‹ Manuel des âmes intérieuresChapitre 13 sur 15 · S46 MANCEL · texte numérisé non relu

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empêcher l'effet, elle lui procurerait l'immortalité en lui demeurant toujours unie.

Ce que l'âme est au corps, Dieu l'est à Tâme, mais avec des différences bien remarquables. L'àme a en ellemême un principe de vie naturelle, qui consiste dans la faculté de connaître et d'aimer, et dans l'exercice de cette faculté. Mais l'âme ne se suffit pas à elle-même; et si elle était réduite à ne connaître et à n'aimer qu'elle, elle ne pourrait pas vivre : aussi toute la curiosité de son entendement et tous les désirs de sa volonté se portentils hors d'elle vers les objets qu'elle juge propres à satisfaire son avidité de connaître et d'aimer. L'âme est donc heureuse lorsqu'elle est pleinement satisfaite du côté de la connaissance et de l'amour; c'est-à-dire lorsque, par l'entendement et la volonté, elle possède un objet qui ne lui laisse plus rien à désirer ni du côté de la connaissance ni du côté de l'amour. Elle se repose dans cet objet, et, si la possession lui en est assurée pour toujours, elle est aussi assurée pour jamais de sa béatitude. Tout cela est certain, et il suffit d'être capable de réfléchir tant soit peu sur soi-même pour en convenir.

Mais quel est cet objet auquel l'âme, pour être heureuse, doit être unie par laconnaissance et par l'amour ? Ce ne sont pas les oljets sensibles. Ces objets n'ont du rapp'jrt avec l'âme qu'à cause du corps qu'elle anime, et ils ne peuvent lui procurer qu'une connaissance et un amour qui dépendent du corps. Mais la faculté que l'âme a de connaître el d'aimer lui appartient en tant que sub< stance spirituelle, et indépendamment de son union avec le corps, il faut donc que cette faculté ait son objet pro' pre sur lequel elle puisse s'exercer immédiatement el sans aucune d^endauce du corps. D'ailleurs, les objets

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sensibles sont évidemment au-dessus de moi, ils sont faits pour moi, et pour mon usage, parce que j'ai un corps. Mais les besoins de mon âme sont autres que ceux de mon corps ; et elle ne trouve en ces objets rien qui paisse remplir sa connaissance ni son amour.

Quel est donc l'objet auquel mon âme doit s'attacher pour vivre de la véritable vie, pour goûter le repos et le bonheur ? Sont-ce mes semblables ? Non ; leur âme est dans le même état que la mienne ; je ne puis faire leur bonheur ; ils ne sauraient faire le mien. Les rapports que j'ai avec eux ne sont qu'accidentels; ils n'ont pas été créés pour moi ; je ne suis pas créé pour eux ; nous avons tous en commun le même principe de notre existence ; nos âmes ont les mêmes besoins ; elles aspirent à la même vie ; et il faut qu'elles la puisent toutes à la même source.

Cette source de la vie des âmes, c'est Dieu, et ce ne peut être que lui. Connaître Dieu, aimer Dieu : voilà la plénitude de la vie et du bonheur. Mais puis-je le connaître, puis-je l'aimer comme il faut par moi-même ? Non. Ma raison n'est pas assez éclairée ; ma volonté n'est pas assez droite. Il faut que je m'adresse à Dieu môme pour apprendre à le connaître et k l'aimer. J'ai besoin pour cela d'une lumière surnaturelle qui éclaire mon esprit, d'une motion surnaturelle qui excite ma volonté. C'est en cette lumière et en cette motion que consiste la grâce ; et cette grâce est pour mon âme ce que la nourriture est pour mon corps. Ce désir, ce besoin de connaître et d'aimer Dieu est la faim de l'âme, faim iiue Dieu seul peut rassasier. Il offre à tous sa grâce j>our su:^lenter l'âme, pour entretenir sa vie ; mais, pour nous la donner, il exige aue nous la demandions, et il nous

donne toujours la grâce de la prière, par laquelle nous pouvons obtenir toutes les autres.

L'âme est donc morte lorsqu'elle est séparée de Dieu, comme le corps lorsqu'il est séparé de l'âme. Sa mort ne consiste pas à ne plus exister, mais à ne plus connaître, à ne plus aimer Dieu. Elle consiste à n'avoir ni paix ni bonheur, à être dans une inquiétude et une agitation continuelles. Elle consiste à éprouver une faim continuelle de connaître et d'aimer le souverain bien, et à ne pouvoir jamais contenter cette faim. C'est pour distraire, et en quelque sorte pour tromper cette faim, que les hommes livrés à leurs passions se jettent avec une espèce de fureur sur tous les objets qui se présentent ; qu'ils promènent leur esprit de pensée en pensée ; leur cœur d'affections en affections ; mais leur dégoût, leur ennui, leur inconstance, leurs changements continuels, prouvent qu'ils ne trouvent nulle part hors de Dieu rien qui les satisfasse et les rassasie. Leur âme est toujours errante et vagabonde en ses désirs; elle cherche toujours; elle se flatte toujours qu'elle touvera, qu'elle se fixera ; et elle est toujours frustrée dans son attente. Ainsi se passe la vie, jusqu'à ce que la mort vienne enlever à cette âme les objets de ses passions, et ne lui laisse plus que celui qu'elle n'a jamais voulu connaître ni aimer, qu'elle n'aimera plus désormais, et qu'elle ne connaîtra plus que pour son malheur. Quel vide affreux dans cette âme ! quel tourment inexplicable 1 quelle faim dévorante ! quels regrets ! quel désespoir !

L'âme, au coniraire, qui a fidèlement cherché Dieu ici-bas, ratrouv(''; elle s'y est uniquement attachée, elle s'y est insépar.iiJement unie. Dans cette union, elle a trouvé la vie ; non pas encore une vie pleinement heu*

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reuse, mais un bonheur commencé ; un repos mdépendant de toutes les agitations, de toutes les tentations, de toutes les souffrances ; une paix intime, au milieu du tumulte et du combat des passions, une stabilité inébranlable parmi la diversité des accidents de la vie présente. Telle est la vie que Dieu lui a promise ici-bas; vie traversée par toutes sortes de croix qu'elle regarde comme des épreuves nécessaires de son amour et de sa fidélité. Loin de craindre ces croix, elle les désire, elle les embrasse, elle les porte avec courage, parce qu'elles lui servent à connaître et à aimer Dieu davantage. Elle ne croirait pas vivre si elle n'avait pas toujours quelque chose à souffrir, parce qu'elle croirait ne plus connaître Dieu et ne l'aimer plus. Cette disposition d'esprit paraît incroyable ; mais elle est réelle. Et il est certain que, plus on meurt à soi-même par la souffrance et l'humiliation, plus on a de vie en Dieu ; plus on sort de soi-même, plus on s'enfonce et l'on se perd en Dieu.

Mais après cette perte, qui n'aura lieu que dans le temps, on se retrouvera enfin en Dieu dans l'éternité; et l'ons'y retrouvera d'autant plus, que la perte aura été plus profonde. On reconnaîtra alors la vérité de cette parole de l'Écriture : Le Seigneur donne la mort, et rend la vie; il conduit Jusqu'aux enfers, et il en retire. 11 nous donne la mort en nous-mêmes; et il nous rend la vie en lui. Il nous fait mourir en nos sens, à nos passions, à notre propre esprit, à notre propre volonté, et nous fait vivre à lui et en lui. Vie de connaissance, vie d'amour, vie de gloire et de bonheur. Tout cela sera commun à tous les élus. Mais quelle incompréhensible différence dans les degrés de connaissance et d'amour, de gloire et de bonheur I Dieu peut être connu à l'infini,

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aimé à l'inOni ; il peut augmenter à l'infini lacapacité que la créature intelligente a de le connaître et de l'aimer, et il augmentera celte capacité dans les élus, à proporiion de ce qu'ils l'auront connu et aimé ici-bas par la souffrance et la mort à eux-mêmes. La vie de la gloire répondra donc à la vie de la grâce.

