ADAPTATION ET CONTRASTE 6(J
gie lumineuse moyenne, et que cette énergie diminue beaucoup, le gris carmin-bleu vert paraîtra plus clair que le gris bleujaune. De plus, pour certaines modifications d'énergie, la différence de luminosité s'accompagne d'un changement de tonalité. Donc, ni ce corollaire, ni la troisième loi dans la mesure où elle implique ce corollaire ne peuvent être regardées comme valables dans toutes les conditions.
§ 18. Comment la sensation visuelle dépend des relations temporelles et spatiales du stimulus : la loi d" adaptation et les lois de contraste. — La qualité de la sensation visuelle ne dépend pas seulement de la longueur, de l'amplitude et de la composition de l'onde lumineuse, mais aussi du temps pendant lequel les mouvements vibratoires de l'éther affectent l'œil et de leur distribution dans l'espace. Il nous faut considérer d'abord les faits d'adaptation, et la formation de l'image consécutive négative, ensuite les faits de contraste de lumières et de couleurs.
Au moment où le soir, on allume les lampes, l'on a l'impression nette que l'éclairage n'est pas blanc, mais jaunerougeâtre. Mais après un instant, cette coloration disparaît et les objets qui nous entourent nous apparaissent tels qu'ils seraient dans un éclairage blanc. En langage ordinaire, nous nous sommes habitués à la lumière artificielle ; en termes techniques, l'adaptation visuelle s'est produite.
La loi d'adaptation s'énonce ainsi : toutes les sensations de couleur tendent à devenir neutres, et toutes les sensations de lumière tendent vers un gris moyen. Cette adaptation peut être générale et s'étendre à tout le champ de la vision, ou limitée à la partie du champ que notre regard fixe d'une façon continue.
L'on peut observer le phénomène d'adaptation à la couleur au moyen d'une de ces montures de lunettes dont se servent les opticiens pour faire essayer les verres, et d'une série de verres colorés. Mettez, par exemple, une paire de lunettes jaunes, ne fût-ce que cinq minutes, vous verrez combien l'adaptation est rapide. L'adaptation à l'obscurité et à la lumière n'est jamais
aus^i complète que l'adaptation aux couleurs : le gris que vous voyez âpre s vous être éveillé dans une chambre obscure et celui que vous voyez au dehors par un jour sombre d'hiver quand la neige couvre le sol, sont nettement différents, le premier est plus près du noir, le second plus près du blanc que le gris moyen. Néanmoins l'adaptation rapproche en une certaine mesurede ce gris : lorsque nous avons porté pendant quelques heures des verres noirs, il nous est difficile de croire que le monde nous apparaît plus sombre qu'avant de les mettre.
L'adaptation locale peut se démontrer à l'aide du dispositif
représenté à la figure 5. Regardez fixement, par exemple, une minute, le bouton placé au centre de la ligne qui sépare le blanc du noir.Vous verrez bientôt des taches ou des nuages qui d'abord apparaissent tout le long de la ligne de séparation, puis s'étendent progressivement à droite et à gauche sur toute la surface du châssis.
Dans la partie noire, la tache est sombre et s'éclaire lentement : dans la partie blanche, elle est claire et se fonce graduellement. Les deux taches sont plus marquées au centre, plus faibles à la périphérie.
(Les lignes d'un noir intensa et d'un blanc éclatant qui se produisent de temps en temps n'ont rien à voir avec cette observation : elles sont dues à des oscillations involontaires de l'attention). Le noir et le blanc tendent évidemment l'un et l'autre vers un gris moyen et si le regard se fixait assez longtemps, leur opposition disparaîtrait pour faire place à un gris uniforme qui s'étendrait sur toute la surface du châssis. L'on peut renouveler l'expérience avec des couleurs.
Il est clair que Ton peut trouver des rapports entre cette loi d" adaptation et les lois de la combinaison des couleurs.
