‹ Manuel de proverbes dramatiques (volume 2)Chapitre 128 sur 165 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

M. GOBERGEAU, M. BÉTASSIER.

Gober., à part. Quelle diable de fantaisie d'aller tirer des moineaux ! On ne trouve personne ici pour jouer au billard. Mais quel est cet homme-là : je ne l'ai jamais vu ; je pourrai m'en amuser peut-être.

Bétas. Vous me regardez beaucoup ; je vois bien que vous me reconnaissez, Monsieur.

Gober. Il est vrai que je ne vous trouve pas du tout changé.

Bétas. C'est ce que mon père m'a dît : il prétend que j'ai autant d'esprit que quand j'étais petit, et vous vous en appercevrez bien 5 parce que vous n'aurez pas oublié tout ce que je vous ai dit, il y a dix ans, quand vous êtes venu voir mon père à Troyes.

Gober. Je m'en souviens bien, et je trouve que vous avez presque autant d'esprit que lui.

Bétas. Oh ! bien davantage, à ce que m'a dit ma mère. Enfin, je suis bien aise de vous trouver ; car j'ai pensé dire notre secret à un Monsieur tout à l'heure que j'avais pris pour vous.

Gober. Et vous voyez bien à présent que vous ne vous trompez pas f

Bétas. Oh ! pour cela non ; mais c'est qu'il avait un habit verd comme vous*

Gober. Il est vrai que cela change bien la physiono» mie ; cependant moi je vous ai reconnu tout de suite.

Bétas. C'est que vous avez une b<mne mémoire.

Gobeh. Mais pas trop ; car j'oublie toujours les noms.

Bétas. Vous ne vous souvenez pas du mien quand j'étais petit ?

Gober. J'ai une idée confuse ...

Bétas. Je l'ai pourtant porté jusqu'à quinze ans, et je m'appellais Coco.

Gober. Ah ! Coco ! cela est vrai.

Bétas. Mais à présent je m'appelle Monsieur Bétassier.

Gober. Ah! Monsieur Bétassier, je suis bien ^ votre très-humble serviteur.

Bétas. Ah ! Monsieur Duverdier, ne me traitez donc pas comme cela avec tant de cérémonie.

Gober. Je vous rends ce que je vous dois.

Bétas. Vous avez bien de la bonté. Vous ne savez peut-être pas d'où vient ce nom f

Gober. Votre père a oublié de me le mander.

Bétas. Il vient d'un clos que nous avons où nous élevons du bétail, et le bétail chez nous est des moutons» comme vous savez.

Gober. Oui, oui, je sais cela.

Bétas. De sorte qu'un clos renfermant le bétail, nous l'appelions bétassier, et mon père m'a fait prendre ce nom ; parce qu'en l'ajoutant à celui de Président, cela sonne bien, voyez : Monsieur le Président Bétassier.

Gober. Cela est fort beau !

Bétas. Je crois que Mademoiselle votre fille sera fort aise de s'appeller Madame la Présidente Bétassier f

Gober. Il n'en faudra pas davantage pour .la déterminer à vous épouser. Mais -d'où êtes-vous Président ?

Bétas. Du grenier à sel.

Gober. Je ne m'étonne pas si vous en mettez tant dans tout ce que vous dites.

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Bétas. Cela n'est pas difficile à penser, parce que dis-moi.'quî tu fréquentes, je te dirai qui tu es.

Gober. Il me parait que.vous avez de l'érudition.

Bétas. Eh mais, je le crois bien. Est-ce que je n'ai pas été reçu tout-d'un coup avocat à Bourges, dès que je me suis présenté i

Gober. Vous n'avez donc pas eu besoin pour cda de vous mettre dans le fauteuil ?

Bétas. Non. L'on m'a dit qu'il y avait un de mes confrères qui l'occupait, qu'il faudrait attendre trop longtems ; je m'en suis passé pour épargner mon argent.

Gober. Cela est fort seusé.

Bétas. C'est qu'on ne l'a pas plutôt dépensé, qu'on ne l'a plus.

Gober. Fort bien dit.

Bétas. A propos de cela, on dit que Mademoiselle votre fille est une riche héritière ; parce qu'elle a une tante qui est veuve, et qui ne veut pas se remarier.

Gober. Oui, c'est un excellent parti.

Bétas. Son bien ne diminuera pas avec moi.

Gober. Vous saurez donc le faire valoir f

Bétas. C'est là mon grand talent. Imaginez-vous que j'ai amassé tout l'argent qu'on me donnait pour mes menus plaisirs, quand j'étais au collège.

Gober. C'est être bien habile.

Bétas. Et depuis je n'ai rien prêté, qu'on ne m'en ait rendu bien davantage.

Gober. C'est être généreux !

Bétas. Sûrement ; car il y a des gens qui ne prêtent jamais rien afin qu'on ne le garde pas, de peur de le perdre.

Gober. Et vous aimez beaucoup l'argent ?

268 L'UNIFOKftfE DE CAMPAGNE.

Bétas. Oh ! comme tout ! Oh ! isi vous mourez de boDue beurci vous verrez comme je régirai tout votre bien : allez, allez, tous vos petits enfans seront bien riches.

Gober. Mais si la tante en question ne pense pas comme vous ?

Bétas. Cela ne m'inquiète pas. On m'a dit qu'elle avait bien de l'esprit.

Gober. Oui ; mais elle est très-prodigue.

Bétas. Oh I cela ne m'embarrasse pas, parce qoe^ je me mettrai à la tête de ses affiiires, je la prendrai en pension chez moi, et elle n'aura nulle dépense à faire ; c'est même ce que mon père vous mande dans une lettre que je devrais déjà vous avoir donnée : attendez que je la cherche. {Il cherche dans sa poche.)

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