0 mon Dieu 1 ô la vie de mon âme, apprenez-moi à vous chercher. Mon choix est fait : je ne veux plus m'attacher qu'à vous; je ne veux plus ra'appliquer qu'à vous connaître et avons aimer. Mais j'en ignore les moyens; je n'en ai pas la force. Je me livre à vous, afin que vous éclairiez mon esprit, et que vous excitiez ma volonté. Pour vivre à vous, il faut mourir à moi-même. Je connais cette grande vérité ; mais vous seul pouvez me faire passer par cette bienheureuse mort qui procure la véritable vie. Encore un coup, je me livre à vous. Apprenez-moi à mourir, à me renoncer en tout, à me perdre pour me retrouver à jamais en vous. Ainsi soit-il.

De la paix de Pâme.

Une paix abondante est le partage de ceux qui chérissent votre loi.

Ps. 118.

Pour avoir cette paix abondante dont parle David, il ne suffit pas d'observer la loi de Dieu, il faut aimer et chérir cette loi. L'observer par la crainte de se perdre en la transgressant, l'observer même parce que notre salut est attaché à son observation, c'est regarder moins à Dieu qu'à son propre intérêt ; c'est être fidèle à la loi en

esclave et en mercenaire. Dans une telle disposition, qui est la plus commune parmi les chrétiens, il ne faut pas s'attendre à cette paix pleine et abondante, qui n'est promise qu'à ceux qui observent la loi par esprit d'amour. Cet esprit d'amour, qui n'appartient qu'aux enfants, leur apprend à regarder Dieu comme leur père, sa loi comme un joug infiniment doux, sa gloire et l'accomplissement de sa volonté comme le premier de leurs désirs, le bonheur de lui plaire comme leur plus grand avantage. Cette disposition n'exclut ni la crainte de l'enfer ni le désir du paradis ; mais elle s'élève au-dessus de tout intérêt propre, et elle sert Dieu par des motifs plus parfaits, qui nous sont proposés dans l'Oraison dominicale.

Dès qu'une âme, par un généreux effort d'amour, et par une fidèle correspondance à f attrait de la grâce, s'est déterminée à ne rien refuser à Dieu, et qu'elle s'est donnée à lui pour être tout ce qu'il lui plaira dans le temps et l'éternité, dès ce moment Dieu verse en elle une paix ineffable, une paix qu'elle n'avait jamais goûtée jusqu'alors, une paix qui la remplit et qui lui inspire un prufond mépris pour toutes les choses d'ici-bas. Cette paix est l'effet de la présence de Dieu daus le cœur, et, tant que l'on conserve cette précieuse paix, on est assuré de se maintenir aussi dans la présence de Dieu. Cette paix est notre consolation, notre force, notre conseil ; elle est le principe de notre avancement. Plus elle devient intime, inébranlable, inaccessible à tout ce qui peut la troubler, plus nous croissons en perfection ; en sorte que le comble de cette paix et le comble de la perfection, c'est la même chose.

Tout le secret consiste donc à conserver et à augoien-

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ter celte paix parmi toutes les variétés de la vie spirituelle. Voici quelques règles pour cela.

La première est de jouir de celte paix comme de la sanlé, sans y faire attention. Si quelqu'un était sans ce^se à se lâter le pouls pour voir s'il n'est pas malade, il ne tarderait pas à le devenir. On s'exposerait de même à perdre la paix de l'âme, par une attention trop suivie à remarquer si on la possède. On confond quelquefois la paix avec le sentiment de la paix, et l'on croit ne l'avoir plus parce qa'on ne la sent plus. C'est une erreur. Dans les commencements la paix est accompagnée d'un sentiment délicieux, parce qu'on passe alors à un état qu'on n'avait pas encore éprouvé. Mais avec le temps, et par l'habitude, ce sentiment diminue; on le perd même à la fin entièrement, sans que la paix souffre pour cela aucune altération réelle. Au contraire, elle n'en est que plus solide et plus parfaite. C'est ainsi qu'un malade, lorsqu'il entre en convalescence, sent les forces et la santé lui revenir. Mais il ne sent plus rien lorsqu'il est parfaitement rétabli. Il ne faut donc pas regretter le sentiment de la paix, non plus qu'on ne regrette le sentiment de la santé au sortir de la convalescence.

La seconde est de faire toutes ses actions avec simplicité, sans trop réfléchir dessus ni en les faisant ni après les avoir faites. Tout examen inquiet est contraire à la paix. Tant que la conscience ne reproche rien, il est inutile de l'interroger; il faut seulement être attentif quand elle parle, et y avoir égard. Mais lorsqu'elle se lait, pourquoi se dire sans cesse à soi-même : Ai-je bienfait? ai-je mal fait? Ai-je eu bonne ou mauvaise intention? Tout cela ne sert qu'à entortiller l'esprit, et à le jeter dans la perplexité.

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Troisième règle : Toute pensée, toute crainte qui est vague, générale, sans objet fixe et déterminé, ne vient point de Dieu ni de la conscience, mais de l'imaginalion. On craint de n'avoir pas tout dit à confesse; ou craint de s'être mal expliqué; on craint de n'avoir pas eu une véritable contrition ; on craint de n'u\ uir pas apporté les dispositions nécessaires à la communion; et ainsi de mille autres craintes vagues, sur lesquelles on se fatigue et l'on se tourmente. Tout cela ne vient pas de Dieu. Quand il fait quelques reproches à l'âme, ses reproches ont toujours un objet clair, précis et déterminé. Il faut donc mépriser ces sortes de craintes, et passer hardiment par-dessus.

Quatrième règle : Dieu ne trouble jamais une âme qui reul sincèrement aller à lui. Il l'avertit, il la reprend même avec force ; mais il ne la trouble point; elle voit sa faute, elle s'en repent, elle la répare, le tout paisiblement. Si cette âme est troublée, son trouble vient donc toujours ou d'elle-même, ou du démon; et elle doit faire tout ce qui dépend d'elle pour s'en délivrer.

Cinquième règle : Il ne faut absolument rien changer à sa conduite ordinaire tandis qu'on est dans îe trouble. Ainsi la communion, l'oraison, les lectures et les autres exercices doivent toujours aller leur train. Alors la paix reviendra infailliblement, et le démon n'aura rien obtenu de ce qu'il prétendait.

Enfin la grande règle est de suivre l'obéissance, et de ne jamais se permettre rien contre la volonté bien connue du directeur. Quand on a eu lieu une fois de se convaincre que ce directeur nous conduit et se conduit luimême selon l'esprit de Dieu, il n'y a plus d'autre parti à prendre que de s'en tenir à ses décisions, comme si

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elles sortaient de la bouche de Dieu même. Dieu ne manque jamais de donner, et pendant un assez long temps, des preuves qui rassurent l'âme sur les lumières et la sagesse de son guide. Après qu'on a eu ces preuves, c'est manquer à Dieu même que d'hésiter et de se livrer à des doutes et à des appréhensions.

La paix se maintient donc par une grande fidélité à écouter Dieu, à écouter son directeur, et à ne point écouter l'araour-propre ni l'imagination.

Il ne faut jamais perdre sa paix pour les fautes dans lesquelles on tombe. On doit s'en humilier devant Dieu, s'en repentir, les réparer, s'il y a lieu, et n'y plus songer. C'est amour-propre de se troubler, sous prétexte qu'on est toujours la même, qu'on ne se corrige pas, qu'on ne fait aucun progrès dans la vertu. On se trompe de prendre ces sentiments pour de l'humilité. L'âme humble ne se trouble jamais de ses chutes.

Térités fondamentales touchant la vie intcrienve»

Première vérité.

