CAUSES QUI DÉTRUISENT OU AFFAIBLISSENT L'ACTE LIBRE. S
Après avoir établi la liberté et répondu aux objections les plus graves qui l'attaquent, il nous reste à dire ce qui détruit l'acte libre et ce qui l'affaiblit. Une seule cause peut le détruire, la nécessité. Plusieurs l'affaiblissent, l'ignorance, la passion , la contrainte , la crainte, l'habitude, et autres influences moins graves que nous allons signaler.
Gela seul est vraiment nécessaire dont le contraire est impossible, et qu'on ne peut concevoir autrement qu'il n'est: c'est la nécessité de nature. Une chose créée ne peut donc être nécessaire par nature, ou absolument, mais seulement par conséquence, en raison du principe dont elle sort. Dieu seul, celui qui est et ne peut pas ne pas être, l'Être universel et infini est absolument nécessaire.
Il y a dans les élres créés des nécessités relatives, qui dérivent de leur nature, c'est-à-dire que par la constitution de cette nature ils ne peuvent en certains cas agir autrement qu'ils ne font ; ainsi, les pures intelligences et les âmes bienheureuses réunies à Dieu ne peuvent point ne pas l'aimer. C'est pourquoi ces êtres, participant à la nature divine, divinte consortes natura: (Il I, 4), ne peuvent plus déchoir de, cet état sublime. Mais alors, dira-t-on, que devient la liberté? Elle reste au fond la même, mais elle est transformée, transfigurée. Ce n'est plus celle de l'homme placé ici-bas entre le vrai et le faua, eulre le bien et le mal; il s'est
élevé au-dessus de ces contradiclions en se donnant tout à Dieu, et la consommation de son épreuve l'a rendu inaccessible aux tentations. Uni à Dieu, sa liberté est devenue une participation à la liberté divine. Dieu, qui aime nécessairement le bien, n'estil pas libre? n'a-t-il pas créé l'homme et l'univers parce qu'il l'a voulu?
La vraie liberté, comme nous l'avons vu, ne consiste pas dans la nécessité de choisir entre le bien et le mal, ce qui supposerait le mal nécessaire, mais à vouloir ou à ne pas vouloir, à faire ou à ne pas faire en se délerminant par soi-même, proprio motu. L'existence du mal n'est donc pour la liberté de la créature qu'un embarras, dont elle doit se délivrer pour revenir spontanément, de son propre mouvement, à la contemplation et à l'amour du bien reconnu et préféré, et dont elle ne peut plus se détacher, en vertu de son union pleine et enlière avec Dieu. A cette hauteur, comme en Dieu luimême, sa liberté s'identifie avec une heureuse nécessité.
Sans monter si haut, il y a dans la vie présente des nécessités naturelles, physiques et morales. On aime nécessairement la vie, parce qu'en soi elle est un bien; on aime l'être, le bien-être; ou a horreur de tout ce qui menace l'existence, du non-être, de l'anéantissement, du néant, mot sans idée, et qui cependant terrifie comme la somme de toutes les négations. On s'aime nécessairement soi-même, et sauf l'excès, cela est bon pour exciter la créature au soin de son existence et lui faire exécuter une multitude d'actes indispensables à sa conservation. De là tous les instincts naturels, du corps et de l'esprit, qui sont des nécessités relatives.
Dans ce cas y a-t-il liberté ? Kon, sans doute, puis-
DE LA LIBERTÉ MORALE. 137 qu'il y a nécessité d'agir, et qu'on agit instinctivement, sans le concours de la raison, sans délibération. Voilà pourquoi on distingue l'acte volontaire de l'acte libre. Tous les actes instinctifs sont volontaires, parce que nous cherchons par eux l'être et le bien-être, mais ils ne sont pas libres, parce qu'alors on agit uniquement sous l'impulsion de la nature et sans pouvoir Taire autrement. Mais si la raison se substituer à l'instinct, la liberté reparaît avec la conscience et la détermination propre. Ainsi dans les anges et dans les bienheureux, l'intelligence ayant absorbé et remplacé les instincts nalurels, qui n'en sont qu'un supplément, tous les actes sont libres, parce qu'ils procèdent d'une volonté éclairée, agissant dans la plénitude de la lumière.
