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COMMENT LE SENS COMMUN SE REPRESENTE L ESPRIT II

agir sur lui, tout comme vous pouvez influencer votre ami ou subir son influence. Bien que cette vue de l'esprit semble assez naturelle au premier abord, pourtant, dès qu'on commence à s'interroger, on s'aperçoit qu'elle est loin d'être claire. D'ailleurs, naturelle ou non, c'est une conception qu'il nous faut rejeter pour les raisons suivantes :

1° Une affirmation qui repose sur le sens commun n'est pas de nature à être discutée. On l'admet comme garantie et comme pouvant se passer de démonstration. Pourtant, en matière théorique, le sens commun est un guide douteux. Car le sens commun de notre génération se contente de résumer ce qui, dans la pensée éclairée des générations antérieures, a paru acceptable et intelligible à l'humanité. La spéculation brillante d'une époque peut devenir le sens commun de l'époque suivante. Mais elle n'en reste pas moins spéculation, bien que, en devenant sens commun, sa structure logique n'ait pas manqué d'être plus ou moins endommagée. Le sens commun, en matière théorique, est de la philosopha périmée, et plus cette philosophie est éloignée de son ongine, plus elle s'est vulgarisée.

Il n'est pas difficile de trouver la source philosophique qui, dans l'exemple choisi, a alimenté l'ensemble de nos idées du sens commun. La conception de l'esprit et de la matière que nous sommes en train de critiquer a été établie dans tous ses points essentiels par René Descartes (1596- 1650). Sans doute, la version du sens commun contient certains éléments grossiers, très antérieurs à Descartes : d'autre part, la pensée ultérieure et, en particulier, les doctrines évolutionnistes l'ont légèrement altérée. Mais, en gros, ce qui est aujourd'hui le sens commun, fut, il y a deux cent cinquante ans, la haute philosophie cartésienne.

En un mot, nous ne pouvons nous fier aveuglément au sens commun. De même qu'aujourd'hui, nous ne suspendrions plus notre foi philosophique à Descartes, de même nous ne pouvons considérer les doctrines cartésiennes comme indiscutables parce que le sens commun s'en est

revêtu. Nous avons plus de chances de reconnaître que Descartes, et avec lui le sens commun, a en partie tort, en partie raison.

2° Nous avons déjà vu que certaines affirmations de sens commun s'accordent, en gros, avec la position adoptée dans nos deux premiers paragraphes. Les autres doivent être rejetées car elles ont l'évidence contre elles. On nous dit que l'esprit n'a rien de spatial: or, comme le montre la figure 1, l'expérience mentale revêt une forme spatiale tout aussi bien que l'expérience physique. On nous dit que l'esprit est libre d'agir comme il lui plaît : or, comme nous le verrons au cours de ce livre, les lois de l'expérience mentale se révèlent d'autant mieux qu'on approfondit avec plus de soins l'étude de l'esprit. On nous dit enfin que l'esprit exerce une influence sur le corps, de même que le corps en exerce sur l'esprit, mais on ne nous dit pas comment une chose immatérielle peut agir sur une chose matérielle ou en subir l'action, pour la bonne raison que personne ne le sait. Toutefois, si c'était la seule conception qui rendît compte des faits, nous serions contraints de l'accepter Mais puisque, comme va le montrer le paragraphe suivant, tous les faits observés peuvent s'expliquer d'une façon rationnelle, du point de vue exposé aux paragraphes 1 et 2, nous devons nous en tenir à ce point de vue.

§ 4. Parallélisme psychophysique. — Selon le sens commun, nous pleurons parce que nous avons du chagrin, nous rions parce que nous avons peur : d'autre part, nous nous sentons sombres et moroses parce que nous digérons mal, nous devenons fous parce que nous avons un ramollissement du cerveau et nous perdons conscience parce que nous respirons de l'éther. L'esprit agit sur le corps, le corps agit sur l'esprit. Selon la position que nous avons adoptée, l'esprit et le corps, l'objet de la psychologie et celui de la physiologie sont simplement deux aspects du même monde de l'expérience. Ces deux aspects ne peuvent agir l'un sur l'autre, puisqu'ils ne constituent pas des objets séparés et

