‹ Manuel des confesseursChapitre 48 sur 74 · CHARITÉ DE PÈRE · texte numérisé non relu

CHARITÉ DE PÈRE

Nom que le 1. (PuÉTRE SANCTIFIÉ, u*** 1-15.) — Aycz uuc charité de père, do™ «"wn- puisque c'est de ce doux nom de père que le pénitent vous feueur. appelle dès le commencement, et que, suivant le mot de saint Ambroise, c'est dans ce sacrement que Jésus-Christ nous a établis les vicaires de son amour : Vicarios amoris Christi. Or, rien de plus chaste, rien de plus honnête, rien de plus fort, de plus infatigable, de plus désintéressé, de plus soigneux, de plus libéral, de plus prudent, de plus patient que l'amour d'un père. Tel doit être le vôtre à l'égard du pénitent, qui est votre fils spirituel, et voici comment vous devez le lui témoigner.

Charité qui 2. — Premièrement, en ne refusant personne. Semper tibi ne reftise per- pendent hamus^ disait autrefois un poète au pêcheur, quo mi-nime rerts gurgite piscis erit. C'est ainsi que vous devez être, toujours et à toute heure, disposé à entendre les confessions des personnes qui vous demandent. N'en exceptez aucune, fussent-elles pauvres et de basse condition, surtout si elles se présentent à des jours et à des heures inaccoutumés. En effet, vous ne connaissez ni l'état ni les dispositions de ceux qui vous cherchent. Au moment où vous y pensez le moins, vous pour-

soDoe.

riez, par un refus, être l'occasiou d'immenses dommages et de la ruine spirituelle d'une àme. Il est arrivé souvent que, parmi les personnes qui se présentaient ainsi à des jours et à des heures extraordinaires, il y en avait qui ne s'étaient pas confessées, les unes depuis six mois ou un an, les autres depuis sept ans, dix ans et même depuis plus longtemps.

Si on les avait renvoyées, combien n'était-il pas à craindre que, laissant expirer cette impulsion extraordinaire de la grâce qui, après un si long temps, leur avait inspiré le courage de se présenter au confesseur, elles ne fussent parties pour ne plus jamais revenir, et multiplier leurs désordres jusqu'à la mort ? Dans ce cas, quel compte sévère n'auriez- vous pas à rendre au tribunal de Dieu, si, par votre manque de charité, au lieu d'être ramenés au Père céleste, ces enfants venaient à se perdre ou seulement à continuer longtemps encore le cours de leurs offenses ? Au contraire, quel bonheur pour vous si ces âmes, promptement accueillies, vous doivent leur retour au bercail ! £h bien ! il peut vous arriver de faire ainsi quelque noble conquête pour le ciel. Saint Philippe de Néri assurait qu'il était redevable de la conversion de ses plus fervents pénitents à l'habitude de se montrer ainsi disposé à toute heure, même de nuit, à recevoir tout le monde.

3. — Ne refusez donc jamais personne, surtout si c'est un suite. inconnu, ne refusez donc pas non plus les pénitents que vous connaissez déjà, car il peut leur être arrivé quelque chose de nouveau que vous ignorez encore ; d'où, à moins d'un prompt remède, il peut résulter de grands dommages pour eux et de grandes offenses envers Dieu. Il vous arrivera quelquefois d'être demandé précisément le jour où vous vous y attendez le moins, où vous en avez le moins la volonté, où vous serez le plus occupé, ou même indisposé. Souvenez-vous alors que c'est Dieu qui a cherché ces pécheurs par sa grâce, et qui vous les amène dans ces circonstances pour procurer d'un seul coup, par votre charité, la sanctification de plusieurs âmes, c'est-à-dire de la vôtre et de la leur. Gardez-vous de priver Dieu de cet honneur, vous d'un tel mérite, et ces âmes d'un tel secours. Si cependant il vous était vraiment impossible de les recevoir, fixez-leur le jour et l'heure, même les

4 MANUEL DBS CONFESSEURS.

moins commodes pour vous, et engagez-les h revenir, en les

priant de ne pas vous refuser la consolation de les aider et de

les entendre.

Charité qui ^' — Accueillcz dofic et encouragez le pénitent dès lecommen-

accueille et cément, au moins lorsque les circonstances vous avertissent

dèTir^^w- qu'il en a besoin ; comme s'il vous dit, par exemple, qu'il ne cernent, g'^gj pgg coufcssé dcpuis longtcmps. Pour lui ôter ou lui affaiblir la difficulté naturelle à l'entière déclaration de ses fautes, animez son courage en disant : Remerciez le Seigneur qui vous a attendu jusqu'à ce moment, et qui vous amène aujourd'hui; consolez-vous ;lapatience dont il a usé jusqu'ici à votre égardestune preuve qu'ilveutvous sauver; ainsi prenez courage; je vous aiderai; quoi qu'Hait pu vous arriver, avec la grâce de Dieu, nous remédierons à tout. Parlez donc avec une sainte confiance. Fruits de 5. — Yous uc sauricz croire combien cet accueil pacette charité, tcmcl cst utilc au péuitcut et à vous-même : au pénitent^ qui, surpris de votre charité, sent son cœur se dilater, s'anime à ne rien vous cacher, et se trouve disposé à recevoir en bonne part tout ce que vous lui direz ; car il rencontre en vous non pas seulement un juge, mais encore un père ; à vousmême, qui, témoin de la docilité et de la confiance du pénitent, sentez croître voire zèle pour son bien, et vous trouvez dispensé de l'obligation de lui parler avec une salutaire sévérité. Dès lors votre amour et sa confiance vous autorisent à lui commander et à tout attendre de lui. Bien plus, vous êtes délivré du péril de tomber dans ces funestes condescendances, dernière et ordinaire ressource d'un confesseur qui, pour avoir accueilli le pénitent avec dureté, le trouve rebelle à ses ordres.

Danger de 6. — Cc scrait dc votro part une grande erreur de recevoir

'*"Xnt ^" ^^ semblables pécheurs avec sévérité ; et si, lorsque quelqu'un s'accuse de ne s'être pas confessé depuis longtemps, vous alliez lui dire : Vous êtes chrétien^ vous qui pendant si longtemps avez pu vivre si loin de Dieu et des sacrements ? y aurait-il rien de moins étonnant qu'effrayé d'un tel langage, il renfermât dans sa conscience tout au moins quelqu'un de ces péchés pour Taveu desquels il éprouve déjà une si grande difficulté ; qu'ainsi, vous quittant avec un sacrilège de plus, c'est-à-dire tout à la fois avec un obstacle bien plus fort à la confession, et une sorte

de persuasion qu'il est perdu^ il se jetât tête baissée dans des désordres toujours plus grands ? Il n*y a pas longtemps qu'on lisait à un criminel sa sentence de mort. Une personne qui était présente a raconté que les premières paroles de ce malheureux^ lorsqu'il entendit sa condamnation, furent cellesci : /^ ^i^ serais point dans cet état sans un confesseur qui me reçut et me rebuta avec la plus grande dureté.

Soyez donc sur ce point de la plus grande réserve à l'égard de qui que ce soit. Souvenez-vous que la honte d'accuser leurs fautes n'est pas naturelle seulement aux jeunes gens et aux jeunes personnes, mais encore aux adultes les plus avancés en ftge, aux prêtres même et aux religieux. Les âmes les plus pieuses en éprouvent à dédarer de simples péchés véniels. Plus l'âge est avancé^ plus Je rang et la condition sont élevés, plus aussi très souvent la confession devient difficile, si l'on est tombé dans quelque grande faute. De là cet avertissement de saint Paul : Fratres, et si prseoccupatus fuerit homo in aliquo delicto, vos, qui spiri-tualesestiSj hujusmodi instruite in spiritulenitatis, considerans teipsum ne et tu tenteris ^. Cette parole de l'Apôtre : Considérais teipsum, ne et tu tenteris, vous prévient de ce qui pourrait vous arriver en punition de votre dureté. Ainsi, que la manière dont vous voudriez être traité si, ce qu'à Dieu ne plaise, vous tombiez dans quelque péché honteux, vous apprenne comment vous devez vous-même traiter les autres.

