‹ Manuel de psychologieChapitre 20 sur 142 · L EMPLOI DF. L ANALOGIE EN PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

L EMPLOI DF. L ANALOGIE EN PSYCHOLOGIE

les formes d'insanité qui consistent dans le dérangement d'un seul groupe de processus. Les types variés de peur morbide, l'agoraphobie (peur de se trouver seul dans des espaces vides), la néophobie (peur de tout ce qui est nouveau), la phobophobie (la crainte nerveuse d'avoir peur), ne sont que des formes exagérées d'états que la plupart d'entre nous ont éprouvés. L'homme le plus sain se sentira perdu quand il sera transporté brusquement de la vie paisible des champs à l'agitation de la grande ville : nous avons tous un sentiment de timidité quand nous entrons dans une assemblée étrangère : nous avons tous eu peur dans telle ou telle occasion de montrer notre nervosité. De même, l'importance que se donne le paranoïaque est simplement l'exagération de ce sentiment de satisfaction personnelle, de cette complaisance à l'égard de soi que nous avons observés chez les autres et que, si nous sommes sincères, nous avons souvent surpris en nous-mêmes. Dans tous ces exemples, les lignes accusées de la caricature peuvent nous aider à tracer un portrait plus fidèle de la c nscience normale.

§ 8. L'emploi de Vanalogie en psychologie. — Ainsi le psychologue ne se borne pas à connaître son propre esprit. Bien qu'il ne puisse directement appliquer la méthode introspective qu'à son propre esprit, il peut l'appliquer indirectement à un nombre quelconque d'autres esprits. La psychologie s'appuie ainsi sur les observations d'un grand nombre d'observateurs entraînés.

Mais nous avons été plus loin. Nous avons parlé d'une psychologie animale, sociale, pathologique. Quelle méthode allons-nous employer dans ces branches de la psychologie ? Nous ne pouvons demander à l'animal, à la société, au fou de faire de l'introspection !

Et pourtant, en un sens, c'est justement ce que nous faisons. Rappelons-nous que l'observation comprend deux conditions : l'attention prêtée aux phénomènes et la description de ces faits. Nous traduisons nous-mêmes en mots les phénomènes de la vie mentale, dans un but psychologique. Cette façon de décrire a de grands avantages : elle est souple,car nous avons un riche vocabulaire à notre dis-

position ; elle ne change pas, parce qu'on peut garder longtemps les descriptions écrites ou imprimées : elle est facilement intelligible puisque la vie quotidienne nous a habitués à nous servir du langage. Pourtant, le langage n'est pas le seul mode possible d'expression. En tant que phénomène physique, il est un ensemble complexe de mouvements corporels : le langage parlé et un mouvement du larynx, le langage écrit est un mouvement de la main, et il appartient à la catégorie de mouvements que nous appelons les gestes. Nous pouvons également exprimer nos idées en faisant une grimace ou en haussant les épaules, aussi bien qu'en prononçant des paroles ou en écrivant un paragraphe.

Or, le psychologue suppose par analogie que ce qui vaut pour lui vaut aussi, en principe, pour l'animal, la société ou l'insensé. Il suppose que les mouvements des animaux sont, dans une large mesure, des gestes et qu'ils expriment ou décrivent les processus mentaux de l'animal. Aussi s'efîorce-t-il, autant que possible, de se mettre à la place de l'animal, de trouver les conditions dans lesquelles ses propres réactions seraient de la même espèce générale ; ensuite, partant de ce que lui révèle sa conscience humaine, il essaie, ayant toujours à l'esprit les limites du développement du système nerveux chez l'animal, de reconstituer la conscience de l'animal. 11 appelle l'expérimentation à son secours et place l'animal dans des conditions qui lui permettent de répéter, d'isoler, de varier certains types de mouvements et de comportements. L'animal est, pour ainsi dire, mis à même d'observer, d'introspecter : il est prêt à subir certains stimuli,et à enregistrer son expérience par des gestes. Naturellement ce n'est pas une observation scientifique : la science, avons-nous dit au premier paragraphe, implique une attitude définie devant le monde de l'expérience et consiste à décrire ce monde d'un point de vue donné. Néanmoins, c'est une observation qui fournit à la science des matériaux bruts. Le psychologue élabore ces matériaux, les met en forme : il observe les gestes et inter-

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prête la vie mentale de l'animal à la lumière de sa propre conscience.

