VISION DIURNE ET VISION CRÉPUSCULAIRE
diurne. D'autre part, ce chevauchement de ces deux modes de vision n'est pas possible sur toute l'étendue de la rétine. Au centre même de l'œil, le phénomène de Purkinje ne se produit pas ; dans la même mesure, les deux modes de vision sont localement séparés : tandis que l'œil, dans son ensemble, se compose, pour ainsi dire de deux yeux, l'un nyctalope, l'autre héméralope, une petite surface du milieu de la rétine est seulement héméralope.
Nous avons dit (§ 16) qu'on ne pouvait observer le phénomène de Purkinje en regardant des papiers rouges et bleus à travers une carte percée d'un trou d'épingle. On peut aussi l'observer en regardant les couleurs avec les paupières presque fermées, ou en les portant d'une pièce éclairée dans une pièce obscure. Dans ces trois cas, pourvu que les couleurs soient encore visibles, il y a un mélange de la vision diurne et de la vision crépusculaira, c'est-à-dire que le phénomène n'apparaît pas aussitôt, mais seulement après un certain temps, lorsque l'adaptation à l'obscurité s'est suffisamment développée. Un mélange analogue des deux types de vision se produit quand on observe les rouges et les bleus d'un tapis à la nuit tombante. Si, d'autre part, on va directement d'un endroit exposé à la pleine lumière dans une pièce absolument obscure, dans laquelle se trouve un spectre d'énergie si faible qu'on ne peut distinguer aucune couleur, on observe sur ce spectre le phénomène de Purkinje dès que l'observation est possible,
La vision crépusculaire dépend en premier lieu non pas de l'adaptation à l'obscurité, mais de la diminution de l'énergie lumineuse. L'adaptation à l'obscurité ne fait que rendre les gris de la vision crépusculaire plus clairs et plus accentués qu'ils ne le seraient sans elle.
On peut noter l'absence du phénomène de Purkinje au centre de la rétine à l'aide d'instruments physiques délicats. Il est pourtant facile de s'assurer que cette surface centrale, préférée dans la lumière du jour pour les opérations visuelles les plus délicates, ne peut être excitée par les ondes lumineuses qui n'atteignent pas une certaine énergie. Regardez directement, par une nuit obscure, une petite étoile ou une lampe lointaine tout juste visibles lorsque l'œil parcourt le champ de la vision,et le point lumineux disparait aussitôt. Déplacez si peu que ce soit la direction de votre regard et il surgit de nouveau.
Nous pouvons maintenant comprendre les exceptions à la troisième loi de mélange des couleurs (§ 17). Les équations de couleurs obtenues dans la vision diurne valent pour cette vision mais elles perdent toute valeur lorsque nous les observons à l'aide de la vision crépusculaire et quand, par suite de l'adaptation à l'obscurité, la vision crépusculaire empiète sur la vision diurne.
§ 20. Vision indirecte et cécité chromatique. — Dans les circonstances ordinaires, nous faisons peu attention aux zones extérieures de notre champ visuel : ce que nous
Fig. 9. — Périmètre pour explorer le» zone» rétiniennes.
voulons voir, nous le regardons directement et nous l'amenons ainsi au centre de notre rétine et nous tenons pour certain que les objets visibles qui occupent les régions éloignées du centre visuel gardent les couleurs qu'ils nous montrent lorsque nous tournons le regard vers eux. Néanmoins, la vision colorée de la périphérie est très différente de celle du centre. Supposons que l'œil gauche soit bandé
VISION INDIRECTE ET CECITE CHROMATIQUE "yC;
et que le droit regarde fixement un point de repère placé directement devant lui ou un peu à droite. Supposons, de plus, qu'un petit objet rouge se déplace dans le champ visuel en partant du côté du nez, de sorte que son image tombe sur la moitié temporale de la rétine droite : lorsque l'objet commence à devenir visible, il apparaît comme une tache noire, puis, on le voit bleu ou jaune, à mesure qu'il s'avance, il devient pourpre ou orange et finalement, à mesure qu'il se rapp cche du point que fixe l'œil, il prend sa vraie couleur, carmin ou vermillon. Les autres couleurs donnent des résultats identiques, si bien que nous sommes, en fin de compte, amenés à cette conclusion, que la rétine se compose de trois zones distinctes : la zone extérieure est totalement aveugle aux couleurs et, par conséquent, ne nous donne que des sensations de lumière, quel que soit le stimulus ; la zone intermédiaire est partiellement aveugle aux couleurs et ne nous donne, outre les sensations de lumière, que des sensations de bleu et de jaune, de tous les degrés de luminosité et de saturation. Enfin, la zone centrale nous donne toutes les qualités sensorielles représentées dans la pyramide des couleurs.
