IV. — CHLORURES
Parmi les chlorures, les uns agissent par le chlore : chlorures de sodium, de potassium, d'ammonium; les autres par le métal : chlorures d'argent, d'or, de mercure. Nous ne parlons ici que des chlorures agissant par le chlore.
Très soluble dans l'eau, la solution saturée contient 27 p. 100 de sel. Insoluble dans l'alcool. Sa réaction est neutre.
PHYSIOLOGIE
Le chlorure de sodium est un élément essentiel de l'organisme. On le trouve en grande quantité dans les liquides: sang, lymphe, salive, urine. Sur 100 parties de sels du sérum, il en représente 57. Les éléments anatomiques n'en renferment qu'une très petite proportion. Cette préférence du chlorure de sodium pour les liquides doit faire pressentir qu'il joue son principal rôle dans les phénomènes d'absorption, de transsudation et de résorption. En effet, il possède à un haut degré la propriété, purement physique, d'attirer à lui les substances dialysables, surtout quand elles sont un peu acides. Puisqu'il se trouve en grande quantité dans le sang, il doit exercer sa puissance aspiratrice avec une grande énergie,
et favoriser considérablement des liquides alimentaires contenus dans l'intestin et la résorption des déchets de la combustion (Nolhnagel et Rossbach). La quantité de chlorure de sodium du sang est invariable ou ne varie que dans des limites fort restreintes. Lehman, Forster et Kemmerich ont vérifié le fait expérimentalement.
On comprend du reste qu'on ne puisse faire pénétrer dans le sang beaucoup de chlorure de sodium; car si le liquide salé que vous voulez faire absorber est plus riche en chlorure de sodium que le sang, c'est lui qui attirera le sérum du sang ; il se produira ainsi une diarrhée aqueuse. C'est là la théorie des purgatifs dialytiques.
Il est plus difficile d'expliquer comment un animal étant absolument privé de sel pendant plusieurs semaines, son sang conserve néanmoins sa richesse primitive en chlorure de sodium. Ce fait semble indiquer à Nothnagel et Rossbach que le chlorure de sodium existe dans le sang à l'état de combinaison avec les substances albuminoïdes.
Absorption et élimination. — Le chlorure de sodium s'absorbe très rapidement et s'élimine de même, par l'urine, la sahve, la sueur, les larmes, le lait. L'urine seule en élimine 10 à 13 grammes par jour. Dans les maladies aiguës et chroniques, la quantité de chlorure de sodium éliminée diminue généralement; cela tient tant à ce que le malade se nourrit moins, qu'à ce que la sécrétion urinaire est moins active.
Action sur le tube digestif et la digestion. — Le chlorure de sodium détermine dans la bouche et l'estomac une irritation des nerfs sensitifs. Celte ir-
ritation a deux conséquences. Elle produit d'abord une hyiDersécrétion réflexe des glandes buccales et stomacales, les liquides digestifs sont donc plus abondants et la digestion plus facile. D'autre part, la sensation de la soif est très marquée et la satisfaction de ce besoin fait introduire dans l'estomac une plus grande quantité d'eau, qui a l'avantage de diluer les aliments et de rendre le suc gastrique plus actif. Corvisart a montré en effet qu'un excès d'eau accroît le pouvoir digestif du suc gastrique.
Dans Yintestin, Heidenhain a reconnu que l'addition de cblorure de sodium à la pancréatine accélère la dissolution de la fibrine.
A haute dose, le chlorure de sodium est purgatif; il agit par dialyse et par inflammation catarrhale.
Action sur le sang-. — Le chlorure de sodium retarde la coagulation du sang; il partage du reste cette propriété avec beaucoup d'autres sels : chlorure d'ammonium, sulfates de soude, de magnésie, etc. Il conserve les globules rouges et empêche leur destruction ; aussi l'emploie-t-on journellement pour l'examen microscopique du sang. Si les hématies se détruisent moins vite, le nombre de celles qui se forment restant le même, il arrivera un moment où le nombre total sera augmenté. Ce résultat a été vérifié par Plouviez et Poggiale.
Si on se rappelle le mécanisme par lequel le fer augmente les hématies, on voit que le chlorure de sodium et lui arrivent au même but par deux voies différentes. Le fer forme des hématies nouvelles, le chlorure de sodium empêche la destruction des hématies existantes.
