PROCESSUS MENTAL. CONSCIENCE ET ESPRIT
chaleur ; petit à petit les collines qui semblaient éternelles s'effritent et s'usent. Quel que soit l'objet de notre observation, à quelque point de vue que nous nous placions, nous ne voyons que des événements qui se déroulent : nulle permanence, nulle identité. Assurément l'homme fait tout pour arrêter le courant, pour donner de la stabilité au monde de l'expérience, et c'est pourquoi il suppose deux substances permanentes, la matière et l'esprit : il suppose que tous les événements du monde physique sont les manifestations de la matière, ceux du monde mental les manifestations de l'esprit. Cette hypothèse a pu avoir de la valeur à un certain moment du progrès de la pensée humaine, mais toute hypothèse qui ne s'accorde pas avec les faits doit tôt ou tard être abandonnée. C'est pourquoi les physiciens abandonnent l'hypothèse d'une substance matérielle immuable, les psychologues celle d'une substance spirituelle identique : les substances immuables appartiennent non pas au monde de la science, physique ou psychologique, mais à celui du sens commun. Nous avons défini l'esprit : la totalité de l'expérience humaine en tant qu'elle dépend du sujet qui l'éprouve. Nous avons dit ensuite que l'expression « le sujet qui l'éprouve » signifie le corps vivant, l'individu organisé et nous avons donné à entendre que, pour le but que se propose la psychologie, le corps vivant peut se réduire au système nerveux et à ses dépendances. Nous désiguons donc par le mot esprit la totalité de l'expérience humaine en tant qu'elle dépend d'un système nerveux, et puisque l'expérience humaine est un incessant déroulement, un continuel processus, et puisque l'expérience subordonnée au sujet est son aspect mental, nous pouvons dire en un mot, que l'esprit est l'ensemble des processus mentaux. Tous ces mots ont leur sens : « ensemble » implique que nous avons affaire à la totalité et non à un secteur limité du monde de l'expérience ; « mental » implique que nous avons affaire avec l'aspect subjectif de l'expérience, en tant qu'elle est conditionnée par un système nerveux ; « processus » indique que l'objet
l6 OBJET. MÉTHODE ET PROBLEME DE LA PSYCHOLOGIE
de notre étude est un flux continuel et non pas une collection de choses immuables.
Il n'est pas facile, même avec la meilleure volonté du monde, de se débarrasser des idées du sens commun pour se placer au point de vue scientifique : Ton ne peut y arriver que petit à petit. Nous regardons l'esprit comme un courant changeant ? Mais mon esprit est personnel : il est mon esprit et ma personnalité garde son identité pendant toute la durée de ma vie. Le sujet de T expérience n'est qu'un organisme corporel ? Mais l'expérience a une forme personnelle, elle est celle d'un moi permanent. L'esprit enveloppe de l'espace tout comme la matière ? Mais l'esprit est invisible, intangible : il ne peut être ici, ni là ; il n'est ni rond ni carré.
Nous ne pouvons discuter à fond ces objections avant qu'une étude plus avancée de la psychologie nous ait montré comment une vue scientifique de l'esprit les dissipe. Pourtant, dès maintenant nous pouvons voir combien elles perdent de leur force, dès qu'on les examine. Soit le problème de la personnalité. Mais notre vie est-elle, en fait, toujours personnelle ? Ne nous arrivet-il pas, parfois, de nous oublier, de nous perdre, de ne plus faire attention à nous, de nous négliger, de nous contredire au sens le plus littéral ? Assurément la vie mentale n'est personnelle que par intermittence. Et, notre personnalité une fois constatée, ne change-t-elle pas ? Avons-nous donc le même moi dans l'enfance et à l'âge d'homme, quand nous travaillons ou que nous nous amusons, quand nous surveillons notre conduite ou quand nous nous sentons libre de toute contrainte ? Non seulement l'expérience du moi est intermittente mais elle se compose, selon les différentes circonstances, de facteurs très différents.
Passons à la seconde objection : l'esprit est assurément invisible puisque la vue est une fonction de l'esprit : l'esprit ne peut être touché puisque le toucher est une fonction de l'esprit. Expérience visuelle et expérience tactile dépendent l'une et l'autre du sujet. Mais le bon sens lui-même rend témoignage contre sa propre croyance, au caractère spatial de l'esprit : nous disons, et en cela notre langage est correct, que nous avons une idée en tête ou que nous avons mal au pied. Et si l'idée est celle d'un cercle qu'imagine notre pensée, cette idée est ronde, si c'est celle d'un carré, cette idée est carrée.