Dieu n'a donné à l'homme la liberté qu'afin qu'il la lui consacre, et le meilleur usage que l'homme puisse en faire est de la remettre entre les mains de Dieu, de renoncer à se gouverner soi-même, et de laisser Dieu disposer de toutes choses, parce que, dans les desseins de Dieu, tout ce qui nous arrive par l'arrangement de sa providence a pour objet notre salut éteriiel. Saint Paul l'a dit : Tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu. Si je me gouverne moi-même en quoi que ce soit, pre«

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mièrement il est très-à craindre que je ne me gouverne mal; secondement, je réponds des suites, et, si elles sont mauvaises, je ne suis pas assuré de pouvoir y remédier. Si au contraire je me laisse gouverner par Dieu, je no réponds plus de rien; Dieu se charge de tout; je suis assuré que je serai bien conduit, et qu'il ne m'en arrivera rien qui ne soit pour mon plus grand bien ; car Dieu m'aime infiniment plus que je ne m'aime. Dieu est infiniment plus sage et plus éclairé que je ne le suis, et, si je laisse Dieu maître absolu de moi, il est absolument impossible que rien empêche l'exécution de ses desseins de bonté et de miséricorde sur moi. Celte première vérité est de toute évidence.

Seconde vérité.

La seconde vérité n'est pas moins certaine par expérience, savoir : que la source de la paix de l'homme est dans le don qu'il fait de soi-même à Dieu, et que, si ce don est plein et entier, généreux, irrévocable, la paix dont il jouira sera imperturbable et s'augmentera, s'affermira d'un jour à l'autre, même par les événements les plus propres en apparence à l'altérer. L'unique bonheur de la vie, le seul que nous puissions nous procurer par le bon usage de notre liberté, est la paix du cœur. Il n'y en a point pour les impies, dit Dieu dans l'Écriture. Celle des personnes dévotes qui ne sont pas pleinement abandonnées à Dieu est bien faible, bien chancelante, bien troublée, soit par le scrupule de la conscience, soit par la terreur des jugements de Dieu, soit par les divers accidents de la vie. Quand esi-ce donc qu'une paix intime, solide, inaltérable, prend racine dans

une âme? Du moment qu'elle se donne tout à fait à Dieu, elle entre dès cet instant dans un repos qui n'est autre que le repos de Dieu même sur lequel elle s'appuie. Nous participons nécessairement à la nature des objets auxquels nous nous attachons. Si je m'unis à des choses qui sont dans un mouvement continuel J'éprouve la môme agitation; si je m'attache à Dieu, qui seul est immuable, je participe à son immuabilité, et rien ne peut m'ébranler, tant que je ne m'en sépare pas.

Troisième vérité.

Nous ne sommes capables par nous-mêmes ni de grandes ni de petites choses; mais nous devons plutôt désirer les petites, laissant à Dieu, quand il le jugera à propos, de nous en faire faire de grandes.

Les petites choses se présentent tous les jours, à tous les instants; les grandes s'offrent rarement. Les petites choses ne sont pas moins propres à nous sanctifier que les grandes, si même ellqs ne le sont davantage, parce qu'elles nous entretiennent dans l'humilité et n« donnent point de prise à l'amour-propre. La fidélité aux petites choses, l'attention à plaire à Dieu jusque dans la moindre bagatelle, prouvent la délicatesse de l'amour. On peut faire les petites choses avec des dispositions si relevées, qu'elles soient plus agréables à Dieu que de grandes choses faites avec des dispositions moins parfaites. Jetons un coup d'oeil sur le ménage de Nazareth, et nous en serons convaincus. Enfin une chose est certaine par l'Écriture sainte, c'est que celui qui néglige et méprise les petites choses sera aussi négligent dans les grandes. Aspirons donc à la pratique des petites choses, et de tout ce

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qui est propre à nourrir en nous l'esprit d'enfance et de simplicité.

Quatrième vérité.

L'amour de Dieu n'a en nous qu'un seul ennemi, qui est l'amour- propre; le démon n'est fort contre nous, et n'a de pouvoir sur nous que par l'amour-propre. Le respect humain, si redoutable pour tant d'âmes, est enfant de l'amour-propre. Toute la conduite de Dieu dans les divers états de la vie spirituelle a pour unique objet la destruction de l'amour-propre. Tous les obstacles que nous y rencontrons, toutes les peines intérieures que nous y éprouvons, ne viennent que de l'amourpropre. A mesure que l'amour-propre s'affaiblit, qu« nous renonçons à notre propre jugement, que notre volonté plie sous celle de Dieu, qui est sa i^loire et son bon plaisir, à mesure aussi les difficultés s'aplanissent, les combats cessent, les peines disparaissent, la paix et le calme s'établissent dans le cœur. L'amour-propre, d'abord plus grossier, devient plus spirituel et plus délicat à proportion que nous avançons. Plus il est spirituel, plus il est profond et intime, plus il est difficile à déraciner, plus il nous en coûte de détresse et d'angoisses intérieures pour nous en délivrer.

Nous ne connaissons l'amour-propre qu'autant que la lumière divine nous le découvre, et Dieu no nous le découvre que par degrés, à mesure qu'il le veut détruire : ainsi l'amour-propre ne nous est connu que par les attaques que Dieu lui livre, et que nous lui livrons conjointement avec Dieu, et l'amour divin occupe successivement la place que quitte l'amour-propre, jusqu'à ce

qu'enfin il l'ait chassé de rinlime de l'âme, et qu'il y règne seul sans concurrent. Quand une âme est à lui, elle est parfaitement purifiée ; elle peut encore souffrir, mais elle n'oppose plus de résistance, et elle jouit de la plus profonde paix dans sa souffrance.

Suivons donc les divers états de la vie spirituelle, voyons en général, et sans aucun détail, comment Dieu poursuit l'amour-propre de place en place dans chacun de ces états.

L'amour-propre le plus grossier réside dans les sens et dans l'attache aux choses sensibles. Dieu l'en chasse en purifiant les sens par des douceurs et des consolations célestes, qui inspirent à l'âme du dégoût et du mépris pour tous les plaisirs de la terre.

L'amour-propre s'attache à ces consolations, à cette paix, à ce recueillement sensible ; pour lui ôter cet appui, Dieu retire peu à peu le sensible en laissant à l'âme sa paix et sa tranquillité.

Ensuite, par diverses sortes d'épreuves, il trouble en apparence cette paix, sur laquelle l'amour-propre se rassurait. On commence à perdre terre, et à ne plus trouver de ressource en soi-même.

Aux épreuves qui viennent de Dieu se joignent les tentations du démon. L'âme se trouve salie par des pensées contre la pureté, ou contre la foi, l'espérance et la charité ; alors elle ne compte plus sur sa force, sur sa vertu ; elle se croit souillée par le péché, et son guide a bien de la peine à lui persuader qu'elle ne consent pas aux suggestions du démon. Les tentations augmentent toujours, et la résistance, je ne dis pas réelle, mais sensible, en apparence, diminue toujours; en sorte qu'à la fin l'âme s'imagine qu'elle y consent; elle se voit cou-

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verte de péchés, et pour cette raison se croit rejetée de D;eu et réprouvée ; c'est ici que l'amour-propto se désole, et qu'il a peine à servir Dieu pour lui-même sans aucune consolation.

Cet état dure jusqu'à ce que l'âme apprenne à ne pins se regarder elle-même. Alors l'amour-propre est banni du fond de l'âme.

Et lorsque l'âme est ainsi morte à elle-même, Dieu lui communique une nouvelle vie, qui tient plus du ciel que de la terre, et où elle possède Dieu avec une ferme confiance, je dirai presque avec l'assurance de ne le perdre jamais. Elle se sent intimement unie à lui dans son fond, dans ses facultés ; le corps même entre à sa manière en participation de cette union. Elle aime, elle est aimée; plus de crainte, plus de trouble, plus de tentations; les souffrances, si elle en éprouve enc(Te, sont les aliments de son amour. Elle attend la mort en paix, et meurt dans l'acte d'amour le plus pur.

Cinquième vérité.

Dans toute la suite de la sanctification d'une âme, l'action de Dieu va toujours en augmentant, celle de l'âme va toujours en diminuant; en sorte que tout son soin est de réprimer sa propre activité, afin de ne mettre plus aucun obstacle à l'opération divine. L'âme devient donc toujours de plus en plus passive, et Dieu exerce toujours de plus en plus son domaine sur elle, jusqu'à ce que la volonté de la créature soit tout à fait transformée dans la volonté de Dieu.