Si approximative que semble cette méthode, elle a pourtant donné entre les mains de chercheurs habiles, des résultats tout à fait définis. Et c'est au moyen de recherches de détail et seulement ainsi qu'on pourra finalement résoudre les grands problèmes de psychologie animale. L'un de ces problèmes est la question du « critère de la conscience ». Comment allons-nous décider si l'animal qui est devant nous possède ou non une conscience ? Comment allons-nous décider s'il a fait attention au stimulus et si son mouvement est un geste de réaction ou au contraire s'il a subi le stimulus inconsciemment et mécaniquement, et si son mouvement est un réflexe ? On répond communément que nous pouvons affirmer l'existence de la conscience, toutes les fois que l'animal s'adapte rapidement à de nouvelles conditions et appre' .d rapidement à se conduire dans une situation nouvelle. Cette réponse est naturellement fondée sur l'analogie avec l'expérience humaine. Mais il est peu sage de se fier à un critère de cette sorte. Ce qui est nécessaire, c'est une étude exhaustive de toutes les façons dont les animaux, en fait, s'adaptent à de nouvelles conditions. Alors seulement, le critère de l'existence de la vie consciente apparaîtra, pour ainsi dire, de lui-même.

Une autre question se pose : comment interpréter la conscience animale? Devons-nous supposer que cette conscience est toujours aussi simple que possible ? Devons-nous faire bénéficier l'animal de notre doute et interpréter ses comportements divers selon leur valeur apparente, et lui accorder des processus de mémoire, d'idéation, de raisonnement qui ne différeraient des nôtres qu'en degré ? Cette question est vivement débattue. L'analogie avec la conscience humaine nous permet deux attitudes puisque cette conscience peut être, dans des circonstances tout à fait semblables, soit très complexe soit étonnamment simple. Aussi voyons-nous un auteur qui fait autorité poser ce principe : « Dans aucun cas nous ne devons interpréter une action comme la manifestation extérieure d'une faculté psychique supérieure si elle peut être interprétée comme la manifestation d'une faculté inférieure (1). » Cependant, selon un autre psy-

(1) C. L. Morgan, An introduction to comparative Psychology, 1894, 53.

chologue connu : « Nous avons trop tendance à adopter indûment pour les animaux qui nous entourent des explications simples (1). » Il est dangereux, répétons-le, de s'abandonner à Tune ou l'autre de ces conceptions. On doit soumettre l'animal à l'épreuve expérimentale dans des conditions de complexité régulièrement croissante et déterminer, par un choix effectif, jusqu'à quel point il est capable de se tirer de ces épreuves. Alors seulement nos principes d'interprétation apparaîtront d'euxmêmes. Nous faisons en sorte que les stimuli attirent l'attention de l'animal et nous jugeons leurs impressions d'après nous : nous leur faisons, en quelque manière, pratiquer l'introspection. Ce serait impossible si l'introspection impliquait un retour de l'esprit sur lui-même et une connaissance spéciale des processus de la vie mentale. Mais, comme nous l'avons vu, l'introspection est la simple observation de l'expérience en tant qu'elle dépend de nous. Or, telle est justement la sorte d'observation dont l'animal est capable si tant est qu'il ait un esprit. Notre tâche propre sera de faire ce que ne peuvent faire les animaux : systématiser et interpréter les observations en termes de conscience humaine.

Ce que vaut pour l'étude de la psychologie animale vaut également pour l'étude de la psychologie sociale. Les introspections que font en commun les membres d'un groupe social nous sont rapportées dans les formes du langage, la coutume, la loi, le mythe et la religion. C'est la société qui a fait ces introspections et qui les a rapportées dans des institutions diverses. Il est évidemment impossible pour le psychologue de pratiquer sur l'esprit social la moindre expérimentation. Aussi est-il heureux que la nature les ait faites à sa place. En comparant les langues, les coutumes, etc. des différents types de société aux différents degrés de l'évolution humaine, il peut répéter, isoler, varier ses observations. L'histoire est pour lui un laboratoire de psychologie sociale.

Il est clair que l'étude de la psychologie sociale exige l'emploi

(1) W. Mills, The nature of development oj animal intelligence, 1898, 12.

