CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
1 — Considérons comment Jésus-Christ Notre- Seigneur, poussé par l'amour immense qu'il a pour ses créatures, ne cesse jamais de nous présenter de nouvelles occasions d'obtenir sa grâce et d'avancer dans la vertu, afin que nous arrivions enfin au but, c'est-à-dire à la félicité étemelle qu'il nous a préparée.
C'est pour cette raison qu'il a voulu voir célébrer dans son Eglise tous les mystères de notre Rédemption, désirant que le souvenir sans cesse renouvelé de ce qu'il a fait et souffert pour notre salut, nous excitât à l'aimer, à l'adorer et aussi à conformer nos actions au modèle qu'il nous a laissé dans sa très-sainte vie.
Non content de cela, il a voulu qu'on célébrât, en particulier, dans TEglise, la mémoire de sa très-sainte et bienheureuse Mère, et de quelques Saints plus élevés en dignité, pour quïls fussent comme nos patrons et nos protecteurs, qu'ils nous secourussent, par le moyen de leurs prières, dans nos besoins tant corporels que spirituels, et qu'ils nous donnassent en même temps l'occasion d'imiter leurs vertus et l'exemple de leur sainte vie. Il a voulu enfin, qu'en reconnaissance de tant de bienfaits signalés que nous recevons chaque jour, par le ministère des saints Anges, l'on fît toutes les années une fête solennelle en leur honneur. Et, certes, il était juste que les hommes leur donnassent quelque marque de gratitude, puisqu'ils désirent avec tant d'ardeur notre salut, et qu'ils y contribuent si puissamment ! C'est pour ces motifs que l'Eglise honore la mémoire du glorieux saint Michel, son protecteur spécial, et de tous les autres Anges ou Archanges de la hiérarchie céleste ; parce que tous, au témoignage de l'Apôtre, sont des ministres occiqyés à assui-er le salut des élus. (Héb. Xl). Ces Esprits bienheureux ne dédaignent pas de s'abaisser au ministère des hommes, qui leur sont, du reste, si inférieurs, parce qu'ils voient que le Dieu très-bon et très-grand qu'ils servent avec tant d'empressement et d'ardeur,
s^est abaissé jusqu'à prendre lui-même la forme liuraaine, afin de sauver les hommes. Ils ne dédaignent pas non plus de les admettre dans leur société, afin que par nous, faibles vermisseaux et vile poussière, soient reconstruits les murs de la céleste Jérusalem, et ses ruines rép;irées, parce qu'au-dessus d'eux ils adorent le Dieu fait homme.
Considérons ici avec quel merveilleux à propos le jour de la fête de cet invincible Archange, la Sainte Eglise nous fait lire l'Evangile oii il est parlé de la vertu d'humilité ; car si rorgueîlleux Lucifer ne fut précipité du trône le plus élevé dans le Paradis jusqu'au plus profond des enfers, que pour avoir voulu usurper les honneurs divins ; l'humble Michel en se soumettant, lui et toute l'armée des bons Anges, à son Créateur, et en s' élevant, plein de zèle pour sa gloire, contre l'infiolent Dragon, fut comblé d'honneur et élevé jusqu'à la plus haute dio;nité. Cet Evansjile nous est aussi proposé le jour de la solemnité de tous les saints Anges, qui, avec le bienheureux Michel, ont obtenu par leur humilité la couronne de gloire, afin que les hommes comprennent cet ineffable et éternel décret de Dieu : personne ne peut arriver à la gloire que possèdent les
Anges, si ce n'est par la voie de l'humilité qu'ils ont les premiers suivie.
Bien plus, c'est par les mérites de cette vertu que Jésus-Christ, notre Sauveur, a acquis la gloire de son sacré corps, selon ce que dit l'Apôtre : Il s'est humilié lui-même, se faisant obéissant jusqu à la mort et à la mort de la croix : c'est pour cela que Dieu Va élevé. (Philipp. II). Aussi serait-ce une chose étrange que ses fidèles voulussent entrer dans le Royaume des Cîeux par une autre voie que celle de leur chef.
2 — Considérons l'exeellence de ces habitants de la cour céleste, de ces princes du Paradis : quoique notre esprit ne puisse pas parfaitement la comprendre, cependant, en profitant des faibles lumières que nous pouvons tirer de leur ministère à notre égard, nous nous efforcerons de montrer, pour leur honneur, une partie de la dignité et de la gleire que le Seigneur leur a accordées.
Trois choses concourent ordinairement à illustrer la cour ou l'armée d'un grand prince. D'abord, la noblesse de ceux qui la composent; secondement, leur nombre et enfin leur ordre. C'est par ces trois choses que brillent éminement les Esprits Angéliques.