7. — Ce n'est pas assez d'avoir bien accueilli et encouragé le charité qui suppénitent, vous devez encore le supporter pendant la confession. "I^®^* Ici, j'en conviens, très souvent la multitude des pénitents ou le ooan de' même un seul, mais très long, mais peu intelligible, verbeux, ^* confcMion. grossier, qui vous apporte un fatras de choses et de cas embrouillés, donne la plus grande peine au confesseur. L'unique moyen de réprimer rimpatience causée par tant d'ennui, c'est un amour de père qui ne se lasse jamais et qui allège toutes les fatigues. Voulez-vous nourrir en vous cette charité, gravez bien dans votre cœur, et, au besoin, méditez les maximes suivantes : l"" Si Jésus- Christ n'a pas hésité à donner son sang et sa vie pour le salut des âmes, qui de nous, qui sommes ses ministres, pourra refuser d'y consacrer au moins son temps et sa peine? Quel usage plus

i Ad Galat., n.

noble et plus utile pourrions-nous faire de nos forces que de les employer à une œuvre à laquelle un Dieu lui-même s'est dévoué tout entier ? 2* Qua mensura mensi fueritis remettehir vobis *. Comme si Notre-Seigneur vous disait : Si vous usez de patience envers cette Ame, si vous Taidez, si vous l'instruisez, si vous la consolez, si vous la sanctifiez, rassurez-vous, eademmensuraremetietur tibi : je vous supporterai, je vous aiderai, je vous sanctifierai; mais si vous lui refusez ces bons offices, malheur à vous I vous devenez à mes yeux indigne des mêmes bienfaits ; je ne serai plus indulgent à tolérer vos fautes ; je vous accorderai moins de secours : eadem mensura. Ainsi vos intérêts bien entendus vous font un devoir de supporter le pénitent.

Si, au jour du jugement dernier, des louanges publiques, ac* compagnées d'une récompense publique, éternelle, sont réservées aux moindres œuvres de la charité inférieure, c'est-à-dire de la charité corporelle, quelles louanges et quelles récompenses le Seigneur ne donnera-t-il pas aux œuvres de la charité spirituelle, qui lui est si supérieure ; de cette charité qui revêt les âmes de la grâce céleste, qui les nourrit, qui les délivre des chaînes du démon et les guérit de leurs maladies? Mais que dis-je? Non, vous n'attendrez pas jusqu'au jour du dernier jugement à recevoir les grâces et les récompenses du Père céleste, vous, dont la patiente charité ramène dans ses bras ses enfants pénitents ! Oh I combien de tentations dangereuses il éloignera de vous I de combien d'autres il vous rendra victorieux ! quelle abondance de secours spirituels il vous prodiguera pendant le cours de notre vie I Ne cessez donc jamais de montrer la plus grande patience envers tous les pécheurs pendant le cours de leur confession. Soyez-en sûr, le jour oii vous sortirez du sacré tribunal la tète fatiguée, la poitrine épuisée^ si vous avez été père par votre charité pour les âmes. Dieu aussi se montrera tel à votre égard, en vous comblant de grâces et de consolation. Charité qui le 8. — Ici, jc VOUS rccommande spécialement ceux que certains mJgSt^éé- défauts corporels, comme la surdité, ou un empêchement de fauts. langue, ou d'un autre genre, exposent grandement à ne recevoir jamais une assistance proportionnée à leurs besoins. S'ils s'adressent à vous, ne les recevez pas à votre confessionnal public, à cause du danger d'être entendu ; mais conduisez-les dans

t Matt., vu, 2.

qaelqae endroit favorable où vous puissiez en toute assurance les écouter et vous faire entendre. Une seule confession remédiera peut-être aux défauts d'un grand nombre de confessions passées. Ne vous tourmentez pas si vous êtes obligé de leur faire faire une confession générale : dans ce cas, ainsi que dans beaucoup d'autres, une confession générale n'est guère plus longue qu'une confession particulière. En effet, ces sortes de pénitents mènent une vie uniforme, et à peu près la même dans tous les temps ; ainsi, quand vous connaîtrez la différence du plus au moins grand nombre, sans spécifier autre chose, tout est suffisamment éclair ci.

Ne renvoyez pas facilement ces sortes de pénitents à d'autres confesseurs, pour quelque difficulté que vous trouveriez à les entendre ou à vous faire entendre d'eux. Si le défaut corporel du pénitent est de nature à embarrasser tout autre confesseur autant que vous, par exemple, s'il est sourd ou muet, vous pouvez aussi bien qu'un autre lui donner tous les secours dont son état le rend susceptible. Ne vous déchargez point de la fatigue sur autrui, supportez-la, et vous en aurez la récompense. Que si l'obstacle n'était point absolu, mais relatif; par exemple, si vous n'entendiez pas son langage, qu'un autre comprend^ alors, en vous dispensant de l'entendre, votre charité doit s'employer à lui chercher un habile confesseur, auquel vous le recommanderez : du moins, vous lui indiquerez où il pourra le trouver aisément. J'ai vu bien des endroits où la charité des pasteurs réunit à des jours particuliers, et dans les lieux favorables, toutes les personnes sourdes ou muettes, ou atteintes d'autres infirmités. On Ut dans la Vie de saint François de Sales qu'il passa bien quatre heures, pour faire entendre quelques vérités de la religion à un jeune sourd-muet.

9. — Mais, en général, il est difficile de ne pas se laisser em- sûte. porter quehiuefois par un faux zèle : ou, pour parler plus juste, une bile échauffée et une impatience couverte des apparences du zèle vous poussera à traiter avec rudesse le pénitent qui vous ennuie. Yotre prétexte sera de lui faire sentir la grièveté de ses fautes; mais, en réahté, ce sera pour exhaler votre impatience et pour en finir plus vite avec lui. De là, qu'arrivera-t-il? Quoique vous ne soyez, par principe, ni rigoriste ni relâché, vous courez risque de tomber dans l'une de ces deux extrémités, soit

en renvoyant le pénitent sous prétexte qu'il n'est pas disposé, et voilà du rigorisme ; soit en l'absolvant pour vous débarrasser plus vite, et voilà du relâchement. Il n'est pas très facile de s'apercevoir des secrètes illusions que produit alors l'impatience. Bans le confesseur relâché^ elle se couvre du manteau doré de la charité, qui ne veut pas fatiguer le pénitent par des interrogations, ou qui craint de lui rendre odieux le sacrement en environnant l'absolution de difficultés. Dans le confesseur rigo^ ris te, elle prend le manteau argenté de la religion, qui craint d'exposer le sacrement en le donnant à un indigne.

Prenez-y garde, ces divers jugements ne sont pas le fniit d'une saine morale, et n'ont pour cause qu'une volonté qui s'impatiente à la vue, à la seule pensée des précautions plus grandes qu'il faudrait prendre pour absoudre sans relâchement, ou des moyens nouveaux dont il faudrait user afin de mieux disposer le pénitent à recevoir l'absolution sur-le-champ, sans le renvoyer par un excès de rigueur. C'est ainsi qu'on tombe dans le laxisme ou dans le rigorisme pratique ; car l'un et l'autre sont un moyen de se délivrer plus promptement de l'ennui qu'on éprouve. Remède contre iO. — Voulcz-vous uu moycu qui, OU allégeant vos fatigues, nmpatieDoe tienne votre esprit dans le calme et la liberté nécessaires pour bien user de la science de juge, im moyen qui vous préserve des pièges et des illusions de l'impatience et de l'empressement à vous débarrasser? Vous le trouverez encore dans une charité de père. Prenez donc pour règle de vous défier de votre zèle, toutes les fois qu'il n'est pas joint à la patience et à l'amour de la peine. Telle est, en effet, dit saint Grégoire le Grand, la différence qui existe entre le zèle paternel comme celui de Jésus- Christ^ et le zèle pharisaîque, comme celui d'un parâtre : le premier, inspiré par l'amour, tout de compassion pour le pécheur, semble en quelque sorte n'avoir ni le sentiment ni l'horreur du péché ; l'autre, au contraire, montre une telle haine du péché, qu'au lieu d'avoir de la compassion, il n'a que du mépris pour le pécheur : VerajusHtia compassionem habet^ falsa^ dedignationem^.

Charité qui aide 1 1 • — Cc u'ost poiut asscz dc supportcr le pénitent, votre à w^lfiL ^^ ^^^^^ ^^^^ toujours r aider f surtout à la fin^ pour le faire passer

1 Homil. xxxiv, in Evang.

de r état du péché à F état de la grâce. Je dis l'aider toujours, par des interrogations convenables, afin de rendre complète Taccusation de ses fautes, de leurs qualités, de leur nombre et des circonstances qui sont la matière nécessaire du sacrement. Pour cela, vous n'avez pas seulement besoin de science et de patience, il vous faut de plus cette adresse dont je parlerai bientôt en traitant de Thabileté de médecin. Mais aidez principalement à la fin ^ puisque le caractère distinctif d'un bon père, c'est de vouloir sauver à tout prix la vie de son enfant. Je ne vous dis pas pour cela de l'absoudre sur-le-champ; non, ce n'est pas là chercher avec sincérité le vrai bien du pénitent. Je vous dis que vous devez proportionner vos secours à ses besoins pour lui procurer une contrition et un ferme propos véritables ; en sorte qu'il s'en aille justifié, fûl-il venu grand, et même très grand pécheur. C'est encore la charité qui saura vous armer de mansuétude ou de rigueur, suivant le besoin.

