LETTRE I
Mon cher,
Vous m'écrivez aujourd'hui pour me demander conseil. Vous avez lu, dites- vous, les Leçons sur la matière médicale professées par moi à l'Hôpital homœopathique de Londres, et publiées sous forme de la troisième édition de nnon Manuel de pharmaco-dynamique (1).
Par ces leçons, et les sources plus abondantes de renseignements auxquelles vous avez puisé, vous avez acquis (pensez-vous) une connaissance assez exacte de l'action des médicaments selon Thomoeopathie. Mais vous ne vous
(1) La deuxième édition, traduite en français par nous, a paru en
Nous avons publié dans VArt médical, n*» d'août 1876 et suivants, tout ce que l'auteur a écrit de nouveau dans la 3® édition, sous le titre : « Additions de la 3® édition du Manuel de Pharmacodynamique du D** Richard Hughes, qui formeront un volume de supplé-
meut à, celui publié en 1874.
(Note du traducteur.)
Hugues. — Thérap. hoaiœop. *
sentez pas encore suffisamment équipé pour la pratique réelle, excepté en ce qui concerne les maladies les plus communes. Vous demandez des instructions sur la thérapeutique envisagée de ce nouveau point de vue. Vous désirez reprendre le sujet par le côté de la maladie, et apprendre ce que peut Thomœopathie contre ses formes variées, et comment elle agit. Vous me demandez de vous dire copament vous pouvez le mieux acquérir une semblable instruction.
Je vous renverrais volontiers dans ce but aux traités sur la pratique de la médecine déjà existants dans Técole de Hahnemann et qui visent à remplacer, pour les étudiants et les praticiens homœopathes, les guides ordinaires. Je ne parle pas il est vrai de ceux de la génération passée, tels que les ouvrages de Hartmann (1), de Laurie (2), de Marcy et Hunt (3). Quel qu*ait été leur degré d'utilité en leur temps, ils sont devenus imparfaits et surannés pour nous.
Mais, dans les ouvrages de Bâhr (4) et de Jousset (5) (et, n'était que je crois que vous ne lisez pas Tallemand), j'ajouterais celui de Kafka (6), vous ne trouverez rien qui puisse vous rebuter, et, au contraire, beaucoup de choses qui vous intéresseront et vous instruiront. Je me serais contenté de vous renvoyer à ces excellents traités s'ils ne possédaient un défaut. Chaque auteur est limité dans sa thérapeutique par sa propre expérience et celle de ses compatriotes. Bahr ne sait rien de la littérature homœo-
(1) F. Hartmann. Thérapeutique. Des maladies aiguës et chro^ niques fiomœpathiques, trad. par .Tourdan. Paris, 1847 — 1850, 2 vol.
(2) E. Laurie. Eléments ofthe Homœopathic Practice of Physic^
(3) Marcy et Hunt. Ilomœpathic Theory and Practice of Medicine^ 1865.
(4) Bâhr. Science of Therapeutics according to the principles of Homœopathy, Trad. par le D' Hempel, 1869.
(5) D' P. Jousset. Eléments de médecine pratique^ l'« édition, 1868; 2« édition, 1878. 2 vol. in-8o.
(6) Kafka. Die Homoopathische Thérapie auf Grundlage der physiologischen Schule, Vondershausen, 1865-69.
INTRODUCTION. o
patique française, et Jousset connaît tout aussi peu de Tallemande ; pendant que, à de rares exceptions près, chacun d'eux manifeste une ignorance complète des écrits anglais émanés de ce pays et de F Amérique. Le résultat de cet état de choses est qu'aucun de ces ouvrages ne fait ressortir entièrement les moyens et ressources que possède rhomœopathie pour traiter les maladies. Je vous recommande fortement de vous procurer et d'étudier ces deux ouvrages. Mais je ne puis croire que j'ai, par ce conseil, entièrement satisfait à vos besoins.
