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MÉTHODE DE LA P6YCHOLOGIE

En principe donc, l'introspection ressemble baucoup à l'extrospection. Les objets observés sont différents : ils appartiennent à l'aspect de l'expérience qui dépend de nous et non à son aspect indépendant : il y a des chances pour qu'ils soient fugitifs, difficiles à saisir, illusoires. Ils refusent parfois de se laisser observer au moment où ils apparaissent ; il faut, avant de pouvoir les examiner, les conserver dans la mémoire comme on conserverait un délicat tissu dans un liquide propre à le durcir. Et le point de vue de l'observateur n'est pas le même : c'est ici celui de la vie humaine, de l'intérêt humain ; ce n'est plus le point de vue d'un observateur distant et désintéressé. Mais, dans l'ensemble, la méthode de la psychologie se rapproche beaucoup de celle de la physique.

Il ne faut pas oublier que, si la méthode de la physique et de la psychologie est en substance la même, l'objet de ces sciences est aussi différent que possible.

En dernière analyse, comme nous l'avons vu, l'objet de toutes les sciences est le monde de l'expérience humaine. Mais nous avons vu aussi que l'aspect de l'expérience envisagé par la physique est totalement différent de celui qu'aborde la psychologie. L'analogie des méthodes pourrait nous faire glisser d'un aspect à l'autre : c'est ce qui se produit quand un manuel de physique contient un chapitre sur la vision et le sens de la couleur ou quand un manuel de physiologie consacre des paragraphes aux erreurs de jugement : mais une telle confusion d'pbjets conduit inévitablement à une confusion de pensées. Puisque toutes les sciences ont en vue le même monde de l'expérience humaine, il est naturel qu'une méthode scientifique, à quelque aspect de cette expérience qu'elle s'attache, soit en principe le même. Mais, d'autre part, quand nous avons décidé d'étudier un aspect donné de cette expérience, il est nécessaire de nous en tenir à cet aspect et de ne pas modifier notre point de vue au cours des recherches. Aussi est-ce un grand avantage d'avoir deux mots,introspection et extrospection,pour signifier les deux points de vue différents de la psychologie et de la physique. L'emploi du mot introspection nous rappelle constam-

ik OBJET, MÉTHODE ET PROBLEME DE LA PSYCHOLOGIE

ment que nous faisons de la psychologie, que nous étudions l'aspect dépendant du monde de l'expérience.

L'observation, avons nous dit, implique deux conditions : l'attention prêtée aux phénomènes et le compte rendu de ces phénomènes. L'attention doit être portée au plus haut degré de concentration : le compte-rendu doit avoir l'exactitude d'un cliché photographique. Aussi l'observation est-elle à la fois difficile et fatigante, et l'introspection est, à tout prendre, plus difficile et plus fatigante que l'extrospection. Pour nous assurer des résultats dignes de confiance, il nous faut éviter rigoureusement toute partialité et tout préjugé, examiner les faits tels qu'ils se présentent, être prêts à les accepter tels qu'ils sont, sans essayer de les faire entrer de force dans une théorie préconçue : nous ne devons travailler que lorsque nos dispositions générales sont favorables, quand nous nous sentons dispos et en bonne santé, à l'aise dans notre entourage, libres de toute inquiétude et de tout souci étrangers. Il ne sert à rien d'accumuler les expériences si l'on ne suit pas ces règles. L'observateur est placé, dans le laboratoire de psychologie, dans les meilleures conditions extérieures possibles : la pièce où il travaille est disposée, arrangée de façon à ce que l'observation puisse être répétée, que le processus à étudier se détache clairement sur le fond de la conscience et que Ton puisse faire varier séparément les facteurs du processus. Mais tous ces soins sont inutiles si l'observateur lui-même ne vient pas au travail l'esprit parfaitement tranquille, s'il n'y donne pas toute son attention et s'il n'est pas capable de traduire son expérience intime en mots.