Le grand point donc, lorsqu'on s'est unt- fois donné parfaitement, est de se laisser dépouiller de tout ; car

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Dieu prend tout ce qu'on lui donne, ne laissant pas même à 1 ame son être propre; j'entends son être moral et l'amour intime d'elle-même ; mais Dieu ne prend tout que pour rendre tout dans un éiat d'excellence et de perfection qui est au-dessus de tout ce qu'on peut dire et penser

Sixième vérité.

Expliquons par une comparaison tout ce qui se passe à l'égard de l'âme dans la voie intérieure. Un fils, poussé par son bon naturel, proteste à son père qu'il l'aime de tout son cœur, sans aucune vue d'intérêt. Le père témoigne d'abord par des caresses combien il est sensible à cet amour de son fils. Ensuite, pour éprouver la vérité de ces sentiments, il relire ses caresses, il le rebute peu à peu, il paraît dédaigner ses services, il n'a d'attention que pour ses autres enfants, et paraît négliger celui-là; il exige tout de lui avec la dernière rigueur, et le punit sévèrement des moindres fautes. Non-seulement il ne lui donne tien, mais il le dépouille de tout, et le laisse, pour ainsi dire, dans une entière nudité; il fait naître les occasions de lui demander les plus grands s^acrifices; il va enfin jusqu'à lui laisser croire qu'il ne lui donnera aucune part à son béritage. Cependant le fils persévère jusqu'à la fia à donner à son père tous les témoignages d'amour qui sont en son pouvoir; il ne s'épargne rien; il ne se recherche en rien ; il n'envisage en tout que le bon plaisir de son père. Rebuté, dépouillé, maltraité, il aime son père avec une force , une générosité , un désintéressement à toute épreuve.

DES AMES IMÉUIECllES. «61

Que ne fera pas ce père pour un 61s qui l'a tant aimé ? Ne lui donnera-t-il pas pendant sa vie et après sa mort tout ce qu'il peut lui donner sans faire de préjudice aux autres ?

L'amour qui compte, qui calcule, qui regarde à ses intérêls, qui ne veut aller, en un mot, que jusqu'à un certain point, n'est point le parfait amour ; pour être vraiment digne de Dieu, il faut qu'il ne connaisse point de mesure, qu'il s'élève au-dessus de la raison et de la prudence humaines, qu'il aille jusqu'à la folie et à la folie de la croix. C'est ainsi que Jésus-Christ a aimé son Père, et qu'il nous a aimés. Nous gagnerons dans l'éternité tout ce que nous aurons perdu pour Dieu dans le temps ; nous perdrons dans l'éternité tout ce que nous lui aurons refusé dans le temps.

De la lumière dîviiic.

Il suffit de lire le psaume cxviii pour y voir à chaque ■verset combien la lumière divine nous est nécessaire dans la conduite de la vie intérieure. Donnez-moi^ dit David, V entendement, afin que je comprenne vos commandements. Et encore : Donnez-moi Ventendementy et je vivrai.

Pour être bien pénétré de cette nécessité, il faut savoir, premièrement, que la raison humaine est étrangement obscurcie depuis le péché originel; secondement, que la raison la plus éclairée ne suffit pas seule pour nous conduire dans les routes de la grâce, routes dont Dieu se réserve le secret. Comme son intention est que nous marchions toujours en esprit de foi, il ne

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nous éclaire qu'à mesure que nous avançons, et qu'autant qu'il est besoin. Il ne veut pas que nous voyions devant nous, ni même autour de nous ; mais il noua donne toujours assez de lumière pour nous convaincre qu'il nous est impossible de nous égarer en le suivant même au milieu des plus épaisses ténèbres.

La première chose donc que doit faire une âme qui veut être tout à fait à Dieu est de renoncer à son propre esprit, à toutes les idées qu'elle pouvait avoir auparavant de la vertu et de la sainteté : persuadée que ces idées sont ou fausses ou très-imparfaites; de ne ()oint prétendre ni se conduire, ni se juger elle-même, ni s'établir juge de la manière dont on la conduit. Cette prétention aboutirait à la remplir de présomption et d'orgueil, à la retirer de l'obéissance, à l'égarer, et peutêtre à la perdre : au lieu qu'il est impossible qu'une âme qui a renoncé à son propre esprit, qui écoute Dieu au dedans, et au dehors son directeur, à qui elle se soumet en tout ce qui n'est pas péché manifeste, coure aucun risque de tomber dans l'illusion. Dieu, à qui elle se confie, est intéressé à ne jamais permettre rien de semblable; et cela n'est jamais arrivé.

Ensuite elle doit demander humblement la lumière divine, priant Dieu à tout instant de l'éclairer ; n'entreprendre jamais rien de considérable sans le consulter, et sans prendre l'avis de celui que Dieu lui a donné pour guide. La lumière est d'ordinaire fort abondante au commencement. On la reçoit à l'oraison, à la communion ; on est surpris d'entendre les livres qui traitent des voies intérieures, et de voir clair dans des choses où l'on ne comprenait rien auparavant. Cette lumière est sûre et porte avec elle une évidence qui ne laisse au-

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cim lieu au doute. On sent très-bien qu'elle est infuse, et qu'on ne la doit ni à sa pénétration naturelle, ni à son application, ni à ses efforts. De plus, elle est accompagnée d'une onction qui nourrit, qui élève, qui ravit l'âme, en même temps qu'elle l'éclairé. Comme cette lumière n'est pas le fruit de nos réflexions, il faut la recevoir passivement, sans se permettre de raisonner dessus, sans s'efforcer de la retenir et de la rappeler. Au moment qu'elle est donnée, elle fait son effet; quand il sera besoin d'en faire usage. Dieu en renouvellera le souvenir, et il saura bien nous la remettre sous les yeux. Mais il ne veut pas qu'on se l'approprie, comme si c'était une science acquise, ni qu'on veuille l'avoir toujours à sa disposition. L'esprit de Dieu ne veut pas être gêné, ni demeurer dans la dépendance de la créature. Il faut donc le laisser aller et venir comme il lui plaît, et croire qu'il ne nous manquera jamais au besoin. On peut quelquefois écrire les lumières qu'on a reçues pour les communiquer au confesseur, quand elles roulent sur des objets particuliers; mais les écrire pour s'en rafraîchir la mémoire, pour s'en aider même dans l'occasion, c'est ce qu'on ne doit pas faire, et ce qui marquerait une certaine défiance de Dieu. Cela peut avoir lieu lorsqu'on est extrêmement avancé, et que, par le conseil du directeur, on écrit plutôt pour l'avantage des autres que pour le sien propre.

Il faut se donner de garde aussi dans ces commencements, où l'on est comme investi de lumières, d'en faire confidence à d'autres, sous prétexte de parler de Dieu, ou de s'en servir pour les conduire. C'est une tentation à laquelle il faut résister. Il faut une vocation spéciale de Dieu pour se mêler de diriger le prochain.

lorsqu'on n'y est pas appelé par état. De plus, les lumières qui nous conviennent pourraient ne pas convenir aux autres, parce que le? voies sont différentes. EnBo, BOUS ne tarderions pas à nous épuiser en nous communiquant ainsi au dehors. Cela n'empêche pas cependanl que, par des propos généraux, on ne puisse porter à Dieu ks personnes en qui l'on voit des dispositions, selon les ouvertures qu'elles nous donnent.

L'usage de la lumière divine, tant pour soi que pour les autres, est extrêmement délicat, et suppose une grande mort à soi-même. Voilà pourquoi il ne faut pas s'ingérer d'abord à en faire le discernement, ni prendre pour des inspirations tout ce qui nous vient à l'esprit sous ["apparence du bien. Satan, dit saint Paul, se transfarrne en ange de lumière; lise mêle piesque toujours dans les opérations divines, agissant sur l'imagination au moment où Dieu agit dans l'entendement et la volonté. On est donc fort exposé à se tromper sur tout ce (ju'on appelle paroles intérieures, attrait, inspiration ; et il faut soumettre tout cela au jugement du confcsseiu', attendant sa décision pour en faire usage.