En conséquence, faute d'autres travaux remplissant ce but, je me propose de vous écrire une série de lettres sur la thérapeutique homœopathique. En le faisant, je n'es*saierai pas d'imiter les auteurs que je viens de citer en composant un traité complet de pratique de la médecine, cela est tout à fait inutile pour vous. Vous connaissez les maladies aussi bien que moi. Je ne saurais vous dire sur leur histoire, le diagnostic ou la pathologie dans ses formes variées, rien que vous ne sachiez déjà, ou qu'en tous cas vous ne puissiez apprendre en étudiant les auteurs que vous possédeis dans vos rayons. Vous me ren* contre^ donc ici à moitié chemin; et je puis me dispenser du voyage sur une route familière. Ce que vous avez besoin de connaître est ceci : Nous sommes en présence d'une maladie diagnostiquée. Vous avez été habitué à la traiter de telle ou de telle manière, et avec tel ou tel succès. L'homoôopathie a-t-elle découvert le moyen de la traiter mieux? Jusqu'à quel point aurez-vous besoin, dans un cas donné) de vous dispenser de moyelis êprowDés^ quelque grosisiers qu'ils soient^ et dé vous reposer sans réserve sur l'actioli de médicaments spécifiques? La ques» tion est juste, et en vérité importante pour vous. La loi des semblables, relative comme elle l'est uniquement à l'action dynamique des médicaments^ a évidemment des limites inhérentes à sa pi'oprô nature. Elle n*est en outré applicable à la pratique que lorsque l'on a découverl des médicaments agissant similairement. Il peut donc y avoir des maladies en dehors de sa portée ; et il est encore plus
probable qu'il existe des maladies qui n'ont pu jusqu'à présent y être soumises dans la pratique. En conséquence, vous devez d'abord vous enquérir de ce que peut l'homœopathie, comparativement à la vieille médecine, dans chaque maladie qui se présente à nous. Vous chercherez ensuite à savoir quels sont les remèdes spécifiques avec lesquels on a jusqu'à présent obtenu des succès, et jusqu'à quel point ils ont besoin qu'on leur supplée par des moyens auxiliaires.
Répondre à ces questions, d'après mes recherches dans la littérature homœopathique et d'après ma propre expérience, sera ma seule tâche, et elle est suffisante. Je ne dirai sur la nature des différentes maladies que ce qui sera nécessaire pour les identifier, sachant bien que sur ce point nous serons toujours d'accord. Nous renfermant ainsi dans leur pronostic et leur traitement, nous économiserons énormément de temps et de place, et nous dépenserons notre énergie uniquement à élucider les points pour lesquels votre adoption récente de Thomoeopathie vous oblige à acquérir de nouvelles connaissances et des opinions modifiées.
La littérature dans laquelle je puiserai est composée des observations cliniques dispersées dans les journaux périodiques homœopathiques, ou rassemblées dans les recueils de Rûckert (1) et Beauvais (2), et des monogra- ' phies que nous possédons sur les formes spéciales de certaines maladies. Je leur ferai de nombreux emprunts à mesure que j'avancerai. Je glanerai aussi tout ce que je pourrai dans les répertoires auxquels je vous renverrai toutes les fois que le traitement d'un sujet quelconque m'y paraîtra devoir être instructif pour vous. Mes lettres seront ainsi une sorte d'index pour notre littérature thérapeutique entière ; en sorte qu'avec leur aide vous serez en état de lire tout ce qui a été écrit sur toute maladie demandant votre attention spéciale.
(1) Klinische Erfahrungen, 1852, etc.
(Voyez aussi British Journal of Homœopathi/i XX, 491.)
(2) Beauvais. Clinique homœopathique, Paris. 1836-1840, 9 vol.
En choisissant une classification des maladies pour un but quelconque, j'adopterai, comme c'est mon devoir, la nomenclature prescrite par le Collège Royal des médecins, et qui nous est donnée officiellement par notre gouvernement. Je ne me priverai cependant pas de la liberté de faire de temps en temps certaines transpositions de sujets, encore moins de remplir certaines omissions, foutes les fois que de semblables altérations me paraîtront remplir le but pratique que j'ai en vue.