Il y a encore des nécessités d'un autre genre: nécessité physique, quand un effet sort de sa cause, nécessité logique, quand une conséquence dérive de son principe. Vous ne pouvez pas faire que deux et deux ne donnent quatre, ou qu'un effet soit sans cause, ou une qualité sans substance. JI y a dans la rigueur logique un fatum, auquel on n'échappe que par l'inconséquence, c'est-à-dire par l'absurde, qui est la mort de la raison. Dans l'ordre delà nature et dans l'accomplissement de ses lois, il y a une certaine nécessité relative et conditionnelle. Ainsi, on sait par la physiologie que tel organe est absolument nécessaire à l'entretien de la vie. Si donc il vient à être lésé ou empêché dans ses fonctions d'une manière grave, soit par une blessure, soit par une altération de tissu, la vie ne peut plus s'exercer, et la mort est imminente, à moins que par un acte immédiat et transcendant une puissance supérieure aux lois de la nature ne rétablisse
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directement l'organe blessé ou altéré dans sa substance. Ce qui s'appelle un miracle : et Dieu seul fait des miracles, quand pour sa gloire ou le salut des âmes, il exerce directement sa puissance d'une manière surnaturelle ou par-dessus les lois de la nature. C'est ce qu'on peut nommer les coups d'état du Tout-Puissant, et il en fait quelquefois pour sauver ce qui n'est plus sauvable par les forces naturelles et les moyens humains.
Ceci étant posé, il suit que lavolontéde l'homme, se trouvant dans Un de ces cas de nécessité dont nous venons de parler, n'est pas libre, puisqu'alors son action n'est point le résultat de son choix, mais d'un entraînement irrésistible. Cette nécessité a été affirmée comme universelle et constante par un certain nombre de systèmes philosophiques ou de préjugés populaires.
1° La croyance au fatum ou le fatalisme païen, qui soumettait toutes choses à la Némésis ou audestin, lequel dominait les dieux eux-mêmes, et à plus forte raison la volonté humaine, qui finissait toujours, malgré son courage, son intelligence et sa constance, par en être accablée. C'était l'idée fondamentale delà tragédie antique, idée erronée par son exagération, mais où se retrouvait cependant un reflet de la vérité. Le monde ancien, en effet, était sous le poids d'une sorte de fatalité, conséquence nécessaire du péché d'origine, qui avait jeté l'humanité sous le joug du mal. Mais cette fatalité n'était point absolue, et il pouvait encore, par l'exercice convenable de sa raison et de sa liberté, se disposer a recevoir le secours et le sauveur promis après sa chûte, et donton retrouve, sous une forme ou sous une autre, l'annonce et l'espérance chez tous les peupbs.
2° La croyance à l'influence déterminante des astres, qui a longtemps prévalu au moyen âge, au point de constituer une espèce de science, qu'on appelait l'astrologie. On ; ensuit que le monde sidérai enveloppant le monde solaire et le pénétrant de ses irradiations, exerçait une action décisive sur tout ce qui iirrive ici-bas, et qu'ainsi chaque individu venant au monde, à tel moment du temps et sous l'influence prédominante de tel astre ou la conjonction de plusieurs, recuvait par ces circonstances la prédétermination nécessaire de son existence ou sa destinée, d'où dépendait fatalement la direction de sa vie et tout son avenir.
