VIII PREFACE
renue successivement élève de notre Conservatoire, premier prix dans la classe de tragédie, engagée comme pensionnaire à la rue Richelieu pour y jouer le répertoire sacré, selon la belle expression de Talma, fut contrainte de repasser précipitamment en Belgique. La Comédie Française, lumière et feux éteints, s'enfermait alors dans ses murs vides pour y attendre le sort des villes assiégées. Le blocus à peine levé, Mlle Tordeus revenait à la hâte pour reprendre sa place dans les rangs de la Comédie ; mais les rangs n'étaient pas encore reformés et à la guerre étrangère succédait la guerre civile !
Qui aurait cru alors que la France pût jamais se relever de toutes ses ruines? Personne, pas même elle, peut-être. C'est ainsi qu'après un essai de retour avant l'heure, Mlle Jeanne Tordeus se retira de nouveau, définitivement découragée, rendue en même temps — consolation toujours prête — aux tendresses de tous les siens, heureux de la reconquérir : retenue d'ailleurs, dès le premier moment, par M. Gevaert, l'éminent directeur du Conservatoire de Bruxelles, prompt à s'attacher, dans une compatriote consacrée par les suffrages de Paris, un professeur de déclamation pour les élèves-femmes destinées à la scène.
Mlle Tordeus, à sa première rencontre avec ses écolières, fut frappée de certains accents particuliers dont son oreille avait perdu l'habitude, mais qu'elle reconnaissait de souvenir. Elle sortait d'un pays de
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langue française et retrouvait de l'autre côté de la frontière le même vocabulaire, la même syntaxe, le
Imême style écrit, avec des altérations dans le son de la parole et des dissemblances de détail comme il s'en rencontre dans les ressemblances de famille. Ces sortes d'irrégularités étaient d'autant plus sensibles pour elle, qu'elle ne venait pas seulement de Paris, mais de la Comédie Française, cette gardienne la
»plus sûre, la plus autorisée de la prononciation dans des textes impérissables devenus le trésor de la mémoire publique.
C'est sur ces textes consacrés, communs aux deux Conservatoires, que les changements introduits ressortent davantage et que la différence de prononciation produit les surprises les plus marquées. Mais une classe de déclamation théâtrale n'est pas un lieu où l'on puisse corriger instantanément des fautes d'accent. Le maître ne peut pas lancer à la fois l'élève dans le mouvement passionné de l'action et l'arrêter à chaque instant par des observations inopportunes. Mlle Tordeus a donc divisé son enseignement en deux parties : l'enseignement passionnel, si l'on peut ainsi dire, et l'enseignement grammatical ; l'enseignement en scène dans le mouvement de l'action et l'enseignement assis, la brochure sur les genoux, dans lequel le professeur a tout loisir pour reprendre l'élève à travers sa lecture, mot par mot, et s'il y a lieu, syllabe par syllabe et lettre par lettre.
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Le Manuel de Prononciation est comme la grammaire de ce cours, et je ne saurais dire combien cette grammaire est intéressante. Ce n'est qu'un traité de prononciation, il est vrai, un appendice à ajouter à la grammaire française, mais Comme il est attachant, cet appendice qui touche à l'histoire de la langue française par celle des variations de son orthophonie, de la valeur que peut avoir prise ou perdue telle lettre dans l'expression d'un mot. Je ne dis pas que le bon air de l'exécution typographique, la pureté des caractères, le choix du papier, la distinction de l'ensemble n'y entre pas pour quelque chose. J'en fais mon compliment au bon goût de l'éditeur, mais de la première page à la dernière, l'agrément persiste et reste toujours fait de curiosité, d'étude nouvelle et d'entretien sympathique.
Et la méthode? demandera quelqu'un. Une méthode scientifique? Il n'y en a pas ici. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas un ordre exactement suivi. Il y en a un, au contraire, le plus exact comme le plus simple : l'ordre même de l'alphabet, qui n'est interrompu que par la séparation des voyelles et des consonnes.
Chaque lettre est étudiée avec les particularités qui la caractérisent et les modifications par lesquelles elle passe dans la combinaison des mots.
Il peut sembler que tout soit fini, quand on a dit qu'un a est un «, qu'un b est un 6, etc. Il n'en est rien.
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,'a n'a pas un son unique. Il ne se prononce pas toujours de la même manière. A avec l'accent circonflexe est Ion»- dans âme ; sans l'accent circonflexe il est également long dans fable, dans Anne et dans Jacques. Il l'est dans les mots terminés par uns : bas, trépas, etc ; long encore, suivi de la consonne s lorsque celle-ci prend le son du z : case, vase... sauf les exceptions auxquelles n'échappe guère toute règle générale.
Mais je n'ai pas le dessein de défigurer en l'abrégeant l'excellent travail de Mlle Jeanne Tordeus ; c'est tout entier qu'il faut le lire pour en sentir l'intérêt soutenu et l'impression aimable.
Le Manuel et le gracieux esprit qui l'a rédigé, « il libro e chi lo scrisse », comme dit Dante, ne sont bien qu'une seule nature. Quand parle le Manuel, c'est Mlle Jeanne Tordeus qu'on entend, c'est elle qui s'est appris à elle-même ce qu'elle enseigne. Et comme on voit bien qu'elle s'est fait sa science par un goût passionné pour l'étude d'abord, ensuite par le zèle généreux qui l'attache aux progrès de son jeune auditoire. La leçon est douce et donnée avec la meilleure grâce du monde. Ni prétention, ni pédantisme, rien de doctoral ; et je ne cherche plus pourquoi le Manuel de Prononciation est une lecture si sympathique : c'est que celle qui l'a écrit, on le sent bien, est heureuse de communiquer à ses élèves tout ce qu'elle a appris pour elles. Son livre est une œuvre