, et laissons à Celui qui est notre juge à tous, le seul juge compétent, le soin de rendre à chacun ce qui lui est dû, quand il .redemandera ce qu'il a donné ; car lui seul sait ce qu'il y a dans l'homme, et seu aussi il peut faire dans les actions humaines la part de la volonté, des motifs et des moteurs.

Parmi les hommes, les uns montrent dès le bas âge une disposition prononcée au bien et à la vertu, les autres au mal et au vice. Chacun apporte en naissant dans son âme et dans

son corps, et par leur union, des germes, des capacités propres à, recevoir des influences bonnes ou malignes, et il les -transmet à ses descendante par- la génération, au moins en tant qu'ils sont inhérents à la nature et à la vie physique. De là un héritage inné de vertus et de vices, ou plulôt d'aptitudes aux unes et aux autres, reçu des antécédents, ei qui produit une propension plus ou moins décidée au hien ou au mal, à telle manière d'être ou d'agir, propension qui aide ou gène la liberté, sans la paralyser ni la détruire.

La diversité des disposions est un fait que l'éducation constate chaque jour. Il n'y a pas deux entants qui se ressemblent sous ce rapport. Chacun arrive en ce monde avec un fonds différent dans le corps, dans l'esprit et dans l'âme. C'est la source naturelle de l'inégalité parmi tes hommes. Tous les corps ne sont pas également vigoureux et bien conformés en naissant. Il en est de même des esprits et de leurs facultés. Ceux qui instruisent les enfants trouvent en eux dès l'âge le plus tendre une notable différence. Les uns apprennent avec facilité et plaisir, les autres avec peine et dégoût. Les inclinations morales sont aussi trèsdiverses. Il y a des enfants qui reçoivent avidement la parole de vérité ; ils réagissent spontanément au nom de Dieu dès qu'ils l'entendent, et la piété semble naturelle à leur âme. Ils ont du goût pour tout ce qui est bien et beau. Ko d'autres, les dispositions sont contraires : ils semblent nés pour le ma!, faut ils y sont enclins. L'éducation les trouve durs et rebelles, et ils ne peuvent guère être main-

tenus ou dressés que par la force, par ta crainle, leur cœur n'étant point touché par la vertu divine de la parole, par la douce influence de l'esprit, dominent expliquer celte variété? On dit vulgairement qu'un enfant est heureusement ou malheureusement né, et on a raison de le dire ; non que la naissance, ou plutôt la génération de l'individu décide totalement de sa vie entière, mais parce que les premières influences ont une grande imporlance, et que sans nécessiter le développement, elles y contribuent puissamment. Quelles sont ces influences? Il n'est pas facile de le dire d'une manière précise.

L'homme, tel qu'il naît ici-bas, est un fait complexe, à la production duquel concourent plusieurs causes. Il porte en lui deux substances, unies intimement par la vie, procédant des deux, et qui en est une expression mixte. 11 y a donc ici trois choses à considérer -: l'âme ou la nature psychique, qui est le fond de l'être humain; le corps ou la nature physique, qui en est l'organe et l'enveloppe ; et le rapport de l'âme et du corps ou leur action réciproque. A chacun de ces trois termes s'attachent des influences qui les modifient et leur impriment par conséquent des dispositions et des aptitudes diverses. L'âme, créée immédiatement par Dieu, doit donc être marquée dès son origine par la volonté suprême qui l'a destinée à une certaine fin. Ainsi que l'humanité, chaque homme a sa destination, et il est appelé à l'existence pour la remplir. Sa vocation est d'y tendre, sa perfection d'y parvenir. La desiination de chaque âme, ou l'idée de sa création, lui imprime donc une certaine direction, et par conséquent une tendance innée vers telle uu telle chose, et ainsi une prédisposition,

une apLiluile à réaliser ce que Dieu demande d'elle. On peut donc appliquer ici ce que saint Paul dit de la diversité des dons de l'Esprit-saint dans l'Église, qu'il compare à un corps organisé. Tous les organes, tous les membres forment un seul corps, mais chacun y exerce une autre fonction, et l'unité résulie de l'harmonie de leurs opérations.

Cependant l'âme seule n'est pas l'homme ; il faut qu'elle soit unie à un corps pour constituer une personne unique avec deux natures toujours distinctes, souvent opposées , bien qu'é traitement unies. Le corps est formé par la génération, qui s'opère par le ministère des parents. Nous sommes les enfants de nos parents par le corps, par la vie physique et aussi par cette partie de la vie intellectuelle et morale qui provient du corps en raison de son influence sur l'âme dans leur commerce intime. Mais l'âme ne vient point d'eux. Dieu seul la crée, et à ce titre elle n'appartient qu'à lui. C'est pourquoi les parents sont les dépositaires, les gardiens et non les possesseurs de leurs enfants. Ils en sont les pourvoyeurs ou les nourriciers plutôt que les pères, et de là dérive la mesure de leurs devoirs et dé leurs droits. *•

Si le corps vient des parents avec la vie qui lui est inhérente , ce corps étant l'enveloppe et l'instrument de l'âme et sa vie étant mêlée à celle de l'esprit, les conditions de la génération auront de l'influence sur l'âme et y détermineront des prédispositions, soit par la constitution de l'organisme, soit par l'action incessante du physique sur le moral. Que l'enfant reproduise ses parents par le corps, cela est évident, puisqu'il est le produit de leur union, le sang de leur sang, l'os de leurs os, la chair de leur chair. U en reçoit donc un

sang et des humeurs spécialisés par leur propre vie et par celle de leurs antécédents, une chair modifiée par tout ce qui a pétri la leur, un tempérament provenant du mélange de leurs tempéraments, une constitution analogue à celles des deux facteurs qui le produisent. De là des prédispositions innées qui sortent de l'organisme, lesquelles dépendent de l'état général des parents, de leur caractère, de leurs sentiments, de leurs passions habituelles, et aussi de leur part respective dans l'acte commun qui transmet la vie, sans compter les influences sidérales, atmosphériques, physiques de toutes sortes qui impressionnent à leur manière le produit nouveau : influences dont la science du moyen âge s'est peut-être trop occupée, et dont la nôtre ne s'occupe pas assez.