Voyez ce qui se passe dans une famille : un enfant malade refuse-t-il de prendre des remèdes? les serviteurs les plus dévoués se lassent bientôt de le soigner, et s'il faut longtemps dis^*^ puter avec le malade pour lui faire accepter les médicaments nécessaires, et l'empêcher de manger ce qui pourrait lui nuire, vaincos par l'ennui, ils cèdent à ses caprices, le dispensent des remèdes et lui permettent les choses défendues. Pourquoi cela? Parce qu'ils ont un grand amour d'eux-mêmes et de leur propre intérêt, mais point ou presque point pour le malade. Ce n'est pas ainsi que les parents condescendent aux caprices de l'enfant. Pourquoi encore? Parce que leur amour, dégagé de tout intérêt personnel, craint la perte de ce fils et emploie mille moyens pour éloigner le danger et adoucir l'amertump du remède. Que si la douceur ne suffit pas, ils savent élever la voix, menacer, étendre eux-mêmes et tenir immobile sous le fer la main du malade. C'est l'amour qui donne à leur cœur la fermeté nécessaire ; mais dans cette rigueur se mêle et se montre toujours l'amour lui-même.

U n'en est pas autrement au tribunal de la pénitence. Le confesseur, animé d'une charité de père, fuit le relâchement et le rigorisme, moyens pour lui très commodes de terminer promptement, soit par un renvoi, soit par une absolution, mais moyens nuisibles au pénitent. Son amour lui fait rechercher et prendre

téresfée.

iO MANUEL DES CONFESSEURS.

tous les moyens qui sont en son pouvoir de le guérir et de le remettre en état de grâce. Au contraire^ le confesseur qui n'a pas cette charité, fût-il d'ailleurs très instruit, est peu utile au pénitent, parce qu'il ne s'applique pas à faire de sa science un usage convenable.

charué désin- 12. — Afin d'éviter ce relâchement auquel nous porte Tamour de notre propre commodité, et ces condescendances excessives qui naissent du respect humain, des égards ou d'une inclination pour le pénitent, n'allez pas conclure que notre charité a besoin d'être affaiblie ; concluez plutôt qu'elle a besoin d'être purifiée et augmentée. C'est ainsi que, devenant pure, céleste et courageuse, elle ne visera plus qu'au bien spirituel du pénitent et elle saura triompher de tout pour le procurer. Que tel soit le vrai moyen de réussir, j'en trouve la preuve dans la diflTérence qui existe entre le bon pasteur et le mercenaire. Celui-ci, en retrouvant sa brebis, se contente de la rappeler au bercail par un seul coup de sifflet, sans prendre aucune précaution pour l'empêcher de s'enfuir de nouveau pendant le chemin : tel me paraît être le confesseur relâché. Ou bien il lui donne des coups de bâton, et lui jette des pierres pour la forcer à rejoindre le troupeau, sans s'apercevoir qu'il l'épouvante, qu'il la fait fuir encore plus loin que la première fois, et l'expose de plus près à la gueule du loup : tel me paraît être le confesseur trop sévère, aucun des deux n'est le bon pasteur : car l'un et l'autre, pour éviter la fatigue, laissent périr la brebis.

Il n'en est pas de même du bon pasteur. A-t-il retrouvé la brebis : il ne la bat point ; il ne la laisse point non plus en liberté, mais la charge sur son cou, et, la tenant des deux mains, il s'assure qu'elle ne s'enfuira pas. Ce n'est pas tout : au lieu de lui laisser la fatigue du chemin, il lui procure un doux repos sur ses épaules. Ainsi le bon pasteur franchit lui-même toute la distance, sue sous son bien-aimé fardeau, et, plein de joie, replace au bercail la brebis saine et sauve. Le seul bon pasteur, c'est donc le confesseur plein d'un amour paternel. Avec la science de juge et l'habileté de médecin comme avec deux bras, il prend et sauve le pénitent ; il ne répouvante point par la sévérité, il ne le dispense pas de ses devoirs par le relâchement, mais il lui épargne une grande partie de la fatigue, qu'il prend pour lui, soit en l'accueillant, en le supportant, et l'aidant de

toute manière, afin qu^après l'avoir bien disposé, il puisse le justifier et le consoler.

13. — Vous voyez que, pour être très bon confesseur, il ne Marques de suffit pas d'être grand théologien ni ascétique expérimenté, il ***** *'^*^**' faut de plus être rempli de charité ; non pas d'une charité quelconque, mais d'une charité de père et bon pasteur, et non de mercenaire. Or cette qualité du confesseur, la plus facile en apparence, est en réalité la plus difficile. En effet, elle vous

oblige à trois choses : 1** à l'acquisition d'une saine morale conmie juge et à une grande habileté comme médecin ; â"" au bon usage de l'une et de l'autre pour assurer le bien du pénitent ; S"" à prendre sur vous une grande partie de la fatigue, de manière que la brebis, en recueillant tout l'avantage, ne soit point tentée de prendre en haine le bercail et le berger, et de s'enfuir de nouveau pour ne plus revenir ; mais que, au contraire, attirée par votre charité, qui lui change en douceur l'amertume de la confession, elle revienne souvent, etjpar là se conserve fidèle à Dieu ^.

14. — Conserver le juste en état de grâce, que dis-je ? leconr chariié qui duire à la perfection : tel est le dernier devoir de votre cbarité. '***''**feç\io^* ^^ Combien d'âmes qui, faute de soins de la part du confesseur,

n'étant pas prévenues des dangers à éviter, ni instruites des moyens à prendre pour conserver et nourrir la dévotion, retombent promptement dans les filets de l'ennemi ! Combien d'autres qui languissent jusqu'à la mort dans les premiers éléments de la vie spirituelle, sans jamais avancer d'un pas, parce que personne ne les instruit ni ne les anime à une vie plus parfaite, pour laquelle néanmoins elles ont reçu de la grâce les plus heureuses dispo-

> L'esprit du confesseur, c'est-à-dire la charité la plus paternelle, respire dans cet admirable passage de S. Raymond, dont Léon XII a dit dans son Encyclique : Quem insignem saeramenti Pcmitentiœ ministrum appellat Ecclena : « Cognitis peccatis, confesser adsit... benevolus, paratus erigere a et secum onus portare; habeat dnlcedinem in affectione, pietatem in altec rius crimine, discretionem in varietate ; adjuyet confitentem orando, eleemoc synas et cœtera bona pro eo faciendo ; semper eum juvet leniendo, conc solando, spem promittendo, et, cum opus fuerit, etiam increpando; c doleat loquendo, instruat opérande ; sit particeps laboris, qui vult fieri partiff ceps gaudii. »

Sancti Raymundi Summa^ lib. m, 463. — RomsB, BCDGIII.

(Note du traducteur,)

sitions ! Pour encourager votre zèle à cet important travail, souvenez-vous que Dieu est quelquefois plus honoré par une seule personne qui le sert parfaitement, que par mille autres qui sont tièdes et exemptes de fautes graves, mais d'une vertu commune. Bien souvent, pour sanctifier une famille entière, et même un grand nombre d'âmes, une seule personne fervente fera plus par ses exemples, ses conseils, ses discours, son zèle, que beaucoup d'autres ensemble, mais froides et sans expérience.

Un seul père de famille formé par vos soins à la récitation journalière du chapelet ; à Texamen de la conscience le soir ; à la méditation ou du moins à la lecture de quelques vérités éternelles le matin ; à Tart de trafiquer pour le ciel par la pureté d'intention, renouvelée souvent pendant la journée ; à la mortification non seulement dans les choses défendues, mais encore dans les choses permises ; à la manière de sanctifier par quelques bonnes pratiques les fêtes de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge et des saints : un tel père ne sera-t-il pas pour ses enfants et ses domestiques un grand principe de sanctification ? Sa famille ne profitera pas seule de ses exemples et de ses leçons : instruites et formées à une si bonne école, ses filles en porteront rheureuse influence dans les familles de leurs époux. Souvenez-vous que, en cultivant et en conduisant à la perfection quelques pénitents, ce n'est pas seulement leur bien que vous procurez, c'est celui d'un grand nombre d'autres. Mais, pour y réussir, quelle méthode, quels moyens devez-vous employer ? Vous le verrez ci-après. C'est pour vous l'apprendre que Scaramelli a composé son Directoire ascétique, dans lequel, à une théorie savante et solide se trouvent joints des avis pratiques pour le directeur.