§ 7. Le domaine de la psychologie. — Si l'esprit est la totalité de l'expérience humaine considérée dans ses rapports avec l'objet de cette expérience, il s'ensuit que chacun de nous ne peut connaître directement qu'un seul esprit, le sien. Nous avons affaire, en psychologie, à la totalité du monde de l'expérience humaine, mais nous ne nous intéressons qu'à son aspect dépendant de nous, conditionné par un système nerveux : et un système nerveux est une chose particulière, possédée par un individu particulier. Aussi, à proprement parler, est-ce son propre esprit, c'est-à-dire l'expérience conditionnée par son propre sys-

LE DOMAINE DE LA PSYCHOLOGIE 2i>

tème nerveux que chacun de nous connaît d'abord : c'est seulement à cet objet limité et individuel que se peuvent appliquer les méthodes expérimentales d'introspection. Comment alors une psychologie scientifique est-elle possible ? Comment la psychologie peut-elle être autre chose qu'un ensemble de croyances personnelles et d'opinions individuelles ? La difficulté est plus apparente que réelle : nous avons tout lieu de croire, non seulement d'une façon vague, que nos voisins ont un esprit comme nous et que, comme nous, ils peuvent saisir l'expérience par son aspect subjectif.mais encore, dans le détail, que les esprits humains se ressemblent autant que les corps humains. Dans une race donnée, les formes extérieures des individus présentent apparemment une grande diversité : nous observons des différences de taille et de tournure, des différences de couleur dans les yeux et les cheveux, des différences de forme dans le nez ou la bouche. Nous faisons attention à ces différences parce que, dans la vie quotidienne, nous sommes obligés Je distinguer les personnes avec lesquelles nous sommes en rapport. Mais les ressemblances profondes l'emportent sur les différences. Si nous recourons à des mensurations exactes, nous constatons qu'il existe, dans chaque cas, un certain type auquel les individus sont plus ou moins conformes, et autour duquel tous les individus sont plus ou moins étroitement groupés. Même en l'absence de toute mesure, la même conclusion s'impose à nous : les étrangers voient entre des parents un air de famille qui échappe à ceux-ci, et les individus qui composent une foule exotique, Chinois ou Nègres, nous paraissent étonnamment semblables.

D'autre part, toutes nos grandes institutions sociales supposent que les individus dont se compose la société possèdent des esprits,et des esprits de même sorte. Langage, religion, loi et coutume tout repose sur cette affirmation et tout montre le bien fondé de cette affirmation. Un homme inventerait-il le langage pour se parler à luimême ? Le langage implique qu'il y a une pluralité d'es-

prits. Et serait-il possible de se servir du langage si les esprits n'étaient essentiellement semblables ? Sans doute, l'aptitude à parler diffère d'homme à homme, comme le teint, comme la résistance à la maladie : mais l'usage général du langage montre que notre constitution mentale a chez nous tous de profondes analogies.

Aussi est-il tout à fait permis au psychologue de croire que les autres hommes possèdent un esprit semblable au sien et de fonder la psychologie sur les descriptions introspectives que lui fournissent plusieurs observateurs différents. Ces descriptions montrent, en fait, précisément ce que nous étions en droit d'en attendre, à savoir : accord dans les grandes lignes, riche variété dans les détails,les différences mentales se groupant, comme nous l'avons vu des différences physiques,autour d'un certain type moyen.

Mais si nous attribuons un esprit aux autres hommes, nous n'avons pas le droit d'en refuser aux animaux supérieurs. Ces animaux possèdent un système nerveux du même modèle que le nôtre, et leur conduite, leur comportement, dans des circonstances qui, en nous, auraient suscité certains sentiments, semble souvent exprimer, d'une façon très nette, des sentiments analogues en eux. Aussi ne devons-nous pas craindre d'affirmer que les plus élevés des vertébrés, les mammifères et les oiseaux ont un esprit. Mais les mammifères inférieurs, poissons, reptiles et batraciens, possèdent eux aussi, un système nerveux du même type, bien que rudimentaire, et nombre d'invertébrés, les insectes, les araignées, les crustacés présentent un assez haut degré de développement nerveux,et il est vraiment difficile de n'accorder une vie mentale qu'à ceux des animaux qui possèdent au moins une ébauche de système nerveux, car les êtres les plus humbles du règne animal se comportent, sans système nerveux, tout comme le font les animaux supérieurs grâce à leur système. La vie mentale semble donc s'étendre aussi loin que la vie animale.

