‹ Manuel de proverbes dramatiquesChapitre 61 sur 139 · M. DU TROUILLET, M. DU CORNET, M. DU PONT, M. DU CROC, LOUIS · texte numérisé non relu

M. DU TROUILLET, M. DU CORNET, M. DU PONT, M. DU CROC, LOUIS

Du Croc. Comment donc, qu'est-ce que c'est que cela ? Te voilà bien en colère.

Du Corn. Et j'ai raison ; Monsieur m'insulte. Il me donne un démenti.

Du Trou. Mais, Monsieur . . .

Du Corn. Allons, Monsieur, vous me paierez mes cinquante louis, et vous vous battrez.

Du Trou. Moi, Monsieur ? .

Du Corn. Oui, vous m'avez insulté, et vous me ferez raison.

Du Trou. En vérité, Monsieur, je vous assure . . .

Du Croc. Ne vous fâchez pas tous les deux, et dites-moi ce qui est arrivé.

Du Trou. Monsieur, je vais vous le dire.

Du Corn. Laissez-moi parler, Monsieur ; c'est à moi à me plaindre.

Du Croc. Voyons.

Du Corn. Nous jouons cinquante louis ; j'amène rafle de six, que voilà, et Monsieur ne veut pas me payer.

Du Croc. Vous avez tort, Monsieur Du Trouillet.

Du Trou. Comment tort ?

Du Croc. Assurément.

Du Corn. Il fait plus ; il m'insulte. Allons, Monsieur, puisque vous dites que vous n'avez pas joué, l'épée à la main.

Du Trou. L'épée à la main ?

Du Corn. Oui, Monsieur.

Du Croc. Allons, c'est juste.

Du Trou. Mais, Monsieur, cette épée-là n'est pas à moi.

Du Corn, Qu'est-ce que vous voulez dire ?

Du Trou. Q,ue je l'ai empruntée pour faire le voyage ; je n'en porte jamais à Poissy ; c'est vrai comme je suis ici.

Du Corn, {se promenant.) Cela ne fait rien.

Du Croc. C'est pourtant une raison, Du Cornet.

Du Trou, (à M. Du Croc.) Ah ! je vous en prie, parlez pour moi.

Du Corn. Je veux qu'il se batte.

Du Croc, (à M. Du Trouillet.) Il vous tuera.

Du Trou. Voilà ce que je crains. Ah ! mon Dieu, comment faire ?

Du Croc. Commencez par lui donner vos ciquante louis.

LE SOT ET LES FRIPONS. 13l

Du Trou. Il le faut bien. J'aime mieux cela que d'être tué.

Du Croc. Nous verrons après. Du Cornet, Monsieur du Trouillet est bien fâché de t'avoir offensé ; il convient qu'il a perdu.

Du Corn. Eh-bien, qu'il me paye.

Du Trou. Monsieur, si vous vouliez bien vous souvenir que je n'ai pas . . .

Du Corn. Vous avez perdu ; je veux de l'argent. Du Trou, (tremblant.) Allons, Monsieur, le voilà. Du Corn. N'avez- vous rien ôté ? (Il prend V argent.)

Du Trou. Non, Monsieur ; voilà comme je l'ai compté devant vous.

Du Corn. Voyons ; dix, vingt, trente, quarante et cinquante ; c'est bon.

Du Trou. Vous voudrez bien que je ne me batte pas?

Du Corn, (se promenant.) Nous verrons.

Du Trou. Il ne promet rien, Monsieur.

Du Croc II faut le laisser calmer ; je tâcherai de vous raccommoder.

Du Trou. Ah ! je vous en prie.

Du Croc Comptez sur moi.

Du Trou. J'y compte aussi ; je suis bienheureux de vous avoir trouvé.

Du Croc Je suis bien-aise de vous être utile. Du Trou. On m'avait bien dit qu'à Paris tout était rempli de fripons.