15. (B. Léonard, n** 15.) — Ils sont donc bien blâmables les confesseurs qui, par des brusqueries et des reproches déplacés, effarouchent les pauvres pénitents. Leur conduite m'étonne ; car c'est avec un esprit calme, un visage serein et des manières pleines de douceur qu'on doit les accueillir, afin de leur persuader qu'on fait tout pour leur bien. Éclairez leur esprit de manière qu'ils écoutent volontiers vos leçons et s'y conforment d'eux-mêmes ; dites-leur : <x Mon fils, voilà déjà bien des années que vous croupissez dans la fange ; jamais vous n'avez donné aucun signe d'amendement, puisque vous avez

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presque toujours porté aux pieds de vos confesseurs le même nombre de péchés : preuve certaine que jusqu'ici vous n'avez eu ni une vraie douleur ni un ferme propos ; il est donc bien à craindre que vos confessions ne soient toutes nulles ou sacrilèges. Voulez-vous toujours vivre ainsi en danger évident de votre saiut éternel? Pour votre bien^ afin que vous vous excitiez mieux à une sincère contrition qui soit le commencement d'une véritable conversion, je vous exhorte, je vous prie, je vous conjure, par tout l'amour que vous portez à votre âme, de vous éprouver pendant quelques jours en vous faisant violence à vous-même. Faites quelque petite pénitence : récitez chaque jour un chapelet, et matin et soir un Ave Maria à Thonneur de l'Immaculée Conception, avec un acte de contrition. Le matin faites un ferme propos de ne pas pécher pendant le jour, et le soir de ne pas pécher pendant la nuit. Pensez chaque jour pendant quelques moments à la mort, ou à l'enfer, ou à l'éternité ; surtout, lorsque vous serez assailli de quelque tentation, dites sur-le-champ Mon Jésus, miséricorde, ou quelque autre oraison jaculatoire^ pour appeler Dieu à votre secours, et vous en recueillerez un fruit merveilleux.

— Mais, mon père, si pendant ce temps-là je venais à mourir? — Ah ! voilà ce qui doit augmenter votre componction, puisque, dans l'état douteux où vous êtes, il serait bien à craindre que, malgré toutes mes absolutions, vous ne fussiez damné tandis qu'en faisant un acte de contrition avec un ferme propos de vraiment vous corriger et de venir recevoir l'absolution au jour indiqué, fussiez-vous surpris par la mort, il y a tout lieu d'espérer que vous seriez sauvé. Prenez donc courage, mon fils, ne vous inquiétez pas; soyez bien sûr que je vous traiterai en père, que je ne vous gronderai pas, que je vous consolerai, et j'ai la confiance que vous me remercierez dans ce monde et dans l'autre. »

L'expérience prouve que les pénitents traités avec cette tendre charité se soumettent de bon cœur au délai de Tabsolution, et ils en retirent de grands fruits. Je ne prétends pas qu'ils déracinent tout d'un coup une habitude invétérée, mais qu'ils se fassent, comme ils le doivent, quelque violence pour la déraciner. Si, pendant l'intervalle, ils retombent quelques fois de moins que de coutume, donnez-leur l'absolution ; car

t4 MANUEL DES CONFESSEURS.

ces chutes proviennent plutôt de fragilité que de malice. Ce peu de résistance vous assure que adest spes emendationk. Voilà une conduite pleine de prudence, également éloignée de celle des théologiens qui, sous prétexte de douceur, relâchent le zèle sacerdotal, et de ces opinions trop rigoureuses qui rendent amère la charité même. Adoptez-la donc et adoptez-la de bon cœur.

Formons entre nous cette sainte ligue dont les peuples doivent retirer les plus précieux avantages. Les pénitents euxmêmes vous payeront un tribut de reconnaissance en vous souhaitant mille et mille bénédictions. Combien de fois ne m'ont-ils pas dit : « 0 mon père! si, dès le commencement de mon mal, j'avais trouvé un confesseur charitable qui m'eût différé l'absolution pour quelques jours, et qui m'eût traité avec la même charité dont vous avez fait usage envers moi, je ne serais point dans ce misérable état, je n'aurais pas commis tant de péchés. » Et, en parlant ainsi, des larmes de consolation inondaient leur visage. Marchons donc dans cette voie battue par les saints, et soyons assurés qu*unis par les mêmes principes, et bien pourvus de ce pain de la vraie prudence, nous remplirons le paradis d'un grand nombre d'âmes. Qu'ils prennent bien garde les confesseurs qui tiennent une conduite toute différente, qu'ils craignent, qu'ils tremblent que, par leur faute, une foule d'âmes n'aillent peupler les abimes étemels! Atant la con- 16. (Saint ALPHONSE, n* 2-5.) — AJusi, pour remplir le defesfion. YQJp j'^u jjqq p^re, le confesseur doit être rempli de charité. Or, je vous l'ai dit, il doit montrer cette charité : 1* en recevant tous les pénitents quels qu'ils soient, les pauvres, les ignorants, les pécheurs. Plusieurs ne veulent confesser que les âmes pieuses ou quelques personnes de distinction, qu'ils n'oseraient refuser; mais s'il se présente un pauvre pécheur, ils l'écoutent de mauvaise grâce et le renvoient avec dureté. De là qu'arrive-t-il? C'est que ce malheureux, qui s'est fait la plus grande violence pour venir se confesser, se voyant si mal | reçu et si durement repoussé, prend le sacrement en haine et s'effraye de la confession ; puis, désespérant de trouver qui l'aide et qui l'absolve, il s'abandonne à tous les désordres d'une mauvaise vie et finit par le désespoir. Telle n'est pas la conduite des bons confesseurs. S'il se pré-

sente quelque pécheur de ce caractère , ils Taccueillent avec la plus grande bonté. Ils sont au comble de la joie, quasi victor capta prseday de se trouver dans le cas d'arracher une âme au démon. Ils savent qu'à proprement parler, le sacrement de la réconciliation n'est pas institué pour les âmes pieuses, mais pour les pécheurs, puisque, pour être remises, les fautes légères n'exigent pas Tabsolution sacramentelle. Ils savent que Notre- Seigneur lui-même a dit : Non veni vocare justos, sed peccatores ^. Aussi, prenant des entrailles de miséricorde,' suivant l'exhortation de l'Apôtre, ils montrent d'autant plus de charité que cette âme est plus enfoncée dans la fange du vice, afin de lattirer à Dieu. Courage j lui disent-ils, soyez sans crainte y faites une bonne confession. Dites tout sans vous gêner, n'ayez honte de rien. Peu importe que vous ne vous soyez pas bien examiné; il suffit que vous répondiez à ce que je vous demanderai. Remerciez le bon Dieu de vous avoir attendu jusqu'à ce jour. Voici le moment de changer de vie. N^en doutez pas. Dieu vous pardomiera certainement si vous avez de bonnes intentions. Il ne vous a si longtemps attendu, que pour vous pardonner. Dites avec courage et confiance.

il. — Pendaut la confession le confesseur doit user d'une pendant la charité plus grande encore. Il faut, pour cela, qu'il se garde «nfession. bien de montrer ni impatience, ni ennui, ni étonnement des fautes que le pénitent confesse. Toutefois, s'il était si insensible et si effronté qu'il déclarât un grand nombre de péchés graves sans témoigner ni horreur ni regret, il conviendrait de lui en faire remarquer la multitude et l'énormité ; dans ce cas, la correction est nécessaire pour le réveiller de sa mortelle léthargie. Il est bien vrai, comme le disent les docteurs, que le confesseur doit s'abstenir de faire la correction pendant le cours de la confession, de peur que le pénitent, effrayé, ne cache le reste.de ses fautes; mais cette règle n'est pas sans exception. Il convient quelquefois de ne pas passer outre et de faire sur-le-champ la réprimande ; par exemple, lorsque le pénitent se confesse de certain péché plus énorme ou qu'il ' commet d'habitude. Cette conduite a pour but de lui faire sentir la grièveté du mal, mais sans l'aigrir ni l'efirayer. Ainsi, qu'après lui avoir fait les remontrances nécessaires, le con-

< Marc, n, 17.

16 MANOBL DBS GONFESSBORS.

fcsseur s'empresse de Fencourager à dire le reste de ses fautes : Courage ! fT est-il pas vrai que vous voulez renoncer à ce maudit péché? Oui, ayez confiance; dites tout maintenant^ ne laissez rien sur votre conscience. Voudriez-vous faire un sacrilège ? Ahl ce serait un péché plus grand que tous ceux que vous avez commis. Dites tout avec courage ; faites une bonne confession^ et Dieu vous pardonnera, k la fia de u ^8. — G'est à la fin de. la confession que le confesseur doit confession, redoubler de zèle pour faire connaître au pénitent la grandeur et la multitude de ses fautes^ ainsi que le misérable état de damnation où il se trouve, mais toujours avec charité. Il peut alors se servir d'expressions plus fortes, pour le faire rentrer en lui-même. U doit lui laisser voir que toutes ses paroles sont dictées non par l'indignation, mais par la compassion et la charité. Il lui dira, par exemple : « Mon fils, vous le voyez, n'estce pas la vie d'un réprouvé? Dites-moi, quel mai vous a fait Jésus-Christ pour le traiter de la sorte? S'il avait été votre plus mortel ennemi, auriez-vous pu le traiter plus mal? un Dieu qui est mort pour vous I Ah ! si vous fussiez mort à ce moment, cette nuit, où seriez-vous allé? où seriez-vous maintenant? En enfer pour toujours. Que vous revient-il de tous ces péchés que vous avez commis? Un enfer dans le cœur et un enfer dans l'éternité. Courage, mon fils! il est temps d'en finir; donnez* vous à Dieu : c'est assez l'avoir offensé. Je vous aiderai de tout mon pouvoir; venez me trouver toutes les fois que vous le voudrez. Travaillez maintenant à devenir un saint, et soyez heureux. Ahl qu'il est doux d'être dans la grâce de Dieu! » La méthode particulière de saint François de Sales pour attirer le pécheur à Dieu était de lui faire comprendre le bonheur de ceux qui vivent dans la grâce et le malheur de ceux qui vivent dans i'éloignement de Dieu.