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de l'analogie. Car c'est nous, modernes, qui étudions les mythes et les coutumes de l'homme primitif et qui avons à traduire ces mythes et ces coutumes en langage de psychologue, de notre point de vue de modernes : par suite il est naturel de trouver, à ce sujet, la même sorte d'opposition sur les principes généraux que nous avons déjà notée à propos de la psychologie animale. Le remède est le même : nous ne devons pas nous hâter d'adopter une conception particulière de l'évolution humaine, mais au contraire étudier avec patience tous les documents valables. Nous devons chercher à ajouter à ces documents par des recherches sur les races inférieures et nous devons ensuite accepter les principes généraux que nous suggère un examen global des faits. Puisque la psychologie sociale est ainsi une étude du développement humain,on a pris l'habitude de considérer sa méthode comme une méthode génétique,mais il n'existe pas à proprement parler de méthode g.nétique : il y a un point de vue génétique comme il y a un point de vue statique. Nous pouvons nous intéresser à la succession des processus mentaux en débrouillant l'enchevêtrement d'une certaine conscience. Mais la différence des points de vue n'implique pas une différence de méthode.

Pour la psychologie du rêve et de l'ivresse, nous avons l'avantage de posséder des relations introspectives directes. Nous pouvons aussi avoir recours à l'expérimentation. Par exemple, on peut soumettre un sujet endormi à certains stimuli, le réveiller ensuite et nous faire raconter les rêves qu'il a faits.

L'étude psychologique de l'hypnose est moins directe puisque le sujet endormi oublie d'ordinaire à son réveil ce qui s'est passé durant l'état hypnotique. Aussi devonsnous observer sa façon d'agir durant l'hypnose, tout en prenant soin de rendre nos épreuves aussi simples et aussi directes que possible : nous nous efforcerons ensuite de reconstituer la conscience hypnotique par analogie avec la conscience normale à l'état de veille. Naturellement il est possible de s'assurer des descriptions introspectives de sujets en état d'hypnose. Mais ces comptes-rendus sont-ils de vraies descriptions d'observations ou ne reflètent-ils pas plutôt les idées et les opinions de ceux qui conduisent

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Oi OBJET, METHODE ET PROBLEME DE LA PSYCHOLOGIE

l'expérience ? C'est encore une matière à controverse. Le sujet endormi est éminemment suggestible, c'est-à-dire tout à fait porté à accepter la plus légère suggestion de l'expérimentateur, et à décrire ce qu'il croit désiré ou attendu par celui-ci.

Quant à l'étude de l'esprit anormal, nous avons en premier lieu ce que disent ou font les aliénés. Nous avons aussi occasion d'expérimenter : les internés des hôpitaux peuvent être soumis à des épreuves systématiques dont ]e résultat nous donnera un aperçu de leurs processus mentaux. Jusqu'ici, cette branche de la psychologie est en retard car nous nous sommes plus souciés de protéger et si possible de guérir les fous que de décrire la conscience anormale. Et pourtant certaines formes de folie offrent un grand intérêt au psychologue et cet intérêt est plein de promesses dont nous pouvons espérer la réalisation prochaine. Aussi n'est-il pas aussi absurde qu'il peut sembler au premier abord de dire que nous demandons à l'animal, à la société, au fou, de pratiquer l'introspection. L'animal, la société, le fou peuvent faire attention : tous trois peuvent rapporter leurs impressions : l'attention sera vraisemblablement partielle, vacillante, capricieuse et le rapport sera vraisemblablement fuyant, équivoque, imparfait. Aussi sommes-nous forcés dans ces trois cas d'avoir recours à l'analogie avec notre propre conscience. En d'autres termes il est très possible de construire à l'aide de la méthode psychologique, une psychologie de l'esprit animal, social, anormal. Mais c'est aussi très difficile. Le psychologue est exposé à chaque instant aux dangers de la fausse interprétation. Toutefois, ici, comme en toute autre science, à mesure qu'on avance dans la recherche de la vérité, les erreurs se corrigent d'elles-mêmes. Tôt ou tard, l'hypothèse fausse s'écroule en face de faits nouvellement découverts.