Agir de son chef en ces rencontres, c'est tomber dans les pièges de l'ennemi.

Pour se disposer à la lumière divine, on doit, autant qu'il est possible, ne rien donner à l'imagination, ne point s'arrêter à son propre esprit, se défier extrêmement de ses réflexions et de son raisonnement. On ne saurait croire combien Dieu se communique peu aux personnes qui veulent toujours réfléchir, toujours raisonner. L'excellent usage de la raison dans les choses de Dieu est de lui imposer silence devant lui, et de la tenir toujours dans un état d'anéaalissement. C'est

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BOX petits, aux enfants, aux simples, que Dieu se communique, loin d'avoir égard aux conuaissancos ac(|ijisc'S, au profond savoir, aux lumières naturelles do Tesftrit; il veut qu'on mette tout cela à ses pieds dans le commerce qu'on a avec lui ; il veut qu'on renonce à tout ce qu'on peut avoir appris d'ailleurs, et qu'on reconnaisse humblement qu'on tient tout de lui. Tel était saint Augustin, le plus grand docteur de l'Église. Il consultait Dieu en tout avec une simplicité d'enfant. Tels ne sont pas bien des gens qui, avec un esprit très-inférieur au sîen, s'établissent juges de la conduite de Dieu et de ses opérations dans les âmes. Ils ne veulent pas se persuader, d'après l'Evangile, que le premier pas qu'il faut faire pour comprendre les choses de Dieu, c'est de s'humiUer et d'avouer que de soi-même on est hors d'état d'y rien comprendre; c'est de le prier et de recourir à lui comme à la source des lumières.

S'il est vrai, comme le dit ïsaïe, que les pensées de Dieu sont plus éloignées de celles des hommes que les cieux ne le sont de la terre, comment pouvons-nous faire aucun fond sur nos lumières dans les choses spirituelles? Gomment notre esprit n'est-il pas continuellement abîmé devant Dieu? Pourquoi n'ouvrons-nous pas sans cesse, comme David, la bouche de notre cœur pour respirer et attirer en nous l'esprit de Dieu? Qu'est-ce donc que l'adoration en esprit, sinon cet aveu pratique et continuel que Dieu seul est lumière et vérité; que nous ne sommes que ténèbres et mensonge. C'est là, ce me semble, l'hommage de l'esprit, c'est en même temps le moyen infaillible de ne jamais nous égarer.

Disons-lui donc : Donnez-moi l'entendement, afin que je comprenne vos commandements. Il m'est im-

l«t MÂINDEL

possible de les bien pratiquer si je ne les comprends, et je ne puis les comprendre si vous ne m'en donnez l'intelligence. Comment comprendrîds-je ce que c'est que vous aimer de tout son esprit, de tout son cœur, de toute sa force ? Quel autre que vous, ô mon Dieu ! peut pénétrer toute l'étendue de ce précepte, et en communiquer l'intelligence à la créature? Quel autre que vous encore peut me faire comprendre ce que c'est qu'aimer le prochain comme moi-même ? Sais-je, puis-je savoir comment vous m'ordonnez de m'aimer moi-même ? Et si j'ignore comment je dois m'aimer, puis-je connaître quel est l'amour que je dois au prochain? Toute votre loi cependant est renfermée dans ces deux préceptes. II m'est donc évident, à moins que je ne veuille m' aveugler, que je n'entends rien à votre loi, que je n'y puis rien entendre si vous ne m'éclairez.

Mais votre loi est la source de la vie, de la vraie vie, de la vie éternelle; on ne parvient à cette vie qu'en la pratiquant ; et plus on la pratique parfaitement, plus on jouit de cette vie, qui n'est autre que la possession de vous-même. Donnez-moi donc l'intelligence, et je vivrai. Oui, donnez-moi de comprendre la nécessité de votre amour, l'étendue de votre amour; donnez-moi de comprendre comment dans votre amour est contenu l'amour que je me dois à moi-même, et celui que je dois au prochain. Donnez-moi cette lumière, et, secouru de votre grâce, je pratiquerai votre loi ; je la pratiquerai dans sa plénitude, et je parviendrai à la plénitude de la vie. Ainsi soit-il.

DES AMES INTEBIEC&E9. ItT

De l'enfance spirituelle.

Jésus-Christ a dit: Laissez venir à moi les enfants: car le royaume des deux est pour ceux qui leur reS' semblent.

Il a dit encore en mettant un enfant au milieu de ses apôtres : Si vous ne devenez comme cet enfant, vous n'entrerez point au royaume des deux.

Un des sens de ces paroles du Sauveur est que, si l'on veut avoir le règne de Dieu en soi, il faut devenir, quant aux dispositions surnaturelles, ce qu'est un enfant par rapport aux dispositions naturelles. Et en un mol, il y a une enfance spirituelle ; et cet état est le premier pas pour entrer dans la vie intérieure. Il est impossible de se former l'idée de cette sainte enfance autrement que par l'expérience; elle est un don de Dieu; on ne saurait l'acquérir par son travail ni par ses réflexions. Il faut que Dieu lui-môme nous y introduise ; et, quand on a le bonheur d'y être admis, on éprouve en soi, tant pour l'esprit que pour le cœur, un changement incon» cevable.

Pour concevoir cet état autant qu'il nous est possible, comparons-le avec celui des enfants.

L'enfant ne raisonne pas, ne réfléchit pas : il n'a ni prévoyance, ni prudence, ni malice. Il en est ainsi de l'enfance spirituelle. La première chose que fait Dieu quand il nous met dans cet état est d'arrêter les opérations de l'esprit. Il suspend celte foule de raisonnements et de réflexions qui fourmillent sans cesse, et il les remplace par des opérations simples, directes, qui échappent, pour ainsi dire, à l'âme ; en sorte qu'elle croit ne pas penser, quoiqu'elle pense toujours, et d'une manière

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plus relevée et plus approchaate de ceîîe de Dieu, qui n'a qu'une seule pensée infiniment simple.

L'âme, ne raisonnant plus, ne réfléchissant plus, ne s'occupe ni du passé ni de l'avenir, mais uniquement du présent; elle ne forme plus des projets d'aucune espèce; mais elle se laisse gouverner de moment en moment, au dedans par l'esprit de Dieu, au dehors par la Providence. 11 n'y a plus de malice dans ses actions m dans ses discours, parce qu'elle ne fait rien et ne dit rien à dessein et avec une vue préméditée. Dépouillée de sa propre prudence, elle est revêtue de celle de Dieu, qui la fait toujours agir et parler à propos, tant qu'elle est fidèle à ne pas consulter son propre esprit. La dépendance où Dieu la lient à cet égard est si grande, qu'elle ne laisse pas à cette âme un seul instant oîi elle puisse agir par ses propres lumières.

L'enfant n'a aucun déguisement. Dès qu'il est capable de dissimulation, il n'est plus enfant. Rien, de même, n'approche de la candeur de l'enfant spirituel. Il ne compose point son extérieur; son recueillement n'a rien de contraint ; ses actions, ses discours, ses manières, tout est naturel en lui ; ce qu'il dit, il le pense ; ce qu'il offre, il veut le donner; ce qu'il promet, il le veut tenir. Il ne cherche point à paraître autrement qu'il est, ni à cacher ses défauts; il dit de lui le bien et le mal avec la même simpliciié; et il n'a point de réserve pour ceux à qui il doit s'ouvrir.