Ces exhortations finies, le confesseur aidera le pénitent à l'acte de contrition, et, s'il est disposé, il l'absoudra, en lui donnant les moyens de se corriger : nous les indiquerons à Tarlicle suivant. Que s'il ne peut l'absoudre, ou s'il juge à propos de lui différer l'absolution, il lui fixera le temps au* quel il doit revenir, en lui disant : Je vous attends tel jour; ne manquez pas de venir. Ayez bon courage ; comme je vous ai dit, recommandez-vous à la sainte Vierge, et venez me

trouver. Si je suis au confessionnaly approchez, je vous ferai passer ; si je n'y suis pas, faites-moi appeler, je quitterai tout pour vous entendre. » Cest avec cette douceur que vous de* vez le renvoyer. Traiter les pécheurs avec charité est Tunique moyen de les sauver ; car, s*ils rencontrent un confesseur aus* tère, qui, loin de les encourager, les traite avec dureté, ils prennent en haine la confession, abandonnent les sacrements, et les vmlà perdus.

19. (Saint Charles, pages 8-10,64-70.) — Vous comprenez chtrit^ maintenant que les confesseurs doivent recevoir ceux qui se p*<^^°<^ ^^ présentent pour se confesser avec grande promptitude et fa- ^*^"*^'"*°'cilité, et prendre bien garde non seulement de ne les pas renvoyer en abhorrant ce travail, ou à ne pas leur témoigner, même

par signes ou par paroles, qu'ils ne les écoutent pas volontiers ; mais, au contraire, ils doivent faire en sorte que leurs pénitents soient persuadés qu'ils reçoivent une sensible consolation et un singulier plaisir, dans les peines qu'ils prennent pour le bien et le soulagement de leurs âmes. C'est pourquoi, afin que les pénitents ne puissent apporter pour excuse de ne s'être pas confessés, principalement au temps qu'ils y sont obligés, la difficulté de trouver des confesseurs, nous les avertissons que, quoiqu'ils soient appelés ailleurs pour assister à des funérailles ou à d'autres offices, ils ne doivent pas néanmoins, si ce n'est en cas de nécessité, cesser d'entendre les confessions aux temps qu'elles sont ordinairement plus fréquentes.

20. — Or, suivant l'obligation de véritables pères spirituels, charité qai les confesseurs doivent avoir un soin particulier d'instruire et •'^^« ,2^^"^* d^acheminer dans les vertus chrétiennes et dans la vie spirituelle et à 'rdra ^d» tous les pénitents^ mais particulièrement ceux qui les auront '^Ya^wiu"** choisis pour leurs directeurs, et qui se confessent ordinairement

à eux ou les consultent dans les doutes et autres rencontres qui concernent le salut de leurs âmes. Ils doivent donc tâcher de confirmer ceux dont ils ont la conduite spirituelle en un tel état, qu'ils soient véritablement constants dans la résolution de perdre plutôt, non seulement leurs biens et leur honneur, mais encore leur propre vie, que d'offenser mortellement la majesté de Dieu, et qu'ils aient un ardent et généreux désir d'être toujours conformes à sa sainte volonté. C'est pourquoi ils les instruiront de la fin pour laquelle l'homme

i8 MANUEL DES CONFESSEURS.

et toutes les autres choses ont été créés ; que rhomme n'a été créé de Dieu que pour le servir et lui obéir en cette yie, et en jouir éternellement dans l'autre, et qu'ils doivent, par cette raison, se résoudre à travailler pour parvenir à cette fin, et à n'estimer que les choses qui peuvent leur servir à y arriver, et abandonner toutes celles qui les en peuvent détourner : et ils doivent faire en sorte que leurs pénitents soient toujours portés d'eux-mêmes à cette fin, et qu'ils y dirigent toutes leurs actions et ensemble tout ce qu'ils ont en ce monde, et qu ainsi ils se conduisent de telle sorte, dans leur vivre, dans leurs habits, dans leurs conversations, dans leurs affaires et dans tous les autres exercices, que toutes ces choses leur servent à tous comme autant d'ailes et de secours pour y parvenir, et qu'ils soient toujours prêts à eu modérer Tusage, et à les régler ou abandonner entièrement dans toutes les occasions que leur directeur jugera nécessaires pour leur salut. Et lui, de sa part, considérant l'état et la condition d'un chacun, les conduira, conformément à cet étal et à cette condition, à la fin que nous venons de dire.

11 faut que les directeurs instruisent ceux dont ils ont la conduite spirituelle, selon la portée de leur esprit, de la manière de faire la prière, et qu'ils les accoutument à vaquer à cet exercice pour le moins deux fois le jour, le matin quand ils se lèvent et le soir quand ils s'iront coucher ; outre qu'ils les doivent exhorter à ouïr chaque jour la messe et à assister aux offices divins les jours de fête , ils doiven t aussi particulièrement instruire ceux qui en seront capables, hommes ou femmes, de la manière de faire l'oraison mentale, et enseigner aux autres comme se doivent réciter dévotement le chapelet, la couronne et l'office de la Vierge, les sept psaumes pénitentiaux ou autres semblables prières, et les exhorter tous généralement à faire Texamen de leur conscience, leur marquant pour cela, comme une heure commode et convenable, le temps du soir auquel ils sont invités par le son de la cloche à faire la prière avec toute leur famille.

Ils doivent les exhorter à fréquenter souvent les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, et tâcher de les porter, suivant le conseil de saint Augustin, à communier tous les dimanches ; et s'ils en rencontrent quelqu'un qui ne soit pas disposé, ils feront en sorte de l'y disposer peu à peu, l'exhortant premièrement à

se confesser et à communier les fêtes principales de Tannée, comme, outre celle de Pâques, à le faire encore les fêtes de l'Assomption et de la Toussaint, de Noël, et le premier dimanche de Carême, pour gagner Tindulgence plénière et se préparer au sain( jeûne. Après quoi, l'obligeant à faire un peu plus souvent cette sainte action, ils le pouront réduire à la communion de chaque mois ; ce qu'ayant obtenu de lui, il ne leur sera pas difficile de le porter à fréquenter ce sacrement tous les huit jours.

Les directeurs doivent avoir un soin particulier de faire que ceux qu'ils dirigent s'occupent, les jours de fête, à rendre honneur et service à Dieu ; c'est pourquoi ils les exhorteront à se mettre de quelqu'une de ces compagnies qui ont pour institut particulier de vaquer, les jours de fête, à l'oraison et aux exercices de piété ; et ils doivent particulièrement recommander aux pères de famille de s'entretenir dans l'honneur et la crainte de Dieu, et d'avoir un soin particulier de faire aller leurs enfants ouïr la doctrine chrétienne, et de les conduire avec eux les jours de fête pour entendre les prédications, les lectures spirituelles, et pour assister à vêpres^ et de les élever dans la sainte habitude de se confesser et de communier souvent.

Ils doivent aussi persuader à ceux qui sont mariés d'employer tous leurs soins pour attirer leurs femmes à la fréquentation des sacrements, et aux femmes de faire de même à l'endroit de leurs maris, les faisant ressouvenir de cette sentence de saint Paul, que le bon mari gagne sa femme à Jésus-Christ, et que de même la femme gagne souvent le mari. Ils pourront obliger ceux qui savent lire, et qui en ont le moyen, d'acheter quelques livres spirituels et de dévotion pour les lire ou faire lire le soir à toute leur famille, et principalement aux jours de fête, comme les Yies des Saints, Tlmitationde Jésus-Christ, les Œuvres de Louis de Grenade^ les Exercices de la Yie spirituelle, le Rosaire de Gaspard Loart, et la Pratique de l'Oraison mentale, composée par le frère Mathias, capucin, et autres semblables.

Ils représenteront souvent à ceux qui sont riches qu'ils ne sont que les dispensateurs de Dieu dans les biens qu'ils possèdent, et que, quoiqu'ils puissent légitimement soutenir leur état avec ces richesses et se maintenir dans leur condition, ils doivent en user néanmoins avec la modestie digne d'un chrétien ; de sorte que non seulement ils n'en doivent pas dépenser plus

MANUEL DBS GONFBSSBURS.