Ici encore il y avait beaucoup d'exagération. Que le monde sidéral ait une certaine action partout où tombent ses rayons, cela est possible et môme probable ; parce qu'ei)fin tous les êtres qui sont en rapport, même lointain, doivent envoyer et recevoir des influences, tout se tenant dans la création et la vie universelle circulant en toutes choses. Mais que ces influences obscures, et qu'on ne peut apprécier, agissent sur les hommes, au point de déterminer tout ce qu'ils font, cela est taux, ou du moins on ne l'a jamais démontré. C'est une pure hypothèse.
3 U Le manichéisme. Les manichéens.'comme on sait, admettaient deux âmes dans l'homme, l'une produit du bon principe, l'autre du mauvais. La bonne ame ne pouvait faire que du bien, la mauvaise que du mal . Les actions humaines étaient donc nécessitées par la nature même des âmes qui les accomplissaient. Nous ne réfuterons point ce système absurde, qui l'a été su ffisamment par saint Augustin et plusieurs autres.
k° Le protestantisme donna une autre forme à cette
KO CHAHTBE TROISIÈME,
erreur par sa doctrine du Serf arbitre, que Luther et Calvin opposèrent au libre arbitre affirmé de tout temps par l'Église. Pour faire triompher la grâce, ils détruisirentcomplétementlaliberté, prétendant que depuis le péché originel l'homme est incapable d'un bien quelconque, parce qu'il est sous le joug de Satan, et ainsi nécessairement poussé au mal; qu'en outre sa raison a été tellement pervertie par l'erreur, qu'elle ne peut plus discerner la vérité. Dès lors impuissant par lui-même à faire le bien et à connaître le vrai, la foi seule peut le réhabiliter, le sanctifier. Et les œuvres, et c'est là qu'ils en voulaient venir, ainsi sont inutiles, nuisibles même au salut; car c'est la foi qui sauve. L'Église enseigne au contraire que par la décadence primitive, qui a obscurci la raison et détérioré la volonté, l'homme est resté capable de connaître le vrai, et de choisir le bien dans une certaine mesure. L'intelligence et la liberté ont subsisté, détériorées par le péché, mais non détruites dans leur puissance naturelle, ce que confirme l'expérience. Elle a donc ■condamné, et la saine philosophie condamne avec elle la doctrine du serf arbitre, et par conséquent les opinions du Luthéranisme et du Calvinisme qui en sortent.
5° Après le Protestantisme est venu le Jansénisme, autre système de nécessité, créé aussi pour faire triompher la grâce aux dépens de la liberté, et c'est pourquoi on à dit avec raison que le Jansénisme est le cousin germain du Protestantisme.
Les Jansénistes, en effet, confondant le libre avec le volontaire, ont soutenu que tout ce qu'on veut, même nécessairement, est libre par cela seul qu'on le veut. Or, disent-ils, on ne veut le bien
DE LA LIBERTÉ MORALE. 141 t ou le mal qu'en raison d'une délectation victorieuse, qui entraîne infailliblement la volonté. Donc l'homme n'est point matlre de ses actes, toujours déterminés par la délectation la plus forte, contre laquelle il ne peut vouloir.
6° Le Jansénisme a amené le Quiètisme, qui en est au fond le complément, bien qu'il en diffère par la forme. La doctrine de la délectation triomphante, tendant en effet à détruire la liberté, réduit la personnalité humaine à un état de captivité telle, que l'homme identifié avec Dieu, absorbé en Dieu, n'est plus rien. Dans cet état, proposé comme sa perfection, les actes ne lui sont plus nécessaires, ils lui sont même dangereux, parce qu'ils excitent l'activité propre. C'est pourquoi plus de prières, plus de pénitences, plus de bonnes œuvres, plus de vertus. Une fois l'âme unie à Dieu, c'est Dieu seul qui agit en elle dans tout ce qu'elle fait, et alors tout devient bien dans l'homme, même ce qu'on appelle vulgairement péché ou crime. Doctrine dangereuse et immorale; car qui est assuré d'être uni à Dieu en ce monde, et comment savoir qu'il agit par nous et qu'il est l'auteur de toutes nos actions ? C'est l'abus du mysticisme, conduisant au délire du fanatisme.