Ainsi trois sources principales de prédispositions ou d'aptitudes innées : la première dans l'âme ellemême ou dans l'idée divine qui a présidé à sa création ; la seconde dans l'organisme extrait de celui des parents, chargé de leurs antécédents et affecté par les influences multiples du monde ; la troisième dans le commerce de l'ame et du corps, qui se modifient réciproquement. D'où il suit que les parents, en transmettant la vie avec le sang, communiquent aussiquelque chose de leur vie morale dont le corps est imprégné, et que déjà dans l'embryon, aussitôt que l'ame y arrive, les prédispositions de l'aine et du corps tendent à s'accorder ou à se contrarier: ce qui produit des inclinations et des aversions primitives, des sympathies et des sympathies congéniales.

Il est donc très-heureux de naître de parents sains de corps, d'esprit et d'âme; de corps, parce qu'ils transmellent un sang non vicié, ce qui est un

gage de sanlé ou de force ; d'esprit, c'est une garantie de bon sens, de raison droite dans les enfants, qu'on voit hériter trop souvent des travers des parents ; sains- d'âme surtout, menssanain corpore sano, c'est-à-dire honnêtes et pieux. Ainsi s'explique jusqu'à un certain point l'hérédité naturelle de la noblesse.

Telles sont les circonstances générales au milieu desquelles surgit chaque liberté, les unes providentielles et qui lui sont des secours et des préparations au bien ; les autres naturelles et qui peuvent lui devenir des obstacles et des empêchements. Chaque individu arrive au monde chargé de tous ces antécédents, et devant, en des conditions données, avec l'aide de la grâce divine, par la connaissance de la loi et avec les facultés dont il est doué, tendre au but de son existence, et réaliser l'idée de sa création. La vie et la mort, le bien et le mal sont devant lui. Il peut, il doit choisir, et ainsi il n'aura un jour que ce qu'il aura voulu. En cela consiste sa liberté et son épreuve, et dans tous la liherté peut s'exercer de manière à rendre l'épreuve décisive.

De l'exercice de la liberté sortent plusieurs conséquences, dont l'ensemble constitue le fait complexe de la moralité. Dès que l'Homme reconnaît son créateur, il se sent obligé d'accepter sa volonté comme la loi de sa vie, et de lui rendre, autant qu'il est en son pouvoir, ce qu'il en reçoit. Le devoir fondamental, qui

renferme totiB les autres, est ta reconnaissance. Reconnaissance envers l'auteur de notre être, hommage rendu librement à sa bonté, à sa puissance, culte du cœur et de l'esprit; reconnaissance envers les auteurs de nos jours, piété liliale; reconnaissance envers la société, la patrie, patriotisme; puis gratitude envers tous ceux qui nous ont fait quelque bien. Tels sont les devoirs positifs auxquels tous sont obligés.

L'idée du devoir, principe de la morale, outre qu'elle se produit dans l'homme par le développement de sa conscience et par la réflexion du sentiment moral ou à posteriori, se déduit à priori des idées de la loi et de la liberté, corollaires nécessaires de l'idée de la créature intelligenle. L'idée de créature implique l'idée de loi, car l'être créé, n'étant point de lui-même, mais ayant besoin d'un autre pour arriver à l'existence et être conservé, dépend nécessairement d'autrui; et ainsi la volonté de celui qui l'a fait devient sa loi ou la condition absolue de son être et de sa vie. S'il est intelligent, c'est-à-dire capable de se connaître et ceux avec lesquels il est en rapport, il saura ce qu'il est et doit être à l'égard de son créateur, et ainsi que sa volonté suprême doit lui servir de régie et qu'il ne peut remplir sa destination qu'en l'accomplissant. Do celte manière ; la créature libre contribuera à la gloire de Dieu en se restituant à lui tout entière, et lui rendant avec usure ce qu'il lui a donné par le développement régulier des puissances, des facultés et des dons dont il l'a gratifiée. Mais la loi, qui régit toute créature du ciel et de la

terre, spirituelle et matérielle, n'est devoir que pour celles qui sont capables de la comprendre et de l'observer volontairement; car de l'intelligence qui connaît combinée avec la volonté qui décide ressort la liberté qui choisit.

L'idée du devoir implique l'idée d'obligation. Celui qui connaît sa loi se sent lié par elle, non à la manière des êtres sans raison, que la force de la loi entraine sans leur assentiment, mais moralement, c'est-à-dire, tenu d'agir conformément a la loi par la justice, par la convenance de sa nature, sous peine de se pervertir et de se dégrader. Or toute obligation suppose une autorité qui a droit de commander, à laquelle il faut se soumettre; et le devoir n'est possible que si elle est reconnue et admise. On ne s'oblige point par soi-même ni envers soi-même. L'obéissance ne peut être imposée avec droit que par une supériorité légitime. Dieu seul a cette supériorité sur l'homme, parce qu'il est son principe- Donc il n'y a de devoir pour lui que par son rapport avec Dieu, et ainsi la religion, qui est l'expression de ce rapport, est le fondement nécessaire de la morale. Là où Dieu n'est point reconnu, la sanction des devoirs manque; car l'homme, n'admettant point sa dépendance et ne voyant plus d'autorité au-dessus de lui, ne comprend pas la nécessité de se soumettre à une loi. L'absence ou l'oubli de la religion entraine l'absence ou l'oubli de la morale et du devoir- Telle est en effet la manière d'être et de voir, explicite ou implicite, de ceux qui n'ont point de foi, ou qui pensent et vivent comme s'ils n'en avaient pas. Récusant toute supériorité et visant à l'indépendance, ils prétendent être leur loi à euxmêmes, et ne voient plus dans les lois divines et

humaines que des prodnils de la force ou de la convention. Les mots de .justice, de devoir, d'obligation morale sont vides dans leur bouche, parce qu'ils ne répondent à rien dans leur cœur. Derrière leur phraséologie morale est l'orgueil qui cherche sa gloire, l'égoïsme qui rapporte tout à soi, et quand le moi ne peut se satisfaire, comme il le voudrait, au milieu de l'opposition de ses semblables et des conditions impérieuses de la société, il cède pour regagner et s'accommode par nécessité. Il n'y a au fond ni justice, ni moralité : c'est de l'intérêt plus ou moins bien entendu, du calcul, et non de la vertu. Toute morale humaine en est là et ne peut aller plus loin ; et nous appelons morale humaine celle qui ne prend pas en Dieu la raison dernière de la loi, de l'obligation morale et du devoir.

