‹ Manuel des âmes intérieuresChapitre 12 sur 15 · J90 MANDEL · texte numérisé non relu

J90 MANDEL

même ? deux, soyez dans Vétonnement, s*écrie Dieu à la vue d'un si étrange renversement: Portes du ciel, livrez-vous à la plus extrême désolation. Mon peuple, ces hommes formés à mon image, destinés à être les citoyens de mon royaume, à partager ma gloire et ma félicité, ont fait deux maux : ils m'ont abandonné, moi qui suis la source de l'eau vive, du vrai bonheur; et ils se sont creusé des citernes qui fuient, et ne peuvent garder leurs eaux (Jérém., H, 12, 13). Ces deux maux, qu'on ne croirait pas possibles de la part d'un être raisonnable, sont cependant deux maux communs, répandus partout, et en quelque sorte universels. Dans tous les pays, au centre même des lumières et de la religion, presque tous les hommes oublient Dieu, méprisent Dieu, outragent Dieu, [3 regardent comme un mortel ennemi, parce qu'il les a créés pour lui, parce qu'il les a destinés à jouir de son bonheur, parce qu'il veut les associer à sa propre félicité, et qu'il leur défend de s'attacher à des biens fragiles, indignes d'eux, incapables de les satisfaire. Ils fixent presque tous leurs yeux vers la terre, qui est le lieu de leur exil, et ils dédaignent de regarder le ciel, qui est leur véritable patrie. Ils ne désirent l'immortalité que pour posséder toujours les biens de ce monde; et ils ne se consolent de l'affreuse perspective de la mort que dans l'espérance de retomber dans le néant d'où ils sont sortis.

Mais ce qui met le comble à la grandeur de l'homme et au désordre de son avilissement, c'est la considération de ce que le salut de son âme a ccùté à Dieu. Le Verbe de Dieu, le Fils éternel de Dieu, Dieu comme son Père, égal en tout à son Père, s'est uni à la nature humaine, a pris une chair passible et mortelle, a con-

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versé parmi les hommes, a daigné les instruire par ses discours et par ses actions, et, victime volontaire, s'est immolé pour eux à la justice divine, pour expier leurs péchés, pour les rcéoncilier avec Dieu, pour leur rendre leur première destination dont ils étaient déchus, et pour leur procurer tous les secours et les moyens de salut. Ce que Jésus-Christ a fait et souffert pour tous les hommes, il l'a fait et souffert pour chacun d'eux en particulier ; et il n'aurait pas cru en trop faire quand il ne se fût agi que de sauver un seul homme. Le salut d'une âme est donc le prix du sang d'un Dieu, le prix de la mort d'un Dieu, le prix du plus grand sacrifice que pût faire un Dieu revêtu de notre nature. Cela est incompréhensible, je le sais; et si ce mystère n'était appuyé de tout le poids des preuves de la révélation, la raison humaine ne pourrait se déterminer à le croire. Mais si ce mystère est d'une vérité, d'une certitude, d'une évidence morale à laquelle nul esprit raisonnable ne peut se refuser, que prouve-t-il? Que la dignité d'une âme est incompréhensible pour qu'elle mérite qu'un Dieu s'abaisse, qu'un Dieu s'anéantisse, qu'un Dieu se sacrifie pour la sauver et la rendre éternellement heureuse ! Pouvons-nous craindre de nous tromper en l'estimant ce qu'un Dieu l'a estimée? Et si, pour nous sauver nousmêmes, Dieu exigeait de nous le même sacrifice auquel Jésus-Christ s'est volontairement soumis, pourrionsnous dire qu'il en demande trop ?

Que prouve encore ce mystère? Il prouve qu'un chrétien qui en est instruit, et qui, pour contenter une misérable passion, consent à perdre son âme pour jamais, rend inutiles les souffrances, la mort, le sacrifice d'ua Dieu ; ce n'est pas assez dire : les tourne à son dam, et

se creuse un enfer mille fois plus profond que celui dont Jésus-Christ l'a tiré.

Et que dirons-nous de ceux qui ôe l'incompréhensibilité même de ce mystère se font un titre pour le traiter de chimère et d'absurdité ? Ils ne veulent pas qu'un Dieu les ait estimés si haut; ce n'était pas la peine, disent-ils, que ce Dieu fait homme mourût pour eux sur une croix. L'âme humaine est trop peu de chose, pour que son bonheur coûtât tant à un Dieu. A les entendre, ils prennent le parti de Dieu et de sa gloire; ils trouvent que c'est de la part de l'homme un orgueil insupportable de s'être imaginé que son âme pût être mise à un si haut prix : comme si un mystère si élevé, si incroyable, pouvait être une invention de l'imagination et le fruit de l'orgueil humain ! Laissons ces impies, qui font de vains efforts pour se justifier leur impiété.

Pour nous, qui croyons humblement et fermement ce que Dieu nous a révélé, apprenons, à la vue d'un Dieu en croix, ce que vaut notre âme; ne la perdons pas, ne la prostituons pas aux créatures ; et, pour mettre en sûreté son salut éternel, qui a tant coûté au Fils de Dieu, prions .Tésus-Christ lui-môme de se charger du soin de la conduire et de la gouverner. Un trésor si inestimable courrait de trop grands risques entre nos mains. Confions-le à ce Dieu sauveur ; rendons-le maître de notre liberté, dont il nous est si aisé d'abuser, et dont l'abus peut entraîner de si terribles conséquences. Abandonnés à la conduite sûre et infaillible de sa grâce, nous n'avons rien à craindre : il nous aime trop, il prend trop d'intérêt à notre salut pour ne fias assurer parla le prix de son sang et de ses souffrances.

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Kle la pnreté d'intcution.

Si votre œil est simple, dit Jésus-Glirist, tout votre corps sera lumineux. L'intention est l'œil de l'âme, puisqu'elle est le motif qui la fait agir, le but qu'elle se propose, le flambeau qui l'éclairé et la dirige. Si cet œil est simple, c'est-à-dire si l'intention est pure, si elle ne regarde que Dieu, si elle n'est pas double, et si elle ne se replie point sur nos propres intérêts, tout notre corps, c'est-à-dire toutes nos actions seront saintes, et participeront à la vraie lumière, qui est Dieu.

La simplicité de l'intention en suppose la droiture et la pureté. L'intention est droite quand on ne chercbe pointa se tromper soi-même, quand on agit de bonne foi, quand on fait tout ce qu'on peut pour reconnaître et suivre la vérité. Cette droiture d'intention est bien rare parmi les bommes. Les erreurs, les préjugés, les passions, les vices et même les moindres défauts, y donnent de grandes atteintes, et rendent la conscience fausse, souvent sur des objets très-importants. Tant qu'on ne sera pas en garde et toujours en garde contre l'amourpropre, le plus dangereux des séducteurs, on aura toujours sujet de se défier de la droiture de ses vues, et l'on ne sera pas exempt de tout reproche à cet égard.

L'intention est pure lorsqu'elle n'est point mélangée, lorsque Dieu seul en est l'objet, et qu'elle n'est infectée d'aucune vue d'amour-propre. Cette pureté a ses degrés, et elle n'est parfaite quedans les plus saintes âmes: c'est même dans cette pureté d'intention que consiste proprementla sainteté. Tant qu'on aime Dieu avec quelque retour sur soi-même, qu'on ne l'aime pas uniquement pour lui; tant qu'on regarde le propre intérêt dans

son service, qu'on se cherche soi-même, si peu que ce soit ; tant qu'on envisage la perfection par rapport à soimême, au bien spirituel qui nous en reviendra : en un mot, tant que le moi entre pour quelque chose dans notre intention, elle est, je ne dis pas criminelle ni même mauvaise, mais mêlée d'imperfection et d'impureté; elle n'a pas cette éminente simplicité qui est si agréable à Dieu.

La simplicité d'intention exclut absolument toute multiplicité; elle ne se porte pas sur plusieurs objets, mais sur un seul qui est Dieu ; et dans Dieu même elle n'envisage que sa gloire, son bon plaisir, l'accomplissement de sa volonté. L'intention simple est toute pour Dieu; l'âme ne s'y regarde point, ne s'y compte pour rien : ce n'est pas qu'elle exclue ses véritables intérêts, à Dieu ne plaise! mais elle n'y fait pas attention, elle les oublie; elle va jusqu'à les sacrifier, si Dieu la met dans le cas de faire ce sacrifice; et elle consent de tout son cœur à le servir pour lui-même, sans espoir de retour. Quand on en est là, l'intention est parfaitement simple et pure ; elle communique aux actions même les plus petites une valeur inestimable; Dieu les agrée, les adopte, se les approprie, comme faites uniquement dans la vue de lui plaire; et l'on peut juger si, quand le moment en sera venu, il les récompensera libéralement. Je le dis hardiment ; la moindre chose faite avec cette pureté est d'un plus grand prix aux yeux de Dieu que les plus grandes actions, les plus péuibles, les plus mortifiantes pour la nature, s'il y entre le plus petit mélange de propre intérêt. C'est qut: Dieu ne regarde point à la matière de nos actions, mais au principe d'où elles partent; et que ce n'est pas ce que nous faisons qui le glorifie, mais la disposition de notre

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cœur en agissant. Nous avons peine à concevoir cela, parce que nous ne pouvons pas nous déprendre de nousmêmes, et que le malheureux amour-propre se glisse partout, corrompt et empoisonne tout. Mais au fond la chose est et doit être ainsi; et, si nous voulons réfléchir sur nous-mêmes, nous verrons que dans les services qu'on nous rend nous suivons la même règle que Dieu ; que nous estimons moins ces services par ce qu'ils sont en eux-mêmes que par l'affection avec laquelle on nous les rend, et que cette disposition intérieure en fait le principal mérite. La différence qu'il y a entre Dieu et nous, c'est que nous ne connaissons pas avec assurance la disposition du cœur, et que Dieu la voit. Mais, du reste, nous voulons comme lui être aimés, être servis pour nous-mêmes; c'est là ce qui nous flatte, ce qui nous rend chères et précieuses les moindres attentions; enfin, nous aimons plus la volonté de nous obliger sans le bienfait, que le bienfait sans la volonté de nous obliger.

Nous ne méritons pas qu'on nous aime et qu'on nous oblige pour nous-mêmes; et c'est une injustice, c'est un vol que nous faisons à Dieu quand nous voulons qu'on nous aime ainsi; mais Dieu le mérite, et il a seul droit de prétendre à un tel amour ; il y a droit à toutes sortes de titres, quand même, par une bonté infinie, il ne se serait pas engagé à nous en récompenser.

Mais que faut-il faire pour parvenir à cette pureté d'intention? Une seule chose : ne point se conduire soimême, ne disposer en rien de soi-même ; mais se laisser entre les mains de Dieu, le prier qu'il nous gouverne, non-seulement pour le dehors, mais encore plus pour le dedans ; qu'il s'empare de notre esprit et de notre cœur; qu'il nous inspire des pensées, des affections, dos rao«

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tifs dignes de lui; qu'il nous puri6e de ce levain d'amour-propre que nous portons dans l'intime de 1 ame; et que, par des moyens que lui seul connaît et peut mettre en usage, il nous élève par degrés à cette sublime pureté. Ces moyens sont durs à la nature, et ils doivent l'être, puisqu'ils ont pour objet de la délruire. Il faut donc t'attendre à passer par de rudes épreuves; mais Dieu donne à une âme généreuse la force de les porter. Elle sent que ces épreuves la purifient, la détachent d'elle-même, l'unissent à Dieu sans milieu; et ce sentiment les lui rend non-seulement légères, mais agréables et désirables : en sorte que, malgré les répugnances extrêmes de la nature, qui ne saurait consentir à sa destruction, elle les accepte et les embrasse de tout son cœur, et ne voudrait pour rien au monde s'y soustraire ni en voir la fin avant le moment que Dieu a marqué. Tout ce que nous avons à faire de notre côté, c'est, à mesure que nous apercevons dans nos intentions quelque chose d'humain, de naturel, d'imparfait, de le rejeter et de le désavouer, selon la lumière que Dieu nous donne. Cette lumière change suivant les divers états où nous entrons. D'abord elle ne nous montre que les imperfections les plus grossières ; bornons-nous pour lors à rectifier celles-là, et gardons-nous bien de vouloir nous mettre tout d'un coup dans une pureté do désintéressement dont nous ne sommes pas capables. Laissons faire Dieu. Ayons seulement l'intention qu'il nous purifie ; secondons son action , faisons les sacrifices à mesura qu'ils se présentent ; ne prévenons rien par des ferveurs d'imagination, et soyons assurés que Dieu nous purifiera par des voies aux qu'elle nous ne nous attendons pas.