§ 9. Le problème de la psychologie. — La science, placée en face de son objet, s'efforce toujours de répondre à trois questions : quoi ? comment ? pourquoi ? Qu'est-ce que cet

objet, dépouillé de toutes complications et réduit à ses termes les plus simples ? Comment se produit-il tel qu'il nous apparaît et comment ses éléments sont-ils combinés et disposés ? Et enfin pourquoi apparait-il à ce moment et précisément dans cette combinaison et cette disposition ? 11 nous faut répondre à ces trois questions, si nous voulons avoir une science qui satisfasse à la définition donnée plus haut (§1).

On dit souvent que les réponses aux questions quoi et comment nous donnent une description, la réponse à la question pourquoi une explication des faits auxquels une science a affaire. Cette distinction a son utilité si nous ne la prenons pas à la rigueur. Ce serait une burde faute de supposer, par exemple, que nous pouvons d'abord élaborer une description complète du monde et seulement ensuite entreprendre délibérément d'expliquer ce que nous avons auparavant décrit. Bien au contraire. la connaissance procède par un continuel échange entre la description et l'explication : nous décrivons en fonction de certaines théories, c'est-à-dire de certains essais d'explication, puis nous rectifions ces théories à la lumière des faits observés et nous continuons toujours de même. La distinction est donc purement logique : il n'y faudrait pas voir les deux étapes successives de l'histoire des sciences spéciales.

Répondre à la question quoi, tel est le rôle de l'analyse. La science physique, par exemple, essaie par l'analyse, de réduire le monde (dans son aspect indépendant du sujet) à ses termes les plus simples et d'arriver ainsi aux divers éléments chimiques. Répondre à la question comment est le propre de la synthèse. La science physique retrace le comportement des éléments dans leurs combinaisons variées et bientôt arrive à formuler les lois de la nature. Quand on a répondu à ces deux questions, on a une description des phénomènes physiques. Mais la science se demande ensuite pourquoi un ensemble donné de phénomènes se manifeste juste de cette façon et non d'une autre: elle répond alors à la question pourquoi en découvrant la

cause dont les phénomènes observés sont l'effet . S'il y avait de la rosée sur le sol la nuit dernière, c'est que la surface de la terre était plus froide que l'air ambiant : si la rosée se dépose sur le verre et non sur le métal c'est que le pouvoir d'irradiation de l'un est plus grand que celui de l'autre. Quand on a ainsi déterminé la cause d'un phénomène, le phénomène est considéré comme expliqué.

Tant qu'il ne s'agit que de décrire, le problème de la psychologie a d'étroites ressemblances avec le problème de la physique. Le psychologue cherche d'abord à analyser la vie mentale en ses plus simples composants. Il prend une conscience particulière et l'étudié à plusieurs reprises, phase par phase, processus par processus jusqu'à ce que son analyse doive s'arrêter. Il lui reste alors un certain nombre de processus mentaux qui résistent à l'analyse, dont la nature est absolument simple, qui ne se laissent pas réduire, même en partie, à d'autres processus. Ce travail se continue sur d'autres consciences jusqu'à ce que le psychologue puisse se prononcer avec quelque confiance sur la nature et le nombre des processus mentaux élémentaires. Alors il procède à la synthèse ; il assemble les éléments dans des conditions expérimentales ; d'abord, peutêtre, deux éléments de même espèce, ensuite davantage, toujours de la même espèce, puis enfin des processus élémentaires de diverses sortes : il discerne alors cette régularité et cette uniformité dans l'apparition des phénomènes que nous avons vu être la caractéristique de toute expérience humaine. 11 apprend ainsi à formuler des lois ou rapports de connexion entre les processus élémentaires de la vie mentale. Si des sensations de ton se produisent concurremment, elles se confondent et fusionnent : si des sensations de couleur se présentent côte à côte, elles se renforcent l'une l'autre : et tout cela se produit d'une façon parfaitement régulière, de sorte qu'il nous est permis de formuler les lois de la fusion des tons et celles du contraste des couleurs.