Rien n'est donc plus simple que la notion du devoir : et cela doit être, puisque le devoir est pour tous. Les philosophes ont singulièrement obscurci celte question, en méconnaissant le principe et l'origine de l'obligation morale, prétendant l'établir uniquement par la conscience humaine et sans une autorité supérieure. Le principe exclu, le reste devenait incompréhensible : et de là sont venues ces théories funestes qui ont prétendu fonderla morale par la volonté de l'homme et en se passant de Dieu ; systèmes d'indépendance absolue, d'autonomie, de commandement impératif de la raison individuelle, qui devaient amener la souveraineté de tous dans la société.

190 CHAPITHE TROISIÈME

§ kl.

Le devoir accompli fonde le droit. Celui qui accepte volontairement la loi, et fait ce qu'elle impose, acquiert, par cela même, droit au bénéfice de la loi; car réagissant positivement vers le principe dont elle dérive, sa réaction s'harmonise avec l'action qui le pénètre, et le rapport vivant qui s'établit entre eux lui communique une force supérieure. Dans l'ordre providentiel la créature qui se soumet à la loi divine acquiert le droit à la protection du souverain législateur. Dans l'ordre moral celui qui observe la lot -de justice a droit à la justice. Dans l'ordre politique, celui qui accomplit la loi sociale a droit aux bienfaits de la société. Le droit n'existe donc que par l'adhésion à la loi ; il n'y a point de droit contre la loi.

L'idée du droit sort de l'idée du devoir, l'idée du devoir de celle de la loi, et celle de la loi dérive du rapport reconnu entre le supérieur et l'inférieur. La loi seule fonde des droits |iar son autorité, et elle les confère uniquement à la volonté qui consent à joindre et à subordonner sa force à la sienne. L'être raisonnable qui accepte lu loi avec ses charges, en même temps qu'il se sent lié par les oblïgalions qu'elle impose, profite dos secours qu'elle procure; el s'il consent à faire re qu'elle lui demande, elle doit à son tour fairo pour lui tout ce qu'elle promet. Elle se donne il lui comme il s'est donné à elle, et la justice veut qu'elle lui

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rende on raison de ce qu'il lui accorde. Le droit est donc établi sur la justice comme le devoir, et il lui est corrélatif.

Il n'y a point de droit hors de la loi' et à plus forle raison contre la loi, tel est l'axiome fondamental de la science du droit : et il vaut à tous les degrés, à .toutes les sphères, dan3 le droit naturel comme dans le droit positif, dans le droit pr.vé comme dans ie droit public. Celui-là seul qui reconnaît et accepte la loi divine a droit à ses bénéfices. C'est ce que sent instinctivement l'âme détournée de Dieu ; elle n'a plus le courage et la confiance delà prière. Ne faisant rien pour lui, elle n'ose point demander qu'il fasse quelque cliose pour elle. Elle s'est mise hors la loi en n'en acceptant point les charges, donc elle ne doit pas participer aux avantages, ou du moins elle n'a pas droit au partage. Heureuse si elle croit en la miséricorde après avoir offensé la justice, et si dans ses angoisses elle pousse vers le ciel un cri de dé esse, quand elle n'a ni obéissance ni mérites à lui offrir! C'est souvent ce qui est le plus agréable à Dieu. Brisée par le sentiment de son indignité, elle s'ouvre plus profondément à l'action divine et se restitue avec plus d'abandon. C'est l'histoire du Fils prodigue, de Madeleine, du bon larron, et de tous les pécheurs qui leur ressemblent. Les enfants delà foi ont seuls droit à la vie du ciel. Les fils de l'incrédulité ou de la défiance, frfii diffîdmtve, ont perdu leur droit avec l'obéissance.

11 en va de même dans la famille et dans l'État. Pour jouir des droits de la famille, il faut en observer

1. Ceui lie nos lecteurs qui voudront approfondir celte matière, pourront consulter la Philosophie des lais, 1 toi. in-8 et in-lî, chez Didier.

la loi. L'enfant qui désobéit, ou se met en révolte . contre l'autorité paternelle, perd son droit par le fait; car il se sépare du principe delà force. Le droit des enfants, fruit de leur soumission, se réalise et s'étend par l'amour des parents, et leur bénédiction au sortir de ce monde, complément et gage de leur affection, confirme le droit à l'héritage paternel : héritage double , an dedans par la communication de la vie de famille et des grâces qu'elle a reçues ; au dehors par la succession aux biens terrestres acquis par les parents et dont la loi civile règle 1 1 répartiiion.

Dans la société civile l'application de l'axiômeeît encore plus évidente, pareequel'élat social est surtout fondé sur la justice et ne se conserve que par elle. On n'est membre d'un Étal, ou citoyen, qu'en consentant à la loi qui le régit et en l'observant. Or cetle loi impose des charges et demande des sacrifices ; elle interdit tout ce qui peut nuire à l'ensemble et aux parties; elle réclame ce qui est nécessaire à la conservation et à l'amélioration de la chose publique; elle exige des membres du corps social une contribution de leurs forces, de leur temps, de leurs facultés, de leurs biens, de leur vie même, en raison du rang, de la condition et des moyens de chacun. Là comme ailleurs on n'a droit aux bénéfices qu'en participant aux charges et en raison des charges supportées. Il n'y a de droits que par la loi, et on ne peut les exercer qu'en l'accomplissant. Celui qui viole la loi perd ses droits en partie ou en totalité; en partie, quand par l'amende, l'emprisonnement, ou toute autre peine, il est privé de la jouissance des droits communs, tel que la liberté individuelle, la propriété, l'admissibilité aux emplois; en totalité , quand il

est retranché de la société par ]a peine capitale, par le bannissement, par la mort civile.

Enfin, dans les relations des hommes entre eux, il n'y a de sécurité et d'avantage que par la justice, c'est-à-dire, par le respect mutuel des personnes et des choses, et par l'échange des services. Elle ne vous donne des droits sur vos semblables, que si vous l'observez à leur égard; car elle est pour tous et ne vaut que par la réciprocité. 11 faut donc l'accepter et en accomplir les obligations pour être en mesure de la réclamer des autres comme un devoir. Ce qui est parfaitement formulé dans ces deux préceptes chrétiens : Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'ils te fassent, et fais pour eux ce que tu voudrais qu'ils lissent pour toi. Là comme partout le devoir fonde et sanctionne le droit, et l'observation de la loi donne seule le pouvoir légitime de l'exercer.