Mais n'est-il pas nécessaire, à chaque action que l'on fait, d'avoir une intention expresse et marquée, et de se dire à soi-même : Je fais telle chose dans telle vue? C'est ce qu'on appelle la direction d'intention. Je réponds que, quand on s'est donné une fois à Dieu, cela n'est pas nécessaire ni même à propos. L'intention générale de plaire à Dieu, de faire sa volonté, suffit ; et l'on a toujours cette intention dès qu'on s'est donné sincèrement à lui. Tant que le don de soi-même subsiste, l'intention subsiste aussi : il n'est pas besoin de la renouveler, ni d'y réfléchir, ni de s'en rendre, pour ainsi dire, compte à soi-même. Si l'on s'apercevait que l'on se fût repris en quelque chose, il n'y a simplement qu'à rendre à Dieu ce qu'on lui a pris après le lui avoir donné, et se remettre dans la voie de l'abandon.

Cette intention générale, qu'il est bon de renouveler chaque matin, enferme éminemment toutes les intentions particulières; et elle a seule plus de perfections que toutes les autres ensemble. Si elle est plus parfaite, elle est aussi plus avantageuse pour l'àme, et elle lui procure plus de bien que toutes les autres. Ainsi il n'est pas besoin qu'on se propose ni de satisfaire pour ses péchés par telle bonne œuvre, ni d'acquérir telle vertu, ni d'obtenir telle grâce. L'intention générale de faire la volonté de Dieu comprend tout cela, et elle a l'avantage de détourner nos regards de dessus nous-mêmes, ce que n'ont pas les autres. On ne doit donc pas être surpris lorsqu'on entend une sainte Catherine de Gênes dire qu'elle ne pouvait plus penser à gagner les indulgences. Est-ce qu'elle ne faisait pas cas des trésors de l'Eglise? Ce serait un crime de le penser. Est-ce qu'elle n'avait pas l'intention générale de les gagner? Elle l'avait sans douie.

Est-ce qu'elle ne les gagnait pas, faute d'y penser expressément ? Dieu occupait sa pensée à quelque chose de mieux, et pouvait-il refuser le pardon de ses péchés et la participation au mérite des saints à une âu:e qui ne vivait que de son amour, qui ne se gouvernait que par son es|)rit, qui n'avait en vue que sa gloire ?

Ayons cette intention pure dans le sens que je l'ai expliqué, ce regard simple vers Dieu, ce zèle de la gloire et des intérêts de Dieu ; ne pensons, n'agissons, ne souffrons que pour lui, et tous nos péchés nous seront rerais, et nous acquerrons toutes les vertus, et nous obtiendrons toutes les grâces, et nous mettrons Dieu dans une espèce de nécessité de pourvoir en Dieu à tons nos intérêts que nous aurons négligés^ oubliés, sacrifiés pour les siens. Voilà la plus sainte et la plus excellente de toutes les méthodes.

Marthe et ISarie.

Rien n*est plus digne d'attention que ce que l'Évangile nous apprend touchant les deux sœurs Marthe et Marie. Il est certain que Marthe représente la vie active, c'est-à-dire la vie où, par ses propres efforts, par son propre travail, on s'empresse de témoigner à Dieu son amour; et que Marie est l'image de la vie contemplative, où l'on s'étudie à se tenir en repos, pour donner lieu en nous à l'action de Dieu, et où l'on n'opère que jiar le mouvement et sous la direction de Dieu.

Les deux soeurs reçoivent Jésus-Christ dans leur maison ; toutes deux l'aiment, toutes deux veulent lui marquer leur amour; mais elles s'y prennent d'une manière

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bien différente. Marthe ne pense qu'à exercer la charité envers le Sauveur et à lui préparer un repas. Son soin est digne de louange ; mais elle y met beaucoup d'activité, beaucoup d'empressement : elle s'agite, elle s'in* quiète : elle apprête différents mets, tandis qu'un seul eût suffi. Marie, de son côté, ne se donne aucun mouvement pour bien traiter Jésus-Christ ; mais elle s'asseoit à ses pieds pour être nourrie de sa parole. L'occupation de la première est tout extérieure, tout en action; celle de la seconde est tout intérieure, tout en silence et en repos. L'une veut donner au Sauveur» l'autre veut recevoir de lui; l'une lui présente de grand cœur tout ce qu'elle a, l'autre se donne elle-même.

Marthe, persuadée qu'elle fait plus pour Jésus-Christ que sa sœur, et que celle-ci devrait quitter les pieds du Sauveur pour venir à son aide, se plaint à lui de ce qu'elle la laisse servir seule, et le prie de lui dire de l'aider. Elle croyait que Marie était oisive, et que son repos et son silence n'avaient rien qui dût plaire à Jésus- Christ.

Mais que lui répond-il? Marthe^ Marthe, vous êtes inquiète et vous vous empressez pour beaucoup de choses : cependant une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée.

Pesons cette réponse : l'instruction qu'elle renferme est bien propre à modérer l'activité et à réduire la multiplicité, qui sont les deux grands défauts de la dévotion. Il était dans l'ordre que les hôtesses de Jésus- Christ lui préparassent à manger, mais il ne lui fallait qu'un repas frugal. Un seul mets suffisait aux besoins de la nature, et Marthe cron-ait manquer au Sauveur si elle ne lui apprêtait un grand nombre de mets. Voilà le

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défaut de la raultiplicilé. 11 fallait apprêter ce repas frugal paisiblement, et sans perdre le repos intérieur; et Marthe s'empresse, s'agite, se trouble. Voilà le défaut de l'activilé. Marthe préférait son occupation à celle de sa sœur. Jésus-Christ la redresse encore là-dessus, et lui apprend que le choix de Marie est le meilleur. Il lui apprend encore que les œuvres extérieures, les œuvres de charité, quoique bonnes eu elles-mêmes, quoique commandées, ne sont que pour la vie présente, et cesseront avec celle-ci; au lieu que le repos de la contemplation ne passera jamais, et qu'après avoir commencé sur la terre, il continuera avec plus de perfection dans l'éternité.

Dans une autre occasion, lorsque Jésus vint pour ressusciter Lazare, Marthe, instruite de sa venue, et toujours active, court à sa rencontre. Marie reste au logis; elle attend, pour en sortir, que sa sœur lui dise que le maître l'appelle. Marthe agit de son propre mouvement; Marie attend, pour agir, que Jésus-Christ la mette en mouvement.

Tirons de tout ceci des règles sûres pour diriger notre jugement et notre conduite en matière de dévotion.

j" Les bonnes œuvres, eussent-elles pour objet Jésus- Christ lui-même, et une chose aussi nécessaire que la nourriture, sont en elles-mêmes d'une moindre valeur que l'oraison et le repos de la contemplation. Par conséquent, il faut en général préférer l'oraison à l'action et y donner beaucoup plus de temps. Par l'oraison j'entends ici tous les exercices de piété dont l'âme est l'objet immédiat.

2» Quand les œuvres extérieures qui regardent le prochain ne sont pas de nécessité absolue, il ne faut pas

tellement les mulliplierqu'elles prennent sur nos prières et sur nos exercices intérieurs. On a beau alléguer le zèle et la charité : le zèle doit être réglé, et la charité doit commencer par nous-même.

3" Lors môme que les œuvres extérieures sont indispensables, et que la volonté de Dieu y est expresse, il faut tâcher de s'en acquitter sans sortir du repos intérieur; en sorte que dans l'action l'âme continue d'être unie à Dieu, et qu'elle ne perde point un certain recueillement qui doit l'accompagner partout. Gomme cela est d'une pratique assez difficile, et n'est propre qu'aux âmes avancées, tous les maîtres de la vie spirituelle recommandent aux commençants de donner le moins qu'ils pourront à l'action, et de s'appliquer davantage à l'oraison. Un temps viendra où l'oraison leur étant devenue, pour ainsi dire, naturelle, ils pourront, si Dieu le juge à propos, agir beaucoup au dehors, sans perdre le repos du dedans.

4° Par rapport même aux exercices intérieurs, l'activité, qui a sa source dans l'amour-propre, est toujours mauvaise, et l'on ne saurait trop la réprimer, pour se laisser dominer par la grâce. Que faisait Marie? Elle était assise ; son corps était dans une situation fixe et tranquille; elle était en silence. Jésus-Christ parlait; elle l'écoutait de toute l'attention de son cœur. Il n'est pas dit qu'elle parlât à Jésus-Christ, ni qu'elle Tinter^ rompît; elle se tenait devant lui comme un disciple devant son maître ; elle recevait ses leçons, et les laissait pénétrer doucement dans son âme. Voilà le modèle de la parfaite oraison, où l'âme ne cherche point à s'exhaler en réflexions et en sentiments, mais où elle écoute celui qui l'instruit sans aucun bruit de paroles. Quand Dieu

nous a fait la grâce de nous appeler à ce genre d'oraison, il n'en faut jamais sortir pour quelque prétexte que ce soit, de distraction, de sécheresse, d'ennui , de tentation; mais il y faut persévérer, il faut dévorer toutes les peiner qui s'y rencontrent, et être persuadé qu'on fait beau» coup, qu'on fait tout ce que Dieu veut que nous fassions, lors même qu'on croit ne rien faire et perdre le temps. Il faut un grand courage, et prendre beaucoup sur soimême, pour marcher constamment dans le désert d'une oraison nue, obscure, vide de pensées et d'affections : aussi, c'est cette oraison qui avance le plus notre mort à nous-mêmes, et notre vie eu Dieu.

5° L'activité engendre la multiplicité, et le repos conduit à l'unité, à cette unité dont Jésus-Christ relève la nécessité. L'activité accumule les pratiques : elle embrasse tous les genres de dévotion. Elle passe sans cesse d'un acte à un autre; elle s'agite, se tourmente, et ne croit jamais avoir assez fait. Le repos nous concentre en Dieu et nous fixe à une seule chose : à l'écouter dans l'oraison; et, hors de l'oraison, à accomplir sa volonté dans le mooient présent, sans s'inquiéter du passé ni de l'avenir. En sorte que l'âme n'a jamais qu'un seul objet, et qu'elle ne se livre jamais aux choses extérieures, moins occupée de son action que de la volonté de Dieu, qui est son motif et sa fin.

6° Elle apprend ainsi à ne point séparer l'occupation de Marie de celle de Marthe, et à les subordonner de manière que l'une ne nuise point à l'autre. Elle ne néglige aucun des devoirs de son état, même ceux de bienséance ; mais elle met à la tête de tous ses devoirs l'union inséparable avec Dieu, la dépendance continuelle de la grâce. Elle rend au prochain tous les services qui

dépendent d'elle, mais elle ne s'y porte pas d'elle-même ; elle attend que la Providence lui en présente l'occasion. Elle parle, elle agit en paix sous la directionde la grâce, et ellen'aspire qu'à se retrouver seule avec Dieu.

7° Enfin, même dans les meilleures choses, dans celles qui intéressent le plus la gloire de Dieu, elle ne s'ingère jamais en rien; elle ne fait pas même un pas vers Dieu, si Dieu lui-même ne l'appelle. Elle reste où elle est, comme dit saint Fra,nçois de Sales, parce que son état présent est celui oii Dieu la veut, et qu'elle n'en doit sortir que par son ordre.

Que la dévotion serait belle, qu'elle serait glorieuse à Dieu, utile à l'âme, édifiante pour le prochain, respectée du monde même le plus corrompu, sielle se conduisait selon ces règles ! Mais, par malheur, on veut se gouverner soi-même, on se cherche soi-même dans sa dévotion, et c'est ce qui la rend sujette à tant de défauts et de travers.

Sur ces paroles da psaume S>XXXEB t

Je suis devenu, en votre présence, comme une bête de somme, et je suis toujours avec vous.

Remarquez la liaison de ces deux choses : Etj'e devant Dieu comme une bête de somme, et être toujours avec Dieu. Cela n'est guère conforme à l'idée que noua nous formons de la sainteté et du commerce intime avec Dieu. Quoi! pour parvenir à ce commerce intime, à cette union fixe, il faut être devant Dieu comme une bête de somme? Oui ; et c'est l'esprit de Dieu qui nous le déclare.