Action sur la nutrition. — Le chlorure de so-
dium élève le chiffre de l'urée et la température, ainsi que Rabuleau l'a constaté. J'ai fait aussi des expériences sur moi et sur une autre personne avec l'eau d'Uriage, qui renferme plus de 6 grammes de chlorure de sodium par litre. J'ai obtenu chez moi une augmentation de 7 grammes par jour, et chez l'autre personne une augmentation de 5 grammes d'urée, avec un litre d'eau d'Uriage en boisson. Ce résultat est logique. La digestion plus complète des aliments, leur absorption plus facile, fournissent des matières combustibles. Les hématies augmentées de nombre emportent plus d'oxygène aux tissus; la combustion est plus intense, l'urée se forme en plus grande quantité et la température s'élève. La résorption des déchets de Ja nutrition est plus active et par suite leur élimination plus considérable.
L'importance du chlorure de sodium sur la nutrition ressort encore des deux faits suivants. Des seigneurs russes ayant, par économie, privé de sel leurs paysans, la santé de ceux-ci s'altéra notablement; ils devinrent hydropiques et albuminuriques. Pour leur rendre la santé on fut obligé de leur rendre le sel (Barbier) .
Les animaux domestiques auxquels on donne du sel ont une santé florissante, leur vigueur est plus considérable, leur chair plus succulente, mais ils n'engraissent pas (Dailly).
Il est une classe de maladies dans lesquelles le chlorure de sodium est nettement indiqué, ce sont celles que le professeur Bouchard a appelées : par ralentissement de la nutrition, c'est-à-dire celles dans
lesquelles il y a une surcharge de produits non utilisés. Dans la goutte et la gravelle urique il y a surcharge d'acide urique ; dans Y obésité, surcharge de matières grasses ; dans la lithiase biliaire, surcharge de cholestérine ; dans le diabète, surcharge de sucre ; dans le rhumatisme, surcharge de principes azotés. Ces maladies diverses ont entre elles un lien de parenté si étroit qu'on les observe simultanément ou successivement sur le même malade, et que les parents transmettent indifféremment à leurs enfants l'une ou l'autre d'entre elles. Bouchard a appelé arthritisme le vice de nutrition, la diathèse qui engendre ces manifestations multiples.
L'indication primordiale de cette diathèse est donc d'activer la nutrition, et le chlorure de sodium est certainement un des agents les plus actifs à ce point de vue. Nous voyons à Uriage une grande quantité de dermatoses arthritiques, et nous sommes absolument convaincu que les guérisons et les améliorations sont dues bien plutôt à l'heureuse influence des eaux sur la diathèse qu'à l'effet local des bains (1). Chez plusieurs diabétiques nous avons vu le sucre diminuer considérablement ou disparaître.
Albuminurie. — On tend actuellement à considérer l'albuminurie non plus comme une simple lésion rénale, mais bien comme un trouble de la nutrition. Ne sait-on pas du reste que la privation de sel produit l'albuminurie? Dans cette maladie le chlorure de sodium a donné de très bons résultats.
Phtisie. — Amédée Latour a préconisé l'emploi du sel dans cette maladie. Il a eu beaucoup à s'en
(1) Nous avons constaté que les bains d'eau d'Uriage élevaient le chifl're de l'uree {Communication à l'Académie de médecine, 1883).
louer. Nous croyons devoir faire la même réserve que pour les ferrugineux.
Dyspepsies. — Les effets du sel sur les sécrétions digestives et la digestion appellent son usage dans les dyspepsies, surtout quand elles sont dues à Tinsuffisance de sécrétion.
Les dyspepsies sont du reste fréquemment une manifestation de l'arthritisme.
Diarrhées. — On sait que certaines diarrhées guérissent par les purgatifs; le chlorure de sodium peut' donc être employé comme purgatif. On aura recours de préférence aux eaux minérales.
Donné à faible dose, de façon à ce qu'il puisse passer dans le sang, il agit en empêchant l'exosmose séreuse. Il est particulièrement indiqué dans la lientérie des enfants. Dans ce cas on le mélange au lait, et il produit d'heureux résultats.
Il agit de la même façon dans le choléra.
Scrofule. — Quinquaud a constaté que dans la scrofule il y a une diminution de l'hémoglobine, et, d'autre part, que le taux d'exhalaison de l'acide carbonique est abaissé de 2s%30, pour 50 litres d'air inspirés en dix minutes, à is^^go ou 1 gramme.
Les bons effets des eaux chlorurées sadiques, et mieux encore des chlorurées sodiques sulfurées dans la scrofule sont connus de tous.
Choléra. — Dans le choléra les injections intraveineuses d'eau salée ont rendu les plus grands services.