Si d'abord vous examinez leur nature, ils occupent la première place entre tous les ouvrages sortis des mains du grand ouvrier, de Pieu. Ils sont d'une substance spirituelle, d'une nature incorruptible et les plus nobles de toutes les créatures. Ils sont doués d'une intelligence si puissante que, dans la connaissance des choses naturelles, ils sont exempts d'ignorance et d'erreur. A cette vive lumière de l'intelligenee, ils joignent une volonté si parfaite et si atfermie que rien ne peut la troubler ni la vaincre. Si vous considérez l'état dans lequel ils se trouvent actuellement placés par le bienfait de la grâce : n'ayant jamais commis de péché, ils ont obtenu la gloire et la félicité éternelles. De plus, ils ont été revêtus, dans leur essence, de la possession de la grâce divine, qui les rend ineffablement beaux et agréables aux yeux de Dieu ; leur intelligence a été douée de la claire lumière de la gloire, ce qui les rend propres à voir face à face leur Créateur ; leur volonté a reçu une puissance de charité telle qu'il leur est permis d'aimer Dieu d'un amour parfait, devenant ainsi ses enfants et ses amis. Maintenant donc, ô mon âme, contemple la beauté de ces princes du Ciel qui, semblables aux étoiles du matin ou mieux au soleil étincelant de lumière, resplendissent dans la cité de Dieu, réfléchissant,
30 MANUEL DES CONGIIÉGATIONS
comme des miroirs sans tache, les divines perfections du Créateur, sa puissance infinie, sa sagesse éternelle, sa bonté ineffable et son ardente charité. Oh ! qu'ils sont aimables, qu'ils sont purs et beaux, ces Espris bienheureux ! Quel zèle pour la gloire de Dieu ! Avec quelle sollicitude ils désirent notre salut, et partant, combien ne méritent-ils pas que nous les aimions et honorions d'une manière toute particulière ! En effet, si Ihonncur (comme le disent les philosophes) est une sorte de culte rendu à quelqu'un à cause de sou excellence ou de sa vertu, si, en conséquence, nous avons accoutumé d'accorder de plus gTands honneurs à ceux qui l'emportent par quelque mérite sur les autres, quoique selon la nature les hommes soient égaux entre eux : à combien plus forte raison, nous, créatures viles et abjectes, si nous nous comparons aux Esprits célestes, devonsnous leur rendre toute sorte dhonnenrs et de respects, puisque le moindre d'entre eux surpasse de beaucoup le plus noble des mortels, par l'excellence des qualités que nous avons énumérées. Outre cela, si les saints Anges, créatures si belles et si supérieures ii toutes les » autres par les dons de la nature et de la grâce, s'abaissent à rendre des honneurs à l'homme parce que le Seigneur l'a aimé et honoré, il est, certes, beaucoup plus convenable que nous,
petits vermisseaux, nous nous épuisons en témoifïnages d'honneur et en sentiments de dévotion devant ceux que Dieu honore et exalte à un si haut degré dans le Ciel. Ce sont, en effet, des enfants chéris qui contemplent sans cesse la face de leur père, des lis blancs et purs an milieu desquels le Seigneur se complaît, et des collines remplies d'aromates embaumés, sur lesquelles l'Epoux céleste aime à se promener et à s'égarer.
3. — Après la dignité et l'excellence des ces habitants de la cour céleste, considérez leur nombre et leur ordre. Et d'abord, leur nombre est si grand, qu'il surpasse non-seulement celui de tous les hommes qui vivent maintenant, mais encore de tous ceux qui ont jamais existé et qui existeront jusqu'au jour du Jugement dernier. La multitude de ces Esprits bienheureux est semblable aux sables de la mer et aux étoiles qui, au témoignage du Sage, ne peuvent être comptées (1), suivant ce que dit saint Denys l'Aréopagite (2), chaque ordre renferme plus d'Anges qu'aucune classe d'objets matériels ne contient ici-bas d'individus. Mille milliers, disait le Prophète (3), le ser-
(1) Eccl. 1.
(2) Cap. IX, Cœl. Hierarch.
(3) Dan. VII.
valent, et dix milU centaines de milliers se tenaient debout devant lui. Dans ce passage, r Ecriture nous donne, selon sa coutume, un nombre déterminé pour une quantité indéfinie, et elle emploie un nombre incalculable aux yeux des hommes, pour nous donner à entendre que Dieu seul peut connaître leur multitude, et que ce qui est nombrable pour Dieu est innombrable et infini pour les hommes. Aussi lisons-nous dans Job (1) : Le nombre de ses soldats peut-il être compté f Et le Prophète royal, parlant des x\nges, dit au sujet de leur multitude: Dieu a vingt mille chariots de guerre dans son Royaume, et des millions d" Anges le servent; il est au milieu d'eux, dans son sanctuaire, comme autrefois sur le mont Sinaï. (Ps. LXVII). Le saint Evangéliste dit aussi, dans son Apocalypse, qu'il a vu en présence de Dieu une foule immense dépeuples, de toute langue et de toute nation, quil lui était impossible de compter. Or, si le nombre des Elus, que nous savons former la plus faible partie des hommes, est tel qu'on ne puisse le compter, que penser de celui des Auges qui sont dix fois plus nombreux que tous les hommes ensemble ?