L'enfant témoigne son amour avec naïveté ; tout en lui exprime les sentiments de son cœur; il est d'autant plus touchant et plus persuasif, qu'il n'a rien d'étudié. 11 en est de même de l'enfant spirituel dans les démonstrations de son amour pour Dieu et de sa charité envers

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le prochain. Il va à Dieu simplement, sans préparation ; il lui dit sans formules et sans choix de paroles tout ce que son cœur lui suggère; il ne connaît point d'autre méthode pour l'oraison que celle de se tenir auprès de Dieu, de le regarder, de l'écouter, de le posséder, de lui exprimer tous les sentiments que la grâce lui inspire, tantôt avec des paroles, et le plus souvent sans parler. Il aime le prochain sincèrement, cordialement, ne lui porte aucune espèce d'envie, ne le raille point, ne le critique point, ne le méprise point, ne le trompe jamais; il ne le flatte pas non plus; il perd l'usage de ces vains compliments qui ne partent point du cœur; il ne prend de la politesse que ce que l'Evangile autorise, et il s'élève au-dessus par la charité et la cordialité. Il n'aime pas moins lorsqu'il reprend que lorsqu'il loue, lorsqu'il condamne que lorsqu'il approuve; il fait du bien aux autres sans affectation, sans ostentation, en vue de Dieu, sans attendre de reconnaissance.

L'enfant est docile, obéissant; il sent qu'il n'est pas fait pour faire sa volonté. La première chose aussi à quoi l'enfant spirituel renonce est sa propre volonté, qu'il soumet entièrememt à celle de Dieu, et de tout ce qui lui représente Dieu. Il ne veut se gouverner en rien ; mais pour sa conduite intérieure, il s'abandonne sans réserve à l'esprit de Dieu et au ministre à qui il a donné sa confiance ; et, pour sa conduite extérieure, il cède volontiers à tous ceux qui ont autorité sur lui. Dans les choses indifférentes, il aime mieux s'accommoder à la volonté d'autrui que d'amener les autres à la sienne. Enfin il ne veut rien parce que c'est sa volonté, mais parce que c'est celle de Dieu ; aussi est-il ferme et inébranlable en ce qu'il veut.

L'enfant ne se connaît pas lui-même, ne réfléchit pas sur lui-même; il est incapable de s'étudier, de s'observer. Il se laisse tel qu'il est, et va toujours devant lui. L'enfant spirituel n'est pas non plus curieux de se regarder ni de voir ce qui se passe en lui. Il prend ce que Dieu lui donne, et il est content d'être à chaque moment ce que Dieu veut qu'il soit. Il ne juge point de la bonté de ses oraisons, de ses communions et de ses 'autres exercices, par les sentiments passagers qu'il y a éprouvés, mais il en laisse à Dieu le jugement ; et, pourvu que la disposition intime de son âme ne change point, il s'élève au-dessus de toutes les vicissitudes de la vie spirituelle. Il sait qu'elle a ses hivers, ses vents, ses tempêtes et ses nuages; c'est-à-dire ses sécheresses, ses dégoûts, ses ennuis intérieurs, ses tentations. Il passe avec courage par toutes ces épreuves, et il attend en paix le retour du beau temps. Il n'est point inquiet sur ses progrès ; il ne se retourne pas pour voir combien il a fait de chemin ; mais il suit, sans penser même qu'il marche, sa route, et il avance d'autant plus, qu'il ne regarde pas s'il avance. Par là il ne se trouble point, il ne se décourage point. S'il tombe, il s'en humilie, mais il se relève aussitôt, et court avec une nouvelle ardeur.

L'enfant est faible, et il sent sa faiblesse; c'est ce qui le rend si dépendant, si défiant de lui-même, et si confiant en ceux qu'il sait s'intéresser à lui. L'enfant spirituel sent pareillement qu'il est la faiblesse même, qu'il ne peut pas se soutenir ni faire un seul pas sans broncher. Ainsi il ne s'appuie jamais sur lui-même; il ne compte jamais sur ses forces, mais il met en Dieu toute sa confiance ; il se tient toujours près de lui ; il lui tend la main, afin d'en être soutenu et porté dans

DES ÂMES INTÉaiEDRES. t71

les mauvais pas qui se rencontrent. Il est donc infiniment éloigné de s'attribuer le bien qu'il fait et les victoires qu'il remporte ; mais il rend gloire de tout à Dieu. Il ne se préfère point aux autres, mais il est intimement convaincu que, si Dieu l'abandonnait, il tomberait dans les plus grands crimes; et que, si les autres avaient les mêmes grâces, ils en profiteraient mieux que lui. Par la même raison, comme il se sent faible, il ne s'étonne pas de ses chutes; son amour-propre n'en est pas dépité ; mais, daus l'impuissance de se relever, il avertit Dieu par ses cris, et l'appelle à son secours. Le sentiment de sa faiblesse est le principe de son courage, parce que Dieu fait toute sa force ; et, assuré de la protection de Dieu, il ne voit rien qui puisse l'intimider ni l'ébranler. De lui-même il n'entreprend rien, il ne s'expose à rien ; mais, dès que Dieu parle, il entreprend tout, il s'expose à tout, et il est sûr de réussir, malgré tous les efforts des hommes et de l'enfer.

L'innocence, la paix, la joie pure est le partage des enfants : ils sont heureux sans penser qu'ils le sont ; ils n'ont aucun souci. Les parents, les nourrices, les gouvernantes pensent à tout pour eux. Ils sont dans un état continuel de jouissance ; image bien faible de l'enfant spirituel. Ce bonheur, comme celui de l'enfant, n'est ni aperçu ni réfléchi ; mais il est réel ; on en jouit. Dieu le répand lui-même dans l'âme ; il pense à tout, il pourvoit à tout. Ce bonheur se maintient au milieu des plus grands orages de la vie spirituelle, et il est inaccessible à tous les accidents de la vie humaine. Ce n'est pas que IVurance spirituelle rende insensible, mais elle nous élève, par l'abandon à la volonté de Dieu, à une paix imperturbable et au-dessus de tout sentiment. Personne ne peut juger

17t UiMJEL

de ceci que par l'expérience. Mais aussi Texpérience en est telle, que tout l'univers réuni ne pourrait persuader à une telle âme qu'elle est dans rillusion.

Prière,

Ah 1 Seigneur, puis-je penser au bonheur dont jouissent dès ici-bas vos enfants, sans vous conjurer de toute mon âme de me mettre au nombre de ces enfants qui sont vos délices, de ces enfants qui sont vos vrais adorateurs, qui dépendent absolument de vous, qui accom» plissent en tout votre adorable volonté ? Souffrez, ô mon Sauveur ! que je m'approche de vous en cette qualité ! Prenez-moi entre vos bras, imposez-moi les mains, bénissez -moi ; ôtez-moi pour toujours mon propre esprit et substituez-y l'instinct de votre grâce ; ôtez-moi ma propre volonté et ne me laissez que le désir unique de faire la vôtre. Donnez-moi cette belle, cette aimable, cette sublime simplicité, qui est le premier et le plus grand de vos dons. Adam a été créé dans cette simplicité. Il l'a perdue, et pour lui et pour moi, par son péché. J'ai mérité moi-même, par mes fautes innombrables, d'en être privé à jamais. Mais, Seigneur, vous pouvez me la rendre ; vous le désirez, et, si je n'y mets pasobstacle, j'espère que vous me la rendrez. Alors vous pourrez recevoir de moi le tribut de louanges, qui n'est parfait que dans la bouche des enfants. Ainsi soit-il.

De la Jalousie de Dieu.

Dieu se nomme en plusieurs endroits des Écritures un Dieu jaloux; il va jusqu'à dire que ce titre de jaloux est

DES AMES INTEBIEDRES. 178

son nom, pour marquer combien il lui est essentiel, et qu'il ne peut pas plus s'en dépouiller que de son être»

iVlais de quoi est-il jaloux ? D'une seule chose, de l'hommage de notre esprit et de notre cœur : non d'un hommage stérile et de simple spéculation, mais d'un hommage qui influe sur tous nos sentiments et toute notre conduite.