(Jiarité

actire

et compatii-

saote.

Pratique de saint François de Sales.

que leurs biens ne portent de revenus, mais plutôt moins, conformément à ce qui en a été connu et enseigné par les païens mêmes. Us leur doivent aussi faire connaître la grande obligation qu'ils ont de faire des aumônes, et que, pour ne manquer pas à un commandement de si grande importance, ils se doivent régler par le conseil de personnes vertueuses et intelligentes. Et enfin le directeur doit donner à tous ceux qui sont sous sa conduite, selon Tétat et la condition d'un chacun, les instructions et les secours qu^il jugera leur pouvoir être utiles et nécessaires pour se conserver et faire progrès dans la vie spirituelle.

21. (Saint François de Sales, t. II, p. 622, édit. 1836, et Esprit de saint François de Sales.) — Ayez donc un ardent désir du salut des âmes, et particulièrement de celles qui se présentent à la pénitence, priant Dieu qu'il lui plaise de coopérer à leur conversion et avancement spirituel. Souvenez-vous que les pauvres pénitents, au commencement de leur confession, vous nomment père, et qu'en effet vous devez avoir un cœur paternel en leur endroit, les recevant avec un extrême amour, supportant patiemment leur rusticité, ignorance, imbécillité, tardiveté, et autres imperfections, ne vous lassant jamais de les aider et secourir tandis qu'il y a quelque espérance d'amendement en eux. Suivant le dire de saint Bernard, la charge des pasteurs n'est pas des Ames fortes, mais des faibles et débiles ; car les fortes vont assez d'elles-mêmes, mais il faut porter les faibles. Ainsi, quoique l'enfant prodigue revint tout nu, crasseux et puant d'entre les pourceaux, son bon père néanmoins l'embrasse, le baise amoureusement, et pleure dessus lui, parce qu'il était son père, et que le cœur des pères est tendre sur celai des enfants.

22. — Saint François de Sales ne s'apercevait pas qu'en donnant cet avis, il traçait l'histoire de sa conduite. Écoutons la personne du monde qui l'a le mieux connu ; sainte Chantai s'exprime ainsi dans sa déposition : « Je dis que notre bienheureux fondateur a été tout à fait incomparable en la charité qu'il a exercée au confessionnal et au zèle avec lequel il s'y employait. Il se donnait tout entier à cet exercice, sans mesure ni limite que la nécessité de ceux qui recouraient à lui ; il quittait tout pour cela, excepté qu'il fût occupé pour quelque affaire plus importante à la gloire de Dieu, parce qu'il savait qu'en ce sa*

crement se faisait le grand profit des âmes. Tous les dimanches et fêtes, quantité de personnes qui y venaient, seigneurs, dames, bourgeois, soldats, chambrières, paysans, mendiants, personnes malades, galeuses, puantes et remplies de grandes abjections, il les recevait tous sans différence ni acception de personne, avec égal amour et douceur; car jamais il ne refusait aucune créature pour chétive qu'elle fût ; au contraire, je crois feroQiement qu'il la recevait avec plus de charité intérieure, et la caressait plus tendrement que les riches et bien faits, et disait que c'était où s'exerçait la vraie charité. Les enfants mêmes n'étaient pas éconduits par le Bienheureux ; ainsi il les recevait si aimablement qu'ils prenaient plaisir d'y retourner.

« Il donnait à ses pénitents tout le temps et le loisir pour se bien déclarer; jamais il ne les pressait. Et outre tous les jours susdits, à quel jour et heure qu'on le demandât, il quittait tout, même quelquefois d'aller à l'office de la cathédrale ; il retardait de dire la sainte messe, bien qu'il fût tout revêtu ; il quittait ses repas étant près de se mettre à table, bien que ses gens s'en plaignaient et Ten voulussent détourner.

c< Aux grandes fêtes, jubilés et autres occasions semblables, il fallait souvent qu'il entendit les confessions de jour, de nuit, dont je le vis une fois tout accablé. « Ces jours, me disait-il, « sont au poids de Tor pour la multitude des confessions. » Aussi disait-il à ses pénitents, pour leur donner confiance : « Ne faites point de différence entre votre cœur et le mien ; je « suis tout le vôtre : nos âmes sont égales. »

« Il a pleuré avec quelques-uns leurs péchés, et traitait si aimablement ses pénitents qu'ils se fondaient devant lui. Il m'écrivit un jour : « Nous avons eu ici un grand jubilé qui m'a tenu occupé, mais consolé en la réception de plusieurs confessions générales et changements de conscience, si que j'ai moissonné avec des larmes, partie de joie, partie d'amour, parmi nos pénitents. »

« Il m'écrivit une autre fois : « Il y a quatre jours que j'ai reçu au giron de l'Église, et en confession, un gentilhomme de vingt ans. 0 Sauveur de mon âme 1 quelle joie de le voir si saintement accuser ses péchés, et parmi les discours d'iceux faire voir une providence de Dieu si spéciale et si particulière à le retirer par dès mouvements et ressorts si cachés à l'œil

humain, si relevés et si admirables! 11 me mettait hors de moi* même. Que de baisers de paix je lui donnai ! y»

(c Quand il connaissait qu'on avait peine à se faire entendre en confession y ou par honte ou par crainte, il tâchait par tous moyens d'ouvrir le cœur et accrottre la confiance. Ne stiis'jepas votre père ? et disait cela jusqu'à ce qu'on lui eût dit oui; et sur cela : Ne voulez-vous pas bien me dire tout ? Dieuattendque vous ouvriez votre cosur; il a les bras ouvertspour vousrecevoir. VoyezvouSj je tiens la place de Dieu, et vous avez honte de moi! Mais au sortir de là je suis pécheur, et si vous aviez fait tous les maux du monde, je ne ni en étonnerais point.

<( Il aidait même avec une douceur non pareille à expliquer les péchés, quand il voyait que, par ignorance ou par honte, on avait peine à les dire. Suite. 23. — a Après la confession, il disait des paroles si cordia-

les : « Oh ! que votre âme m'est chère, et tout ce qu'elle m'a « déclaré ! Et les anges maintenant se réjouissent et font fête (( sur cette action, et moi je vous en félicite avec eux ; mais il « faut pourtant bien promettre à Notre-Seigneur de n'y re- (( tourner pas, et à moi aussi. »

(( Quand il voyait qu'on n'avait pas de contrition, il faisait dire quelques courtes paroles, comme : Vous voudriez bien n'avoir jamais offensé Dieu^ n'est-ce pas? Et quelquefois il faisait redire quelque chose de ce qu'on s'était accusé, pour faire rompre la répugnance qu'on avait à le dire.

(( Il donnait de fort petites pénitences, et disait : Ne ferezvous pas bien ce que je vous dirai? Dites donc telle chose, qui était quelque oraison vocale que l'on pût dire aisément, et n'ordonnait point de faire des considérations sur quelque mystère ou semblables pour pénitence.

« Il parlait peu en confession, sinon pour lever les vains scrupules et pour éclairer ses pénitents de ce qui était péché ou qui ne l'était pas ; et ce qu'il disait touchait davantage le cœur que les grands discours n'eussent pu faire ; et l'on sortait de devant lui avec grand courage, et souvent avec recueil* lement et grand sentiment de Dieu.

« Il aimait grandement que l'on fût clair, simple et naïf à la confession et disait à ses pénitents qu'il fallait bien faire entendre les mouvements par lesquels on fait des fautes, et que

l'on ne se confessait point à la légère ; ainsi, que Ton fît bien voir à son confesseur tous les ressorts et mouvements par lesquels on commet les péchés ; que, si l'on faisait autrement, on ne pouvait jamais être bien netloyé. Et, par ce zèle qu'il avait d'épurer les âmes par des confessions claires, il a arraché des passions mauvaises que d'autres eussent pu laisser pour ne pas tenir cette méthode.

a Avec cette incomparable débonnaireté, il ouvrait les cœurs les plus fermes, il en tirait tout le mal qui était dedans et y établissait des affections et résolutions solides. Il était incomparablement résolutif, et éclaircissait les doutes et scrupules de conscience sur-le-champ, inspirant dans leur intérieur un parfait accoisement et repos.

« En continuant sur le même article, je dis que l'on ne saurait nommer le grand nombre de personnes qui, par le moyen de ce Bienheureux, se sont avancées à la perfection chrétienne ; véritablement cela n'est croyable sinon à ceux qui l'ont vu comme nous, qui avons vu plusieurs de ses pénitents avec des ardents désirs, qui de changement de vie, qui d'avancement en la perfection. Chacun qui s'approchait dûment en sortait avec grand profit de leurs Ames et le désir nouveau de retourner à lui, et se donnaient les uns aux autres du courage et de l'union pour cela.

c< Je dis en ceci que j'ai vu à Paris, où il confessait souvent dans notre église, et à Grenoble de même ; c'était une affluence de toutes sortes de personnes de qualité de l'un et de l'autre sexe. Dieu seul peut savoir le nombre infini d'âmes que la majesté divine s'est acquises par l'entremise de ce Bienheureux ; car sa réputation répandue partout qu'il était l'unique en douceur et en piété, et qu'en matière de bien gouverner les âmes il était incomparable, faisait qu'on accourait à lui de toutes parts.

f< Quand on savait qu'il devait passer par les villes, et qu'il allait par les champs en quelque maison de ses amis, partout il fallait ouïr des confessions générales; et, comme il disait, toujours on lui gardait le fond des consciences et ce que Ton avait grande difficulté de dire aux autres. Et ceci est vrai, notoire et public.