Du Croc Prenez garde à ce que vous dites : si Du Cornet vous entendait . . .

Du Trou. Ce n'est pas de lui que je parle.

Du Croc. Et avez-vous encore d'autre argent ?

Du Trou. Non. vraiment ; mais comme je vais épouser Mademoiselle de la Tasse, sa mère m'en donnera.

Du Croc. Ah ! sûrement.

Du Trou. Et puis j'ai une bague.

Du Croc. Vous la jouerez encore.

Du Trou. Oh, que non ; et puis, en vérité, je n'ai pas joué.

Du Corn. Qu'est-ce qu'il dit ?

Du Croc. Rien, rien. Est-elle jolie, votre bague ?

Du Trou. Mais oui ; la voilà ; ma chère mère m'a dit qu'elle valait vingt-cinq louis.

Du Croc. Voyons. {Il prend la bague.) Oui, vous en aurez cela ou rien ; mais cachez-la, car Du Cornet aime le jeu, et il vous ferait peut-être encore jouer, s'il la voyait.

Du Trou. J'ai envie de la mettre dans ma bouche.

Du Croc. C'est fort bien imaginé.

Du Trou. Tenez, comme cela ; la voit-on ?

Du Croc. Non, pas beaucoup.

Du Trou. Et puis je dirai que j'ai une fluxion.

Du Croc. Vous avez bien de l'esprit au moins. Ah ça, il faut que je vous raccommode avec Du Cornet.

Du Trou. Ah ! je vous en serai très-obligé ; car sans cela, je n'oserais jamais sortir d'ici.

Du Croc Bon, c'est le meilleur homme du monde : quand il est en colère, cela ne dure qu'un moment ; mais il est terrible.

Du Trou. Je suis aussi comme cela, moi.

Du Croc. Je le crois bien ; chacun a son défaut. Vous allez voir. Du Cornet, es-tu encore fâché contre Monsieur Du Trouillet ?

Du Corn. Moi, point du tout ; c'est fini, je n'y pense plus.

Du Croc Allons, touchez-vous dans la main tous les deux.

Du Corn. Je le veux bien. {Il tend la main à M. du Trouillet.)

Du Trou. Monsieur, vous me faites bien de l'honneur.

Du Corn. Restes-tu ici, Du Croc ?

Du Croc Non, vraiment. A propos . . .

Du Corn. Où vas-tu donc ?

Du Croc Chez mon joaillier ; il y a une pierre à ma bague, qui va tomber.

Du Corn, duelle idée ! viens à la Comédie Française.

Du Croc Ce n'est pas le quartier.

Du Corn. Mais puisque cette pierre à tenu jusqu'à présent, elle tiendra bien encore ; tu iras demain.

Du Croc Non, je ne veux pas la perdre.

Du Corn. Voyons donc ?

Du Croc {regardant à son doigt.) Ah, ah, je n'ai pas ma bague ; je l'ai pourtant prise avant de partir ; je l'avais tout-à-l'heure.

Du Corn. Il faut chercher.

Du Croc Je n'ai pas remué de ma place ; c'est singulier !

Du Corn. Mais, Monsieur du Trouillet ne l'a-t-il pas vu ?

Du Trou. Non. Monsieur.

Du Corn. Je ne crois pas cela ; un homme qui est capable de ne pas vouloir payer ce qu'il a perdu, est capable de voler une bague.

Du Trou, {pleurant.) Pour cela, je suis bien malheureux d'être venu ici !

Du Corn. Qu'est-ce que vous dites ? Allons, vous êtes un fripon ; rendez-la tout-à-l'heure.

Du Trou. Mais, Monsieur, je vous jure que je ne l'ai pas.

Du Corn. Du Croc ?

Du Croc. Mais je ne saurais croire qu'il l'ait.

Du Corn. Je te dis que si. Allons, finissez, que je ne vous le dise pas deux fois.

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