SCÈNE I I I
M. BÉTASSIER, M. DE CLAIRVILLE.
Bétas. Ah ! Monsieur, je vous cherchais ; on m'avait dit que vous étiez ici, et je vous ai reconnu d'abord quand je vous ai vu.
Clairv. Moi, Monsieur ?
Bétas. Oui, vraiment ce n'est pas que vous ne soyez bien rajeuni depuis dix ans que vous avez passé à Troyes ; mais je sais bien pourquoi.
Clairv. Moi rajeuni ?
Bétas. Oui vraiment, et cela ne me surprend pas, parceque mon père m'a dit que je verrais à Paris des choses bien extraordinaires.
Clairv. Celle-là, en effet, le serait un peu.
Bétas. Moi, je ne le trouve pas tant, à vous dire le vrai, parceque j'en ai bien vu des exemples.
Clairv. Des exemples ?
Bétas. Oui, des gens qui sont rajeunis, et cela est tout simple ; quand on a toujours porté perruque, et
que l'on reprend ses cheveux, cela fait toujours cet effet-là.
Clairv. C'est une réflexion que je n'avais pas faite.
Bétas. Et puis il m'était impossible de ne pas vous reconnaître avec votre habit verd.
Clairv. Comment ?
Bétas. Oui, mon père m'a dit que vous lui aviez écrit que tout le monde serait en habit verd ici.
Clairv. C'est une raison.
Bétas. Oui, une raison qui ma retenu à Paris dans une auberge pendant quinze jours, et cela m'a coûté bien cher.
Clairv. Il fallait venir sans cela.
Bétas. Mon père me l'avait bien défendu ; et le tailleur m'a fait attendre de jour en jour jusqu'aujourd'hui ; tantôt c'était une noce, tantôt c'était un deuil, tantôt ... Et puis il m'a fait mon habit trop large ; et comme il avait pris trop de drap, à ce qu'il m'a dit, il m'a fait quatre culottes et un gilet pour l'hiver, et tout cela me coûte horriblement d'argent, qu'il a fallu payer encore.
Clairv. Il me paraît que vous avez affaire à Monsieur Duverdier ?
Bétas. Oui, Monsieur, et une affaire qui doit me rapporter beaucoup d'argent ; c'est ce qui me consolera de la dépense de mon habit verd.
Clairv. En ce cas, Monsieur, je vous laisse, cela ne me regarde pas.
Bétas. Q,uoi ! vous n'êtes pas Monsieur Duverdier?
Clairv. Non, Monsieur.
Bétas. Il est singulier que vous lui ressembliez autant.
Clairv. Tenez, je crois que je l'entends ; je m'en vais. (Il sort)
Bétas. J'ai bien fait de n'en pas dire davantage. Voilà ce que c'est que de savoir garder son secret. J'ai une grande obligation à mon père de m'avoir élevé à cela.