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Mais qu'est-ce qu'être unehêtedesommedevantDieu? La tête de somme destinée aux usages de l'homme emploie à son service ce tout qu'elle a de forces, non selon son propre jugement et sa propre vulonté, mais selon le jugement et la volonté de l'homme. Elle se laisse charger de ce qu'il veut, comme il veut, et quand il veut. Elle marche par le chemin qu'il lui plaît, du pas qu'il lui plaît; elle ne s'arrête, pour prendre de la nourriture et du repos , que quand et autant qu'il lui plaît. En un mot, elle est tout à la disposition de l'homme, tant pour ce qui le regarde que pour ce qui la concerne ellemême, et elle ne lui résiste en rien.

Telle doit être l'âme à l'égard de Dieu. Si elle veut être toujours avec lui, il faut qu'elle dépende toujours et en tout de lui. Il faut que d'elle-même elle n'ait ni action, ni jugement, ni choix propre, mais qu'elle ne juge, qu'elle ne choisisse, qu'elle n'agisse que sous la motion de Dieu ; il faut qu'elle soit contente d'être mue comme Dieu la meut pour toutes choses, mais surtout pour ses dispositions intérieures.

Que faut-il donc faire pour parvenir à cette dépendance totale? S'anéantir, et se laisser anéantir sans cesse.

S'anéantir par rapport à l'esprit, en ne lui donnant la liberté de se porter sur aucun objet de lui-même, de s'occuper de rien, de juger de rien en le laissant, autant qu'il est en nous, dans un vide parfait, afin que Dieu remplisse ce vide de telle pensée qu'il lui plaira. Si l'on est à l'oraison, si l'on assiste à la messe, si l'on communie, il faut se tenir dans la disposition simple de recevoir ce qu'il plaira à Dieu de nous donner, sans se désoler si l'on n'a rien, si l'on est sèche, distraite, en proie même à des tentations. Si on lit un livre de piété, il faut se

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livrer simplement aux impressions que Dieu nous donnera, attendant de lui la lumière pour comprendre, et le sentiment pour goûter ce qu'on lit.

Dans la conversation avec le prochain, ne rien prévoir, ne réfléchir sur rien, ne point remarquer les défauts des personnes avec qui l'on converse, du moins ne pas s'arrêter à ce qui nous frappe; dire bonnement notre pensée, sans nous mettre en peine si on nous goûte, si on nous applaudit ; et ne plus songer à l'entretien dès que les personnes sont sorties.

Qand on est seul, tenir toujours son esprit libre, sans le promener ni sur le passé, ni sur l'avenir, ni sur soimême, ni sur les autres, ne s'occupant que du présent. Réprimer toute curiosité, de quelque nature et sur quelque objet que ce soit, ne se mêler que de ses proprea affaires, et de celles du prochain oîi la charité nous engage ; du reste, être dans le monde comme si l'on n'y était pas, et voir les choses sans y donner son attention.

S'anéantir par rapport au cœtir, en ne s'attachant à rien que selon l'ordre de Dieu, en ne s'appropriant rien, en ne désirant et ne craignant rien. Il est aisé de se détacher des biens temporels, des liaisons humaines et de toutes les affections naturelles : cela ne coûte guère quand on a une fois goûté Dieu. Mais il n'est pas également facile de se détacher des biens spirituels, d'être indifférente sur les consolations divines, de les recevoir avec pureté, de les perdre sans regret, de n'en poins désirer le retour.

On ne consent pas volontiers à la perte de la paix sensible, du recueillement aperçu, de la présence de Dieu sentie et goûtée. Il faut pourtant se préparer à cetto

perte pour ne point s'en étonner m se déconcerter quand elle arrivera.

On ne consent pas non plus volontiers à se voir l'objet des railleries, des mépris, des calomnies, des faux jugements des hommes, à ne pas dire un mot, à ne pas faire une démarche pour se justifier ; mais à souffrir en silence et en paix, attendant qu'il plaise à Dieu de se déclarer pour nous, et lui faisant, s'il l'exige, le sacrifice de notre réputation.

Il est encore bien plus dur de se voir délaissée de Dieu, de ne plus recevoir aucune goutte de la rosée céleste, de se trouver en quelque sorte dure et insensible, de n'avoir plus ni lumières ni goût; d'éprouver des combats, des agitations, des désolations intérieures ; d'ignorer si on aime Dieu et si Dieu nous aime, etc. Cependant il faut s'attendre à cela si l'on veut être unie à Dieu immédiatement et sans milieu, si l'on veut être purifiée de ce que l'amour-propre a de plus délicat et de plus spirituel. Bien des âmes sont exposées à rester en chemin ; elles se retirent de Dieu, comme dit Jésus-Christ, dans le temps de l'épreuve : ce sont ces maisons sans fondement dont parie l'Evangile, qui ne tiennent pas contre les vents, les pluies, les inondations. Mais les âmes généreuses préparées à tout, qui ne comptent point sur elles-mêmes, mais sur Dieu, qui l'aiment pour lui-même, qui préfèrent sa gloire et son bon plaisir à leur intérêt propre, ces âmes se purifient dans ces épreuves comme l'or dans le creuset : elles résistent comme l'or à toute l'activité du feu, qui ne leur ôte que cette rouille de l'amourpropre dont le péché les a infectées jusque dans leur fond, et les rétablit dans leur pureté originelle

Si nous nous laissons anéantir ainsi par degrés, si

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nous nous regardons comme dévouées et consacrées à tout ce qu'il plaira à Dieu de faire de nous, alors nous serons toujours avec lui et nous lui serons unies d'autant plus intimement que nous le croirons plus éloigné de nous.

Quand Jésus-Christ, livré sur la croix à tous les tourments intérieurs et extérieurs, victime des passions des hommes et de la justice de Dieu, disait à son Père : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ni' avez-vous abandonné? son Père l'avait-il réellement abandonné? Non, certes; au contraire, il ne l'aima jamais plus qu'à ce moment où Jésus-Christ lui donnait la plus grande preuve de son amour. Mais il lui fit éprouver les plus terribles effets de l'abandon, pour donner lieu au sacrifice le plus parfait qui fut jamais. Il en est de même, à proportion, des âmes que Dieu éprouve. Plus il paraît les abandonner, plus il est près d'elles en effet, plus il les soutient, plus il les aime. Mais il se réserve de leur donner des preuves éternelles de son amour lorsqu'elles lui auront donné dans le temps toutes les preuves qu'il a droit d'attendre de leur amour.

Sur la pensée de la mort.

La pensée de la mort est un objet terrible pour ceux qui vivent dans le péché ; et ils n'ont d'autre ressource que d'en écarter le souvenir. Triste ressource ! Ils re3>semblent à celui, qui, sur le bord d'un précipice, fermerait les yeux pour ne pas voir le danger.

La pensée de la mort est encore plus effrayante pour ceux qui servent Dieu par un esprit d'intérêt, qui envi-

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«agent leur salul par rapport à eux, qui pensent plus à la justice de Dieu qu'à sa miséricorde. Eu général, elle es\, affligeante pour quiconque n'est pas entièrement détaché de toutes les choses d'ici-bas et n'est pas dans la pratique de la mort continuelle à soimême.

Mais cette pensée est douce, consolante pour les âmes intérieures qui se sont données à Dieu de bonne foi, et qui, uniquement occupées de son service, lui ont remis leur sort entre les mains.

Les premiers regardent la mort comme la fin de leurs plaisirs et le commencement d'un malheur qui ne finira jamais, et cette vue les désespère.

Les seconds, envisageant la mort des yeux de l'amourpropre, ou se laissant trop effrayer des jugements de Dieu, voient en elle un instant redoutable qui doit décider de leur éternité ; et l'incertitude oîi ils sont sur le sort qui les attend les consterne, parce que, d'une part, ils n'ont pas assez de confiance en Dieu, et que, d'autre |îart, la foi et leur conscience ne leur permettent pas de compter sur leurs bonnes œuvres ni sur le pardon de leurs péchés.

Mais les troisièmes, qui sont tout à fait abandonnés à Dieu, attendent tout de son infinie bonté. Comme ils craignent l'offense de Dieu plus que l'enfer, ils regardent avec joie la mort, comme le moment qui fixera à jamais leur volonté dans le bien, qui les délivrera des tentations, qui les mettra pour toujours à l'abri du péché. L'amour de Dieu faisant leur principal et môme leur unique exercice, ils ne voient dans le passage de cette vie qu'un changement heureux qui leur assure la possession de Dieu et le bonheur de l'aimer éternellement. Ce n'est pas

DES IMES INTÉRIEURES. Î09

qu'ils aient une assurance positive de leur salut, mais ils ont une conGance inébranlable en Dieu, et la conscience leur rend témoignage de leur constante fidélité. La vue de leurs péchés passés ne les épouvante point, parce que depuis longtemps ils les détestent sincèrement, «t qu'ils les ont jetés dans le sein de la miséricorde divine. Ils pensent que Jésus-Christ sera leur juge, et ils se disent à eux-mêmes : Pourquoi craindrais-je celui qui m'a fait tant de grâces, celui qui m'a préservé ou qui m'a retiré du péché, celui qui m'a inspiré le dessein de me donner pleinement à lui, que j'aime plus que moi-même, et que je veux aimer jusqu'au dernier soupir ?

Quel regret ces âmes peuvent-elles avoir de la vie? rien ne les y attache. Quelle crainte peuvent-elles avoir des suites de la mort, puisque après la mort elles seront plus à Dieu qu'elles n'y étaient pendant la vie, qu'elles y seront irrévocablement, et qu'elles n'auront plus rien à craindre de l'inconstance de leur volonté ? Tant qu'elles vivent, elles peuvent succomber aux tentations et perdre les bonnes grâces de Dieu : voilà leur unique crainte, qui cessera au moment de la mort, où elles seront établies dans une parfaite sécurité.

En un mot, la manière dont on envisage la mort dépend des dispositions du cœur. Quand le cœur est purifié du poison de l'amour-propre, quand l'exercice assidu de l'oraison et de la mortification intérieure aôté tous les milieux qui sont entre l'âme et Dieu, quand on a passé par les épreuves qui nous ont conduit par degrés aux plus grands sacrifices, et qu'on est parvenu à la consommation de l'union avec Dieu, il est impossible qu'on craigne la mort, on ne la regarde plus par rapport à soi, mais par rapport à la volonté de Dieu ; et dans

fit MANUEL

cette sainte volonté la mort perd tout ce qu'elle a d'affreux ; elle n'a rien que d'aimable et de désirable pour celui dont la volonté est toute passée dans celle de Dieu.

Pour comprendre ce que je dis ici, et pour en sentir la vérité, il faut être arrivé à cet heureux état de transformation à Dieu. Mais, quoiqu'on ne le comprenne pas encore, on peut tenir pour assuré que cela est ainsi, et s'en rapporter à l'expérience de tant d'âmes saintes qui n'ont trouvé que paix, que douceur, que suavité dans la mort.

Une chose également vraie, c'est que la pensée de la mort est une de celles qui occupent le moins les âmes intérieures. La raison en est que Dieu, étant maître de leur esprit, le tourne vers d'autres objets plus propres à leur avancement. Et comme ce que la mort a d'effrayant vient en partie de l'imagination et de l'horreur naturelle qu'on en a, à mesure que l'imagination s'amortit, qu'on se détache du corps et qu'on se spirilualise, on perd toutes les frayeurs qu'on avait auparavant delà mort, et l'on s'accoutume à la voir comme Dieu veut que nous la voyions. Or Dieu ne veut certainement pas que la pensée de la mort effraye une âme qui s'est donnée tout à lui.

Au reste, ce n'est ni par des réflexions tirées de la raison, ni môme par les motifs que fournit la foi, qu'on peut parvenir à envisager la mort avec sécurité. Cette sécurité est un don de Dieu, et il ne fait cette grâce qu'à ceux qui lui ont remis tous leurs intérêts temporels et éternels entre les mains, qui ne s'occupent plus d'euxmêmes, et qui n'ont plus qu'un seul objet, l'accomplissement de la volonté divine. Lorsque nous serons absolument perdus en Dieu, la mort n'aura plus rien qui puisse nous faire de la peine.