Et en quoi consiste l'hommage de l'esprit? A reconnaître que Dieu est tout, principe de tout, fin de tout^ et que hors de lui tout n'est rien. Il consiste en particulier à humilier notre esprit devant lui, à lui soumettre toutes nos lumières ; ou plutôt à être bien persuadé qu'il est lui-même notre lumière, soit dans l'ordre naturel, soit dans l'ordre surnaturel ; que nous ne voyons bien, que nous ne jugeons bien qu'autant que nous voyons comme il voit, et que nous jugeons comme il juge : ce qui emporte pour notre esprit une dépendance absolue du sien, une mort continuelle à notre propre esprit pour ne consulter que le sien, une fidélité constante à ne point agir selon notre propre esprit, mais selon le sien. Voilà l'hommage qu'il exige, et qu'il a droit d'exiger de notre esprit, et dont il est infiniment jaloux. Le lui refuser, c'est aller contre ses droits les plus essentiels ; c'est s'arroger l'indépendance en un point qui est la plus belle qualité de l'homme, savoir : l'intelligence et la raison ; c'est prétendre, ou qu'on ne lient pas de Dieu cette intelligence, ou qu'on peut en faire un bon usage sans la régler sur l'intelligence divine : prétention folle, injurieuse à Dieu et source de tous les égarements de la créature. Lui rendre cet hommage, c'est nous acquitter de notre premier devoir envers l'intelligence suprême ; c'est mettre sa gloire à dépendre de lui dans toutes nos

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connaissances, dans tous nos jugements ; c'est pour nous un principe de sagesse et de bonne conduite, une assurance de ne jamais nous égarer. Tous les écarts de l'espril humain en matière de foi et de morale ne viennent que de n'avoir pas consulté la lumière primitive, la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. II faut donc en toutes choses, mais surtout dans les choses surnaturelles, d'oti dépendent notre salut et notre perfection, tenir notre esprit anéanti, pour ainsi dire, sous l'esprit de Dieu.

Et l'hommage du cœur, en quoi consiste-t-il ? A l'établir le centre de toutes nos affections, à l'aimer pour luimême de toutes nos forces ; à nous aimer en lui et par rapport à lui ; à n'aimer aucune créature que d'une manière subordonnée et soumise à l'amour principal que nous lui devons. Cela n'est-il pas juste, si Dieu est infiniment aimable, si nous tenons de lui la faculté d'aimer, et s'il est évident qu'il ne peut pas permettre que nos affections se concentrent en nous-mêmes, ou dans quelque créature que ce soit ? La plus simple lueur de raison ne nous appreud-elle pas que cet hommage du cœur est dû à Dieu ; qu'il n'est dû qu'à lui ; qu'il lui est dû dans toute sa plénitude, qu'il lui est dû à tous les instants de notre existence ; qu'un cœur qui n'aime pas Dieu, qui ne l'aime pas souverainement, qui n'aime pas tout le reste et lui-même par rapport à lui, est un cœur dépravé, un monstre dans l'ordre moral ? Quand nous réfléchissons un moment sur ce qu'est Dieu et sur ce que nous sommes, pouvons-nous douter que toutes nos affections ne lui appartiennent, qu'il en exige l'hommage, qu'il en est essentiellement jaloux, et qu'il ne peut souffrir le désordre contraire sans le répouver et le punir ?

Au reste, cet hommage si juste et si naturel est le principe de notre fidélité. Portons notre amour où nous voudrons, jamais nous ne serons heureux ici-bas si nous ne le fixons en Dieu. C'est une chose d'expérience. Tout amour qui n'est pas dans l'ordre est le tourment de celui qui aime, réunît-il d'ailleurs en lui tous les biens de la terre. Au contraire, tout amour bien réglé, dont Dieu est le premierobjet, est pour le cœur une source de paix et de joie, que tous les maux du monde ne sauraient altérer.

Mais jusqu'à quel point Dieu est-il jaloux ? Il l'est sans mesure et à l'infini. Celui à qui tout est dû, qui mérite tout, qui exige tout, est nécessairement jaloux de tout, et ne peut se relâcher sur rien. 0 mon Dieu ! faitesmoi concevoir, autant que j'en suis capable, jusqu'où va votre jalousie, afin qu'il ne m'arrive jamais de la blesser en rien ? S'il est vrai que je ne dois aimer que vous seul pour vous-même, et que tout autre amour doit vous être rapporté ; s'il est vrai encore que tout amour qui n'est pas votre amour est amour- propre; votre jalousie à l'égard de cet amour-propre est donc infinie ; elle va donc au point de n'en pouvoir souffrir le moindre vestige dans un cœur, et de le poursuivre jusqu'à son entière destruction. Oui, mon Dieu, je le crois ainsi; ma foi et ma raison me le disent.

Mais s? cela est, comment puis-je détruire cet amourpropre SI "enraciné en moi, qui a commencé avec mon être, qui infecte et qui souille toutes mes affections? Hélas ! je ne le connais pas dans toute son étendue ; et, quand je le connaîtrais, comment puis-je le combattre 7 Cet amour, c'est moi-même, et ce qu'il y a de plus intime en moi. Quelle force puis-je trouver en moi contre moi-même î

27« MaNÏÏEL

Il est vrai, nul homme ne peut par ses propres forces combattre l'amour-propre ; mais il peut se livrer à Dieu ; il peut laisser agir contre cet a»iour la jalousie de Dieu ; aidé de la grâce, il peut seconder cette jalousie ; et lorsqu'il s'agit de porterie dernier coup au malheureux moi humain, il peut consentir à souffrir ce coup et à ne pas remuer sous la main qui l'immole. Il faut bien des combats et des épreuves pour en venir là; mais une âme fidèle et généreuse, qui se délaisse entre les mains de Dieu, et qui ne se reprend jamais, de quelque manière qu'il la traite, en viendra là infailliblement. La jalousie de Dieu est trop intéressée à ne pas laisser son ouvrage imparfait. Cet ouvrage est commencé du moment que Dieu s'empare de l'âme, et qu'il y établit son règne. Si cette âme ne se retire pas du domaine de Dieu, elle peut compter que Dieu ne se désistera pas qu'il n'ait achevé son œuvre, selon l'étendue de ses desseins. Or, cette œuvre consiste à la purger entièrement d'amour-propre, à ne pas y en laisser la moindre fibre, à détruire le moi humain; en sorte que l'âme n'aime rien, ne désire rien. Alors Dieu ne trouve plus d'affection propre, d'intérêt propre dans cette âme ; et sa jalousie est satisfaite. Il est tellement essentiel que cette jalousie de Dieu à l'égard de l'amour-propre soit pleinement satisfaite, que, si elle ne l'est pas en ce monde, elle le sera en l'autre. Il est de foi que l'amour-propre, fruit du péché originel, n'a point de place dans le ciel, et que le seul amour qui y soit admis est l'amour pur de Dieu. Si donc une âme, quelque sainte d'ailleurs qu'elle soit, sort de ce monde avec quelque reste d'amour-propre, il faut que le feu du purgatoire l'en purifie : ce feu, comme l'on sait, est le même que le feu de l'enfer, et le purgatoire ne diffère de

DLS AMES LMÉRIECRES. Î77

l'enfer que par la peine du dam et des suites, et en ce qu'il n'est pas éternel.

Mais pourquoi Dieu est-il jaloux de la sorte ? Parce qu'il est Dieu, infiniment saint, infiniment amateur de l'ordre ; parce que son amour, tel qu'il le communique aux bienheureux, est incompatible avec l'amour-propre. Si un élu dans le ciel pouvait jeter un seul regard de complaisance sur lui-môme, s'il pouvait un moment aimer sa félicité pour lui-même, s'il pouvait voir dans cette félicité autre chose que la bonté de Dieu, la gloire de Dieu, le bon plaisir de Dieu, à cet instant même il tomberait du ciel, et ne pourrait y rentrer qu'après avoir expié cet acte d'amour-propre.

0 mon Dieu, exercez sur moi dès ici-bas toute votre jalousie. Anéantissez mon esprit, purifiez mon cœur, et faites-vous rendre par l'un et par l'autre l'hommage qui vous est dû dans toute sa plénitude. Ainsi soit-il.

De l'amour pur.