Touchant toutes ces formes de maladies que j'aurai à traiter devant vous, ainsi que je vous l'ai dit, je vous indiquerai ce que l'homœopathie peut faire dans leur traitement, et comment elle le fait. Mais il m'arrivera de temps en temps de rencontrer une maladie qui n'est jamais venue à ma connaissance, et sur la thérapeutique spécifique de laquelle nous ne possédons aucune expérience; que ferai-je alors? J'examinerai les traits principaux de Tafifection tels qu'ils ont été décrits par ceux qui ont été à même de l'observer, et je spécifierai quels médicaments me paraîtront indiqués homœopathiquement pour elle dans ses différents degrés et ses variétés diverses. Mais, à côté de cela, vous rencontrerez vous-même continuellement dans la pratique des cas ne se rangeant pas exactement dans les catégories des meilleures classifications, auxquels en vérité vous pourrez difficilement donner un nom, mais qui n'en sont pas moins de véritables cas de maladie. Que ferez-vous? Car c'est à peine si mes lettres pourront vous aider dans ces circonstances. La réponse est claire ; à votre tour, vous puiserez dans vos propres connaissances en pharmacodynamique, et y chercherez le médicament le mieux approprié aux phénomènes que vous aurez devant vous. Mais ici se présente une autre considération. L'appropriation d'un remède, dans la pratique homœopathique, dépend de la similitude de ses effets pathogénétiques avec les symptômes de la maladie. Et plus la similitude sera exacte plus parfaite sera cette appropriation. Les cas dont je parle consistent ordinairement en un bon nombre de symptômes. Votre
but doit être d'arriver à « couvrir n tous ces symptômes ou au moins le plus possible d'entre eux avec le médicament y correspondant, en sorte que vous ne vous contentiez pas simplement d'un grossier simile^ mais que vous arriviez au simillimum de Tétat morbide présent. Un manuel de pharmacodynamique peut-il dépeindre tous les effets pathogénétiques de la généralité des remèdes, ou Tétude de la matière médicale elle-même peui^elle vous mettre à même de les retenir tous dans votre esprit? C'est là évidemment une chose impossible. Vous devez, dans ces circonstances, adopter sans réserve la manière d'homœopathiser propre à Hahnemann, telle qu'il l'a luimême décrite et examplifiée (1). Vous devez noter les symptômes du cas, et alors avoir recours à la matière médicale elle-même, et non à vos simples souvenirs de celle-ci, afin de trouver le médicament qui y correspond le plus exactement.
Mais la matière médicnle de l'Homœopathie est devenue de nos jours une collection des plus volumineuses. Serez-vous obligé de vous y enfoncer chaque fois que vous aurez à prescrire pour de semblables cas, à la recherche de votre simillimum? Nullement, il vous faut un index; et ces sortes de guides sont nombreux dans la littérature homœopathique, sous le titre de répertoires. Un répertoire, comme le dit son nom, est un moyen de trouver ce auquel il appartient. Le sujet d'un répertoire homœopathique est un codex symptomatique, et son objet est de nous éviter la peine de tourner toutes les pages de la collection de la matière médicale à la recherche de ce dont nous avons besoin. Mais un index peut être bon ou mauvais. Il est bon en proportion de son abondance, car en répétant chaque fait dans tous les éléments dont il est composé, il assure une réussite immédiate des recherches que l'on y fait. Partant de ce point de vue, le D' Herbert Nankivell a fait l'examen (2) des
(1) Préface du 2® volume des dernières éditions de ses Beine Arzneimittellehre,
(2) 24« volume du Briiish Journal of Homœopathy,
quatre répertoires les plus en usage pour les homoBopathes lisant l'anglais, savoir : ceux de Jahr {selon la version soit de HuU, soit de Curie), de Buck (1), de Hempel (2) et de la Société habnemannienne (3). Si vous voulez le suivre, je pense que vous ne pourrez manquer d'adopter sa coocluaion que le dernier est de beaucoup le meilleur, et que vous pouvez voua le procurer en devenant membre de la Société. Vous ponrez lire nae relation de son histoire et de sa nature, de ma propre plume (4), et là (entre autres cboses), vous apprendrez qu'il n'en est encore arrivé qu'aux symptômes des garde-robes et du rectum. Vous devez donc suppléer k ce qu'il y manque encore par un autre répertoire, et pour son choix, ici en* oore je suis l'avis du D' NBnkivell en donnant la préférence à celui d'Hempel sur ceux de Jahr ou de Buck (&). Ce n'est pas seulement dans ces cas anormaux que vous devez, avec l'aide de votre répertoire, consulter la matière médicale. Vous aurez de temps à autre & le faire pour le traitement même des formes ordinaires des maladies. Un traité de thérapeutique ne peut comporter que les espèces et leurs variétés reconnues ; mais le praticien a affaire à des cas individuels. Ces cas individuels ;]euvent être des membres indistincts ou des variétés de l'espèce à laquelle ils appartiennent ; et alors voua n'avez rien autre chose à considérer que la maladie, et ses remèdes principaux à. appliquer. Mais quelquefois, surtout dans les maladies lentes ou chroniques, les prédispositions particulières du malade impriment un caractère à elles an processus morbide, et en font, de fait, une