DES ÂMES INTEBIEUBES. lit

On exhorte beaucoup le commun des chrétiens à penser à la mort, à l'incertitude de son moment et à ses suites, et l'on a raison, parce que c'est un des moyens les plus efficaces pour les engager à bien vivre. Mais cette pratique, si salutaire pour le reste des fidèles, n'est pas faite pour les âmes intérieures, qui ne doivent par ellesmêmes s'astreindre à aucune pratique, mais s'abandonner à l'esprit de Dieu. Or l'esprit de Dieu ne les porte pas à s'occuper de la pensée de la mort, mais il les porte à mourir sans cesse à elles-mêmes de la mort mystique; à purifier leurs sens, à renoncer à leur propre esprit, à leur propre volonté ; à se perdre, à s'oublier elies-mêmes, pour ne vivre plus qu'en Dieu. Celte mort mystique est leur grand objet : elles y travaillent de leur côté, tandis que Dieu y travaille aussi du sien, et, quand elles sont arrivées à cette bienheureuse mort, la mort naturelle n'est plus pour elles qu'un passage de la vie présente au bonheur éternel.

Il ne faut donc pas qu'une âme intérieure prenne la pensée de la mort pour sujet de ses réflexions, ni qu'elle s'y arrête volontairement. Cela ne lui est ni nécessaire ni utile, du moment qu'elle s'est donnée à Dieu, et que Dieu s'est emparé d'elle. Tout ce qu'elle a à faire est de se laisser gouverner parla grâce pour les pensées comme pour le reste. Si la pensée de la mort se présente à elle dans ses oraisons ou dans ses lectures, elle pourra remarquer que Dieu ne l'attache point à cette pensée, et ne l'invite point, par un attrait intérieur, à s'en occuper. Il ne faut donc pas qu'elle aille contre son attrait, ni qu'elle se nourrisse d'une pensée qui ne lui est p:is bonne pour son état présent. L'amour de Dieu, la générosité envers Dieu, la fidélité à la grâce, l'attention con-

■t 1 î MANUEL

Unuelle à se faire violence, à ne point penser à soi ni à ses intérêts : voilà les pensées que Dieu lui inspire, et auxquelles il h tient sans cesse attachée. Ces pensées, qui tendent toutes à la mort mystique, lui sont bien plus utiles que celles de la mort naturelle, et la portent bien plus puissamment à se renoncer et à se laisser détruire par l'opération divine.

Pour conclusion, l'âme intérieure n'a d'autre pratique à suivre par rapport à la mort, que de n'y point penser d'elle-même, et de s'abandonner absolument à Dieu, soit pour le genre de sa mort, soit pour le temps, soit pour les suites.

De la pensée de l'éternité

On s'effraye de la pensée de l'éternité, et, dans un certain sens, on a grandement raison, car cette pensée est effrayante au souverain degré. Mais si Ton savait s'en effrayer utilement; si l'on tirait, pour la conduite de la vie, les justes conséquences qui naissent de cet effroi, bientôt on se familiariserait avec la pensée de l'éternité; on s'y plairait, on y trouverait de la consolation. Car si cette pensée a son côté effrayant, elle a aussi son côté consolant et souverainement consolant. Puis donc que cette pensée nous est naturelle, qu'elle tient si étroitement à l'idée d'une Divinité et de la religion, qu'on ne peut l'en séparer, qu'il nous est impossible de nous en défaire, et que, malgré nous, elle nous poursuit partout, il est de la dernière importance de l'envisager comme il faut, afin qu'elle ne nous inspire d^abord qu'un trouble salutaire, et qu'ensuite, loin de nous troubler, elle nous inspire du courage et de la joie.

DES AMES IxMÉRIEURES. tlS

La pensée de réternité effraye et doit effrayer ceux qui, livrés à leurs passions, sont résolus de les contenter à quelque prix que ce soit. Mais, puisque cette pensée importune jette de l'amertume dans leurs plaisirs, au lieu de la rejeter comme ils font, et d'écarter avec soin tout ce qui peut la leur rappeler, ils devraient examiner de sang-froid quel est le fondement de cette pensée ; s'il est solide, également démontré par la raison et la révélation. Après s'en être convaincus, il leur sérail aisé de conclure que, puisqu'ils ne sont pas faits pour le temps, mais pour l'éternité, ils sont les plus insensés des hommes de sacrifier à des objets présents et passagers leur destinée éternelle. De cette conclusion à une parfaite conversion il n'y aurait qu'un pas à faire. Car enfin, si l'éternité est réelle, que gagnent-ils à s'étourdir, et à en éloigner le souvenir de leur esprit ? Une vérité à laquelle on ne pense pas, à laquelle on ne veut pas penser, en est-elle moins une vérité ? Et si elle doit avoir les plus grandes suites pour nous, détourneronsnous ces suites en nous obstinant à ne pas les envisager ?

La pensée de l'éternité effraye et doit effrayer ceux qui, sans être des libertins déterminés, sont néanmoins trop attachés aux choses de cette vie et à la vie même. Mais qu'ils fassent réflexion que, s'il est des objets éternels dont ils sont destinés à jouir, leur cœur doit se porter vers ces objets, et que toute attache immodérée aux choses présentes est un désordre. Qu'ils pensent combien il est déraisonnable do se passionuer pour ce qui leur échappera sans cesse et qu'ils perdront un jour sans retour, et d'être froids, indifférents pour co qui doit aurer éternellement et faire à jamais leur bonheur ou

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leur malheur. L'éternité, considérée ainsi, ne sera plus pour eux un objet alarmant; mais ils se diront à eux* mêmes : Je ne suis pas fait pour la terre ; pourquoi donc y prendre un si vif intérêt ? Une autre vie qui ne finira jamais doit succéder à celle-ci ; pourquoi donc ne feraisje pas tout ce qui dépend de moi pour m'assurer la jouissance des biens que la religion me promet dans cette autre vie ? Alors plus d'empressement pour acquérir une fortune périssable : on use selon les vues de Dieu des biens de ce monde, mais on ne s'y attache pas ; tous les efforts de notre esprit et de notre cœur, toutes nos affections se portent vers l'éternité.

La pensée de l'éternité effraye encore des âmes chrétiennes et timorées, mais qui servent Dieu avec un esprit d'intérêt, qui le craignent plus qu'elles ne raiment, qui sont toujours inquiètes sur leur salut, et qui voudraient avoir sur ce point des assurances qu'il ne leur est pas possible de se procurer. Je puis être damnée, se disent-elles ; je puis être éternellement malheureuse ; j'ignore si je suis en état de grâce, si je ne mourrai pas en péché mortel. Cette pensée les glace, les consterne, les jette dans l'abattement et le désespoir. C'est bien contre l'iniention de Dieu qu'elles se troublent ainsi, et la pensée de l'éternité ne devrait pas produire en elles cet effet. Qu'elles se persuadent que Dieu les aime plus qu'elles ne s'aiment elles-m.êraes, qu'il veut leur salut plus qu'elles ne le veulent ; que les moyens de l'assurer sont entre leurs mains, qu'elles n'ont qu'à en bien user, et qu'elles peuvent après cela se reposer tranquillement sur Dieu de leurs intérêts éternels. Elles ne voient pas que ces craintes excessives viennent de l'amour-propre, et de ce qu'elles rapportent Dieu à elles-mêmes, au

DES AU£S mTÉlVIEURES. IIS

lieu de se rapporter à lui. Dans leur salut, elles n'envisagent que leur propre intérêt ; ce n'est point l'amour de Dieu, la gloire de Dieu, la volonté de Dieu qui est leur fin et leur centre ; c'est leur propre béatitude, en tant qu'elle se termine à elles. Qu'elles corrigent ce désordre; qu'elles s'élèvent un peu au-dessus d'elles» mêmes, et que, sans négliger leurs intérêts, elles les subordonnent à un plus grand intérêt, qui est celui de Dieu; bientôt l'amour prendra la place de la crainte; elles mettront en Dieu toute leur confiance ; elles attendront leur salut, non de leurs mérites, mais de sa bonté et de sa miséricorde ; elles serviront Dieu en paix, et la pensée de l'éternité ne les effrayera plus.

Mais ce n'est pas assez que cette pensée ne nous porte point à l'effroi et au découragement, il faut qu'elle nous devienne douce et consolante, en sorte que l'âme aime à se la rappeler; qu'elle ne la perde même jamais de vue ; qu'elle s'en serve pour se soutenir, pour s'animer dans les traverses et les maux de la vie présente. Et que faut-il faire pour cela ? être bien pénétré de celte pensée de saint Paul : Nos afflictions, gui ne sont que momentanées et légères^ nous produisent un poids immense et éternel de gloire.

Qu'est-ce que celte vie? doit-on se dire à soi-même. Un temps d'épreuve, oti je dois mériter un bonheur éternel. Dieu m'a destiné à la possession éternelle de luimême, c'est-à-dire de la source et du centre de tous lea biens. Quelle destinée pour un être tiré du néant ! qu'elle est grande et supérieure à toutes nos vues et à tous nos désirs ! Gomment, après cela, peiit-on s'abaisser aux choses de la terre? comment peul-on s'y attacher ? comment daigne-t-on les regarder ? Je suis né pour ce

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qui est éterne!, et je m'arrête à ce qui passe I Ja suis né pour posséder Dieu, et je livre mon cœur à la créature !

Mais Dieu veut me donner cette posssession éternelle de lui-môme à litre de récompense. Et que me demandet-il ? Que dès ici-bas je m'occupe du bonheur de le posséder un jour; qu'en vue d'un si grand bienfait, d'une si sublime destination, je l'adore, je l'aime, je le serve de tout mon cœur ; que si j'ai le malbeur de l'offenser, je revienne bientôt à lui ; que j'écoute au fond de mon âme sa voix qui me rappelle à mou devoir; que, dans l'espérance de cette bienheureuse éternité, je souffre volontiers pour l'amour de lui toutes les peines de la vie présente, et que je méprise ses faux plaisirs, ou du moins que j'en use selon les vues de Dieu. Voilà uniquement ce qu'il me demande.

Or, peut-il y avoir une pensée plus douce, plus consolante que celle de l'éternité ainsi envisagée ?En estil une plus propre à élever l'âme au-dessus d'elle-même, au-dessus des illusions d'un monde trompeur, au-dessus des tentations, des difficultés que l'on rencontre dans ia pratique de la vertu? Tout ce que j'éprouve ici-bas de privations, de mortifications, de croix de toute espèce, duràt-il cent ans, durât-il cent mille ans, n'est qu'un moment eu comparaison de l'éternité. Mes maux, fussent-ils miile fois plus grands, ce sont des maux légers au prix du poids immense de gloire et de félicité qui m'attend

(iOurage, mon âme ! Tout ce qui passe n'est rien quand il est passé; lu ne dois compter pour vrai bien et pour vrai mal (|iie celui qui dure éternellement. La privation de ce plaisir me soustrait à une peine éternelle 5

à quoi m'exposerait sa jouissance? La pratique de celte vertu qui me coûte tant d'efforts me procurera un bien sans bornes et sans terme. Est-il un mal que cette pensée n'adoucisse, une tentation qu'elle ne puisse surmonter, un acte de vertu qu'elle ne rende aisél Pourquoi donc craint-on tant l'éternité, puisque c'est le plusgrand motif de consolation que nous puissions avoir ici-bas, le motif le plus sublime, le plus encourageant?

Que fait cela à l'éternité? disait un grand saint. Gela contribuera-t-il à mon bonheur éternel? cela y nuirat-il? Voilà une règle de conduite bien sûre, bien décisive, et qui peut s'appliquer à toutes les circonstances de la vie. Proposons-nous de suivre cette règle; rappelons-nous-la tous les jours, rendons-nous-la familière, nous vivrons ici-bas en citoyens de l'éternité, et nous en goûterons les délices d'avance, par la paix de la conscience, et la satisfaction intime d'agir en tout selon la droite raison et la religion.

Dieu seul.

Dieu seul est le grand mot de la vie intérieure. Le premier pas qu'on fait dans cette voie est de se dévouer à Dieu seul. A mesure qu'on y avance, on se détache de tout ce qui n'est pas Dieu et surtout de soi-même. On est au terme lorsqu'on se trouve uni à Dieu seul, immédiatement et sans aucun [milieu. Il est impossible de concevoir ce que c'est que cette possession de Dieu seul, uni par lui-môme, par sa propre substance, au centre de l'âme; il faut l'éprouver pour savoir en quoi cela consiste, et l'on ferait de vains efforts pour faire com-

MAM'EL DKâ IMUà INT. 13

prendre à d'autres ce qu'on éprouve. Mais la pureté oti l'âme doit être pour mériter cette possession, lesépreuves par lesquelles il faut qu'elle passe, ne sont pas moins incompréhensibles; et, quelque chose qu'on en lise dans les livres spirituels et dans les vies des saints, on ne peut s'en former une juste idée, jusqu'à ce qu'on en ait fait l'expérience.

