‹ Manuel de proverbes dramatiques (volume 2)Chapitre 83 sur 165 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

M. DE COURVILLERS, M» DE COURVILLERS.

De Courv. ÂsseyoDs-nous ici. Vous croyez peutêtre que je ne vieuS dans cette terre que pour y passer quelques jours ?

M™^ De Court. Je ne sais pas quel est votre dessein.

De Courv. Eh bien, je vais, vous ea instruire. Je vous ai caché le danger où j'ai été, pendant quelque teros, de perdre toute ma fortune.

M"** De Courv. Comment ? . . .

De Courv. Oui ; mais heureusement, j'ai recouvré tous mes fonds, ils sont en sûreté, et nous aurons un revenu considérable.

-M™ De Courv. Que d'inquiétudes vous m'avez épargné !

De Courv. Je ne me mêlerai, plus d'affaires, ainsi je peux me tenir éloigné de Paris autant que je le voudrai. Il faut que vous me disiez si cela vous conviendra.

M"** De Coubv. .Autrefois, j'aurais pu être effrayée de cette proposition ; parce que je ne voyais que Paris dans le inonde. ^

De Court. J'ai pensé long-tems comme vous ; mais

échappé à la tempête, je regarde ceci comme un port

' assuré, où les inquiétudes seront entièrement bannies.

. M™* De Courv. Où nous pourrons penser librement,

être ensemble, nous connaître, nous être nécessaires et

nous mieux aimer.

De Courv. Il est vrai, qu'il est souvent en nous une source de bonheur, que le tourbillon du monde nous empêche d'appercevoir. Que je suis charmé de vous découvrir une façon de penser si solide !

M™® De Courv. Vous avez peut-être cru jusqu'à présent que je n'avais jamais réfléchi ?

De Courv. Si je vous disais que oui, cela vous iacberait-il f

M"*® De Courv. Non, parce qiib c'est pour vous une découverte qui vous fera peut-être trouver ce jour-ci plus agréable.

De Courv. Il est inconcevable qu'à Paris on ne connaisse pas les gens avec qui on vit le plus, et sa femme encore moins que les autres !

M™ De Court. 'Vous croyez plaisanter ; mais cela arrive très-souvent.

De Courv. Combien j'ai été trompé en ayant recours à des gens puissans, à des gens riches, qui m'avaient montré de l'amitié, qui me devaient de la reconnaissance, et pour qui j'aurais fait tout au monde !

M"*® De Courv. Vous croyiez apparemment que les hommes seraient faits pour vous, autrement qu'ils ne sont pour les autres.

De Courv. Des gens obscurs m'ont mieux servi ; je leur dois toute mou existence.

M°*® De Courv. L'arbre le plus élevé, qui ombrage le plus ce qui l'environne, de quel secours est-il à l'homipe,* quand une petite plante, qu'on foule aux pieds, peut seule quelquefois lui sauver la vie f

De Courv. Nous n'éprouverons ici, ni l'orgueil, ni l'importance, ni les dédains de ces gens si contraires ali bonheur de ceux qui les connaissent, et nous y jouirons de la douceur qu'on trouve avec les âmes sensibles*

M™* De Courv. Je me rappelle à présent cette pitié insultante de ces femmes de qualité ; votre malheur que j'ignorais, rendait leurs visites froides, r^es et courtes : je n'en connaissais pas le principe. Elles imaginaient, sans doute, que dénuée de richesses, ma maison ne serait plus digne d'elles, et qu'elles n'y pourraient plus venir souper avec leur société. Si c'est là ce que vous et moi, nous perdons, en cessant de vivre à Paris, jugez quels doivent être nos regrets.

De Courv; Profitons du coup de lumière que l'apparence du malheur a porté dans notre ame. Nous sommes assez heureux pour avoir une fille digne de tous nos soins ; établissons-la de manière à ne nous en séparer jamais ; elle n'a pas besom de fortune, *la sienne sera assez considérable.

M™ De Courv. Choisissons un homme sensé, qui ait l'ame noble et délicate, qui ne s'occupera que du bonheur de sa femme, et qui .croira nous devoir sans cesse le bien dont il jouira.

De Courv. Ce choix ne me parait pas difficile à faire.

M™» De Courv. Il est peut-être déjà fait ?

De'Courv. Il est vrai; mais il faut qu*il vous convienae.

M"* De Çourv. Vous m'avez prévenu, et je vous Siurais dit la même chose.

De Courv. Quoi, vous avez des projets sur quelqu'un.

M"*® De Courv. Oui ; je voudrais que nous eussions le même homme en vue.

De Courv. C'est Saint-Clet, que je veux 'vous proposer.

. ]yjme £)jj Courv. J'en suis enchantée ! Tout ce qu'on m'en, a dit est précisément ce que nous desirons de trouver.

De Courv. Un homme de mes amis m'en a fait le plus grand éloge ; il ne regrettait en lui que ce qu'il n'était pas assez riche pour sa fille.

M°** De Courv. Et c'est cette méçliocrité de fortune que nous désirons. On m'en avait parlé comme à vous à Paris, et j'avais eu les mêmes regrets que votre ami.

De Courv. Nous le verrons ; il est ici près, chez sa tante.

M"® De Courv. Ainsi, je ne vois rien qui puisse contrarier notre projet.

De Courv. Non.

jyime De Courv. Il faut que je sonde cependant ma fille, car elle me parait triste depuis qu'elle est sortie du couvent ; je crains que les religieuses ne lui aient donné des idées, qui dérangeraient fort les nôtres.

De Courv. Quand il serait vrai, cela ne durerait pas.

M"® De Courv. Je veux toujours lui parler.

De Courv. Comme vous le voudrez ; mais venez ensuite me trouver dans mon cabinet ; je vous ferai voir mon plan de vie, pour notre séjour ici.

M"* De Courv. Je suis sûre qu'il sera fort bien.

De Courv, Vous le corrigerez, et nous y travaillerons de concert.

M°® De CotTRv. A propos, Monsieur de la Saussaye' a envoyé savoir de nos nouvelles.

De Courv. Tant mieux ; c'est un galant homme, que vous trouverez un peu Provincial. *

M"** De Courv. Pourquoi cela } vous oubliez . . .

De Courv. Ah, j'ai tort. * •

M"* De Courv. D'ailleurs, je f ai déjà vu.

De Courv. Il parle un peu trop, il se croit philosophe. A la campagne, il ne faut pas être si difBcile.

M™ De Courv. Sur tout, s'il est capable d'amitié.

De Courv. Mais, je le crois ; nous verrons. (II s*en va.)

M"** De Courv. Monsieur, dites, je vous prie, qu'on m'envoie ma fille.

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