7° Il y a encore la théorie rationaliste des motifs prépondérants, dont nous avons parlé plus haut, et la doctrine matérialiste des naturalistes, représentée en ce siècle par le livre fameux de Cabanis sur les rapports du physique et du moral, dans lequel, comme du reste on a toujours fait dans celte école, on prétend expliquer le moral en le supprimant, tous les actes humains n'étant que mouvements organiques et des produits de la sensation,
Cette pauvre liberté, comme on le voit, a été, martelée, torturée, martyrisée par toutes 1rs écoles possibles , théologiques, rationalistes, naturalistes, par les Manichéens, les Luthériens, les Calvinistes, ies Jansénistes, les Quiélistes, et enlin, dans le dernier siècle et encore de nos jours, par la plupart de ceux qu'on appelle les philosophes. Aucune de ces opinions, qui au fond sont de pures hypothèses, des assertions gratuites, ne peut prévaloir contre l'observation exacte des faits psychologiques, tels que les constatent avei; une pleine assurance le sens intime ou la conscience de chacun, le témoignage du genre humain, et toutes les institutions et les œuvres du la civilisation.
Cependant outre la nécessité de nature, absolue en Dieu, mais qui s'identifie en lui avec la souveraine liberté, outre la nécessité relalive imposée aux créatures par la constitution de leur être, laquelle, en certains cas indiqués plus haut, restreint ou même empêche l'exercice de leur liberté, il y a, encore une sorte de nécessité qu'on appelle morale, et qui n'en a que l'apparence. La nécessité morale signifie en général la grande difficulté a faire ce qui est imposé, ou s'abstenir d'une chose qui attire par une sorte de fascination et d'entraînement violent. On regarde alors comme impossible ce qui n'est que difficile, et la volonté, qui pourrait iriompher par un redoublement d'énergie et avec le secours de la grâce, se déclare nécessitée ou forcée pour excuser sa faiblesse et dégager sa responsabilité. Quelques exemples feront comprendre cet état angoisseux et mystérieux de la liberté, qui l'entrave sans doute péniblement, mais où elle ne périt que si elle désespère d'elle-même.
Ainsi les penchants naturels, la conscience, le tem-
péramenl , les prédispositions physiques et morales sont regardés par beaucoup comme des nécessités insurmontables. On dit : Dieu m'a fait ainsi, c'est ma nature, je ne puis pas la changer. Et d'abord il n'est pas vrai que Dieu nous ait créés tels que nous naissons aujourd'hui, puisque la race humaine a été détériorée par le péché d'origine, transmis avec ses suites du premier homme à sa postérité, et en outre nous venons au monde avec l'héritage physique et moral de nos parents, accumulé sur notre léle par les générations dont nous sortons. Ensuite Fi, comme dit saint Paul, la loi animale milite dans nos membres, il y a aussi une loi spirituelle, une loi morale qui parle dans la conscience; si la concupiscince nous sollicite et parfois nous entraîne, nous avons la raison pour en discerner le désordre, la volonté pour la combattre, et si notre force propre n'y suflit pas, par la prière nous pouvons obtenir un secours supérieur, qui nous rendra capable de la vaincre. La grâce ne fait jamais défaut à celui qui l'invoque sincèrement et avec le désir de la suivre.
Il y a même plus; nous pouvons si bien résister aux influences naturelles et aux tentations qui en sortent, au monde et à ses entraînements, qu'en certains cas nous "entrons en lutte avec Dieu luimême, qui à coup sûr est plus fort que le monde , tant la personnalité humaine est puissante par sa liberté. L'homme peut faire ce qu'a fait Satan, le prince et l'auteur du mal; car il peut non-seulement résister h la grâce, s'il le veut, mais encore tourner contre Dieu ses propres dons, et le contrarier dans les œuvres de sa providence et de sa justice. L'homme n'aurait-il donc pas contre le mal la puissance qu'il a contre le bien? L'expérience
prouve par ses crimes comme par ses vertus qu'il a le pouvoir de faire de l'opposition des deux cotés, et c'est justement ce qui constitue son libre arbitre, sa liberté morale qui fait de la vie actuelle un combat.