Ce n'est pas nous-mêmes, ce n'est pas le directeur, quelque éclairé qu'il soit ; c'est Dieu seul qui peut nous conduire à la possession de Dieu seul. Cette œuvre est son œuvre par excellence, et une œuvre incomparablement plus grande que la création et le gouvernement de l'univers. Ce en quoi l'âme doit contribuer à l'accomplissement de cette œuvre est de laisser faire Dieu sans examiner ce qu'il fait, de se tenir fidèlement dans l'état où Dieu la met ; de n'opposer aucune résistance volontaire à son opération ; de se laisser dépouiller successivement de tout ce qui n'est pas Dieu seul et son bon plaisir. Tant qu'elle peut agir, elle doit coopérer à la grâce avec la plus grande exactitude, s'interdire un regard, une parole, un goût, une fantaisie, la chose même la plus innocente et la plus permise ; dès que Dieu l'exige, elle doit passer par-dessus toute considération humaine, sans se mettre en peine de ce qu'on dira, de ce qu'on pensera d'elle, de ce qui lui arrivera même de plus fâcheux; elle doit tenir bon contre tout penchant, toute répugnance, toute révolte de la nature, toute suggestion du malin esprit.

Lorsque Dieu s'est tout à fait emparé d'elle, et qu'elle sent bien qu'elle n'est plus maîtresse de ses puissances, ni de sa mémoire pour se ressouvenir, ni de son entendement pour réfléchir, ni de sa volonté pour produire

DES AMES IISTÉRIECBES. 21|

des affections, son devoir est de se laisser absolument gouverner à Dieu, de souffrir toutes les épreuves pnr lesquelles il la fait passer, sans penser ni à quoi servent ces épreuves, ni quelle en sera la fin, sans désirer d'en sortir; et en même temps de ne se relâcher par elle-même d'aucun de ses exercices ni d'aucune de ses pratiques. Dieu s'éloignera ; le ciel sera de fer et d'airain pour elle; elle ne recevra plus une seule goutte de rosée et de consolation ; elle n'aura plus d'assurance ni du côté de Dieu ni du côté des hommes ; tout paraîtra se déclarer contre elle ; elle se croira perdue sans ressource ; et néanmoins elle persévérera toujours à s'immoler, à se sacrifier au bon plaisir de Dieu, ne se regardant jamais elle-même, ne se mettant pas en peine de ce qu'elle deviendra, persuadée que, pourvu qu'elle demeure inviolablement attachée à Dieu, elle ne se perdra en lui que pour se retrouver éternellement en lui. Voilà ce que l'âme a à faire par rapport à Dieu.

Par rapport à celui que Dieu lui a donné pour guide, elle ne doit regarder que Dieu seul en lui, s'ouvrir à lui comme à Dieu même ; ne lui cacher ni ne lui dissimuler rien; ajouter une foi entière à ce qu'il dit; lui obéir comme à Dieu même; mais il faut en même temps qu'elle ne s'attache à lui que comme à un moyen dont Dieu se servira tant qu'il lui plaira, et qu'il lui ôtera quand il j'Jgera à propos. Ainsi elle doit y tenir tant que Dieu le lui laisse, et ne jamais le quitter de son propre mouvement; mais quand Dieu le lui retire, quelque sensible que lui soit cette perte, elle doit y acquiescer, et croire fermement que Dieu n'a pas besoin de tel homme pour la conduire, qu'il y suppléera par quelque autre; ou par lui-même au défaut de tout moyen hu-

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main. Il arrive quelquefois que Dieu laisse l'âme sans aucun directeur ; l'épreuve est terrible ; mais si l'âme est généreuse et fidèle, elle n'y perdra rien, et n'en sera que mieux conduite, étant sous l'infaillible direction de Dieu même. Une âme qui est dans cette disposition, et qui s'y maintient par une fidèle correspondance à la grâce, parviendra infailliblement à Dieu seul.

Il n'est donc point question ni de vue, ni de projet, ni de plan; nulle méthode, nul livre, nul directeur, ne peuvent conduire à Dieu seul. Je le répète : Dieu seu peut nous attirer et nous unir à lui; lui seul en connaît les moyens ; il sait comment il faut prendre chaque âme, et par quelle voie il faut la conduire ; il n'y a qu'à se livrer à lui, qu'à le laisser faire, et le suivre pas à pas.

Si l'on me demande à quoi il faut renoncer pour parvenir à la possession de Dieu seul, je réponds en général qu'il faut renoncer sans aucune exception à tout ce qui n'est pas Dieu seul. J'ajoute que Dieu seul comprend toute l'étendue de ce renoncement ; que l'homme, avec les lumières ordinaires de la grâce, ne peut pas s'en former l'idée; que ce qu'il en lit dans les livres qui traitent de la vie intérieure, il l'entrevoit plutôt qu'il ne le conçoit, et qu'à moins d'une inspiration particulière il ne fera jamais une pleine et entière donation de lui-même à Dieu. C'est donc à Dieu lui-même de nous mener de degrés en degrés jusqu'à la mort parfaite de nous-même; c'est à lui de nous inspirer à mesure les sacrifices qu'il attend de nous, et de nous donner le courage de les faire.

Ne nous effrayons pas et ne présumons pas de nos r<'rces. Si nous écoutons l'imagination, elle nous jettera dans le découragement, et nous fera regarder comme

DES AMES IINTERILLRES. 221

une chimère, comme une chose impossible à la nature humaine, ce dépouillement entier de nous-même ; la raison même, si nous la consultons, nous en dira autant : mais si nous consultons la foi, si nous jetons un regard sur la croix de Jésus-Christ, si nous méditons attentivement le grand mystère de la Passion, nous concevrons jusqu'où doit aller le renoncement à nous-même pour parvenir à l'union avec Dieu seul. Prions ce divin Sauveur de nous ouvrir les yeux, et de nous donner l'intelligence de cette grande parole : Tout est consommé; mon Père, Je remets mon esprit entre vos mains. Prionsle de nous faire comprendre ce qu'il fit lorsque par une mort volontaire il remit son âme entre les mains de la justice divine pour l'expiation de nos péchés. A la pensée de ce grand sacrifice, il faut que l'imagination, que la raison, que toute intelligence créée se taise, et qu'on reconnaisse qu'il n'est point de renoncement si grand que l'homme ne doive faire de grand cœur pour mériter la possession de Dieu seul.

Ne présumons pas non plus de nos forces, et ne nous croyons pas capables d'une générosité qui est au-dessus de la portée de la créature. Pour nous guérir de cette aveugle présomption, et pour concevoir autant qu'il se peut l'horreur extrême qu'inspire à la nature le parfait renoncement à nous-même, considérons Jésus-Christ au jardin des Oliviers ; écoutons ce qu'il dit à son Père : S'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ; ce même calice qu'il avait désiré de boire avec tant d'ardeur. Si l'Homme-Dieu a voulu pour notre instruclioL éprouver cette répugnance extrême pour le sacrifice qu'il avait accepté dès le premier instant de sa vie, quelle grâce puissante ne nous faut-il pas pour faire, je ne dis pas

on sacrifice pareil au sien, mais un sacrifice qui ait quelque faible ressemblance avec le sien? Humilionsnous, confondons-nous, tremblons à la vue de noire faiblesse et de notre lâcheté ; mais en même temps disons : Dieu est tout-puissant ; pourvu que je ne veuille pas lui résister, il fera de moi et par moi tout ce qu'il lui plaira; il me rendra capable des plus grands efforts de générosité; il m'arrachera à moi-môme, et m'apprendra à me perdre en lui pour revivre en lui.

Ah ! Dieu seul ! quelle parole ! qu'elle est grande, qu elle reiiferme de choses ! Plus de créatures, plus de soi-même, plus de dons de Dieu : vide total, perte entière de tout ce qui n'est pas Dieu seul, Dieu en luimême, Dieu sans aucuu milieu.

ESe la prière continuelle.

Jésus-Christ a dit : // faut prier toujours, et ne jamais se lasser. Saint Paul recommande aux chrétiens de prier sans interruption. De quelle prière doit s'entendre ce précepte, ou, si l'on veut, ce conseil ? et comment est-il possible de l'accomplir?

Il est évident d'abord qu'il ne peut pas s'agir de laprière vocale, qui ne saurait avoir lieu qu'un certain temps. On ne peut pas non plus être toujours dans l'exercice actuel de l'oraison mentale. Il est impossible encore d'occuper continuellement son esprit de la pensée de ieu ou des choses de Dieu. Une attention non interrompue à la présence de Dieu est au-dessus des forces humaines, et n'est pas compatible avec les embarras de cette vie. Gomment donc et par quelle autre espèce de

DES AMES UNTÉBIEDRES. 23S

prière peut-on remplir les intentions de Jésus-Christ ? Par la prière du cœur, qui consiste dans une disposition habituelle et constante d'amour de Dieu, de confîanc3 en Dieu, de soumission à sa volonté dans tous les événements de la vie; dans une attention continuelle à la voix de Dieu, qui se fait entendre au fond de la conscience et nous suggère sans cesse des vues de bien et de perfection. Cette disposition du cœur est celle oii devraient être tous les chrétiens; c'est celle où ont été tous les saints; et c'est en cela uniquement que consiste la vie intérieure.

Dieu appelle tout le monde à cette disposition de cœur, puisque c'est sans contredit pour tous les chrétiens que Jésus-Christ a dit qu'il faut toujours prier; et il est certain que tous parviendraient à cet état s'ils répondaient fidèlement à l'attrait de la grâce. Que l'amour de Dieu soit véritablement dominant dans un cœur; qu'il lui devienne en quelque sorte comme naturel; qu'on ne souffre absolument rien qui y soit contraire; qu'on s'applique continuellement à l'augmenter en cherchant à plaire à Dieu en toutes choses, et en ne lui refusant rien de ce qu'il demande ; qu'on prenne comme de sa main tout ce qui arrive; qu'on soit dans une détermination inébranlable de ne jamais commettre aucune faute avec vue et réflexion ; et, si l'on a le malheur d'en faire une, qu'on s'en humilie et qu'on s'en relève aussitôt; on sera dans la pratique de la prière continuelle. Cette prière subsistera au milieu de nos occupations, de nos entretiens, de nos amusements même innocents. La chose r/est donc pas impraticable, ni aussi difficile qu'on pouri.'ait se l'imaginer. Dins cet état on ne pense pas toujouis à Dieu, mais ou ue s'arrête jamais volon*

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tairemenl aune pensée inutile, encore moins à unç pensée mauvaise. On ne fait pas sans cesse des actes, on ne prononce p»s sans cesse des prières; mais le cœur est toujours tourné vers Dieu , toujours attentif à Dieu , toujours prêt à faire sa sainte volonté.

On se trompe quand on croit qu'il n'y a de prière réelle que celle qui est expresse, formelle, sensible, et dont on peut se rendre témoignage à soi-même. De là vient que tant de personnes se persuadent qu'elles ne font rien à l'oraison, lorsqu'il n'y a rien de marqué, rien que l'esprit ou le cœur aperçoivent ou sentent; ce qui les engage à y renoncer. Mais on devrait faire réflexion que Dieu entend, comme dit David, la préparation de nos cœurs; qu'il n'a besoin ni de nos paroles ni même de nos pensées pour connaître la disposition intime de notre âme ; que notre prière se trouve déjà en germe et en substance dans le fond de la volonté, avant qu'elle soit développée par la parole ou par la pensée ; en un mot, que nos actes intimes et directs précèdent toute réflexion, et ne sont pas sentis ni aperçus, à moins qu'on n'y fasse une attention expresse. Aussi quand on demanda à saint Antoine quelle était la meilleure manière de prier : C'est, dit-il, lorsqu'en priant on ne pense pas qu'on prie. Ce qui rend cette manière de prier plus excellente, c'est que l'amour-propre n'y trouve rien où il puisse s'appuyer, et qu'il ne saurait en souiller la pureté par ses regards.