L'homme, tant qu'il est libre d'adhérer à la loi ou dq la refuser, d'accomplir le devoir ou de l'omettre, est responsable de sa conduite, comptable de ses actions, dont il doit subir les conséquences, parce qu'elles émanent de la volonté. Riais il ne répond que de ses actes propres, bien que, comme membre de la famille et de la société, il participe plus ou moins aux suites des faits qui y adviennent. S'il agit conformément à la loi, par le sentiment du devoir ou avec dévouement à la justice, sarespoit-

siibilité morale est sauve, quoiqu'il puisse être solidaire jusqu'à un certain point des actions d'autrui. S'il iiyit tin dehors de la loi, par sa volonté propre et pour lui, l'action lui revient avec tout ce qu'elle produira par le fait de sa volonté, ha responsabilité morale est donc distincte de la solidarité.

La responsabilité est impliquée dans la liberté de deux manières, d'abord parce que l'être libre est l'auteur de ses actes, la cause de leur production, et ensuite parce que, relevant de sou créateur, à titre de créature raisonnable il lui doit compte de la puissance qu'il en a reçue. L'homme fait à l'image de Dieu est ausi principe et cause, mais non de la même manière : car il ne l'est que par ressemblance, par délégation, c'est-à-dire qu'il ne peut vouloir et produire que sous la condition inhérente à la créature de dépendre d'un terme supérieur, dont l'influence préalable la porte à vouloir et à agir. Il n'est ni le principe unique ni la cause spontanée de ses actes; car le premier mouvement lui venant toujours du dehors, il ne peut que le refuser ou l'accepter. C'est pourquoi on l'appelle cause seconde, et toute créature libre est dans le même cas. Mais en tant que libre, elle a [aussi sa part de causalité, ou une causalité sui generis, dont l'exercice est essentiel à la dignité de sa nature. De même que l'homme ne peut faire quelque chose de rien, ce qui s'appelle créer n'appartenant qu'à Dieu, et nue ses inventions ou productions ne sont jamais qu'une combinaison d'éléments préexistants; ainsi, quand il veut, il ne veut pas de lui-même, en ce sens qu'il tirerait de lui seul la raison de vouloir, mais les motifs lui vien-

nent toujours du dehors, et sans eux il ne songerait pas môme à vouloir. Il ne peut qu'opler entre ces motifs et les moteurs dontils partent, et choisir celui dont il accepte l'impulsion. Tout son acte, à lui, est dans ce choix, et par ce choix il en devient réellement la cause, bien qu'une influence externe entre dans sa décision. Donc tous les effets qui en sortiront dépendent de lui et lui reviennent comme à leur principe, mais non exclusivement, puisque le moleur externe y a coopéré; et c'est pourquoi la gloire de nos bonnes œuvres retourne en' définitive au principe de tout bien, comme les suites de nos fautes retombent sur le principe du mal, qui en est l'initiateur.

En second lieu, l'homme est responsable à sou auteur qui lui demandera compte un jour du pouvoir et des facultés qu'il lui a donnés pour connaître sa destination et accomplir la loi de son existence. L'être raisonnable accepte la vérité ou la repousse; ,il travaille avec elle ou contre elle, et sa volonté suit les jugements de son esprit, ou au moins les ratifie par sa décision. Il a donc un pouvoir discrétionnaire dont il peut user et abuser. C'est encore une application de la loi générale de la justice : à chacun selon ses œuvres. Ce qui sort de nous est plus nôtre que ce qui nous est uni par une appropriation extérieure; car c'est l'expression de notre nature, de notre volonté, de notre esprit. C'est pourquoi il est écrit que nos œuvres seules nous suivront au-delà de cette vie, et que nous serons jugés par elles. Le jugement futur, complément nécessaire de la justice, est l'application finale de la responsabilité, ou la responsabilité pleinement réalisée. Sans ce jugement elle n'aurait ni but ni sanction.

La responsabilité s'étend aussi loin que les actes

propres; elle" est déterminée par la loi imposée ci la puissance concédée. Chacun ne répond moralement que de ses actions; mais on peut être entraîné dans la sphère des actions d'aulrui, et ainsi participer à leurs conséquences. Chaque existence est plus ou inoins modifiée par ce qui se passe dans les autres, et surtout en celles qui lui sont plus unies ou plus prochaines. Il y a là une fatalité du bien et du mal qui saisit à l'entrée de la vie, et on ne peut pas plus s'y soustraire qu'à l'air qu'on respire en naissant. De là ce qu'on appelle la solidarité des êtres qui, placés dans les mêmes conditions d'existence, mêlent pour ainsi dire leur vie et jouissent ou souffrent ensemble de ce qui les affecte respectivement. Ainsi, dans un corps vivant, lès organes et les membres, parties du même tout, animés par le même sang et ressortant du même foyer, vivent en commun, et ce qui trouble le centre ou seulement l'une des parties, retentit dans toutes les autres. Il en est de même dans les familles et les races. Il y a solidarité entre les générations qui transmettent le même sang, et avec le sang tes qualités bonnes ou mauvaises dont il est chargé. Le péché originel, qui s'étend à tous les descendants d'Adam par la génération, ne se comprend pas autrement. L'humanité, viciée dans sa souche, a dû l'être dans ses rejetons. Les enfants sont solidaires avec les parents, et bien qu'ils ne soient responsables que de leurs actes propres, cependant les-suites des actions de leurs ascendants retombent en partie sur eux, et ils les portent parce qu'ils sont les fils de leurs pères. Ils souffrent par ceux qui les ont précédés, et cette expiation volontairement acceptée a une grande puissance pour absorber le mal ou l'arrêter dan? son cours. C'est

encore une des grandes vues du christianisme, qui appelle les innocenls à piltir pour les coupables, parce que le mal se reverse comme le bien. L'Évangile déclare heureux ceux qui souffrent en ce monde pour la cause de la justice, c'est-à-dire pour la réparation de l'iniquité et l'abolition des maux qu'elle produit.