C'est à bon droit que le Roi du Ciel s'est (1) Job XXV.
entouré de tant de courtisans, car si, comme dit le Sage, la rtiultitvde du j^euple fait la grandeur du roi, et lepetit nombre de sujets fait la liante du prince (Prov. XIV), Dieu étant le Prince par excellence, le Roi des Rois, le Seigneur des Seigneurs, il était convenable qu'il eût des serviteurs et des courtisans proportionnés en nombre à l'immensité de son royaume et de son palais. Oh ! quelle joie, quelle consolation pour toi, ô mon âme, si tu pouvais voir cette multitude de créatures si nobles, comblées de tous les dons de la nature et de la grâce, et heureuses même de leur nom glorieux ! Oh ! si tu avais un jour le bonheur de te trouver au millieu des phalanges de ces princes célestes et dans la société de ces enfants de Dieu qui seraient tes frères ! ! ! Car ces esprits sublimes et dignes de tant d'amour ne dédaignent pas de reconnaître les hommes pour leurs frères, parce que leur Seigneur nonseulement n'a pas craint d'être appelé notre frère, mais a voulu même le devenir réellement, en se revêtant de notre chair.
AveC; quel bonheur tu mêlerais ta voix à celle des Anges, pour louer et bénir ton Dieu d'un si grand bienfait !
4. — Considérez ensuite l'ordre admirable que la divine Providence a établi parmi ces
Esprits angéliques, soit dans leurs rapports avec Dieu, soit dans leurs rapports entre eux, soit enfin dans leurs rapports avec les autres créatures de ce monde. Si vous les étudiez dans leurs rapports avec Dieu, il n'y a entre eux aucune différence; ils sont unanimes à l'adorer et à le révérer comme le seul Prince et le Seigneur de la Cité céleste. Si vous les observez dans leurs relations entre eux, vous ne verrez, dans une aussi grande multitude, aucune confusion, mais au contraire un ordre parfait, une distribution admirable et merveilleusement accommodée aux divers degrés d'intelligence. Ils sont plus élevés les uns que les autres, selon que Dieu leur révèle ses secrets et se sert de leur ministère pour le salut des hommes. Et, pour descendre à quelque chose de particulier, toute cette multitude d'Esprits glorieux se divise en trois hiérarchies, l'une plus élevée, l'autre moyenne et l'autre inférieure. Chaque hiérarchie se divise encore en trois chœurs, le plus élevé, le moyen et l'inférieur. La première de ces hiérarchies contient les Séraphins, les Chérubins et les Trônes. De leur nom, on^peut aisément conclure aux emplois qu'ils exercent, car c'est le propre de Dieu de donner aux créatures des noms conformes aux charges qu'il leur confie.
Contemplez d'abord le chœur des Séraplims : ils habitent dans les appartements secrets du Koi du Ciel, comme ses amis intimes, et, comme le fait connaître leur nom, ils sont remplis et embrasés de charité, brûlant sans cesse des flammes du divin amour, de ce feu spirituel qui échauffe et éclaire les Anges inférieurs. Contemplez ensuite les Chérubins, ainsi appelés à cause de la plénitude de science et d'une plus grande lumière d'intelligence qui les élève au-dessus de tous les autres Esprits inférieurs, parce qu'ils voient Dieu d'une manière plus claire et qu'ils connaissent en lui plus de choses. Aussi sont-ils comme les conseillers du Roi du Ciel, brillants de science et de sagesse, qu'ils communiquent aux Anges inférieurs. Après eux, contemplez les Trônes : confidents secrets et intimes du Seigneur, ils ont été honorés de ce nom, parce qu'ils sont comme des sièges royaux sur lesquels réside et repose la divine Majesté, qu'ils portent avec eux partout où ils vont, comme sur une chaire pontificale.