24. — a Aussi était-ce chose ravissante de l'ouïr parler de saite. Dieu et de la perfection. Il avait des termes si précis et intelligi-

2i MANUEL DES CONFESSEURS.

bles qu'il faisait comprendre avec une grande facilité les choses les plus délicates et relevées de la vie spirituelle. Il n'avait pas cette lumière si pénétrante pour lui seul ; chacun a vu et connu que Dieu lui avait communiqué un don spécial pour la conduite des âmes, et qu'il les gouvernait avec une dextérité toute céleste. 11 pénétrait le fond des cœurs et voyait clairement leur état et par quel mouvement ils agissaient; et tout le monde sait sa charité incomparable pour les âmes, et que ses délices étaient de travailler autour d'elles. Il était infatigable en cela, et ne cessait jamais qu'il ne leur eût donné la paix et mis leurs con* sciences en état de salut. Quant aux pécheurs qui se voulaient convertir, et qu'il voyait faibles, qu'est-ce qu'il ne faisait pas autour d'eux ? Il se faisait pécheur avec eux, il pleurait avec eux leurs péchés, et mêlait tellement son cœur avec celui des pénitents que jamais aucun ne lui a rien su celer. Or, selon mon jugement, il me semble que le zèle du salut des âmes était la vertu dominante de notre bienheureux père ; car, en certaine façon, vous eussiez quelquefois dit qu'il laissait le service qui regarde immédiatement Dieu pour préférer celui du prochain. Mon Dieu, quelle tendresse, quelle douceur! quel support! quel travail! Enfin il s'y est consommée » Kiempies de Gitous quclqucs traits de cette incomparable charité du saint celte charité, évèquc pour les pauvres pécheurs. Il pratiquait à la lettre cet avis sacré : Donnez à quiconque vous demandera; et cet autre : Rompez votre pain à celui qui en a besoin. Quant au pain spirituel, il n'en était pas simplement libéral, mais prodigue ; car il ne refusait yamâ25 la consolation spirituelle à qui que cefût^ soit en particulier, soit en public, tant il avait peur de ce reproche : Les petits ont demandé du pain ^ et personne ne leur en rompait. Il avait une si grande provision de ce pain de vie et d'intelligence qu'il était toujours prêt à le distribuer, ressemblant à ces nourrices qui abondent en lait et qui ne désirent rien tant que de le communiquer. Un jour qu'on le priait de ménager sa santé : « Ne faut-il pas, répondit-il, se fondre corps et âme pour « ce cher prochain que Notre-Seigneur a tant aimé qu'il est « mort d'amour pour lui? »

» Si les forces de son corps eussent pu égaler celles de son

f Divers suppléments aux œuvres de saint François de Sales recueillis par rabbé de Baudry. Lyon, 1837, p. 160 et suiv. et p. 233.

MANUEL DBS CONFESSEURS. 25

esprit, dit le Père Taloo, un de ses historiens, il eût à chaque jour et à chaque moment couru d'un pôle à l'autre pour soulager les affligés et acquérir des âmes à Dieu ; car il ne s'épargnait pas pour ce saint objet, et il Gt une fois plus de soixante lieues pour confesser un bon vieillard qui l'avait souhaité, et qui lui avait fait savoir par un de ses amis qu'il ne voulait se confesser qu'à lui : Anima tanti valesl »

Il était tellement touché du peu de charité qu'on témoigne pour le pécheur qu'il disait en gémissant : « Il n'y a que moi et le bon Dieu qui aimions les pécheurs. » Aussi avec quelle effusion de cœur il les accueillait I

Comme il faisait la visite de son diocèse, il reçut de grandes plaintes contre un ecclésiastique dont la vie était scandaleuse et dont les déportements ne répondaient pas à la science dont il était orné. Cet ecclésiastique se présente au Bienheureux avec une hardiesse aussi grande que s'il eût été innocent de tout ce dont on l'avait accusé devant le saint prélat et crie hautement à la calomnie.

Le Saint le reçut avec un accueil fort favorable et plein de sa bénignité ordinaire; mais, voyant sa hardiesse à se défendre, il rougissait devant lui. Cette seule contenance, sans autre correction, touche le cœur de cet impertinent; il se résolut de prévenir la face de son juge par la confession; il demande au saint évèque de l'entendre au tribunal de la pénitence. L'oreille lui est aussitôt ouverte, et encore plus le cœur ; et il sort de cette piscine salutaire comme Naaman des eaux du Jourdain ; et au sortir de là, tout couvert de cette sainte honte qui mène à la gloire, il lui dit : a Eh bien 1 Monseigneur, que pensez-vous du plus grand pécheur de la terre? — Que Dieu a répandu sur vous, ô mon frère, sa grande miséricorde, dit le Bienheureux ; vous êtes à mes yeux tout reluisant de grâce. — Mais, lui dit-il, vous savez quel je suis 1 — Vous êtes tel que je dis, reprit le Saint. — Je voulais dire, ce que j'ai été. — C'est de quoi, répond le Bienheureux, il ne me souvient plus; et pourquoi garderai-je en ma mémoire ce que Dieu a mis en oubli? Me prendriez-vous pour ce pharisien qui prenait Madeleine pour ce qu'elle avait été, non pour ce qu'elle était quand elle arrosait de ses larmes les pieds de son Sauveur?

« Et pour vous témoigner, ajouta-t-il, que je vous vois tout

26 VàNUEL DBS CONFBSSBUBS.

rempli des grâces célestes, dont vous avez reçu dans votre cœur une mesure pleme, comble et répandante de toutes parts, je vous prie de m'en faire part en me donnant votre bénédiction; » et, en disant cela, il se jeta à ses pieds, dont Tautre demeura toutconfus. — « Non; dit le Saint» c*estsans feinte ; je vous supplie de me rendre le même office que vous venez de recevoir de moi, et de m'entendre en confession. » L'autre le refusant^ il Toblige d'acquiescer ; de quoi il reçut une édification inexprimable. Et pour lui montrer que c'était tout de bon qu'il l'avait en estime, il se confessa encore à lui deux ou trois fois de suite, à la vue du monde, qui ne savait ce qu'il devait admirer davantage, ou l'humilité prodigieuse du saint évéque ou la conversion miraculeuse de cet ecclésiastique. Autre exemple. 25. — C'cst uuc règle parmi les directeurs des âmes, de ne faire la correction qu'à la fin de la confession. Nous avons vu plus haut, n"" 17, que cette règle n'est pas sans exception. Comme preuve, et aussi comme exemple de cette correction, citons encore le trait suivant du saint évéque de Genève. Un jour se présenta à lui pour se confesser un personnage qui disait ses péchés avec tant de hardiesse, pour ne pas dire d'effronterie et avec si peu de ressentiment et de déplaisir, qu'il semblait qu'il racontait une histoire, jusqu'à s'écouter soimême et se complaire dans son discours.

Le Bienheureux, connaissant à ce ton l'indisposition intérieure de cette âme..., se mit à pleurer, à soupirer, à sangloter. Cette personne lui demanda ce qu'il avait et s'il se trouvait mal. « Hélas I mon frère, lui dit-il, je me porte bien, grâce à Dieu ; mais vous vous portez bien mal. » L'autre lui répliqua hardiment qu'il se portait bien aussi. « Eh bien 1 dit le Bienheureux, continuez. » Il poursuivit avec la même liberté, et disait, sans aucun sentiment de douleur, de terribles choses. Le Bienheureux se mit à pleurer chaudement et abondamment. Cette personne lui demande encore ce qu'il avait à pleurer! « Hélas! dit le Bienheureux, c'est de ce que vous ne pleurez pas. »

Celui qui avait été insensible au premier coup d'éperon, l'heure de la visite, comme il est à croire, étant venue, ne le fut pas à ce second, et ce rocher, frappé de cette verge, donna soudain des eaux et s'écria : « 0 moi, misérable, qui n'ai point

de regrets de mes énormes péchés, et ils arrachent des larmes à celai qui est innocent! » Cela le toucha si puissamment qu'il en pensa tomber en défaillance, si le Bienheureux ne Teût consolé; et, lui enseignant Tacte de contrition, qu'il fit avec une componction miraculeuse, il le remit en Tassiette nécessaire pour recevoir la grâce du sacrement, et dès ce moment se donna tout à Dieu, et devint un modèle de pénitence.