Cependant, si nous essayions de construire une psycho-

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logie purement descriptive, il nous faudrait renoncer à l'espoir d'en faire une véritable science de l'esprit. Une psychologie descriptive serait à la psychologie scientifique ce que la vieille histoire naturelle était aux manuels modernes de biologie ou ce qu'est la conception du monde que peut avoir l'élève dans le cabinet de physique à la conception que s'en fait le physicien compétent. Sans doute nous dirait-elle beaucoup de choses sur l'esprit : sans doute comprendrait-elle un vaste ensemble de faits observés que nous pourrions classer et, dans une large mesure, réduire à des lois générales. Mais il n'y aurait dans cette psychologie ni unité, ni cohérence : elle manquerait d'un principe dérecteur unique tel que celui que possède la biologie dans la loi d'évolution, ou la physique dans la loi de la conservation de l'énergie. Aussi pour faire de la psychologie une science, il faut, non seulement décrire, mais encore expliquer l'esprit. Il nous faut répondre à la question pourquoi. Là, nous nous heurtons à une difficulté : il est clair que nous ne pouvons regarder un processus mental comme la cause d'un autre processus, ne serait-ce que pour cette raison qu'en changeant les circonstances extérieures, on voit se manifester des consciences entièrement nouvelles. Lorsque je visite Rome ou Athènes pour la première fois, il est évident que mes impressions sont dues, non pas à des consciences passées, mais à des stimuli présents. Je ne puis, d'autre part, regarder les processus nerveux comme la cause des processus mentaux. Le principe du parallélisme psychologique suppose que les deux séries d'événements, processus du système nerveux et processus de la vie mentale se déroulent côte à côte, en se correspondant exactement mais sans jamais interférer : elles sont, en dernière analyse, deux aspects différents d'une même expérience : aussi l'une ne peut être la cause de l'autre.

Pourtant, c'est en les rapportant au corps et plus spécialement au système nerveux et à ses annexes que nous expliquons les phénomènes mentaux. Le système nerveux n'est pas la cause de l'esprit, mais il sert à l'expliquer. Il

explique l'esprit comme la carte d'un pays explique la vision fugitive et fragmentaire des collines, des rivières et des villes que nous apercevons au cours de notre voyage. En un mot, c'est en se rapportant au système nerveux que l'on introduit en psychologie cette unité et cette cohérence qu'une psychologie purement descriptive ne pourrait nousdonner complètement.

Il convient, pour plus de clarté, de traiter ce point avec quelque insistance. Le monde physique,précisément parce qu'il est indépendant de l'homme individuel, est un tout complet, un système clos. Tous les processus qui le constituent sont liés les uns aux autres par des rapports de causalité : aucune faille, aucune solution de continuité dans leurs connexions. Or, parmi les processas qui le constituent, se trouvent les processus du système nerveux. Ils forment un enchaînement de causes et d'effets, liés non seulement les uns aux autres, mais aussi à des processus physiques extérieurs à l'organisme qui les précèdent ou les suivent : ils ont leur place déterminée dans la chaîne ininterrompue des événements physiques et ils peuvent s'expliquer exactement comme peut s'expliquer le phénomène de la rosée. Mais, d'autre part, les processus mentaux correspondent non pas à la série entière des événements physiques, mais seulement ù une toute petite partie, à savoir ceux dont le système nerveux est le siège. Aussi est-il tout naturel que les phénomènes psychologiques apparaissent fragmentaires, décousus, non systématisés. Il est également naturel que noua cherchions leur explication dans les processus du système nerveux qui se déroulent parallèlement à eux et dont les connexions causales avec le reste du monde physique garantissent la continuité, alors que celle-ci manque évidemment aux phénomènes psychologiques. L'esprit s'évanouit chaque nuit, reparaît chaque matin, mais les processus corporels continuent durant le sommeil comme pendant la veille. Une idée échappe à ma mémoire pour s'évoquer à nouveau, peut-être tout à fait à Timproviste, bien des années plus tard : mais les processus corporels se sont développés sans interruption pendant ce temps là. Faire appel aux phénomènes physiologiques n'ajoute pas un iota aux données de la psychologie, c'est-ù-dire à la somme des introspcoio