La prière continuelle n'est donc pas difficile en ellemême, et néanmoins elle est très-rare, parce qu'il est plusde cœurs disposés comme il faut pour la faire, et assez courageux et fidèles pour y persévérer. On ne commence à y entrer que du moment qu'on s'est donné tout

à fait à Dieu. Or, il est très-peu d'âmes qui se donnent à Dieu sans réserve ; il y a presque toujours dans ce don de secrètes restrictions de l'amour-propre, comme la suite ne tarde pas à le faire voir. Mais quand ce don est plein et entier, Dieu le récompense sur-le-champ du don de luimême ; il s'établit dans le cœur, et il y forme cette prière continuelle qui consiste dans la paix, dans le recueillement, dans l'attention à Dieu au dedans de soi-même au milieu des occupations ordinaires. Ce recueillement est d'abord sensible ; on en jouit, et on le sait. Il devient ensuite tout spirituel; on l'a, mais on ne le sent plus. Si l'on regrette ce sentiment si doux, si consolant qu'on a perdu ; si l'on veut le rappeler, c'est un effet de l'amourpropre. Si l'on croit qu'on n'est plus recueilli et qu'on ne pratique plus la prière continuelle, parce qu'on ne sent plus rien, c'est une erreur. Si l'on a la pensée de quitter l'oraison et ses exercices ordinaires, sous prétexte qu'on n'y fait rien, c'est une très-dangereuse tentation. Si l'on y succombe, si l'on se relâche de sa fidélité, si Ton va chercher auprès des créatures la consolation qu'on ne goûte plus en Dieu, on perd le don de la prière continuelle, on déchoit de son état, et l'on s'expose à devenir pire que l'on n'était avant que de se donner à Dieu.

Que faut-il donc faire pour se conserver dans la pratique de la prière continuelle ? 1* Se bien persuader qu'elle devient plus excellente, plus agréable à Dieu et plus utile à l'âme, à mesure qu'elle devient plus insensible et moins aperçue. 2° Laisser tomber peu à peu tous les regards et les réflexions qu'on fait sur soi pour voir ce qui s'y passe. Ces regards sont fréquents dans les commencements, k cause de la surprise que cause l'opération de Dieu, et de la complaisance qu'y trouve l'amour-propre. 'Mais lorsque

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le sensible est ôté, il ne faut plus se permettre de réflexions ; c'est une marque que Dieu va nous tirer de nous-mêmes, et nous faire entrer en lui pour nous y perdre. 3° Résister fortement à toutes les pensées qui peuvent nous venir, que nous perdrons le temps, que nos oraisons, que nos communions, que nos lectures sont sans aucun fruit, parce que nous les faisons sans sentiment, sans aucun goût. C'est le démon, c'est l'amour-propre, c'est la nature toujours avide de consolations, qui nous suggèrent ces pensées : elles ne nous tourmenteront pas longtemps si nous sommes assez généreux pour sacrifier à Dieu nos intérêts, pour ne chercher que lui, et nous oublier nous-mêmes ; et assez sensés pour ne pas prétendre être saints à notre manière et selon nos idées, comme si nous savions ce que c'est que la sainteté, et quelle voie y conduit. Soyons donc assez raisonnables pour croire que la sainteté ne peut être que l'œuvre de Dieu seul, pour le laisser faire et nous abandonner entièrement à lui| sans nous permettre un seul jugement sur ses opérations. 4° Enfin être plus fidèle que jamais à ne chercher aucune espèce de consolation ni même d'appui dans les créatures ; à ne se livrer à aucune dissipation, mais consentir à être sevré en môme temps des plaisirs du ciel et de tous ceux de la terre, même les plus innocents, lorsque la grâce nous inspire de nous en priver. En observant ce que je viens de dire, on franchira sans danger le pas le plus difficile de la vie spirituelle, et l'on se disposera à des épreuves plus purifiantes, si Dieu juge à propos de nous y faire passer.

Les effets de la prière continuelle, d'abord dans ses commencements quand elle est sensible, sont de nous apprendre par expérience ce que c'est que l'intérieur et

DES ÂMES UNTÉBIEURES. 327

le règne de Dieu dans nos âmes; de nous inspirer l'amour de la retraite et de la solitude; de nous dégoûter du monde, de ses vains entretiens et de ses faux plaisirs; de purifier nos sens, et de leur communiquer une certaine innocence qui les élève au-dessus des objets capables de les tenter.

Quand cette prière n'est plus sensible ni aperçue, ses effets sont de nous détacher des consolations spirituelles, et de nous rendre capables de les recevoir avec plus de pureté quand il plaira à Dieu de nous en donner; de faire mourir peu à peu l'amour-propre; de nous concentrer dans notre néant, en nous apprenant que de nous-mêmes nous ne pouvons nous donner aucune bonne pensée, aucun bon mouvement; de nous simplifier en supprimant tous les regards, toutes les réflexions sur nous-mêmes; d'anéantir par degrés le jugement propre, le propre esprit, et de nous disposer à juger de tout par l'esprit de Dieu; enfin, d'établir notre âme dans une certaioe disposition de désintéressement à l'égard de Dieu et de son service, en sorte qu'elle commence à s'oublier elle-même, et à être contente de n'être rien, pourvu que Dieu soit tout. Alors Dieu pousse l'âme à se sacrifier réellement et à s'offrir à toutes les croix intérieures et extérieures, qui en font un holocauste d'agréable odeur. Il souille l'âme en apparence par des tentations de différentes sortes: elle se croit coupable, elle voit du péché dans toutes ses actions, il lui paraît que Dieu rejette sa prière, qu'il s'éloigne d'elle, qu'il est en colère contre elle, et qu'elle n'a à attendre, dans cette vie et dans l'autre, que les effets de sa juste vengeance. Quelquefois les hommes se tournent contre elle; et tandis qu'au dedans elle se croit perdue, on la calomuie, on la condamne, on la

228 MÂIV'UEL

persécute au dehors. Cependant elle se tient loujoursabandonnée à Dieu, toujours sous la main de son bon plaisir : pourvu qu'il tire d'elle sa gloire de quelque manière que ce soit, elle est contente. L'épreuve dure autant qu'il est nécessaire pour que sa perte en Dieu soit consommée, et qu'elle meure à ce que l'amour-propre a déplus intime. Après cette mort mystique, elle ressuscite, et elle entre dès ici-bas dans une espèce de jouissance de la vie glorieuse. Voilà où conduit la prière continuelle bien entendue et bien pratiquée.

CDe la confiance en Dieu.

De toutes les vertus, la plus nécessaire à l'homme est la confiance en Dieu, parce que sans elle il ne peut rien, et qu'avec elle il peut tout. Cette vertu est placée entre deux excès qu'il faut également éviter, et où donnent néanmoins la plupart des hommes. Les uns donnent dans la présomption, les autres dans la pusillanimité. Les premiers se font une fausse idée de la bonté de Dieu, et en abusent, soit pour l'offenser, soit pour se relâcher dans la poursuite de la perfection. Dieu, disent-ils, ne me damnera pas pour si peu de chose; il me donnera le temps de faire pénitence : il n'est pas si exigeant, et il n'y regarde pas de si près. Les seconds ont une appréhension trop vive de la justice de Dieu et de la rigueurde se» jugements; à peine font-ils attention à sa miséricorde. Cette crainte les glace, abat leur courage, les jette quelquefois dans le désespoir. L'amour- propre et une fausse idée sont la source de l'un et de l'autre excès. Il faut tenir un juste milieu, qui consiste à mettre telle-

ment en Dieu toute notre confiance, que jamais nous ne présumions de sa bonté, et qu'aussi nous n'en désespérions jamais. Il n'y a que les âmes véritablement dévouées à Dieu qui sachent tenir ce juste milieu; les autres s'en écartent plus ou moins. Les hommes donnent plus aisément dans la présomption; les femmes, dans la crainte et la défiance.

La confiance en Dieu est fondée d'une part sur la connaissance de Dieu, et de l'autre sur la connaissance de nous-mêmes. La connaissance de Dieu nous apprend qu'ilest infiniment bon en lui-même; qu'il aime ses créatures; qu'il ne peut pasne pas les aimeret ne pas vouloir leur bien ; que leur perte ne peut jamais venir de lui. La religion nous apprend qu'il nous a aimés incomparablement au delà de tout ce qu'il est possible d'imaginer, jusqu'à nous livrer son propre Fils, et le livrer pour nous à la mort; qu'il nous prévient de ses grâces; qu'il est toujours disposé à recevoir le pécheur à pénitence ; qu'il lui pardonne et qu'il oublie toutes ses fautes, pourvu qu'il revienne sincèrement à lui, et qu'il ne cesse de le poursuivre dans ses égarements pour le ramener à lui. Pour peu que nous rentrions en nous-mêmes, et que nous réfléchissions sur la suite de notre vie, l'expérience nous apprend à tous que Dieu a usé envers nous d'une miséricorde infinie; qu'il a préservé les uns du péché, et les a retirés des occasions ; qu'il a longtemps souffert les rechutes des autres; qu'il pouvait nous damner après le premier péché, et qu'il ne l'a pas fait; qu'il nous a ménagé tous les secours pour arriver à lui, et que nous lui devons notre retour au bien et notre persévérance dans le bien. Rappelons-nous toutes les grâces personnelles que nous avons reçues de lui; et, outre

iSO MANUEL

celles que nous connaissons, soyons persuadés qu'il y en a beaucoup d'autres que nous ignorons. Que de motifs pris du côté de Dieu de mettre en lui toute notre confiance !

Les motifs tirés de nous-mêmes ne sont pas moins pressants Je ne puis rien, absolument rien, de moimême dans l'ordre surnaturel. Non-seulement je suis faible, mais mes forces sont tout à fait nulles. Je puis mal user de ma liberté, je puis me perdre : mais je ne saurais de moi-même bien user de mon libre arbitre et me sauver. Il me faut un secours de la grâce toujours présent, et ce secours est accordé principalement à la prière inspirée par la confiance. Si je tombe, il m'est impossible de me relever si Dieu ne me tend la main ; et il me la tend dès que je l'invoque. Je ne puis compter sur mes promesses, sur mes bons propos, sur mes résolutions : j'en ai mille preuves d'expérience. Quant aux dangers et aux tentations qui assiègent le chemin de la vertu, ce serait un aveuglement et une folie manifestes de penser que je puis m'en garantir par moi-même.

£n un mot, toute l'œuvre de mon salut, depuis le commencement jusqu'à la consommation, dépend de Dieu. Il a entre les mains des moyens infaillibles de la faire réussir; et malgré toute ma faiblesse, malgré mes misères, malgré mon penchant au mal, elle réussira infailliblement si je ne perds jamais la confiance en Dieu, si j'attends tout de lui, si je me tiens toujours attaché à lui. Il est donc vrai qu e plus on a d'humilité, c'est-àdire mieux on se connaît soi-même, plus on a de confiance en Dieu. Or, une confiance appuyée sur l'humilité en peut jamais être présomptueuse. D'un autre côté, une confiance qui a pour base la bonté infinie de Dieu,

son amour extrême pour sa créature, et sa toute-puissance, ne saurait être timide et pusillanime. Car que peut craindre celui qui met tout son appui en Dieu? Jetez-vous entre ses bras, dit saint Augustin, il ne se retirera pas pour vous laisser tomber. Mais entre les bras de Dieu quel ennemi peut nous nuire? quelle tentation peut nous en arracher !

La justice de Dieu est bien terrible, dit-on, et l'on doit toujours la craindre. Gela est vrai ; mais pour qui est-elle terrihile? Est-ce pour les enfants qui adorent Dieu, qui l'aiment, qui le servent comme leur père, qui sont déterminés à ne lui rien refuser, à ne lui déplaire en rien? Non. Si ces enfants aiment Dieu, Dieu les aime encore plus; il voit que leurs fautes ne sont point des fautes de malice, mais d'imperfection et de fragilité : au premier regard d'amour et de regret qu'ils jettent sur lui, ils les leur pardonne : et, s'il a à les en punir, il les en punit dans ce monde d'une manière avantageuse à leur salut.

Est-ce pour les pécheurs qui reviennent sincèrement à Dieu que sa justice est terrible? Non. Ils éprouvent les effets de sa grande miséricorde ; et souvent ils sont traités avec tant de bonté, que les justes mêmes en conçoivent de la jalousie : témoin l'enfant prodigue, témoin Madeleine.

La justice divine n'est terrible que pour ceux qui n'ont pas recours à sa miséricorde, soit par présomption, soit par désespoir; pour ceux qui aiment le péché, et qui n'en veulent pas sortir; pour ceux dont la volonté n'est pas droite, et qui voudraient, s'il se peut, tromper Dieu. Mais il est clair que tous ces pécheurs n'ont pas ni ne peuvent avoir de confiance en Dieu ; il est clair qu'ils

n'ont pas droit à cette confiance ; car la confiance ne peut commencer qu'au moment où commencent le désir sincère de renoncer au péché, la honte et le regret d'avoir offensé Dieu. La crainte même de la justice divine est alors l'aiguillon qui nous porte à la confiance.