Mais, d'un autre côté, les plantes semblent ne point participer

à la vie mentale. Beaucoup d'entre elles sont sans doute douées de ce qu'on pourrait appeler des organes sensoriels, c'est-à-dire d'organes différenciés pour être affectés par certaines espèces de stimulus, la pression, le choc, la lumière, etc. Ces organes ont une structure analogue à celle des organes sensoriels des animaux inférieurs : ainsi l'on a découvert des « yeux » de plantes qui ressemblent tout à fait à des yeux rudimentaires d'animaux et qui, s'ils appartenaient à des animaux pourraient transmettre la perception de la lumière : cela montre que l'évolution du monde végétal a évidemment été dirigée par les mêmes grandes lois d'adaptation que le règne animal. Mais rien ne nous prouve l'existence d'une conscience chez les plantes.

De même que le domaine de la psychologie s'étend de l'homme aux animaux, de même il s'étend de l'individu humain aux groupements d'hommes, aux sociétés. L'objet de la psychologie est l'expérience humaine en tant qu'elle dépend de l'individu. Mais comme les individus d'une même race et d' ane même époque sont, en gros, organisés de la même façon et qu'ils vivent ensemble dans une société où la conduite de chacun exerce une influence sur la conduite des autres, et inversement en subit l'influence, l'expérience considérée dans son aspect dépendant, devient dans certains de ses traits principaux quelque chose de général et de commun à tous : et ce caractère général est incorporé dans les institutions auxquelles nous avons, plus haut, fait allusion, le langage, la religion, la loi, la coutume. Sans doute il n'existe pas d'esprit collectif, d'esprit social, d'esprit national, si par le mot esprit l'on désigne une entité immatérielle : mais il y a un esprit collectif, si l'on veut indiquer par là la totalité de l'expérience humaine en tant qu'elle dépend d'un groupe social d'individus semblables. L'étude de l'esprit collectif nous donne la psychologie du langage, du mythe, de la coutume, etc. : elle nous permet de tracer la psychologie différentielle de l'esprit latin, anglo-saxon, oriental, etc.

Et ce n'est pas tout ; le domaine de la psychologie s'étend plus loin encore, de l'esprit normal à l'esprit anor-

mal. La vie, nous le savons, n'est pas nécessairement une vie complète ou complètement saine. L'organisme vivant peut être privé d'un membre, d'un organe sensoriel : il peut présenter des désordres, être affecté par la maladie : la santé peut avoir des défaillances momentanées ou chroniques. Il en est de même de l'esprit : la conscience d'un sourd-muet présente des lacunes ; toute une catégorie de sensations et d'images normales lui font défaut. Le rêve, l'hypnose, l'ivresse, l'état qui suit une longue insomnie ou un effort excessif nous donnent autant d'exemples de dérangement mental momentané. Et les différentes formes de folie, manie, mélancolie, démence, sont des formes de dérangement mental chronique.

On peut également étudier les désordres de l'esprit collectif dans les paniques, les engouements, les épidémies de spéculation, la propagation des fausses nouvelles qui se produisent de temps en temps même dans les sociétés le plus civilisées. La conscience d'une foule est à peu près à la conscience sociale saine ce que le rêve est à la vie éveillée. Le désordre chronique de l'esprit collectif signifie la décadence de la société.

Tous ces champs divers qu'ouvre la psychologie peuvent être cultivés pr.ur eux-m?mes, pour leur intérêt et leur valeur propre : il faut môme qu'ils soient cultivés dans cet esprit si la psychologie veut faire des progrès. En même temps, les faits et les lois qu'on y découvre projettent souvent de la lumière sur les problèmes de la psychologie de l'homme normal. Supposons, par exemple, qu'un homme, aveugle de naissance, recouvre la vue, grâce à une opération chirurgicale. Il lui faut apprendiv à voir comme un enfant apprend à marcher. Le perfectionnement graduel de sa vue, les erreurs, les confusions auxquelles il est exposé, tous les détails de son éducation visuelle apporteront une masse de faits où le psychologue pourra puiser quand il cherchera à illustrer le développement de la perception de l'e dans l'esprit normal, la façon dont nous en venons à app. les distances des objets entre eux ou par rapport à nous, 1 ur direction, leur grandeur et leur forme. Instructives également

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