Descendez ensuite à la seconde hiérarchie composée des trois autres chœurs des Anges, les Dominations, les Vertus et les Puissances, auxquels a été confié le gouvernement universel de tout ce qui leur est inférieur. Et d'abord,
contemplez les Dominations, qui, représentant la souveraineté de ce Roi suprême, commandent aux inférieurs comme des officiers royaux, en les envoyant accomplir les mystères divins dans le gouvernement de l'univers. Contemplez en second lieu les Vertus : elles réfléchissent par leur puissance etleur force la puissance infinie du Seigneur des Vertus, exécutant tout ce qui est ardu et difficile, et accomplissant dans les créatures de merveilleux effets pour la gloire de Dieu. Enfin, contemplez les Puissances, qui, semblables à des juges, représentent l'autorité et le pouvoir du Juge universel et suprême, et sont chargées de réprimer les puissances aériennes, et d'écarter les obstacles et les difficultés qui pourraient fermer aux hommes l'entrée du salut.
Enfin, en arrivant à la troisième et dernière hiérarchie, dans laquelle sont les trois chœurs des Principautés, des Archanges et des Anges, contemplez dabord les Principautés, ainsi nommés parce que, de même que toute cette dernière hiérarchie a été établie de Dieu pour exécuter ses ordres divins à légard des créatures, de même les Principautés, qui sont les Anges du premier chœur, représentent le Prince souverain et sont préposées au gouvernement des diverses provinces et des royaumes parti-
culiers. Ces Anges, étant les plus éminents, reçoivent immédiatement les ordres de Dieu, puis les transmettent aux Anges inférieurs et leur prêtent secours pour les accomplir. Viennent ensuite les deux autres chœurs des Archanges et des Anges, qui, comme l'indique leur nom, sont des députés et des messagers que Dieu envoie dans le monde pour diverses missions, et qui sont aussi chargés de garder certains lieux et certains hommes. Il n'y a qu'une seule différence entre ces deux chœurs, c'est que les Archanges reçoivent des missions plus importantes que les Anges.
Le peu que nous venons de dire est tout ce qu'il nous est possible de comprendre dans la divine architecture et dans l'ordre merveilleux de la maison de Dieu. Si la force de notre intelligence pouvait nous permettre de pénétrer plus avant et d'approfondir la nature et les fonctions de chaque Ange en particulier, noua verrions qu'ils ont tous des offices et des fonctions diverses dans la Jérusalem d'en haut, et qu'ils servent, chacun en son lieu, à l'ornement de cette bienheureuse multitude de la Cour céleste. En effet, de même que nous voyons ce ciel matériel orné de tant d'étoiles, se mouvoir avec un ordre admirable autour des planètes qui forment des mondes distincts et
exercent une influence sur la terre qu'elles dominent : de même, ce Ciel spirituel et invisible a ét^ embelli par l'ordre bien plus admirable et bien plus divin des Anges ; semblables aux innombrables étoiles du firmament, c'est par leur canal que, comme par autant de planètes, le Dieu de l'univers fait couler sur le genre humain les fleuves de ses dons et de ses grâces spirituelles.
Courage donc, ô mon âme ; si la reine de Saba (1), témoin de la sagesse de Salomon, de la magnificence de son royal palais, du nombre et de Tordre des officiers qui le servaient, saisie d'admiration à la vue de la. prudence de ce sage roi, était, comme parle l'écriture, hors d'elle-même, et s'écriait : Heureux vos guerriers ! heureux vos esclaves I heureux ceux qui sont toujours en votre jprisence et qui entendent les paroles de votre sagesse ! combien plus tu aurais occasion, non pas tant d'admirer avec cette reine que de défaillir avec le saint Prophète, à cause du désir et de V amour de cette heureuse hahitation, si tu pouvais comprendre la dignité, l'excellence et la disposition de la cour du vrai Sa« lomon, qui a tout arrangé et établi dans son étemelle sagesse ! Quelle consolation, quelle
(1) Reg., m, 10.
joie, je te le demande, n'éprouverais-tu pas si, après le cours de cette vie, tu pouvais avoir le bonheur de devenir, au milieu de ces Esprits célestes, un des courtisans d'un si grand Maître 1 car le servir, c'est régner. 0 Anges saints et purs ! oh ! vous êtes vraiment bienheureux, vous qui contemplez avec tant de joie la face du Salomon céleste, qui vous a ornés de tant de sagesse, enrichis de tant de prérogatives et rendus dignes de tant de gloire ! 0 étoiles brillantes, qui étincelez dans cet empyrée, répandez, je vous en supplie, vos salutaires influences dans mon âme ! Conservez-moi la foi pure, l'espérance ferme, des mœurs sans tache, un amour entier pour Dieu et pour le prochain ! Je vous conjure. Anges bienheureux, de me prêter secours et de daigner me conduire par la royale voie de l'humilité que vous avez les premiers suivie, afin qu'après cette vie je mérite de contempler avec vous la face du Père Eternel, et d'être mis à la place d'une de ces étoiles que l'orgueil a fait tomber du Ciel !