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mais cela fournit à la psychologie un principe d'explication : cela nous permet de systématiser les données de l'introspection. Et, en vérité, si nous refusons d'expliquer l'esprit par le corps, il nous faut opter pour l'une ou l'autre de ces deux conceptions, également incapables de nous donner satisfaction : on nous devons nous contenter d'une simple description de l'expérience psychologiquc,ou nous devons faire appel à un esprit inconscient pour donner à la conscience cohérence et continuité. Les deux hypothèses ont été éprouvées : mais si nous adoptons la première, nous n'aurons jamais de science psychologique, si nous adoptons la seconde nous abandonnons le domaine des faits pour celui de la fiction. Ce sont là les deux termes scientifiques de l'alternative. M? is le sens commun a résolu, à sa manière, le problème et s'est tracé sa propre route. C'est précisément parce que l'expérience psychologique lui parait incomplète et morcelée que le sens commun se construit un monde hybride, passant avec désinvolture du point de vue physique au point de vue psychologique et vice versa, remplissant les lacunes de la vie mentale avec des matériaux empruntés au monde physique. Cette façon de procéder, nous pouvons en être certains, n'aboutit qu'à la confusion de la pensée, mais il y a une vérité au fond de cette confusion : le bon sens reconnaît implicitement que le principe d'explication pour la psychologie doit être cherché en dehors et non en dedans du monde mental. Ensuite la science physique explique en déterminant les causes : la science mentale explique en renvoyant aux processus nerveux qui correspondent aux processus mentaux observés. Nous pouvons employer concurremment ces deux modes d'explication, si nous définissons l'explication comme la découverte des circonstances ou des conditions immédiates qui ont déterminé l'apparition du phénomène. L'apparition de la rosée est conditionnée par une différence de température entre l'air et le sol : les idées sont conditionnées par certains processus du système nerveux. Au fond, le but et le mode d'explication, dans les deux cas, sont tout à fait les mômes.

Pour en finir, de même que la méthode de la psychologie est, dans ces grandes lignes, la même que celle des sciences de la nature, de même les problèmes de la psychologie sont

de la même espèce que ceux de la physique. Le psychologue répond à la question quoi ? en analysant l'expérience mentale en ses éléments : il répond à la question comment ? en formulant des lois de connexion entre ces éléments : il répond à la question pourquoi ? en traduisant les processus mentaux en langage physiologique. Il n'a pas à s'écarter de ce programme : il peut avoir l'intuition d'une loi avant que son analyse soit complète et la découverte d'un organe sensoriel peut lui suggérer l'idée de certains processus élémentaires avant même que l'introspection ait découvert ces derniers. Les trois questions sont intimement liées et une réponse à l'une d'entre elles nous aide à trouver les réponses aux deux autres. Nous mesurons notre progrès en psychologie scientifique par notre habileté à donner des réponses satisfaisantes à ces trois questions.

LECTURES COMPLEMENTAIRES (1)

§ 1. Herbert Spencer. The genesis of science dans : Essays Scientific, Political and Spéculative, II, 1891.

K. Pearson. The grammar of Science, 1900, ch. i, III.

§ 2. 0 Kuelpe. Grundriss der Psychologie, 1893, § 1, 1-7.

W. Wundt. Grundriss der Psychologie, 1905, § 1-2.

§ 3. G. S. Fullerton. A System of Metaphysics, 1904, ch. i, V.

§ 4. W. James. Principles of Psychology, I, 1890, 128-144 (pour l'interaction consulter E.-B. Titchener. Were the earliest Organic movements conscious or unconscious ? dans Popular Science Monthly, IX, 1901-2, 458-469).

(1) Les ouvrages cités dans ce livre, sous cette rubrique, correspondent à différents degrés de difficulté et leur point de vue est fréquemment opposé à celui de l'auteur. Pour éviter toute confusion dans la pensée, l'on conseille à l'étudiant de ne s'y reporter qu'après avoir achevé la lecture de ce manuel et s'être ainsi formé une idée claire du système psychologique qu'il esquisse. Les difficultés et les contradictions lui sembleront alors moins graves et moins essentielles que s'il les avait rencontrées au début de ses études psychologiques.

Les dates données sont celles des dernières éditions. Les livres qui ont eu plusieurs éditions sont cités d'après le chapitre et le paragraphe, plutôt que d'après la page, de façon qu'on puisse consulter les éditions antérieures.

NOTE SUR LA CLASSIFICATION EN PSYCHOLOGIE Al

H. Ebbinghaus. GrundzUge der Psychologie, I, 1905, § 4 (pour le parallélisme).

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