L'amour pur est l'amour de Dieu non mélangé d'amour-propre. Ainsi, par quelque motif que soit produit un acte d'amour, soit par le motif de l'infinie perfection de Dieu, soit par le motif de l'espérance, soit par celui de la reconnaissance, cet acte est pur dès qu'il n'est point souillé par l'amour-propre. Dieu seul connaît si nous l'aimons sincèrement et purement. Il a jugé à propos que nous n'eussions là-dessus aucune assurance, et cela pour notre bien, pour nous maintenir dans l'humilité et dans la confiance en lui.

L'amour-propre est donc l'ennemi de l'amour pur,

■AKCEI. DEi iMK IHT. ^*

27 8 MAiNUEL

ces deux amours ne peuvent subsister ensemble ; l'un exclut nécessairement l'autre. Mais qu'est-ce que l'araour-propre ? C'est un amour de nous-mêmes, qui se rapporte et se termine à nous, et dont Dieu n'est pas la dernière fin. Cet amour-propre a lieu dans les choses spirituelles, quand on aime la vertu, les dons de Dieu» la sainteté de Dieu, Dieu lui-môme, par rapport à soi, au goût qu'on y trouve, à l'avantage qui en revient : en un mot, quand on s'établit centre de ces affections et de leurs objets ; lorsque cet amour se porte à des objets défendus, c'est un péché mortel : il n'est que péché véniel, ou imperfection, lorsqu'il s'attache à des objets bons et saints en eux-mêmes, et qu'il conserve d'ailleurs à Dieu la préférence qui lui est due pour lui-même, parce qu'alors le désordre n'est pas dans le fond et dans l'essence de l'amour, mais dans la manière dont on aime.

L'amour de Dieu est toujours infiniment pur dans sa source, qui n'est autre que Dieu lui-même. Il est pur, quoiqu'en différents degrés, dans les anges ;et dans le» bienheureux. C'est une chose indubitable que l'amourpropre n'entre point dans le ciel ; il fau4, que le cœur eu soit purifié, soit dans cette vie, soit dans le purgatoire.

Gomme la marche ordinaire de le grâce est de nous attirer à Dieu par une certaine douceur et par des goûts sensibles, le saint amour dans les commençants est toujours mélangé d'amoiir-propre ; et Dieu ne s'offense point de ce mélange, qui est une suite nécessaire de notre misère. Il se sert même de cet amour-propre pour nous détacher des choses de la terre, et nous donner du goût pour celles du ciel ; il s'en sert pour nous faire faire dans ces commencements quantité de sacrifices que nous ne

ferions pas autrement. C'est bien l'amour de Dieu qui nous porte à ces détachements, à ces sacrifices, à la pratique de la mortification et de l'oraison; mais si l'amour-propre n'y trouvait point quelque pâture qui lui semblât délicieuse et supérieure à tous les plaisirs de la terre, jamais on n'embrasserait la vie intérieure.

L'amour des commençants n'est donc pas pur, et, dans les règles ordinaires, il ne peut ni ne doit l'être. Mais peu à peu Dieu purifie cet amour de son côté, et il apprend à l'âme à le purifier du sien. Dieu soustrait par intervalles, et pour un temps, les consolations : on est sec et distrait à l'oraison, à la communion ; les goûts, les élans, les transports affectueux deviennent plus rares, et durent moins de temps. L'âme d'abord se désole; elle croit que Dieu l'abandonne ; elle est tentée de tout quitter. Si, en effet, elle quittait tout, ce serait une preuve qu'elle est mercenaire, qu'elle n'aime et qu'elle ne cherche qu'elle-même dans la dévotion. Mais si elle est fidèle dans les temps de sécheresse, si elle ne se relâche sur rien, si elle donne à Dieu avec la même générosité tout ce qu'il lui demande, elle commence dès lors à aimer Dieu pour lui-même, et non à cause de ses dons. Telles sont les premières purifications de l'amour.

Après des alternatives plus ou moins longues de consolations et de sécheresses, si l'âme est grande et généreuse, Dieu relire tout à fait le sensible, et ne hii fait goûter son amour que très rarement, et par instants. L'amour ainsi dépouillé et nu devient plus pur et plus simple. L'âme ne sent plus qu'elle aime et qu'elle est aimée ; elle ne s'en aperçoit plus ; elle n'y réfléchit plus. Elle aime pourtant et plus fortement que jamais; mais sans retour sur elle-même; l'amour-propre ne trouve

plus à quoi s'attacher. La créature disparaît et laisse à Dieu le cœur tout entier. Dans cet état, on ne produit guère d'actes formels ; mais on est dans un exercice simple et continuel d'amour. La preuve qu'on aime n'est plus dans le sentiment, mais dans l'oubli de soi-même ; on ne rentre plus dans son intérieur pour voir ce qui s'y passe, ni pour en jouir ; mais on s'éloigne toujours de plus en plus de soi pour s'enfoncer et se perdre en Dieu. Ce ne sont pourtant pas encore là les grandes purifications de l'amour. Elles se font, 1° par les tentations, qui paraissent détruire en nous les vertus, et qui, en effet, les affermissent et les perfectionnent. Tentations contre la pureté, tentations contre la foi, tentations contre l'espérance, tentations contre la charité du prochain, tentations d'impiété et de blasphème, soulèvement de toutes les passions. Tout cela se passe dans les dehors de l'âme; son fond n'en est pas altéré, mais elle n'en sait rien ; elle croit y consentir; et, quoiqu'on la rassure, elle conserve toujours une certaine crainte d'avoir péché. La voilà donc investie, couverte, pénétrée de sa misère ; elle ne voit en elle qu'ordure et corruption ; elle est bien éloignée alors de s'aimer et de s'estimer elle-même ; elle se méprise, se hait, se regarde comme un monstre. Voyezvous comme l'amour-propre non-seulement n'agit plus dans cette âme, et ne souille plus ses actions et ses motifs; mais encore comme il se change en une disposition tout opposée ? C'est l'amour de Dieu et l'amour le plus pur qui produit cet effet ; car l'âme ne se hait ainsi que parce qu'elle se croit contraire à Dieu, parce qu'elle se croit pécheresse. Oh ! qu'elle est éloignée alors de consentir au péché ! Elle préférerait plutôt l'enfer. Gepen- -dant les misères qu'elle éprouve la persuadent qu'elle

DES AMES LM'ERIKUr.KS. 281

n'est que péché et qu'abomination ; et Dieu ne la met en cet état que pour lui inspirer une sainte haine d'elleînême, fondée sur la détestation du péché. Que celte haine est un bel acte de contrition ! et qu'elle expie d'une manière bien agréable à Dieu, non l(;s péchés actuels de l'àme, mais ceux qu'elle a pu commettre autrefois !

2" L'amour de Dieu se purifie par les humiliations. Cette même âme, qui peu de temps auparavant passait pour sainte dans toute une communauté, dans toute une ville, se voit tout à coup flétrie par des calomnies. On perd la bonne opinion qu'on avait d'elle; on la regarde comme une hypocrite; ses paroles les plus innocentes sont interprétées en mauvaise part; ses actions les plus saintes sont jugées criminelles ; on l'abandonne; on la fuit; ses amis même, ses plus intimes confidents se tournent contre elle; l'autorité la condamne. Elle se tait cependant, elle se laisse juger et condamner. Ainsi, à sa conscience, qui lui persuade qu'elle est coupable, se joint le témoignage des hommes, qui la traitent comme telle. Elle n'a garde de concevoir contre eux ni haine ni ressentiment; et, quoiqu'elle ne se reproche aucune des choses dont on l'accuse, elle croit néanmoins mériter d'ailleurs tous les mauvais traitements qu'on lui fait. Que devient alors l'amour-propre ? Il ne trouve plus d'appui ni dansie témoignage de la conscience ni dans l'opinion des hommes. Tout est soulevé contre lui au dedans et au dehors; l'amour de Dieu, qui devient toujours plus pur, le poursuit, le chasse, et ne lui laisse aucun asile.

3"* La dernière purification de .'amour se fait par l'abandon de Dieu même. L'amour-propre i)erséciUé semblait avoir encore cet asile. Dieu le lui ôte. En même

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