‹ Manuel de proverbes dramatiquesChapitre 111 sur 139 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

Mmb PAVARET, M".» BATILDE.

Batil. Eh-bien, ma tante, que dites-vous de Monsieur de Clairville, avec le nouvel uniforme ?

Pavar. Je dis qu'il est bien bon de l'avoir fait faire.

Batil. Moi, je suis fort aise qu'il s'occupe de plaire à mon père.

Pavar. Et vous avez raison, puisque vous l'aimez ; mais je n'en trouve pas moins ridicule votre père, de vouloir avoir un uniforme à sa campagne.

Batil. Mais on dit que tout le monde en a.

Pavar. Parce que tout le monde veut faire comme les grands ; et qui est-ce qui a commencé ? c'est le Roi d'abord, et puis les Princes. Je me suis fait

expliquer tout cela, encore c'était des uniformes de chasse ; et mon frère n'avait pas besoin de faire des habits verds à tous ses amis, pour tuer des lapins dans sa basse-cour.

Batil. Il tire quelquefois des moineaux. ,

Pavar. Oui, et il manque toujours les hirondelles.

Batil. Ma tante, permettez-moi d'aimer les habits verds.

Pavar. Vous êtes peut-être comme mon frère, qui a choisi cette couleur-là, parce qu'il s'appelle Monsieur Duverdier. Est-ce qu'il ne voulait pas que les femmes fussent aussi habillés de verd ?

Batil. Cela m'aurait été fort égal.

Pavar. Moi, je ne l'ai pas voulu ; on aurait cru que j'y aurais applaudi, pendant que je suis très-fâchée qu'il ait cette fantaisie-là. Il me semble que j'entends dire ; " Voyez donc les airs que se donne Monsieur Duverdier, pour un auditeur des comptes ; encore s'il était Président, à la bonne heure." Et feu mon mari, qui avait pensé l'être, n'aurait jamais fait une chose pareille.

Batil. En vérité, ma tante ... '

Pavar. Et puis les femmes ont déjà dit qu'elles ne porteraient jamais la livrée de Monsieur Duverdier ; enfin, cela fera que nous n'en aurons peut-être pas ici de long-temps.

Batil. Il est sûr que nous aurons des hommes.

Pavar. Moi, j'aime les femmes; parcequ'il faut bien quelqu'un à qui parler à la campagne, et que depuis qu'il y a un billard ici, vous voyez bien que nous restons toujours toutes seules.

Batil. Monsieur Landier nous tient quelquefois compagnie.

Pavar. Oui, et il ne dit pas un mot ; si vous l'aimez, c'est qu'il est le père de Monsieur de Clairville. Pour Monsieur Gobergeau, il se moque de tout le monde.

Batil. Il est l'ami de mon père ; et je crois qu'il faudrait le mettre dans nos intérêts.

Pavar. Pour déterminer votre mariage avec Monsieur de Clairville, n'est-ce pas ?

* Batil. Oui, ma tante.

Pavar. Et vous croyez qu'il sera fort empressé de vous servir ?

Batil. Pourquoi non ?

Pavar. Il est vrai qu'il pourrait avoir de là occasion de vous faire des mauvaises plaisanteries, et cela pourrait bien l'engager à se mêler de vos affaires.

Batil. Ah ! voilà Monsieur de Clairville.

Mme PAVARET, M**» BATILDE, M. DE CLAIRVILLE.

Pavar. Eh-bien, Monsieur, ma nièce est charmée de vous voir en habit verd ; et moi, je vous trouve bien bon d'avoir eu cette complaisance.

Clairv. Il n'y a pas grand mérite à cela, Madame ; d'ailleurs, vous savez ce qui m'occupe le plus ; ainsi tout ce qui peut y avoir rapport ne saurait être négligé.

Pavar. Je ne crois pas que vous soyez inquiet de votre sort.

Clairv. Mais, Madame . . .

Pavar. Vous avez de l'impatience ?

Clairv. Je l'avoue ; je compte sur vos bontés ; mais Monsieur Duverdier ne termine rien.

Pavar. Il n'avait que son uniforme dans la tête ; cela l'empêchait" de s'occuper d'autre chose ; et c'est ce qui faisait, quand je lui parlais de votre mariage, qu'il me répondait oui, nous verrons cela ; rien ne presse.

Batil. Mais s'il s'engageait avec un autre, ma tante ?

Pavar. Je n'y donnerais pas mon consentement, nièce.

Clairv. Et s'il allait en avant ?

Pavar. Ma nièce n'aurait pas mon bien.

Clairv. Et j'en serais la cause ! Ah ! Madame, j'en mourrais de douleur.

Batil. Que m'importerait d'être riche, si l'on me séparait de vous ?

Pavar. Votre père se tient tranquille à son ordinaire.

Clairv. Il m'a dit qu'il parlerait ; mais il ne pressera rien. Je n'ose parler moi-même, et je ne sais pas si je ne viens pas de me donner un petit tort visà-vis de Monsieur Duverdier.

Batil. Comment donc ?

Clairv. C'est que j'ai refusé de tirer des moineaux avec lui, pour venir ici.

Pavar. Il est donc sorti ?

Clairv. Oui, il se promène le long des haies.

Batil. Ah ! voilà un Monsieur que je ne connais pas. Ma tante, allons-nous-en.

Pavar. Je le veux bien. Il est aussi en uniforme ; il faut que ce soit un ami de votre père.

Batil. Cela ne fait rien. Restez ici, Monsieur de Clairville, pour savoir qui c'est.

Clairv. J'irai vous rejoindre tout de suite..

Page 1