Nous avons parlé de trois zones distinctes et il est vrai qu'on peut les distinguer dans toute expérience analogue à celle que nous venons de décrire. Mais, comme le montre la phase pourpre ou orange de cette observation, les zones ne sont pas nettement séparées, et l'on passe graduellement de l'une à l'autre. C'est pourquoi, un objet rouge d'assez grande surface paraîtra encore rouge alors qu'un objet plus petit paraîtrait déjà pourpre ou orange, et on verrait encore coloré le premier objet quand le second semblerait déjà gris ou noir. De même, un stimulus de grande énergie mais de durée brève conservera sa couleur plus loin du centre visuel qu'un stimulus d'énergie plus faible et de durée plus longue. Aussi, est-il impossible de dessiner la carte des zones rétiniennes d'un trait net et bien défini. Il y a seulement des régions dont la sensibilité aux couleurs est relativement, non absolument différente, et à la vérité, si l'énergie des stimuli s'accroissait d'une façon considérable, il est probable
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qu'on les verrait avec leurs vraies couleurs sur la surface entière de la rétine. Mais dans les conditions habituelles d'excitation, les trois zones sont distinctes.
Si un stimulus rouge, à mesure qu'il s'éloigne du centre visuel, prend d'abord une coloration pourpre ou orange, puis bleue ou jaune, c'est uniquement parce qu'il n'est pas d'un rouge physiologiquement pur. Si nous pouvions trouver un stimulus rouge qui ne produise aucun effet bleu ou jaune, ce rouge deviendrait noir ou gris dès qu'il aurait quitté la zone centrale. Or, un tel rouge a été déterminé en fait : ce n'est pas le rouge du spectre (vermillon), mais un rouge légèrement pourpré ou carminé. Ce qui vaut pour le rouge vaut également pour sa couleur complémentaire, un ton spectral d'environ 495 fi. Cette couleur se transforme aussi directement en gris dès qu'elle quitte la zone centrale. Si l'on a soin d'employer deux stimuli, un rouge et un vert, de même surface, de même luminosité et de même saturation, on les voit perdre leur couleur à la même distance du centre de la rétine. Si bien qu'on peut considérer la zone de la vision rouge comme coextensive avec celle de la vision verte. Le même phénomène est vrai d'un bleu d'environ 470 n, et d'un jaune d'environ 575 n : la zone de la vision bleue est coextensive avec celle de la vision jaune. Ainsi la rétine apparaît composée : 1° D'une zone extérieure, sensible au noir et au blanc ; 2° D'une zone intermédiaire, sensible en plus au bleu et au jaune.
3° D'une zone interne, sensible à la fois au noir et au blanc, au bleu et au jaune, au rouge et au vert.
Si l'on projette un spectre dans la zone extérieure, il apparaît naturellement comme une série de gris. Il faut noter que pendant l'adaptation à la lumière, le plus clair de ces gris occupe la région du jaune, si bien que la distribution relative des luminosités est la même pour le spectre incolore que pour le spectre coloré.