« variété » en elle-même (1). C'est ici que vous devez actuellement savoir comment faire votre choix parmi les différents médicaments qui correspondent à la maladie présente. Et vous ne pouvez le faire qu'en comparant les symptômes spéciaux présentés par le malade à leurs symptômes pathogénétiques tels que les présente la matière médicale. Bien plus, vous pouvez être forcé d'aller plus loin. Si dans le cas auquel vous avez affaire il se trouve quelque chose de très distinct, et que vous trouviez qu'une particularité semblable ait été produite par unmédicament quelconque, vous ferez bien (siles médicaments choisis ne vous donneutrien)d'essayercemédicament,même quoiqu'il n'ait pas produit la lésion présente chez le malade. Quelquefois, il est vrai, il ne fera guère plus que de détruire le symptôme qui Ta indiqué. Il aura coupé (comme dit le D' Madden) (2) une branche, mais non la racine. Mais quelquefois, d'autre part, la disparition de la maladie prouve que la cause prochaine du symptôme que vous détruisez est la racine de toute la maladie ; ou bien, ce qui est plus probable, elle établit la véritable homœopathicité du médicament à celle-ci, quoique sa pathogénésie n'ait pas été poussée assez loin pour effectuer le changement en question. C'est pour nous un encouragement d'en agir
(1) a. Les maladies chroniques, se formant lentement en nous et naissant le plus souvent des vices originels ou acquis de notre constitution, sont, si nous pouvons ainsi dire, beaucoup plus personnelles, beaucoup plus idiosyncrasiques que les maladies aiguës. Dans les maladies aiguës on doit considérer beaucoup plus la maladie que la personne malade. Mais si, en vertu de conditions intérieures peu connues, une maladie aiguë, une fièvre typhoïde par exemple, est imparfaitement développée, évolue mal, ou qu'une de ses périodes n'importe laquelle se prolonge plus que d'habitude, les principes généraux du traitement, dans ce cas, feront place à, ceux que nous avons établis pour les maladies chroniques. » (Trousseau et Pidoux. Introduction du Traité de thérapeutique.)
(2) Je me reporte ici à son précieux mémoire a Sur la véritable place des répertoires dans la pratique homœopathiquef » dans le vol. XXVIII du British Journal of Hovnœopathy, Sa conclusion, a que nous devons nous en servir lorsque les symptômes d'un cas sont caractéristiques du malade plutôt que de la maladie, » est identique au conseil que je donne plus haut.
ainsi, d'apprendre que ce fut de cette manière que Hahnemann découvrit les vertus de Taconit dans la fièvre inflammatoire (1).
Quelques-uns de nos confrères Américains, cela est vrai, voudraient faire d'une semblable pratique la règle et non l'exception. Us nous entraîneraient volontiers à bannir de notre esprit la nosologie et la pathologie lorsque surgit la question du traitement médical, et à nous en tenir à nos connaissances uniquement en ce qui a trait à leur prognose et à leur traitement général. Us voudraient nous voir considérer le malade, dans le but thérapeutique, comme un nouveau faisceau de symptômes dont nous n'aurions jamais vu l'analogue auparavant, et pour le cas duquel nous devrions trouver ab initio un portrait semblable dans la matière médicale. En conséquence, ils visent à reléguer la matière médicale au rang d'une simple liste de symptômes à laquelle correspondrait tel ou tel groupe de phénomènes.
Je ne saurais approuver cette doctrine. Les progrès de la pathologie ont établi l'existence de quantité d'espèces morbides qui ont autant de titres véritables à leur nom que celles qui en sont gratifiées dans les règnes animal et végétal . Lorsqu'elles sont capables de reproduction (comme dans le cas de fièvres infectieuses), elles reproduisent invariablement leur espèce ; et quand elles sont stériles, elles prouvent leur unité individuelle en surgissant d'une cause commune (comme le font les fièvres paludéennes) ou en consistant en certains phénomènes se passant au sein de certains organes (comme cela a lieu dans la pneumonie). Actuellement ces formes spéciales de maladies sont reconnues comme des réalités, car, lorsque le diagnostic décèle leur présence, le pronostic s'ensuit nécessairement. Je maintiens que notre science des espèces morbides doit nous servir en thérapeutique, et à cette fin, on devrait s'efl'orcer d'élever la pharmacodynamique au niveau de la pathologie. Tant
(1) Voy. British Journal of Homœopathy, V, 387.