Fig. 5. — Châssis d'adaptation
ADAPTATION ET CONTIiASTE
Dire que, par suite de l'adaptation, toutes les couleurs tendent vers un gris neutre, équivaut à dire que, à mesure que le temps s'écoule, chaque couleur du champ visuel se combine avec une proportion croissante de sa couleur complémentaire. Dire que, par suite de l'adaptation, toutes les sensations de lumière tendent vers un gris moyen, équivaut à dire qu'avec la durée les parties noires du champ visuel se combinent avec des quantités croissantes de blanc et les parties blanches avec des quantités croissantes de noir. L'adaptation à la couleur suggère la première loi, l'adaptation à la lumière suggère la deuxième loi du mélange des couleurs.
Voyons maintenant quels sont les effets consécutifs immédiats de l'adaptation. Lorsqu'après une matinée théâtrale vous sortez à la lumière du jour, chaque chose vous paraît colorée d'une curieuse teinte bleutée : quand, de la lumière du jour vous passez à l'obscurité d'une chambre sombre, tout vous apparaît d'un noir opaque. Bientôt, naturellement, le bleu s'évanouit et l'obscurité s'éclaircit : une nouvelle adaptation se produit. Mais l'effet consécutif immédiat de l'adaptation générale est toujours que la vue tend vers la couleur ou la luminosité contraires. Si l'œil est adapté au jaune, toutes choses paraîtront ensuite bleues, s'il est adapté au vert, tout semblera rouge : adapté enfin à l'obscurité, l'œil aura tendance à voir les choses plus claires.
Il en est de même pour l'adaptation locale : si, en la fixant d'une façon constante, vous êtes arrivé à faire disparaître une tache de couleur, et si l'on enlève alors l'objet coloré, vous verrez à sa place une tache de couleur complémentaire, une image consécutive négative. Un stimulus jaune donnera ainsi une image consécutive bleue, un stimulus vert donnera une image pourpre, un stimulus noir donnera une image blanche.
On peut montrer l'effet consécutif de l'adaptation générale à l'aide de lunettes colorées. Quand on retire, par exemple, des
verres jaunes tous les bleus paraissent extrêmement saturés, les jaunes semblent blanchâtres et les autres couleurs sont comme nuancées de bleu. Pour montrer l'image consécutive négative, nous pouvons continuer l'observation faite avec l'écran d'adaptation (fig. 5). Si. au bout d'une minute, on laisse tomber le carton mi-blanc, mi-noir et si l'on découvre ainsi un fond gris uniforme, l'observateur verra un noir intense où auparavant il voyait du blanc, et un blanc éclatant où il voyait du noir. (Les lignes noires et blanches dont on a parlé plus haut, doivent leur profondeur et leur éclat à ce fait que lorsque la fixation change de place, la marge blanchâtre tombe sur une partie de la rétine adaptée au noir et vice versa ; le blanc est alors vu par un œil « qui voit blanc » (a white-sightcd eye) : le noir par un o?il c qui voit noir » (a black-sighted eye). L'existence des images consécutives de couleur peut être démontrée avec le dispositif de la figure 6. On fixe un disque de verre coloré par exemple, 30 secondes. Puis un écran gris est abaissé entre le verre et la lampe et l'on voit apparaître sur l'écran l'image consécutive de couleur complémentaire.
Ici nous nous heurtons à une petite difficulté : dans tous ces phénomènes d'adaptation, le blanc et le noir devraient se comporter, dans la sphère des sensations lumineuses, comme les couleurs complémentaires dans celle des sensations colorées. Nous avons vu au § 14 que la série des sensations lumineuses blanc-gris-noir, ressemble aux séries rouge-jaune, jaune-vert, vert-bleu, et bleu-rouge des sensations de couleur : et nous venons de voir que le processus de l'adaptation à la lumière suggère la deuxième loi du mélange des couleurs. Mais l'adaptation au jaune ne laisse pas l'œil disposé à voir vert ; l'adaptation au rouge ne nous laisse aucune tendance à voir jaune ou bleu ': pourquoi donc l'adaptation au blanc nous laisse-t-eile cette tendance à voir noir et inversement? Nous chercherons à répondre à cette question et ainsi à ramener tous les faits d'adaptation à un seul principe au § 20. En attendant, remarquons que dans le domaine du contraste, le blanc et h noir se comportent comme des couleurs complémentaires.