La plupart d'entre nous se servent de leurs yeux pendant toute leur vie -sans se douter de ces différences de sensibilité locale, voici pourquoi : dans la vision indirecte il est malaisé de préciser la forme, la grandeur, le contour des objets du champ visuel.. Or cette espèce de discrimination est très importante pour l'organisme. C'est pourquoi nous tournons habituellement les yeux vers ce que nous voulons observer. L'attention accom-
VISION INDIRECTE ET CÉCITÉ CHROMATIQUE 8l
pagne la vision directe, et les phénomènes de vision indirecte lai échappent.
Nous devons donc dire que l'œil normal n'est normal que pour la vision directe, tandis que pour la vision indirecte, il est partiellement ou totalement aveugle aux couleurs. Mais il existe aussi une cécité chromatique anormale. En effet, certaines personnes possèdent ces défauts de vision sur toute l'étendue de la rétine : ainsi, une faible proportion (environ 3 %) de la population masculine est, de naissance, partiellement aveugle aux couleurs. Les y*'ux de ces hommes n'ont pas la zone centrale sensible au rouge et au vert : le rouge et le vert physiologiquements purs (vert d'environ 495 fJ-) leur apparaissent comme gris. La partie gauche du spectre (qui possède une grande longueur d'onde) leur semble jaune et la partie droite (de courte longueur d'onde) leur semble bleue : en d'autres termes, le spectre dans la vision directe leur paraît tel que nous le voyons normalement dans la vision indirecte avec la zone intermédiaire jaune-bleue, ou encore comme nous le voyons normalement en vision directe lorsque l'énergie des ondes lumineuses est très grande (voir § 16). Et la totalité des impressions visuelles se compose pour eux des noirs, des blancs et des gris, avec les bleus et les jaunes, dans toutes les variétés possibles de luminosité et de saturation.
Il s'en suit que les gens partiellement aveugles aux couleurs confondent le rouge pur et le vert pur, lorsque leur luminosité et leur saturation sont identiques. Et dans ces mêmes conditions, ils confondent également l'orangé et le jaune-vert, le pourpre et le bleu- vert, le rose et le bleu, le vermillon et le brun. Dans la vie quotidienne, ils commettent très peu d'erreurs, en partie parce qu'ils ont appris les noms des objets colorés, de leur entourage à vision normale, et en partie parce que les objets dont ils confondent les couleurs se distinguent d'ordinaire par leur luminosité ou leur saturation, ou par ces deux caractères à la fois, autant que par leur tonalité, et en certains cas parce que la Titchener. 6
Sa
différence de tonalité est liée à une différence de structure (1). Il y a deux types de cécité partielle aux couleurs. Dans le premier, qui est le plus commun, la distribution des luminosités sur l'étendue du spectre est la même que pour la vision normale : le gris le plus clair se trouve dans la région du jaune. Dans le deuxième type, le gris le plus clair s'est transporté vers la droite et occupe la région du jaune vert.On ne s'est pas encore expliqué ce phénomène, non plus que certaines autres anomalies de la
Fig. 10. — Appareil de Hering pour le» recherches, sur la cécité chromatique partielle.
-cécité partielle aux couleurs congénitales. Une cécité partielle aux couleurs due à l'absence de la zone intermédiaire du bleu et du jaune ne se trouve que dans les cas d'altération pathologique de l'œil, et ne constitue pas un défaut congénital.
(1) Ainsi s'explique, sans aucun doute, ce fait curieux par ailleurs, que c'est seulement à une époque relativement récente que la cécité chromatique partielle a attiré l'attention. On trouve bien au xvne siècle quelques références éparses sur le sujet, mais il ne fut généralement reconnu par le monde scientifique qu'en 1798, lorsque le chimiste J. Dalton publia un mémoire sur Des faits extraordinaires ayant rapport à la vision des couleurs (Edinburgh- Journal of Science, IX, 97). Dalton était lui-même atteint de cette anomalie, qui pendant un certain temps fut appelée le daltonisme. Dernièrement on a beaucoup étudié cette question à propos du danger que présente la confusion des signaux lumineux rouges et verts pour les mécaniciens, les pilotes, etc....