Fièvres intermittentes. — A la suite dePiorry, plusieurs médecins ont donné le chlorure de sodium dans la fièvre intermittente, et qui plus est, ont obtenu des succès. Le sel marin était donné à haute dose :
30 à 45 gr. 11 devait certainement purger. La fièvre quarte s'est montrée réfractaire. Nous ne pouvons expliquer l'action du sel dans cette maladie, que par son effet stimulant et tonique.
Usage externe. — Le sel marin peut être employé pour exciter la cicatrisation des plaies; en bains révulsifs, en lavements purgatifs.
Préparations. — Doses.
Quand on veut qu'il soit absorbé, il faut employer de faibles doses : 3 à 10 gr. dans du bouillon, du lait ou du sirop.
Gomme purgatif 30 à 50 gr.
Pour lavements 10 à 20 gr.
Pour bains là 3 kil .
Eaux chlorurées sodiques.
Balaruc. — Chlorure par litre 10 gr.
Salins-Moutiers 10
Bourbonne-les-Bains 7
Wiesbaden 5
Saint-Gervais 4
É vaux 3
Baden (Suisse) 3
Bourbon-Lancy 1,7
Luxeuil 0,24
Eau chlorurée sodique sulfurée.
Uriage. — Chlorure par litre 6S'',4655
Acide sulfhydrique libre.. . 7'''', 3443
Ce sel est soluble dans l'eau, peu sokible dans l'alcool.
Tandis que le chlorure de sodium existe principalement dans les liquides de l'organisme, le chlorure de potassium se trouve surtout dans les éléments anatomiques. Gomme le fer, il fait partie intégrante des hématies.
Nous pouvons lui appliquer en grande partie ce que nous avons dit du chlorure de sodium. Comme lai, il retarde ia destruction des hématies, comme lui il agit sur le tube intestinal; autrefois il était beaucoup employé dans un but digestif. Rabuteau a constaté qu'il augmente aussi le chiffre de l'urée. Un fait remarquable doit être signalé relativement à Faction du chlorure de potassium sur la nutrition. Tous les autres excitants de la nutrition, en même temps qu'ils activent les combustions, accélèrent aussi la circulation ; le chlorure de potassium au contraire ralentit les battements du cœur. Cet effet est dû à l'action que les composés potassiques exercent sur le système musculaire en général et sur le cœur en particulier ; ce sont des paralysants des fibres musculaires.
Ce ralentissement du cœur est une condition défavorable pour les effets excitants du chlorure de potassium sur la nutrition. A ce point de vue il est donc inférieur au chlorure de sodium (Rabuteau).
Les usages du chlorure de potassium sont restreints. Sander a voulu substituer le chlorure au bromure de potassium, dans le traitement de Vépilepsie. L'expérience ]ie s'est pas prononcée.
Il nous semble qu'il y aurait tout avantage à allier le chlorure de potassium au fer dans Yanémie, puisqu'il existe à côté du fer dans les hématies.
Préparations. — Doses
Clilorure de potassium 3 — 5 gr.
Solution dans Teau ou du sirop.
Beulioz. — Thérapeutique, 2" éd. 1 4
m. — CHLORURE D'AMMONIUM.
(Chlorhydrate d'ammoniaque).
Il est soUible dans l'eau, insoluble dans Talcool.
PHYSIOLOGIE
Le chlorure d'ammonium ne paraît pas exister dans l'organisme.
Absorption et élimination. — Elles sont rapides. L'élimination se fait par l'urine, la sueur, la salive, le mucus. Sur 25 gr. qu'il avait ingérés, Rabuteau en a retrouvé 22 dans les urines. Ce sel ne paraît donc pas se décomposer dans l'organisme.
Action sur le sang. — Il retarde la destruction des hématies et la coagulation du sang.
Action sur la nutrition. — Rabuteau, dans une expérience faite sur lui-même, a constaté l'augmentation de l'urée et l'accélération du pouls.
L'amaigrissement a été noté par un grand nombre d'observateurs, à la suite de l'usage prolongé du chlorure d'ammonium.
Action sur les sécrétions. — La sécrétion urinaire est activée par le chlorure de sodium. Bocker et Rabuteau ont vérifié le fait. Cette hypersécrétion est due probablement à l'irritation que produit le médicament à son passage dans le rein.
Les sécrétions muqueuses sont augmentées. Mitscherlich, qui a constaté cette augmentation, a observé aussi le ramollissement des cellules épilhéliales.
Rabuteau ne considère pas le chlorure d'ammonium comme activant la sécrétion sudorale.