‹ Manuel de proverbes dramatiquesChapitre 70 sur 139 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

M. DE COURVILLERS, Mm* DE COURVILLERS.

De Courv. Asseyons-nous ici. Vous croyez peutêtre que je ne viens dans cette terre que pour y passer quelques jours ?

Mme De Courv. Je ne sais pas quel est votre dessein.

De Courv. Eh-bien, je vais vous en instruire. Je vous ai caché le danger où j'ai été, pendant quelque temps, de perdre toute ma fortune.

Mme De Courv. Comment ? . . .

De Courv. Oui ; mais heureusement, j'ai recouvré tous mes fonds, ils sont en sûreté, et nous aurons un revenu considérable.

Mme De Courv. Q,ue d'inquiétudes vous m'avez épargnées !

De Courv. Je ne me mêlerai plus d'affaires, ainsi je peux me tenir éloigné de Paris autant que je le voudrai. Il faut que vous me disiez si cela vous conviendra.

Mme De Courv. Autrefois, j'aurais pu être effrayée de cette proposition ; parceque je ne voyais que Paris dans le monde.

De Courv. J'ai pensé long-temps comme vous ; mais échappé à la tempête, je regarde ceci comme un port assuré, où les inquiétudes seront entièrement bannies.

Mme De Courv. Où nous pourrons penser librement, être ensemble, nous connaître, nous être nécessaires et nous mieux aimer.

De Courv. Il est vrai, qu'il est souvent en nous une source de bonheur, que le tourbillon du monde nous empêche d'appercevoir. Q,ue je suis charmé de vous découvrir une façon de penser si solide !

Mme De Courv. Vous avez peut-être cru jusqu'à présent que je n'avais jamais réfléchi ?

De Courv. Si je vous disais que oui, cela vous fâcherait-il ?

Mme De Courv. Non, parce que c'est pour vous une découverte qui vous fera peut-être trouver ce jour-ci plus agréable.

De Courv. Il est inconcevable qu'à Paris on ne connaisse pas les gens avec qui on vit le plus, et sa femme encore moins que les autres !

Mme De Courv. Vous croyez plaisanter ; mais cela arrive très-souvent.

De Courv. Combien j'ai été trompé en ayant recours à des gens puissants, à des gens riches, qui m'avaient montré de l'amitié, qui me devaient de la reconnaissance, et pour qui j'aurais fait tout au monde !

Mme De Courv. Vous croyiez apparemment que les hommes seraient faits pour vous, autrement qu'ils ne sont pour les autres.

De Courv. Des gens obscurs m'ont mieux servi : je leur dois toute mon existence.

Mme De Courv. L'arbre le plus élevé, qui ombrage le plus ce qui l'environne, de quel secours est-il à l'homme, quand une petite plante, qu'on foule aux pieds, peut seule quelquefois lui sauver la vie ?

De Courv. Nous n'éprouverons ici, ni l'orgueil, ni l'importance, ni les dédains de ces gens si contraires au bonheur de ceux qui les connaissent, et nous y jouirons de la douceur qu'on trouve avec les âmes sensibles.

Mme De Courv. Je me rappelle à présent cette pitié insultante de ces femmes de qualité ; votre malheur que j'ignorais, rendait leurs visites froides, rares et courtes ; je n'en connaissais pas le principe. Elles imaginaient, sans doute, que dénuée de richesses, ma maison ne serait plus digne d'elles, et qu'elles n'y pourraient plus venir souper avec leur société. Si c'est là ce que vous et moi, nous perdons, en cessant de vivre à Paris, jugez quels doivent être nos regrets.

De Courv. Profitons du coup de lumière que l'apparence du malheur a porté dans notre ame. Nous sommes assez heureux pour avoir une fille digne de tous nos soins ; établissons-la de manière à ne nous en séparer jamais ; elle n'a pas besoin de fortune, la sienne sera assez considérable.

Mme De Courv. Choisissons un homme sensé, qui ait l'ame noble et délicate, qui ne s'occupera que du 14*

bonheur de sa femme, et qui croira nous devoir sans cesse le bien dont il jouira.

De Courv. Ce choix ne me paraît pas difficile à faire.

Mme De Courv. Il est peut-être déjà fait ?

De Courv. Il est vrai ; mais il faut qu'il vous convienne.

Mme De Courv. Vous m'avez prévenu, et je vous aurais dit la même chose.

De Courv. Quoi, vous avez des projets sur quelqu'un.

Mme De Courv. Oui ; je voudrais que nous eussions le même homme en vue.

De Courv. C'est Saint-Clet, que je veux vous proposer.

Mme De Courv. J'en suis enchantée ! Tout ce qu'on m'en a dit est précisément ce que nous desirons de trouver.

De Courv. Un homme de mes amis m'en a fait le plus grand éloge ; il ne regrettait en lui que ce qu'il n'était pas assez riche pour sa fille.

Mme De Courv. Et c'est cette médiocrité de fortune que nous désirons. On m'en avait parlé comme à vous à Paris, et j'avais eu les mêmes regrets que votre ami.

De Courv. Nous le verrons ; il est ici près, chez sa tante.

M'nu De Courv. Ainsi, je ne vois rien qui puisse contrarier notre projet.

De Courv. Non.

Mm8 De Courv. Il faut que je sonde cependant ma

fille, car elle me paraît triste depuis qu'elle est sortie du couvent ; je crains que les religieuses ne lui aient donné des idées, qui dérangeraient fort les nôtres.

De Courv. Quand il serait vrai, cela ne durerait pas.

Mme De Courv. Je veux toujours lui parler.

De Courv. Comme vous le voudrez ; mais venez ensuite me trouver dans mon cabinet ; je vous ferai voir mon plan de vie, pour notre séjour ici.

Mme De Courv. Je suis sûre qu'il sera fort bien.

De Courv. Yous le corrigerez, et nous y travaillerons de concert.

Mme De Courv. A propos, Monsieur de la Saussaye a envoyé savoir de nos nouvelles.

De Courv. Tant mieux ; c'est un galant homme, que vous trouverez un peu Provincial.

Mme De Courv. Pourquoi cela ? vous oubliez . . .

De Courv. Ah, j'ai tort.

Mme De Courv. D'ailleurs, je l'ai déjà vu.

De Courv. Il parle un peu trop, il se croit philosophe. A la campagne, il ne faut pas être si difficile.

Mmo De Courv. Sur tout, s'il est capable d'amitié.

De Courv. Mais, je le crois ; nous verrons. (Il s'en va.)

Mme De Courv. Monsieur, dites, je vous prie, qu'on m'envoie ma fille.

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