que cette dernière n'était encore qu'à sa phase purement phénoménale; alors que la jaunisse et l'hydropisie étaient regardées comme des entités morbides, et les fièvres « gastrique », « bilieuse », « muqueuse » et « nerveuse » comme des formes distinctes de maladies, la pathogène-sie des médicaments ne pouvait être qu'une semblable série d'apparences. Hahnemann, voyant le caractère sans fondement de la plus grande partie de la pathologie de son temps, la rejeta sagement pour l'observation symptomçitique des maladies, et y conforma sa notation des effets des médicaments. Mais les progrès de la physiologie, la culture de Tanatomie pathologique et le perfectionnement de nos moyens de diagnostiquer les lésions internes pendant la vie ont élevé la pathologie à un niveau beaucoup plus haut, et ont bâti le monument sur des fondations plus solides. L'interprétation des faits observés dans les maladies est actuellement devenue pos; sible à un haut degré. Ceux dont je combats les opinions admettent la validité de ces interprétations en s'en servant pour le pronostic ; en sorte qu'ils ne peuvent prendre l'attitude de Hahnemann vis-à-vis de la pathologie d'aujourd'hui. Pourquoi donc n'apporterions-nous pas les mêmes principes bien établis d'interprétation dans celle des phénomènes de Taction des médicaments? Si la fièvre, la douleur dans le côté, la respiration haletante et la toux avec des crachats rouilles signifient la présence d'une pneumonie chez un malade, ne signifient-ils pas la même chose chez le sujet d'une expérimentation ou d'un empoisonnement? et m'est-il interdit d'homœopathiser au moyen de l'interprétation, quand je puis le faire librement avec les phénomènes? Ne marchons-nous pas, en vérité, sur un terrain plus sûr lorsque nous opposons à une pneumonie un médicament capable de causer une pneumonie que lorsque nous choisissons le remède simplement par suite de la ressemblance de ses effets avec certains symptômes extérieurs? La dernière comparaison peut égarer; la première ne le saurait. Nécessairement, pour rendre notre simile un simillimum^ nous devrions
essayer, autant que possible, de couvrir aussi ces symptômes extérieurs, choisissant parmi les médicaments qui correspondent à Tespèce morbide ceux qui conviennent à la variété présente, et parmi eux celui qui se rencontre le mieux avec le cas individuel que nous avons à traiter. Pour une semblable sélection, nous devons employer tous les matériaux que nous fournit la symptomatologie pure ; toutes les conditions et circonstances concomittantes ; toutes celles d'amélioration et d'aggravation ; tout ce qui a trait à Tétat mental et toutes les sensations subjectives. Mais c'est tout autre chose de dire que ces conditions et les symptômes extérieurs des cas doivent seuls avoir notre considération dans le choix d'un médicament. Une telle doctrine mé paraît confondre les moyens avec la fin. Notre but en recherchant la similitude symptomatique est la possibilité de garantir la similitude pathologique; car c'est la maladie elle-même, et non sa manifestation extérieure, que nous avons à guérir. J'admets entièrement qu'il y a encore dans la maladie beaucoup d'inconnues^ et de nombreux cas qu'il nous est seulement possible (jusqu'à présent) de traiter symptomatiquement. Je suis très reconnaissant à la loi des semblables de nous mettre en état d'adapter le médicament à la maladie même lorsqu'il ne nous est pas possible de dire la signification des phénomènes de l'un ou de l'autre. Mais lorsque nous le pouvons, je trouve que c'est pécher que de négliger de faire servir notre savoir pour remplir le but thérapeutique tout comme pour le pronostic. Dans mes leçons sur la pharmacodynamique, j'ai tenté, toutes les fois que je l'ai pu, d'étudier ce que l'on peut appeler l'action physiologique des médicaments en tant que différente de leur action purement sémiogénétique. Dans mes let • très actuelles sur la thérapeutique je tenterai la même chose dans le champ des maladies, en agissant avec leurs espèces reconnues comme avec des réalités et non de simples noms, et en essayant d'y adapter des médicaments ayant une véritable relation spécifique avec elles. Je crois qu'une pharmacologie scientifique, liée aune pa-