Dans ces cas la solidarité est fatale. Elle provient de liens naturels, que la volonté n'a point formés, et où elle s'est trouvée prise et comme enchaînée en venant au monde. En d'autres circonstances la liberté y a sa part, et alors la responsabilité s'y joint. Ainsi dans le mariage, ou en toute autre association volontairement contractée, on fait soi-même sa solidarité dans la sphère où l'on s'engage; et ainsi on doit porter les conséquences de l'œuvre commune à double titre, comme responsable et comme solidaire. Terrible dans le mal et le malheur, la solidarité est d'un grand secours pour le bien. Par elle il se fait plus largement, plus sûrement, parce qu'elle établit entre les individus une communauté morale, sans laquelle rien de grand ni de durable ne s'accomplirait. Elle les intéresse à se surveiller, à se soutenir mutuellement, puisqu'ils partagent la même fortune et payent les uns pour les autres, comme l'indique le sens du mot solidaire. Elle constitue la force, la dignité et la perpétuité des familles et des nations.

La responsabilité morale est à la solidarité ce que la liberté est à la fatalité. Des deux côtés, après les faits accomplis, il y a des conséquences à porter. Mais d'une part on les subit parce qu'on les a produites, et ainsi on est à la fois le coupable et le patient; de l'autre on les supporte sans les avoir amenées , on est victime, et c'est justement la souffrance de ce genre, chrétiennement acceptée, qui

est la plus agréable à Dieu et la plus utile aux hommes, parce qu'elle est le solde du péché et la réparation de l'injustice. Celui qui est la viclime par excellence, et qui pouvait seul expier les péchés du monde, n'avait point de péché en lui. Nul ici-bas ne peut échapper à la solidarité; car tout homme est de son genre, de sa race, de sa famille, de sa nation, et à tous ces titres il participe à une vie générale qui l'enveloppe de son réseau et le pénètre de sea influences. La liberté lui est donnée pour s'affranchir de ces liens, et s'élever au-dessus de ces conséquences fatales en les neutralisant dans sa personne par une volonté énergique et surtout en les amortissant par la patience. C'est pourquoi Jésus-Christ a dit à ses disciples : in patientiâ possidebitls animas vestras ; vous posséderez vos âmes dans la patience. C'est ce qu'il a fait dans toute sa vie et jusqu'à la mort, à la mort de la croix. II a vaincu le mal par la souffrance, et il en a brisé la fatalité en l'absorbant.

Dans l'ordre physique, la série des faits se développe nécessairement par la loi inflexible de la causalité; c'est le règne du destin. Il n'en est pas de même dans l'ordre moral, où les êtres ne sont pas des corps inertes ou des formes passives, des points dans la ligne, des anneaux dans la chaîne, mais des existences personnelles et actives, douées d'intelligence et de volonté, ayant le pouvoir d'accepter ou

de refuser le mouvement qui les pousae, d'y réagir positivement, ou négativement. De là le mérite ou le démérite de l'agent moral, suivant qu'il agit volontairement avec ou contre la. loi. La conscience du mérite moral naît d'un sentiment, intime de paix, debien-ctre, d'espérance, effets de l'acquiescement au bien par une bonne volonté. La conscience du démérite provient du trouble intérieur, du remords, delà crainte, produits par l'admission du mal dans la volonté pervertie.

L'idée du mérite et du démérite moral se déduit immédiatement de la responsabilité, comme celleci est le corollaire le plus prochain de la liberté. L'agent responsable a devant lui sa ligne tracée par la loi. S'il la suit, il est dans l'ordre, sa volonté participe à la rectitude de la règle, et elle doit en retirer les avantages, puisqu'elle en accepte les charges. Ces avantages sont de deux sortes : il y a d'abord le bénéfice moral, qui est la conséquence directe de la loi accomplie. La volonté en devient meilleure, plus ferme dans le bien, plus forte contre le mal. En exécutant la loi elle se rapproche de celui qui l'a portée ; elle croît en grâce et en vertu devant Dieu et devant les hommes. C'est tin mérite intrinsèque, substantiel, qui provient de son union avec le bien. Le second ,sui(e du premier, est plus extérieur, lîn acceptant la loi , l'homme acquiert un droit à ses bénéfices, et ainsi dans ce monde ou dans un autre, il recevra la récompense due à ceux qui l'observent : récompense qui ne peut lui manquer parce que la justice est imprescriptible.

La conscience du mérite moral est le fond du bonheur; c'est le sentiment de l'ordre, sans lequel il n'y a pas de véritable joie. Il produit l'espérance, et une espérance sans bornes, qui donne confiance dans l'avenir avec le pressentiment d'un bien infini. Mais il est toujours à craindre que le moi ne fausse ce sentiment en s'attribuant le bien accompli, eu tirant gloire ou vanité du succès. Alors se produit la justice propre, qui est une souveraine injustice, parce que l'agent, se confiant en sa propre force et méconnaissant le secours d'en haut, s'arroge ce qui ne lui appartient pas et ne rend pas à Dieu ce qui lui est dû. G'estce que l'Évangile appelle le pharisaisme.

Là se trouve, sous le rapport moral, la ligne de démarcation entre le chrétien, le juif et le païen. Le premier croit et professe que dans le bien qu'il peut faire il est seulement le ministre ou l'instrument volontaire de l'auteur de tout bien. Il sait qu'il n'a rien qu'il n'ait reçu, qu'il ne peut pas même avoir une bonne pensée,- un bon désir sans une molion supérieure (II Cor. 3, 5), et c'est pourquoi il rapporte sans cesse à Dieu tout ce qu'il est et tout ce qu'il a. Quoiqu'il espère une récompense, il ne la réclame point comme une dette, et il s'appuie sur la miséricorde de Dieu plus encore que sur sa justice. Le païen, au contraire, se confie en sa justice propre. S'il fait le bien, il se l'attribue naïvement et s'en gloritie. Il jouit de sa vertu, qui maîtrise ses passions, résiste aux séductions et surmonte les obstacles. Il se déclare juste, ami des dieux, et aspire à prendre place parmi eux. L'apogée de la morale païenne a toujours été l'apothéose de l'homme par la philosophie ou par la religion. Le stoïcisme et le platonisme y mènent par deux voies diflé-

rentes : par l'exaltation de la volonté ou par celle de l'intelligence. C'est l'orgueil humain au maximum de son paroxysme, et qui se termine ordinairement par une prostration aussi profonde que l'exaltation a été haute. L'esprit linit par la chair, et l'orgueil enfante la luxure. Telle a été la fin honteuse de la civilisation païenne. La gloire de ces vertus humaines qui ont fait tant de hruit dans le monde, cette philosophie sublime qui devait élever l'homme au ciel, sont venues se lésoudre dans les orgies et les cruautés de l'empire romain, et jamais corruption semblable n'a déshonoré l'humanité ni épouvanté la terre.