11 y a cependantdes cas (xlraord inaires où la nécessité morale se confond presque avec la nécessité physique. Là se trouvent des difficultés qu'il faut abandonner à lajustice de Dieu ouàsa miséricorde. Dans certains élats de l'âme la passion arrive à un tel paroxysme, que la volonté est opprimée, entraînée et paraît nécessitée. En d'autres l'imagination est tellement exallée que la raison semble n'avoir plus la puissance d'elle-même. Tels les excès du fanatisme religieux, politique, ou autre, dans lesquels l'esprit est si perverti, qu'il voit comme vérités des erreurs monstrueuses, et la conscience si dépravée, qu'elle appelle vertus des crimes abominables. - .
Sans accepter toutes les assertions des médecins et des avocats à cet égard,on ne peut nier qu'il n'y ait des monomanies du vol, du meurtre et d'autres crimes. Les monomanies du suicide sont plus fréquentes qu'on ne pense, et les malheureux "possédés de celle fatale penséetinissent presque toujours par la réaliser.
En certaines situations il peut se trouver une telle complication de circonstances fâcheuses, qu'elle ne laisse à la volonté qu'un seul parti a prendre, et ce parti est contraire à la loi morale ou à la délicatesse de la conscience. Ainsi un militaire insulté ou provoqué peut-il refuser de se batire en duel? I! sait que le duel est un crime; il en a horreur et voudrait s'en abstenir. Et cependant, refuser' c'est perdre son état avec son honneur militaire ; il ne
DE LA IJBBRTÉ MORALE. 145 peut rester au régiment ni dans l'armée. Ainsi son existence sociale et son honneur, comme les hommes l'entendent, le contraignent à se battre malgré lui. Sans doute, sa volonté n'est point complètement nécessitée, car il n'y a point de nécessité morale absolue; mais enfin jusqu'à quel point estil libre en cette triste conjoncture ?
Un oflicier général a reçu des bienfaits et des faveurs d'une dynastie à laquelle il a prêté serment de fidélité. Une révolution en amène une autre ou un gouvernement quelconque. Que faire? Briseral-il son épée et aussi sa carrière pour tenir son serment? Il a une femme, des enfants et point de fortune. S'il brise son épée pour conserver son honneur, qui donnera du pain à sa famille? Faut-il pour prix de sa fidélité accepter la misère pour lut et surtout pour les siens? jusqu'à quel point est-il libre dans un pareil choix?
Vous pouvez sauver un innocent par un mensonge qui ne fait de tort à personne, en déclarant que vous n'avez pas vu ce que vous avez vu, ou que celui auquel vous avez donné asile n'est point chez vous. Peut-on se permettre un mensonge en pareil cas? qui de nous ne s'y croirait autorisé par l'humanité, par la charité? Et cependant il est défendu de mal faire pour procurer un bien. Dan quelle mesure la personne interrogée dans une telle circonstance est-elle libre ?