Dieu veut que l'on craigne sa justice, afin qu'on évite le péché, qu'on en sorte au plus tôt, qu'on l'expie par la pénitence, qu'on ne se flatte jamais de l'avoir suffisamment expié, et qu'on ne présume pas légèrement du pardon. Mais en même temps il veut qu'on se confie en lui, qu'on espère tout de sa miséricorde, qu'on se retourne vers lui par amour plutôt que par crainte, qu'on ne se livre pas à des frayeurs vaines et injurieuses à Dieu, qui n'ont d'autre effet que de nous consterner et de nous décourager.

Mais jusqu'où doit aller la confiance en Dieu? Aussi loin que sa puissance et sa bonté, aussi loin que notre faiblesse et notre misère; c'est-à-dire qu'elle ne doit point avoir de bornes. Aussi, quelque difficile que soit la perfection, il faut y tendre avec assurance, sans s'effrayer ni des difficultés ni des dangers. Mais comme en se regardant en soi-même, on doit toujours se dire : Je ne puis rien; en regardant Dieu, qui sera notrejguide et notre soutien dans toute la route, on doit dire : Je puis tout, et avec sa grâce je viendrai à bout de tout- Mais le monde est bien redoutable. Ayez confiance^ répond Jésus-Christ; j'ai vaincu le monde. Il l'a vaincu dans sa personne; il le vaincra dans la nôtre. Est-il plu» redoutable pour nous qu'il ne l'a été pour les martyrs et pour tant de saints? Ces martyrs et ces saints avaientils quelque force par eux-mêmes ? Pas plus que nous, ils étaient forts en Dieu ; nous pouvons l'être comme eux

DES AMES IINTÉRIECRES. ^33

Mais les pièges du démon sont subtils. Le démon ne peut rien contre une humble confiance. Ne présumez pas de vous-même, attendez tout de Dieu, et tous les efforts de l'enfer ne vous nuiront jamais.

Mais l'amour-propre corrompt tout, empoisoure tout; il est toujours à craindre, quelque progrès que l'on ait fait. Défiez-vous-en donc toujours; soyez toujours eu garde contre votre propre jugement et votre propre volonté. Croissez chaque jour dans l'amour de Dieu; et chaque jour vous affaiblirez l'amour-propre. Sacrifiez tous vos intérêts à ceux de Dieu; laissez-lui le soin de ce qui vous regarde, et ne vous occupez que de son bon plaisir. Ne rapportez pas Dieu à vous-même, mais rapportez-vous à Dieu pour tout ce qui vous concerne dans le temps et dans l'éternité ; et l'amour-propre fera place à l'amour de Dieu.

Mais il faudra passer par bien des épreuves et des humiliations pour mourir tout à fait à moi-même. Oui, et cela va plus loin qu'on ne peut se le figurer. Mais plus vous accepterez avec générosité ces épreuves et ces humiliations, plus Dieu vous y soutiendra. Votre courage et votre force croîtront à mesure ; ou plutôt, à mesure que vous perdrez votre propre force, vous acquerrez la force de Dieu, et avec elle vous deviendrez capable de tout, supérieur à tout. Votre victoire sur le monde, sur le démon, sur vous-même, sera l'effet de votre confiance en Dieu. La parfaite charité, dit saint Jean, bannit là crainte, toute crainte sans exception, hors celle d'offenser Dieu et de lui rien refuser.

JS4 UAI^CEL

Sar l'amour de Dien*

H est étrange qu'il faille exciter l'homme à aimer Dieu, qui est son principe et sa fin, et l'unique source de son bonheur, et que Dieu se soit cru obligé de lui en faire un précepte. L'amour que nous avons pour nous-mêmes n'est-il pas suffisant pour nous engager à l'amour de Dieu, et nous faut-il pour cela d'autre motif que celui de notre plus grand et même de notre unique intérêt? Vous m'ordonnez de vous aimer, ô mon Dieu ! disait saint Augustin, comme si ce n'était pas pour moi le plus grand des malheurs de ne pas vous aimer! Quoi qu'il en soit, Dieu en a fait un précepte, et le premier, le plus grand de tous les préceptes, celui auquel se réduisent tous les autres. Il est conçu en ces termes : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre esprit, de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces. Expliquons les paroles de ce commandement, et voyons à quelles marques nous pourrons connaître si nous le remplissons.

Vous aimerez d'un amour de raison, d'un amour de préférence, d'un amour autant au-dessus de tous les autres amours, que Dieu est au-dessus de tous les objets qui peuvent exciter l'amour de l'homme. Vous ai" mettez, non pour quelques instants ni par intervalles, mais toujours et à tous les moments, depuis celui où votre raison a commencé à vous faire connaître Dieu, jusqu'au dernier soupir de votre vie. Cet amour sera la disposition actuelle et habituelle, fixe et permanente de votre cœur. Vous aimerez d'un amour proportionné à l'étal dans lequel Dieu avait créé le premier homme, et oii il vous a mis par le baptême, d'un amour infug

DES AMES INTEBIECBES. 2Ï5

par conséquent, et surnaturel, et vous conserveiez toujours précieusement la grâce sanctifiante à laquelle est attaché cet amour; et, si vous n'avez pas encore cette grâce, vous ferez tout ce qui dépend de vous pour l'obtenir ; et, si vous l'avez perdue, vous ne négligerez rien pour la recouvrer au plus tôt. Dieu offre sa grâce à tous, et avec cette grâce son saint amour; et, quand l'homme est parvenu à l'âge de raison, c'est toujours sa faute s'il n'obtient pas l'un et l'autre tôt ou tard.

Vous aimerez le Seigneur votre Dieu. Les principaux motifs de l'amour de Dieu sont renfermés dans ces paroles. Il est Dieu; l'être infiniment parfait, l'être infiniment aimable, aimable en lui-même, par lui-même et pour lui-même, source de tout ce qu'il y a d'amabilité et de perfection dans les objets créés. Il mérite donc l'amour le plus pur, le plus désintéressé, le plus indépendant de tout autre amour. Il est votre Dieu. Vous avez avec lui tous les rapports qu'il est possible d''avoir. Il vous a tiré du néant ; il vous a fait tout ce que vous êtes ; il vous a donné tous les biens dont vous jouissez ; il vous les conserve, et vous conserve vousmême à chaque instant. Il a fait encore plus pour vous dans l'ordre de la grâce que dans celui de la nature; sa révélation vous instruit de toute l'étendue de ses bienfaits; méditez-les, et voyez ce que vous lui devez d'amour et lie reconnaissance. Il vous en prépare de plus grands encore dans l'ordre de la gloire ; car il ne vous a créé, il ne vous a racheté, que pour vous rendre éternellement heureux par la possession de lui-même. L'amour éternel qu'il a eu pour vous l'a porté seul à vous faire, à vous promettre, à vous destiner de si grands liens; et pour tout cela il vous demande uniquement

2î(î MANUEL

que vous l'aimiez comme voire Créateur, votre Sauveur, votre Rémunérateur. Cela est-il juste? Pouvezvous vous refuser à ce devoir? Il est encore le Seigneur ^ le Souverain, l'unique Seigneur, le principe de tout, la fin de tout, le centre de tout. Rien n'est aimable que par lui et par rapport à lui ; vous ne pouvez sans rébellion lui refuser votre hommage, ni le partager avec aucun autre objet sans injustice. Son principal domaine, celui dont il est le plus jaloux, est votre cœur ; c'est par l'amour qu'il veut régner sur vous : il ne lui suffit point qu'on le craigne; ce qu'il désire, ce qu'il commande par-dessus tout, est qu'on l'aime. Il exige de vous cet amour, sous peine du plus grand des malheurs, d'un malheur éternel, d'un malheur inévitable auquel rien ne pourra vous soustraire. Tous les motifs de justice, de reconnaissance, d'espérance et de crainte se réunissent pour vous assujettir à cette loi d'amour.

Vous aimerez donc le Seigneur votre Dieu. Et comment? De tout votre esprit, qui ne vous a été donné que pour le connaître. Vous l'aurez toujours présent à la pensée, en ce sens que vous bannirez de votre esprit toute pensée qui pourrait l'ofl'enser, toute pensée qui pourrait vous dissiper, et vous attacher à tout autre objet, au préjudice de l'attachement que vous lui devez. Celte loi d'amour vous prescrit de vous instruire et de vous occuper des choses de Dieu et de tout ce qui tend à son service; des devoirs de votre état; de mener, en un mot, une vie sérieuse digne d'une créature faite uniquement pour Dieu.

Vous l'aimerez de tout votre cœur. Vos principales affections seront pour Dieu, et toutes vos autres affections se rapporteront à lui. Vous y renoncerez, pour

«ES AMES IMTÉniICRKS. 2,':7

peu qu'elles tendent à vous en éloigner. Dieu aura tout votre cœur, et il ne le partagera avec personne ; parce qu'il l'a fait pour lui seul, et que vous ne l'aimerez pas comme il mérite si vous aimez avec lui quelque chose que vous n'aimiez pas pour lui.

Vous l'aimerez de toute votre âme ; c'est-à-dire que vous serez toujours disposé à sacrifier tout pour lui, vos biens, votre honneur, votre vie, et que vous consentirez à renoncer à tout, à tout souffrir, à tout perdre, plutôt que de transgresser le précepte de l'amour de Dieu. Il faut donc que l'amour nous élève au-dessus de tout plaisir des sens, au-dessus de tout respect humain, au-dessus de toute crainte humaine, au-dessus de toutes les promesses et de toutes les menaces, au-dessus de tous les avantages que le monde pourrait vous offrir, ou dont il pourrait vous priver. Il faut que vous soyez constamment persuadé, dans la pratique, que c'est tout gagner que de tout perdre pour Dieu.

Enfin, vous l'aimerez de toutes vos forces; c'est-àdire, vous ne mettrez aucunes bornes à cet amour, parce que la mesure de l'amour de Dieu est de l'aimer sans mesure. Vous vous appliquerez continuellement à l'augmenter; toutes vos intentions, toutes vos actions tendront à ce but, et vous en ferez surtout l'objet de vos prières et de vos pratiques de piété. Oh 1 que cette intention est noble, qu'elle est digne de Dieu et de l'homme, de faire oraison, de fréquenter les sacrements, d'exercer les œuvres de charité, de souffrir toutes les peines de cette vie uniquement dans la vue d'accroître en nous le saint amour ! Que c'est bien là aimer Dieu de toutes ses forces 1

Mais à quelles maraues peut-on connaître si on l'aime

s 3 8 MANUEL

ainsi? Car voilà ce qui tourmente beaucoup de bonnes âmes, et sur quoi on a de la peine à les rassurer. Sur cela j'ai à leur dire : 1° que la crainte de ne pas aimer assez Dieu, que l'inquiétude où l'on est à ce sujet, que Je désir de l'aimer davantage, est une preuve non équivoque que notre cœur est tout à lui. J'ajoute néanmoins qu'il y a de l 'amour-propre dans ce que cette crainte et ©ette inquiétude ont d'excessif; qu'il faut s'en rapporter là-dessus aux décisions d'un sage confesseur, et ne point troubler sa paix en s'examinant là-dessus avec anxiété.

2° Que ce n'est point par le sentiment de l'amour qu'il faut juger de sa réalité, mais par les effets qu'il produit. Les goûts et les affections sensibles ne dépendent pas de nous; Dieu les donne et les retire quand il lui plaît, fies goûts sont trompeurs; ils peuvent quelquefois venir de l'imagination, d'une complexion tendre, d'efforts indiscrets; il est dangereux de s'y attacher; et le démon nous en procure quelquefois pour nous séduire. Dans cette attache à la dévotion sensible, c'est moins Dieu qu'un aime que soi-même. C'est donc par les effets qu'il faut juger de la réalité de l'amour : si l'on est courageux à tout entreprendre pour Dieu, à tout souffrir pour Dieu; si l'on compte pour rien sa propre consolation dans le service de Dieu; si l'on ne se recherche en rien soi-même ; si l'on persévère au milieu des tentations, des dégoûts, de l'ennui, de l'abandon; car ce sont là les véritables épreuves Je l'amour.