Le juif était plus éclairé que le païen, et par cela plus coupable. 11 connaissait Dieu et sa loi par la parole divine elle-même et par ses envoyés, et non pas seulement par les symboles de la nature ou par les pensées de son esprit. Seul entre tous les peuples, il avait été mis dans la confidence des desseins providentiels, et il en attendait avec foi l'avènement. Objet de lant d'amour, de tant de sollicitude, de tant de merveilles, il se croyait privilégié parmi les nations, peuple choisi, enfant de prédilection du Maître de l'univers. Il l'était en effet, son histoire le montre. Mais il a gâté ses Inules destinées : il a abusé de la bonlé divine, et ce qui lui avait été donné pour le rendre meilleur a élé perverti par son orgueil et son obstination. Il a mis toute sa confiance dans les œuvres extérieures de la loi, en en méconnaissant l'esprit ; il a cru en sa justice propre et s'y est complu. Il s'est imaginé que Dieu lui devait tous les biens qui lui étaient annoncés, et il les a réclamés comme une dette avec arrogance, au lieu de s'en rendre digne par l'obéissance et de les attirer par l'amour. De là le

second type du mérile purement humain, ou la vertu pharisaïque, dont le caractère éclate dans les prêtres et les doctrines de la synagogue opposés au Christ, le modèle du mérite chrétien.

L'être responsable qui dévie de sa ligne ou sort du cercle que la loi trace autour de sa liberté, se met hors la loi ou se tourne contre elle, et dans les deux cas il sent qu'il démérite. Le démérite a aussi deux conséquences. La première est toute morale; car la volonté étant obligée a l'observation de la loi manque à son devoir en l'enfreignant; elle perd de sa valeur, de sa dignité, en sortant de l'ordre; elle se ravale en se dépravant. Puis, comme la justice doit avoir son cours, et que tout crime, délit, ou faute, demande une expiation ou entraîne une peine, à la conscience de l'indignité se joignent la crainte de la vindicte divine ou humaine et le pressentiment d'un châtiment mérité qu'il faudra subir tôt ou tard. Le sentiment du démérite est donc toujours accompagné d'un trouble intérieur par la scission qui s'opère dans le coupable; de remords, à cause de la loi qui réclame et de la conscience qui proteste de honte, par la vue de l'abaissement où jette le désordre ; de frayeur, par l'appréhension des conséquences ; et au milieu de tout cela il y a l'angoisse profonde d'une âme sortie de sa voie, abandonnant Dieu pour son ennemi et luttant avec le principe de son être et de sa vie.

Tels sont les privilèges et les malheurs de l'être libre. La liberté est un don magnifique; c'est le trait le plus saillant de la ressemblance de l'homme avec Dieu. Par elle il se rapproche le plus de son auteur et devient capable de le représenter en ce monde. Il lui doit sa plus grande gloire, qui est de consentir a la loi et de coopérer sciemment a l'accom-

DE LA LIBERTÉ MORALE. 203 plissement des desseins providentiels. Il lui doit son plus grand bonheur, celui d'aimer avec choix, avec conscience, en se donnant volontairement, ce qui est le plus agréable à Dieu. Mais l'abus de cette haute prérogative est aussi la cause de sa dégradation et de ses infortunes. Gomme toutes les choses excellentes perverties, corruptio optimi pessima, la liberté désordonnée produit les suites les plus déplorables, et ce don, si précieux quand il est bien employé, devient le plus funeste par un coupable usage et s'il est tourné contre sa On.

Tous les actes libres sont marqués dit caractère plus ou moins prononcé du bien et du mal, et en portent pour ainsi dire la semence en eux. Ils sont qualifiés par leur rapport plus ou moins prochain avec l'un ou l'autre de ces deux extrêmes, et c'est pourquoi on les appelle bons ou mauvais. La répétition fréquente des actes conformes à l'ordre, à la justice, for. tifie le penchant au bien, en facilite la. pratique, et forme une heureuse habitude de bien faire, qui est la vertu. La réitération fréquente des actes contraires renforce les mauvaises inclinations, affermit dans le mal, et finit par produire le vice. La moralité ou l'immoralité d'un homme s'apprécie par la prédominance de la vertu ou d,u vice dans sa conduite, par l'usage habituel de sa liberté en faveur du bien ou du mal.

La qualité morale d'une action se tire du principe dont elle émane et du motif qui porte à la faire. L'acte libre a déjà de la valeur en soi ; car, supérieur au mouvement machinal, il s'opère non-seulement volontairement, ce qui peut arriver dans le mouvement spontané de l'instinct, mats encore avec conscience, avec réflexion, après délibération et par choix. Mais tout libre qu'il est, et même à cause de sa liberté, il peut être bon ou mauvais, non plus sous le rapport de l'agrément ou de l'utilité, mais par sa conformité ou son opposition avec la loi de l'âme, dont l'obligation stricte constitue la justice, et dont lu perfection est la charité.

Nous avons vu comment l'homme parvient à connaître celte loi et d'où elle dérive. Nous avons vu aussi ce qui le porte à l'observer ou à la violer, et comment sa volonté, placée entre deux principes ennemis qui se la disputent, ne peut agir librement qu'en choisissant entre eux, et qu'ainsi l'un ou l'autre participe à ses actions en raison de son consentement à leur alliance. L'action bonne ou mauvaise peut donc Cire considérée comme ïe fruit d'une sorte de génération, et c'est pourquoi elle porte en elle une vie capable de se reproduire partout où elle est reçue. Le principe extérieur, d'où part l'impulsion, agit sur l'âme, la pénètre et dépose en elle quelque chose de vital qui l'excite. Elle conçoit sous cette influence la pensée et le désir d'un acte, lequel, en germe dans la prédisposition de l'individu, tend à se développer au dedans et à se poser au dehors, quand ce fruit est mûr; ce qui s'opère par l'exécution. Concupiscenlia, cum conceperit, parit pecratum. (Jacob, 1, 15.)