thologie scientifique par la bande de la méthode homœopathique, constituera la thérapeutique de Tavenir; et je regarde mon ouvrage comme étant déjà une humble contribution à cette thérapeutique . Il n'y a qu'une classe de maladies, quoiqu'elle soit reconnue et définie au point de vue pathologique, que nous devions pour quelque temps encore (sinon toujours) nous contenter de traiter d'après les symptômes. Ce sont celles qui entraînent de graves lésions organiques, telles que le cancer, l'ostéomalacie, les dégénérescences des centres nerveux, etc., etc. Nous n'avons pas encore poussé, et nous ne pousserons pas volontiers nos expérimentations des médicaments jusqu'au point de produire ces lésions; d'où il suit qu'on ne peut pas espérer rencontrer la similitude parfaite sous ce rapport. Mais presque toujours il arrive que, avant que ces lésions n'existent déjà, l'organisme montre des signes de l'imminence du processus morbide. Ces signes sont de la nature des phénomènes objectifs et des sensations subjectives, et dans l'un ou l'autre cas de telle nature que l'on peut y adapter des remèdes à action semblable. Ainsi, sir W. Jenner a démontré que l'histoire clinique du rachitisme révèle un état malsain de toute l'économie précédant pendant des semaines et des mois les lésions osseuses. Quelques-uns des symptômes de cet état sont communs à d'autres affections de l'âge tendre, tels que l'état fébrile avec soif, l'altération des sécrétions intestinales, etc., etc.; mais quelques autres, qui surviennent d'ordinaire plus tard, sont pathognomoniques de la maladie ; tels sont : la transpiration profuse de la tête et du cou, le désir du froid à la peau, et Tendolorissement général du corps. Notre meilleure chance de guérir le rachitisme consiste à l'entreprendre de bonne heure, avant le développement des lésions organiques ; et nous savons que nous possédons dans les médicaments Calcarea, Silicea et Acide phosphorique des remèdes véritablement semblables aux phénomènes spéciaux présents. La même chose a été démontrée par Sander, de Berlin, et d'autres auteurs, en ce qui a rapport à
la paralysie progressive des aliénés. Pendant des années, disent-ils, avant que la maladie ne soit complètement dé- ^ veloppée, le malade accuse des douleurs rhumatoïdes et des céphalalgies d'une nature particulière, quelquefois de la cécité à propos des couleurs, plus souvent de Tinsomnie, du vertige, de Firritabilité, de la perte de mémoire, etc., etc. Le D' Lilienthal a bien fait de nous communiquer ces observations (1), afin, dit-il, que nous puissions « voir si nous ne pourrions pas, à Taide de notre riche arsenal, prévenir ce que nous ne saurions guérir quand à la fin la maladie est entièrement développée. »
Il y a seulement une précaution à recommander dans le choix de nos remèdes 'suivant ces principes. Nous devons choisir ceux qui, d'après notre connaissance de leur sphère et de leur genre d'action, pourraient évidemment causer ces lésions morbides si on les donnait assez longtemps, plutôt que d'autres auxquels n'appartiendraient pas de telles propriétés. Les douleurs rhumatoïdes décrites par Sander comme prémonitoires de la démence paralytique ne ressemblent pas mal à celles que la Chamomille cause et guérit ; et il n'est pas impossible que même ici elle ne pût les soulager, au moins pour quelque temps. Mais elle ne remédierait pas au dommage imminent dont ces douleurs étaient le signe avant-coureur, n'ayant avec lui aucun rapport spécifique. Tandis qu'un autre médicament pourrait le faire, bien que sa similitude aux phénomènes actuels ne soit pas aussi manifeste, mais que nous savons avoir des qualités sous ce rapport qui pourraient confirmer son homœopathicité à toute la maladie. La « totalité des symptômes » que nous recherchons doit comprendre l'avenir, quand celui-ci peut être prévu, aussi bien que le présent et le passé.
Mais j'anticipe sur le sujet de ma prochaine lettre ; et pour cette raison et celle de vous avoir occupé déjà assez longtemps, je dois m' arrêter pour aujourd'hui.
(1) Voy. Hahnemcmnian Monthlyy XII, 161.