Que dirons-nous des veuves du Malabar qu'une coutume barbare oblige à se brûler sur le bûcher de leur mari ? Si elles refusent, elles sont rejetées comme le rebut de la société ; elles sont condamnées à vivre dans la dégradation. Où en estla liberté dans l'alternative entre l'infamie et la mort? Autre cas plus grave et encore plus obscur. H y a
des hommes que Dieu suscite et prépare comme instruments de sesdesseïns, et qui sont par cela même sous une direction particulière de ia Providence pour amener de grands événements dans le inonde et en changer !a lace. Ces hommes-là sont donc conduits d'en haut, Dieu les mène ; el bien que leur liberté propre ne soit pas détruite, cependant en certains cas elle est déterminée par l'action divine et mue par une sorte d'instinct supérieur, l'instinct, par exemple, qui poussait Attila vers Rome, ou les chefs des hordes barbares sur l'empire romain comme sur une proie. 11 y a eu des ei terminations, des abominations, des torrents de sang, toutes les horreurs possibles du pillage et du carnage. Jusqu'à quel point ceux qui ont commandé ou exécuté ces crimes ont-ils été libres dans ces terribles exécutions des peuples? Et en regardaut plus près de nous, l'homme extraordinaire qui a renouvelé la France et le monde au commencement de ce siècle, jusqu'à quel point a-t-il été libre dans tout ce qu'il a fait: Car il a été évidemment un instrument d'en haut pour rétablir l'ordre après les plus épouvantables désordres, et relever la société et la religion de leurs ruines. Qui osera faire la part de l'impulsion divine et celle de sa volonté propre dans le bien et le mal qu'il a faits?
Et dans les grands coups de la grâce, comme en Saul, plein de fureur et de menaces contre les disciples du Christ, et renversé comme par un coup de foudre aux portes de Damas, et demandant à celui qu'il persécute : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse? » Cette parole est l'expression du choix de sa liberté. Il se soumet; mais d'abord sa volonté aété brisée, changée, retournée par l'action prévenante de la grâce, et ne pourrait-on pas dire que Dieu
DE LA LIBERTÉ MORALE. 147 lui fait vouloir ce qu'il veut ? Combien d'incrédules de nos jours, qui se vantent d'être les ennemis de la religion et surtout de l'Eglise et des prêtres, se drapant dans l'impiété comme dans un manteau philosophique, persécuteurs de Jésus-Christ à leur manière, comme Saul, et qui sont tout d'un coup renversés comme lui, au moins dans leur esprit, par une maladie ou un événement quelconque, mais surtout par l'efficacité de la prière ardente et persévérante d'une femme, d'une fille pieuse, qui sollicitent en leur faveur les secours spirituels du ciel et de la terre. La grâce arrive au moment où on y pense le moins, et cet ennemi de Dieu, dont le nom le meltait en fureur, ou qui ne le prononçait que pour le blasphémer, vaincu par la grâce, s'écrie aussi : » Seigneur, que voulez-vous què je fasse? ■ Faut-il croire que dans, ces cas la liberlé est contrainte jusqu'à un certain point par fa vertu d'en haut attirée par la prière î faut-il admettre une prière qui force, comme disent les Allemands, zwing gebeih? Il faut dire simplement que l'âme est touchée et mue par la grâce divine et qu'elle a le bonheur d'y réagir. Mais il n'en reste pas moins vrai que la grâce prévenante, en bouleversant ses dispositions, en renversant son opposition, l'a portée à vouloir ce qu'elle repoussait jusque-là.
Mais s'il en est ainsi dans l'entraînement au bien, ne peut-il pas en être de même dans l'entraînement au mal? Comme Dieu, en agissant par la grâce sur lésâmes, semble parfois les nécessiter à bien faire, une autre puissance contraire à celle de Dieu, ne peut-elle pas aussi les envahir et les contraindre en certains cas à mal faire? On a parlé dans tous les siècles de pactes avec le démon, d'hommes qui se donnent à Satan, en lui promet-
tant avec serment de se vouer à son service et fi sa cause, s'il leur procure ce qu'ils convoitent. Dans ce cas il y aurait deux choses ; d'abord dans la promesse et pour prix de ce qu'ils demandent la donation de leur volonté, et par conséquent l'aliénation de leur liberté entre les mains du prince du mal, ce qui est un acte libre; et ensuite, comme conséquence de leur choix, la servitude où ils se sont mis volontairement, et qui les nécessite à mal faire comme un pur instrument; nécessité qui est la suite fatale de l'abus de la liberté.