Dans tout ce que nous faisons il y a une vertu reproductrice du bien ou du mal. Chaque action

porte en elle la semence de son espèce et tend à la poser au dehors. Le bien et le mal s'insinuent dans les ames par toutes les voies, comme les poussières fécondes delà végétation que le vent emporta vont déposer leur vitalité dans les germes les plus éloignés. Il suffit de vivre dans l'atmosphère d'un homme de bien pour être porté à bien faire, et concevoir sous cette influence salutaire de bonnes pensées et de bons désirs. Au contraire, la fréquentation des êtres vicieux finit par gâter les plus heureux naturels, en les pénétrant sans cesse d'un esprit funeste, qui développe les mauvais germes que tout homme apporte en naissant, 11 vient dans le môme champ de bonnes et de mauvaises herbes, et de tout temps l'ennemi a semé de l'ivraie parmi le bon grain du père de famille.

L'habitude se forme ' dans les actions morales comme dans les autres manières d'agir. La répétition fréquente des actes, qui forme les talents et l'habileté, produit aussi les vertus et les vices. Un bon penchant, un caractère heureux, ne sont pas de !a vertu, mais des dispositions à l'acquérir. Une mauvaise inclination, un naturel fâcheux, ne sont pus des vices, mais une préparation à en contracter. Quelques bonnes œuvres ou quelques fautes ne constituent ni la vertu ni le vice, qui sont des produits plus ou moins lents de la liberté, choisissant plus souvent le bien ou le mal, et aussi acquérant, par le fréquent renouvellement de certains actes, plus de facilité et un certain entraînement à les faire. Rien de plus utile que les bonnes habitudes, surtout celles formées dans l'enfance ; car plus elles sont anciennes, plus elles ont d'empire et d'eflicacité. Elles deviennent comme une seconde nature, lilies font comprendre cette heureuse nécessité de

la verlu où se trouvent les âmes sorties victorieuses de l'épreuve et du combat de la vie, filées immuablement dans le bien par leur choix et ne pouvant plus même concevoir la pensée ni le désir de ce qui lui est contraire; état de pureté et de félicité inamissible auquel nous aspirons au milieu des agitations de ce monde et des luttes. L'habitude est ici-bas le sceau de l'honnêteté, de la fidélité, de la vertu. Elle est comme un intermédiaire entre le temps et l'éternité, le passage de l'un à l'autre. Malheureusement elle a la même puissance pour le vice; elle le forme, le consolide et le rend presque indestructible. Elle immobilise dans le mal, et les tristes exemples, que le monde offre trop souvent d'hommes devenus incorrigibles par l'habitude du désordre, nous aident à concevoir cette fixité dans le mal, où sont tombées les créatures qui ont le plus abusé des dons de Dieu à l'origine, et celles qui depuis, participant à leur méchanceté ou entraînées dans leur révolte, rendent inutiles tous les moyens de la grâce, et s'Otent, par l'endurcissement ie leur volonté, la possibilité de sortir de l'abîme •.ai mal et du malheur.

Enfin, l'aboutissant de l'exercice de la liberté dans ses rapports avec la loi, le produit extrême ou se retrouve tout ce qu'elle a posé, est la moralité ou l'immoralité de l'agent, en prenant ces mots dans leur acception la plus large. Un homme moral est celuiqui, vivant habituellement dans l'obéissance à la loi, est devenu capable, par un long exercice de la justice et une pratique constante du bien, de préférer son devoir à son intérêt, de sacrifier l'agréable et môme l'utile à l'équité et à la charité. Celui-là veut avant tout sauver sa conscience et mettre sa responsabilité à couvert; en toutes choses

DE LA LIBERTÉ MORALE. S07 la loi est la raison dernière de ses actes. La moralité prend plusieurs formes en raison des dispositions naturelles et des caractères. Chez les uns, elle est plus rigide et vise surtout à l'équité. Elle tient fermement au droit, et en réclame l'exacte observation. C'est une vertu très-estimable, niais un peu raide. Chez d'autres elle est plus humaine ou plus indulgente; la bonté du cceur y a plus de part. Il ne lui suffit pas de rendre à chacun ce qui lui est dû et de ne nuire à personne; elle éprouve encore le besoin d'aider les autres, de leur rendre service, de se dévouer pour eux ; ce qui produit ces vertus aimables et bienfaisantes, si utiles à la conservation et au développement de la société, et qui font le charme principal du commerce des hommes. La plus haute et la plus pure moralité est dans l'amour, qui outrepasse la loi et accomplit par charité ce qu'exige la justice et bien au delà. Dans tous les cas il n'y a point de moralité sans lajuslice, qui est la base de la vertu, comme la charité en est le couronnement. C'est pourquoi Jésus-Christ demande au jeune homme qui prétendait à la perfection, s'il a d'abord accompli la loi et ses commandements.

Ètro immoral, c'est désobéir habituellement à la loi et subordonner le devoir à sa volonté propre, faisant de son intérêt ou de son plaisir la règle de sa conduite. Alors l'individu, se substituant à l'équité, cherche à se satisfaire a tout prix et par tous les moyens. Ses penchants, ses goûts, ses appétits étouffent la voix de sa conscience. Il agit comme l'animal, par l'impulsion du besoin, du désir du moment, quand il est faible; et s'il est fort de pensée et de volonté, il tourne contre la loi les hautes facultés qui lui ont été données pour la con-

naître et l'accomplir. Le fond de l'immoralité est l'égoïsme, prêt à tout sacrifier à sa convenance et se préférant à tout. L'orgueil de la créature, qui renie toute supériorilé et veut se rendre semblable à Dieu, en est l'expression complète. C'est le crime' de l'ange tombé, c'esi la faute du premier homme, c'est la source du mal et de tous les maux qui sont dans le monde. C'est pourquoi L'humilité par la soumission de l'esprit dans la foi, par celle de la volonlé dans l'obéissance, est h remède souverain de toutes les fautes, de toutes les douleurs, et par conséquent la condition nécessaire et le point de départ de la véritable vertu. Le christianisme seul enseigne celle vérité, et lui seul aussi a la puissance de relever, de guérir et de sauver les hommes.