3° A mesure qu jH avance dans la vie intérieure, on réfléchit moins sur son amour et sur ses dispositions à l'égard de Dieu; l'on s'abandonne à lui sur ce point

comme sur tous les autres ; on l'aime sans penser et sans savoir qu'on l'aime ; et c'est alors qu'on l'aime avec plus de pureté. On n'est plus exposé à aucun regard de vaine complaisance sur soi : l'âme se porte tout entière vers Dieu, et ne se retourne jamais sur elle-même. L'amour est sa vie, et sa vie est en Dieu. Elle est tout abîmée, toute perdue en lui ; et, si elle était capable d'une réflexion pour se dire seulement qu'elle aime, elle sortirait de son état, et s'exposerait à déchoir.

4' En général ce n'est point par les réflexions ni par les retours fréquents sur soi-même, que l'amour s'acquiert et se conserve ; mais par la vue directe de Dieu, par une intention pure, par un renoncement continuel à toute vue propre, par une fidélité constante à suivre les mouvements de la grâce, et à n'écouter en rien notre propre esprit.

L'amour a sa source en Dieu, c'est lui qui le met en notre cœur ; lui seul lui donne l'accroissement, lui seul en connaît la nature et la perfection. Laissons-le faire ; celui qui nous en donne le commencement nous en donnera le progrès, pourvu que nous nous tenions constamment unis à lui, et que nous nous laissions conduire à son esprit. Jésus-Christ a dit : Je suis venu apporter le feu sur la terre ; et que veux-je, sinon qu'il s'allume? Présentons-lui nos cœurs, afin qu'il y mette ce feu divin ; une fois allumé, il ne s'éteindra jamais de lui-même ; sa flamme consumera tout ce qu'il y a de terrestre, d'impur dans notre âme ; il la consumera ellemême avec sa propriété, et la transformera en lui. Ainsi soit-il.

s 4* MA.MJEL

Dn repos en Dieu.

Venez à moi, vous tous qui êtes dans le travail et dans la peiue, et je vous soulagerai; et vous trouverez le repos de vos àme».

Jesus-Christ.

Cette invitation s'adresse à touales hommes ; nul autre que Jésus-Christ ne la leur a jaiiiais faite ; et ils ont tous le plus grand intérêt à éprouver ce qu'il y a de réel dans celte promesse. Nous souffrons tous ici-bas plus ou moins, soit des peines de l'esprit, soit des peines du cœur, soit des peines du corps. Et cependant nous aspirons après le repos, nous le cherchons avec le plus grand empressement, et nous nous fatiguons toute la vie dans cette recherche, sans pouvoir parvenir la plupart à l'objet de nos vœux. Où est le repos ? où faut-il le chercher ? Question intéressante s'il en fut jamais.

Les uns, et c'est le plus grand nombre, cherchent le repos dans la jouissance des richesses, des plaisirs, des honneurs de la vie. Quels soins ne se donnent-ils pas pour se les procurer, pour les conserver, pour les augmenter et les accumuler ? Y trouvent-ils le repos ? Non. Comment le repos se rencontrerait-il dans des biens fragiles, incapables de satisfaire les passions mêmes qui les désirent ; dans des biens qui n'ont aucune proportiofi avec le cœur humain, qui le laissent toujours vide, toujours dévoré par une soif plus ardente ; dans des biens toujours disputés, toujours enviés, qu'on s'arrache avec fureur les uns aux autres ? Quel repos peut-on trouver dans des choses qui sont la mobilité même ? Si le fuH-

DES AMES IHTEHïEtftK». 241

dément sur lequel on établit son repos est toujours en mou- Tement, n'est-ce pas une suite nécessaire qu'on éprouve les mêmes agitations? Que chacun se consulte : l'expérience est la plus sensible des preuves. Quel homme a goûté le repos au milieu des plus grands trésors, des plaisirs les plus vifs, des honneurs les plus flatteurs? Le repos n'est donc pas là : tout le monde le sait ; et cependant c'est là que tous les hommes le cherchent. Ils s'épuisent en désirs, en projets, en entreprises, et jamais ils ne parviennent à un seul instant de repos ; et s'ils consultent leur raison, elle leur répond qu'ils n'y parviendront pas. Quel aveuglement ! quelle folie !

Les autres établissent leur repos dans eux-mêmes, et en cela ils se croient plus sages que ceux qui le mettent en des choses extérieures, Mais sont-ils sages en effet? L'homme est-il fait pour se suffire à lui-même? Peut-il trouver en soi le principe de son repos? Ses idées changent chaque jour; son cœur est dans une inquiétude perpétuelle ; il imagine sans cesse de nouveaux systèmes de félicité, et il ne rencontre cette félicité nulle part. S'il est seull'ennui le dévore; la compagnie, quelque choisie qu'elle soit, lui est bientôt à charge; ses réflexions l'épuîsent et le tourmentent ; l'étude et la lecture peuvent l'amuser et le distraire, mais elles ne remplissent pas sou cœur. Voilà le repos que la sagesse humaine promet à ses sectateurs, et pour lequel elle les invite à renoncer à tout le reste, à s'isoler, à se concentrer en eux-mêmes. Repos trompeur qui n'est pas à l'abri des plus violentes agitations, et qui est au moins autant à charge à l'homme que le tumulte des passions.

Où est donc le repos, s'il n'est ni dans les biens du monde ni dans nous-mêmes? Il est en Dieu, et en Dieu

KAnUBL SES AMBS IMT. ' *

seul. Jésus-Christ est venu nous l'apprendre, et c'est la plus grande leçon qu'il nous ait donnée. Mais combien peu profitent de celte leçon !

Vous nous avez faits pour vous, ô mon Dieu , s'écriait saint Augustin ; et notre cœur est toujours agité, jusqu'à ce qu'il se repose en vous. Cette vérité est le premier principe de la morale; tout concourt à le prouver, la raison, la religion, l'expérience.

Mais pour se reposer en Dieu, que faut-il faire? Se donner tout à lui, lui sacrifier tout le reste. Si vous ne vous donnez qu'en partie et si vous usez de quelque réserve, si vous conservez quelque attache, il est clair que votre repos ne peut être entier ni parfait, et que le trouble s'y glissera par l'endroit où votre cœur n'est pas uni à Dieu et appuyé sur Dieu. Yoilà pourquoi si peu de chrétiens jouissent d'une paix constante, pleine, inaltérable. Ils n'établissent pas leur repos en Dieu seul, ils ne lui confient pas tout, ils ne lui abandonnent pas tout. Néanmoins il n'y a de vrai et de solide repos que dans ce parfait abandon.

Ce repos est immuable comme Dieu même, il est élevé comme Dieu au-dessus de toutes les choses créées; il est intime, parce qu'il n'y a que Dieu dont la jouissance aille jusqu'au fond du cœur; il est plein, parce que Dieu remplit et rassasie le cœur; il ne laisse aucun désir, aucun regret, parce que celui qui possède Dieu n'a rien à désirer ni à regretter. Ce repos calme les passions, tranquillise l'imagination, rasseoit l'esprit, fixe l'inconstance du cœur. Ce repos subsiste au milieu des rêves de la fortune, des maux de toute espèce, des tentations même et des épreuves, parce que rien de tout cela ne va .jusqu'au centre où l'âme se repose en Dieu

Les martyrs sur les échafauds, en proie aux plus horribles supplices; les confesseurs dans l'indigence, dans les prisons, dans l'exil, dans les persécutions, goûtaient ce repos et s'estimaient heureux. Les saints l'ont goûté dans la solitude, dans les exercices de la pcuiience, dans les travaux excessifs et assidus, dans les calomnies, dans les humiliations, dans les infirmités et les maladies. Une foule de chrétiens l'ont goûté dans les devoirs pénibles de leur état, dans les croix qui y étaient attachées, dans la vie commune et dans tous les embarras qu'elle entraîne. Il ne tient qu'à nous de le goûter comme eux. Si nous le voulons. Dieu sera pour nous ce qu'il a été pour eux. Il ne nous demande, ainsi qu'à eux qu'une seule chose, qui est de ne nous appuyer que sur lui, de ne chercher notre repos et notre bonheur qu'en lui.

L'expérience est certaine et n'a jamais mantjué. Du moment qu'on s'est donné à Dieu par le cœur, qu'on a mis ordre à sa conscience, qu'on a pris des mesures pour éviter le péché, sans distinction de véniel ni de mortel, qu'on s'est fermement proposé d'être attentif et fidèle à la grâce, et de ne rien refuser à Dieu, et qu'on s'est mis sous la direction d'un guide éclairé avec la résolution de lui obéir en tout : de ce moment on entre dans un repos, dans un calme qu'on n'avait jamais éprouvé, dont on n'Tavait pas d'idée, et dont on est étonné. Ce repos est d'abord fort doux et savoureux. On le goûte, on sent qu'on en jouit; il nous attire et nous concentre au dedans. Avec ce repos, rien n'ennuie, rien ne fatigue. Les positions les plus pénibles, d'ailleurs, deviennent agiéables ; les autres plaisirs, quels qu'ils soient, deviennent insipides ; on évite avec soin tout ce qui peut Doua tirer d'une si douce jouissance. Nul avare ne craint

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autant de perdre son trésor, qu*on craint lont ce qui pourrait nous rarir ou altérer noire repos. C'est un sommeil de l'âme, où elle veille pour Dieu seul, et où elle dort pour tout le reste.

Cela paraît une rêverie, une illusion à quiconque ne l'a f)as éprouvé. Et ce ne sont pas seulement les mondains qui pensent ainsi : tous ceux à qui le repos est inconnu, parce qu'ils ne se sont pas pleinement donnés à Dieu, le traitent de chimère, d'égarement d'une imagination échauffée. Mais croyons-en les saints qui en parlent d'après leur expérience, croyons-en saint Paul, qui nous parle d'une paix au-dessus de tout sentiment ; croyonsen Jésus-Christ, qui appelle ce repos sa paix, une paix divine, une paix que le monde ne peut donner ni ravir ; une paix qu'on ne peut se procurer par ses propres efforts, parce que c'est un don de Dieu, qui est la récompense du don absolu et irévocable que nous lui faisons de nous-mêmes.

Je l'ai dit : celte paix a ses épreuves, et souvent de très fortes épreuves; mais, loin de l'ébranler, elles ne font que l'affermir; elle s'élève au-dessus de tous les maux, et elle nous y élève avec elle. Elle rend le chrétien tellement heureux au milieu de ce qu'il souffre, qu'il ne changerait pas son état, tout affreux qu'il est, pour la nature, pour les plaisirs les plus délicieux que le monde peut lui offrir. Telle est la vie du parfait chrétien qui va à Dieu par Jésus-Christ, qui adore Dieu comme Jésus-Chrisl en esprit et en vérité, qui lui sacriBe tout, et lui-même par-dessus tout. Rien n'altère son repos; et la mort n'est pour lui qu'un passage du repos du temps au repos de l'éternité.

Quel effroyable malheur de s'obstiner à ne pas vou-

DES AMES IiMERIEURES. î«5

loir éprouver la vérité des promesses de Jésus-Christ, et de se tourmenter vainement ici-bas, pour être encore éternellememt tourmenté dans l'autre monde t

De la vie <le l'âme.

Cherchez Dieu, dit l'Écriture, et votre âme vivra. Voilà en deux mots le principe des devoirs de l'homme, et la source de son bonheur. La vie de l'âme, sa vraie vie, consiste dans le bonheur; elle aime mieux n'être pas que d'être malheureuse ; et, tant qu'elle ne jouit pas, du moins en espérance, de ce qu'elle croit être le bonheur, elle ne croit pas vivre. Mais où est ce bonheur, et oti doit-elle le chercher? L'Ecriture nous apprend qu'il est en Dieu, et qu'elle ne le trouvera que là. Sur cette règle, qui est infaillible, jugeons du bonheur de la plupart des hommes, et, en les plaignant, lâchons d'assurer le nôtre. Mais ceci demande d'être expliqué plus au long.

Le corps a sa vie qui lui est propre, et qu'il tire de l'âme. Tant qu'il n'est qu'organisé, s'il n'est point animé, ce n'est qu'une machine qui ne peut se conserver longtemps dans l'état de corps, et qui tombe bientôt eu pourriture el en dissolution. C'est donc par son union avec l'âme que le corps est vivant ; et, tant que cette union dure, sa vie subsiste. C'est encore l'âme qui entretient la vie du corps, en lui donnant à propos la ourriture elle sommeil, en le préservantdesaccidents qui le menacent^ en le guérissant des maladies auxquelles il est sujet. Et si le corps n'avait en lui-même un principe de corruption, dont tous les efforts de l'âme ne sauraient

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