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distincts. Cependant, et pour la même raison, partout où ces deux aspects apparaîtront, tout changement qui se produira dans l'un des deux s'accompagnera d'un changement correspondant dans l'autre. L'aspect d'une ville,vue de l'est, ne peut exercer d'influence sur l'aspect de cette même ville, vue à l'ouest, mais les deux aspects changeront pareillement selon qu'ils seront éclairés par le soleil ou plongés dans l'obscurité de la nuit. Cette théorie des rapports de l'esprit et du corps s'appelle le parallélisme psychophysique : la théorie du sens commun est celle de l'interaction.

Aussi du point de vue du parallélisme psychophysique, n'est-il pas rigoureusement vrai de dire que nous pleurons parce que nous avons du chagrin. Si nous considérons l'expérience considérée indépendamment des rapports qu'elle soutient avec le sujet, nous constatons que certains phénomènes physiques, certaines excitations affectent le corps : ils déterminent dans l'organisme et en particulier dans le système nerveux, certaines modifications physiques : à leur tour, ces m' difications causent la sécrétion des larmes. Tel est le compte-rendu complet que nous fournit l'expérience, considérée en elle-même, abstraction faite de ses relations avec le sujet conscient, c'est-à-dire du point de vue objectif. Mais si nous l'examinons maintenant, en tant qu'elle dépend de nous qui l'enregistrons, c'est-à-dire du point de vue subjectif, nous constatons que notre conscience a été envahie par la douleur ou le remords ou par quelque émotion analogue. Ces deux séries de phénomènes, physiques et mentaux, sont parallèles et n'interfèrent pas. Et l'on peut en dire autant de tous les autres cas cités plus haut.

L'hypothèse du parallélisme nous offre un double avantage : un avantage positif, nous pouvons tenir compte de tous les faits observés sans être jamais contredits par aucun d'eux ; un avantage négatif, nous éludons des problèmes complexes et sans issue parce que leur point de départ est erroné.

La théorie du sens commun semble toute naturelle, mais dès qu'on cherche à la creuser, elle devient obscure. Par exemple, d'après cette théorie, où finit le corps, où commence l'esprit ? Les sens appartiennent-ils à l'esprit ou au corps ? L'esprit est-il toujours actif, le corps toujours passif ? L'esprit et le corps agissent-ils toujours indépendamment l'un de l'autre ? De telles questions surgissent aussitôt, mais il est bien difficile d'y répondre. Le parallélisme ne cache pas de ces pièges logiques.

D'ailleurs, il n'est pas besoin d'être pédants et de changer les habitudes de langage pour rester d'accord avec la lettre du parallélisme. L'astronome ne se fait pas scrupule de parler, comme tout le monde, du lever et du coucher du soleil. Sans doute, il n'est pas absolument exact de dire que nous pleurons parce que nous avons de la peine : nos larmes sont l'effet de certains phénomènes nerveux (c'està-dire physiques) auxquels correspond parallèlement, mais sur le plan mental, l'émotion douloureuse. Mais ce parallélisme est constant et invariable. Nous ne pleurerions pas, dans les mêmes circonstances, si nous n'avions pas de chagrin puisque notre chagrin n'est que l'aspect mental des phénomènes nerveux qui font pleurer : nous n'avons qu'à changer de point de vue et ce qui apparaissait comme un phénomène nerveux apparaît comme une émotion, si bien que pratiquement, il reste vrai de dire que nous pleurons parce que nous avons du chagrin, que nous nous enfuyons parce que nous avons peur et ainsi de suite. Peu importent les formes de langage : il suffit de ne point leur donner l'interprétation populaire. Supposer que le chagrin et la crainte sont proprement la cause des larmes et des mouvements reviendrait à supposer que l'idée d'arroser une pelouse suffit à tourner le robinet et à faire jaillir l'eau.

§ 5. Processus mental. Conscience et Esprit. — Le fait le plus frappant dans l'expérience humaine est le changement : rien ne demeure, tout s'écoule. Un jour le soleil perdra sa

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