S Si.

L'homme ne vit vraiment de la vie humaine que par l'accomplissement de la loi morale.

Mieux il l'observe, et plus son existence se développe, s'élève et s'affermit, et il ne peut être fort et heureux que s'il est dans l'ordre. En coopérant à la réalisation de la justice, partout où il se trouve, il travaille non-seulement à son perfectionnement et à son bonheur, mais encore au bien-être de tous ceux qui sont en rapport prochain ou éloigné avec lui. L'usage légitime de lu liberté de l'individu contribue au maintien et au triomphe de l'ordre dans le monde, comme l'abus de la

liberté y augmente la masse du mal et entraxe le progrès de l'humanité.

L'homme n'est véritablement homme que par l'exercice de la liberté. En elle se déploient toutes les facultés intellectuelles et morales, en sorte qu'elle est comme un résumé de l'homme entier. Aussi n'a-t-il toute ]a valeur, toute la dignité de sa nature que s'il agit librement comme individu ou comme peuple, c'est-à-dire avec le pouvoir d'accepter ou de refuser la loi qui doit le régir, après avoir jugé si elle lui convient ou ne lui convient pas. La liberté politique, ainsi que la liberté morale, est à cette condition. Mais si tel est le caractère essentiel de l'humanité, que la privation de cette l'acuité la dégrade, elle tombe aussi au-dessous de sa nature et se pervertit quand elle en abuse. Elle n'est donc dans la vérité de son existence, dans la voie de son perleclionnement, que si elle en use conformément à la loi, et elle ne deviendra ce qu'elle doit être que par la coïncidence parfaite de sa volonté avec la volonté divine; car alors seulement l'idée de sa création sera réalisée et la destination de son être accomplie.

Mais à quoi sert d'être libre, si l'on n'use bien de sa liberté? Elle devient même un don onéreux, dangereux, quand on la tourne à mal, puisque l'agent répond de tout ce qu'elle opère : et ainsi par les suites de ses fautes, en même temps qu'il devient coupable et se pervertit, il travaille à son propre malheur et gâte son avenir. En agissant contre sa loi il pose dans le monde des produits faux, qu'il développe avec peine au milieu de mille obstacles, et qu'il devra réabsorber plus tard et détruire lui-même pour rétablir l'ordre qu'il atrou-

blé. De plus, en choisissant le mal et en l'excitant, il s'associe au principe du désordre dans l'univers, il contracte alliance avec lui, il s'en fait l'auxiliaire, le satellite; il combat sous son drapeau, se voue à sa cause et contribue à augmenter sa force, à étendre sa puissance , à consolider son empire sur la terre et par conséquent à y affaiblir le règne de Dieu. Il s'oppose à la miséricorde divine, qui veut ramener l'homme à son état véritable; il accroît par son activité désordonnée la masse du mal ici-bas, et arrête, autant qu'il est en lui, le progrès du bien.

Le méchant est donc l'ennemi véritable de- luimême, de ses semblables, du genre humain, et de l'univers. Il tend par tous ses actes au désordre, à la discorde, a l'obscurcissement, au trouble, à la confusion; car tout acte libre, ayant une intention bonne ou mauvaise, s'accordant ou non avec la loi, contribue en quelque chose à l'affermir ou à l'ébranler. Ébranler la loi, qui est le firmament et la colonne de l'ordre, c'est bouleverser le monde, c'est le ramener au chaos, c'est détruire* autant que le peut la créature, l'œuvre du créateur, et se mettre en guerre avec l'éternelle sagesse. Telle est, en effet, la grandeur de la liberté humaine, qu'elle peut faire tout cela, si elle le veut; et c'est pourquoi elle est ici-bas l'arbitre du bien et du mal, aux risques et périls de sa responsabilité.

L'alliance de la vertu et du bonheur est donc toute naturelle ; car le bien sort de l'observation de la loi, qui «st l'application de la volonté divine, principe de tous les biens , à la direction et au développement des créatures. Celui qui aime et pratique la justice, même au prix des plus grands sacrifices, ne peut manquer d'être heureux un jour par les fruits de joie et de gloire de ce qu'il a semé

ici-bas dans les larmes ou l'ignominie. Il a fondé son existence sur le roc en l'établissant sur la volonté divine; il a assuré son éternel avenir en entrant franchement dans les voies de la Providence, fjui ne changent pas. Comme il suit la parole de Dieu et lui subordonne toutes ses actions, i! est éclairé d'une lumière supérieure à sa raison, et soutenu par une puissance plus forte que sa volonté. Ne reculant jamais , parce qu'il marche avec la sagesse d'en haut, il s'avancera de clartés en clartés, parce que la lumière du ciel est le flambeau de ses pas, et qu'il est dans la voie du vrai progrès, lin faisant son propre bien, il coopère à celui des autres. Partout sa présence est une bénédiction ; vase de lumière et de rosée, il les répand sur tout ce qui l'approche; et, comme les Ames ne peuvent s'unir solidement que dans la justice, et que leur véritable bonheur est dans l'harmonie et la pais, celui qui est le représentant et l'organe de la justice parmi les hommes est leur plus grand bienfaiteur et leur meilleur ami.

Heureuses donc les familles qui comptent des justes dans leur sein l L'esprit de Dieu y descendra avec ses bénédictions et elles prospéreront. Heureuses les villes et les nations qui possèdent des citoyens fidèles à la loi de Dieu, acceptant et pratiquant sa parole! Elles seront préservées de beaucoup de calamités, et la graisse de la terre et les dons de l'esprit leur seront accordés. Si dix justes s'étaient trouvés dans Sodome, le feu du ciel n'y serait point descendu. Heureux les temps où la liberté humaine s'exerce en faveur du bien, où la préférence est hautement donnée à Dieu, dont elle s'évertue à amener le triomplie par son courage et son dévouement dans le combat contre le mal I

Quand il y a beaucoup île justes el de saints dans le monde, le royaume du ciel est proche, l'action providentielle est plus vive, plus efficace, plus éclatante dans les choses du siècle, et l'effusion abondante de l'esprit enfante des merveilles. En ces temps-là une grande impulsion est donnée à l'humanité, qui fait alors un pas en avant dans la voie du progrès et de son perfectionnement.

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