26. (Vis DE SAINT PmLU>PE DE NÉRI, liv. X, et liv. II, Ch. VI.) Autre modèle.

— Le grand confesseur de Rome et de TÉglise catholique, saint Pilippe de Néri, était tellement assidu au tribunal que, non content de confesser pendant le jour, il employait encore à ce saint ministère une grande partie de la nuit. C'est au point qu'avant Taube du jour il avait ordinairement con« fessé dans sa chambre un bon nombre de pénitents ; il les entendait même avant de se lever. Pour leur commodité, et afin qu'ils pussent entrer quand bon leur semblait, il avait coutume de laisser la clef sous la porte de la chambre.

De plus, il avait défendu à ses prêtres de jamais répondre : Le Père Philippe repose, ou : il n'est pas visible. Un jour, cependant, le Père Antoine Gallonio dit à une personne de ne pas entrer, dans la crainte qu'elle ne fût importune. Philippe en eut connaissance et Ten reprit sévèrement. « Ne savez-vous pas, dit-il, que je ne veux pas avoir ni moment ni heure qui soit à moi? » Une autre fois, un de ses disciples ayant fermé la chambre du S^int afin que personne ne vint le déranger, Philippe s'aperçut qu'un pénitent l'attendait ; il appela le disciple, nommé François, et, en présence du pénitent, lui fit une forte réprimande, car sa plus grande peine était de savoir quelqu'un gêné pour l'attendre.

Lorsque l'église était ouverte, il descendait au point du jour au confessionnal, et n'en sortait que pour dire la messe, et il la célébrait vers midi, ou pour quelque affaire de grande importance, disant toujours où il allait. S'il n'y avait pas de pénitents, il restait auprès du confessionnal, occupé soit à lire, soit à dire le chapelet, soit à réciter l'office. Quelquefois il se promenait à quelques pas de distance pour les attendre et pour en être plus facilement aperçu. Il arrivait de là que quiconque désirait lui parler pouvait le trouver facilement et à toute heure. Les infirmités, de quelque genre qu'elles fussent, ne

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lui faisaient point abandonner le tribunal à moins que les médecins ne lui en fissent un ordre exprès. Si, par compassion, quelqu'un lui disait : « Mon Père, pourquoi vous donnez-YOus tant de peine? — Ce n'est pas une peine, répondait-il, c'est plutôt un plaisir et une récréation. » Or il en agissait de la sorte afin d'entretenir les pénitents dans la ferveur, et pour ne pas leur donner occasion de se refroidir ou de se négliger, sous prétexte qu'ils ne pouvaient le trouver facilement. Suite. 27. — Un jour ses prêtres lui disaient : « Père, vous ne vous

ménagez pas assez. — Je suis bien aise de vous rappeler, leur répondit-il, que mes pénitents les plus pieux sont ceux que j'ai gagnés au Seigneur en les attendant même pendant la nuit pour les convertir. Croyez-moi, rien ne procure d'aussi douces consolations aux âmes qui aiment Dieu, que de quitter Jésus-Christ pour Jésus-Christ. »

Ce n'était pas seulement en attendant à l'église ou dans sa chambre pour les confesser, que Philippe faisait une ample moisson de pécheurs ; il bravait encore, pour les gagner, toutes les fatigues, quelque grandes qu'elles fussent. Ni les pluies, ni les vents, rien, en un mot, n'était capable de l'arrêter lorsqu'il s'agissait de convertir un pécheur et d'attirer une âme à Jésus- Christ.

Qui dira la paternelle bonté avec laquelle il recevait les pénitents ! Il se faisait tout à tous, aux nobles et aux pauvres, aux jeunes gens et aux vieillards, aux inférieurs et aux supérieurs, aux savants et aux ignorants; il accueillait ceux mêmes quil n'avait jamais vusavec autant d'afl'abilité et les embrassait avec autant de tendresse que s'il les eût désirés depuis longtemps. S'il lui venait quelque pécheur, la pensée de l'état de cette pauvre âme, et surtout de Tofi'ense de Dieu, l'attendrissait à tel point qu'il pleurait à chaudes larmes, « comme a coutume de le faire, dit naïvement l'auteur de sa Vie, un petit enfant qui vient d'être corrigé par ses parents. » Le cardinal Frédéric Borromée affirma en avoir été plusieurs fois témoin. Deux ans avant sa mort, le saint vieillard disait en pleurant à une personne qu'il croyait être dans une dangereuse illusion : « Quoique bien vieux, je prendrai encore bien des fois la discipline pour vous. » Il avait soixante-dix-huit ans !

Une autre fois, le saint s'aperçut qu'un jeune gentilhomme

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n'en agissait pas franchement avec son confesseur ordinaire, mais qu'il cachait par honte quelques-uns de ses péchés. Or il arriva qu'un jour ce jeune homme se trouva seul dans la chambre de Philippe, qu'il venait voir de temps en temps. Le Saint le r^arda fixement et se mit à pleurer. A ce spectacle le jeune homme fut attendri : Dieu lui touchait le cœur ; en sorte qu*ils restèrent quelque temps Tun et l'autre sans pouvoir parler autrement que par leurs larmes. Enfin le jeune pécheur tomba aux genoux du Sainte se confessa de tout ce qu'il avait caché, en se recommandant de tout son cœur aux prières de son charitable confesseur. De son côté le Saint l'embrassa tendrement, et le consola avec sa douceur et sa charité ordinaires.

28. — C'est par la même douceur qu'il convertit un autre jeune homme extrêmement dissolu. Le saint se contenta de lui dire de répéter chaque jour six fois le Stzive Reffina, et de baiser la terre, en pronoQiçant cesparoles : Demain jepeux êtremort. Le jeune pécheur obéit ; en peu de temps il devint très pieux, et quatorze ans plus tard, il fit une mort précieuse devant le Seigneur. Tels furent les moyens par lesquels saint Philippe ramena dans le chemin delà vertu un nombre presque infini de pécheurs. Ils avouaient hautement qu'Os lui étaient redevables de leur salut. Sur le point de mourir, un grand nombre d'entre eux disaient : « Béni soit le jour et l'heure où j'ai connu le père Philippe I » Étonnés des conversions éclatantes qu'opérait le charitable confesseur, d'autres disaient : « Le Père Philippe attire les âmes comme Taimant attire le fer ; aussitôt que quelqu'un s'est confessé à lui, il éprouve comme une nécessité d'y retourner.» Aussi n'aimait-il pas que les confesseurs rendissent trop difficile le chemin de la vertu, surtout aux pénitents nouvellement convertis, ni qu'ils les effrayassent en les traitant durement, ni qu'ils fussent rigoureux dans la confession. Il voulait, au contraire, qu'ils leur compatissent, et qu'avec douceur et charité ils tâchassent de les gagner, et qu'ils eussent pour eux toutes les condescendances possibles, ne défendant pas auxhommes sur-le-champ et avec rigueurde porter de riches habits, des fraises, des épées et autres choses semblables, de peur qu'effrayés de la difficulté, ils se retournassent en arrière, et, abandonnant la confession, ils ne restassent plus longtemps dans le misérable état du péché.

C'est d'après le même principe qu'il avait coutume de ne pas

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Suite.

trop s'élever contre certaines vanités dont les femmes ont coutume de faire parade dans leur habillement et dans rornement de leur tête. Il dissimulait le mieux qu'il pouvait, afin de pouvoir, avec le temps, les conduire plus facilement à la fin qu'il se proposait. « Il faut quelquefois, disait-il, supporter ces défauts dans les autres, comme nous supportons malgré nous nos diflbrmités naturelles. Lorsqu'il est entré un peu de piété dans ces âmes, elles quittent d'elles-mêmes toutes ces choses et vont même au delà de ce que le confesseur aurait désiré. » C'est pourquoi, une dame lui ayant un jour demandé si elle était mise avec trop d'élégance, le Saint se contenta de lui répondre : « Prenez garde de ne pas tomher. » De même, un homme de condition qui portait une fraise très recherchée étant venu le voir, le Saint, usant d'une douce familiarité, lui mit la main sur l'épaule en disant : « Je vous ferais bien plus souvent des caresses si votre fraise ne me faisait pas mal aux mains. » Or la dame retrancha tout ce qu'il y avait de trop mondain dans ses habillements, et le gentilhomme cessa de porter sa fraise élégante. Quoique cette conduite pleine de charité produisit de grands fruits de salut dans les âmes, il ne manqua pas de personnes qui la blâmèrent et la critiquèrent hautement. Ce ne furent pas seulement les gens du monde, mais des personnages d'une grande vertu. Néanmoins l'expérience prouva que Philippe gagnait plus d'âmes à Dieu par sa charitable conduite qu'euxmêmes par leur sévérité et par leur rigueur *.

ARTICLE II

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