XII AU LECTEUR
nouvelles, de nouvelles expressions, et les événements qui transforment les sociétés, dénaturent, non le sens absolu, mais le sens vulgaire de plusieurs séries de mots.
Destinés à correspondre aux idées, ces Bdote sont sujets à les déguiser aussi, et à colorer les passions humaines ou les inténâts particuliers. Un régime social étayé sur des fictions, donne lîeu forcément à un vocabulaire mensonger.
C'est pourquoi, les termes qui ont desservi
.longtempei des théories feusses ou inappliquées,
ont besoin, dès qu'elles sont rectifiées par la
vérité ou contrôlées par la pratique, d'être de
nouveau définis.
Dans un état démocratique, le langage figuré est hors de saison. L'expression ne doit plus receler ni équivoques, ni mystère : la vérité est une; la loi e^t une. Le peuple est homogène; la souveraineté réside en lui : pourquoi voudrait-il , comment pourrait-il s'abuser à plaisir et se tromper lui-même ?
Les commotions profondes réagissent trèsénergiquement sur la valeur des mots, symboles algébriques des idées.
Aussi, la définition sincère des termes du langage politique, jointe à la déduction des doc-
AV LBGTBUB. XIH
tiines gai 86 g^npqnt alentour, embrassp-tFelle dai|s lepr opsemble (es préceptes 4e la démo- Gf^tie, dogme oseentidlemeiit philq6(9hiq0e et mor^I.
Tel est le cadre de ce livre qui s*adresse à toat^Q }es classes i manuel pratique, destiné à réalisar, en del^ors de tout intérêt de parti , sous rimpalsion de la liberté sereine et légale, un calépb}3m0 politiqpe, expesant la nature, et Qxaot Im (imites de nos droits, ainsi que d^ nos obligiiUons mutudies.
Eoctifier les interprétations fausses, élaguer du dictionnaire les préjugés qui ont fpjsonné autQur d^ mots, éclaircir les équivoques, signaler les contradictions, rechercha les prin* eipps simples et formels de la démocratie, ar« raqber an paradoxe les perfides armes de la subtilité des paroles : voilà notre tàcl^e et le mobile de bôs efforts, insuffisants peut-être, mais cQpsoien^i^ux.
De langue et philosophiques études sur les révolutions du langage, nops ont appris qpe. les i^Qts mal interprétés ont fait coder plus de sang qi}6 le^ épées, ont incendié le mondp plus souvent que la foudre.
-8i le f^me démocratique, impraticable chez
XIV AU LBGTEUll.
ûn peuple dénué de croyance et voué à Tégoïsme des intérêts y ne parvient pas à régénérer nos mœurs 9 ce petit livre retracera le tableau de nos discordes et dira pourquoi la liberté aura péri.
Ce n'est pas que nous nous flattions d'avoir épuisé un sujet si vaste et si complexe. Loin de là; ce dictionnaire eût été susceptible d'absorber une quantité de mots triple , pour le moins , de celle qui a suffi à le défrayer* On a préféré se restreindre à ceux qui, se reliant à la théorie générale 9 se prêtent , par leur sens naturel, au développement d'un certain ensemble de prin^ cipes. Leur nombre est loin d'être illimité. Une division plus détaillée, plus multiple, aurait surchargé ces études , modifié le but , et rompu Tunilé d'un livre destiné à être lu dans son ensemble, plutôt qu'isolément compulsé.
D'ailleurs le moment n'est pas venu d'analyser en détail les conséquences organiques de la démocratie : l'initiative, à cet égard, est réservée à des penseurs plus spéculatifs, à des pouvoirs consacrés et souverains. Notre tâche a dû se borner à explorer la source , à dégager les purs éléments du système, des obscurités intéressées, des méprises, des sophismes accumulés par les
AU LBCTBUB. XV
excès do socialisme, et par les ntopies nuageuses des novateurs do jour.
C'était assez, c'était trop peut-être pour nos forces : nous ne revendiquons en notre faveur qae Thonnéteté de Tintention, la sympathie due à ia bonne volonté consacrée au service de tous, et le mérite de Tà-propos.
«3 septembre «848.
MANUEL
DICTIONNAIRE DÉMOORATIQPE,
Upfi mt'i^j^ qpi pQS#de des libertés n'ejt pas if^vesMi? del'enseinble des prérogative^, ni as(rçinte à I4 ^ofpi^^q de^ devoirs epibr^^^é^ dan3 ce pfiot \ (^ liberté, Ce p}}|T riel, é^at uft diinii)f|î;if , pèche contre la logique (}P§ langues. \a^ liberté fi^\. ui) 4pif î }^9 Uber|;(és o^ «po^ que des concessions: dans \p vocabi;l4ii'e d'up p^y^ libre, le pluriel du mot lifter^ ^'e3i;|ste pas.
Les Prussiens, les Autrichiens, les Espagnols, les Russes méiîic, ont le bénéfice de (juelques libertés. Les Etats-Unis, laFi-ance, la Suisse n'ont pas plusieurs libellés ; ils n'en ont qu'une , et c'est bien davantage ; car rujE^ité de l'expression embrasse tout.
Chez les autres peuples , le terme de libertés , avec son pluriel peu logique , n*est qu'une séduction fiât* teuse : ^n effet , la liberté , je le répète , est un droit sacré qui ne peut être synonyme de privilège ou de faveur octroyée.
Im liberté est la pfemière des vérités sociales ; les li»
bertés représente une fiction : la seconde de ces expressions n'est donc pas le pluriel^ c'est-à-dire un augmentatif (le la première.
IHDlÉFBirDAIVOll.
Entre l'indépendance et la liberté , il.y a cette différence , qu'un peuple peut être indépendant sans être libre. Il est indépendant quand il ne dépend d'aucune puissance étrangère. Une nation peut être indépendante^ et régie par un despote qui lui confisque sa liberté.
Le congrès de Vienne élait un acte attentatoire à l'indépendance des peuples : la France, eu rentrant dans la plénitude de sa liberté, a dénoué le lien qui enchaînait l'indépendance des nations. La paix est mieux garantie par le droit des gens et les convenances internationales, qu'elle ne l'était naguère sous l'empire de traités imposés par une coalition monarchique. La rivalité des puissances engendre la lutte et la conquête ; la paix est le premier besoin des peuples.
IiIBBRTÉi lÊGAIiXTÉ, F&ATBKIRTÉ.
L'Évangile de l'humanité résumé en trois mots. Gom« prendre cette devise , et y rester fidèle , c'est légitimer par la pratique de tous les devoirs, l'exei^cice de tous les droits.
La France a proclamé cette charte de conciliation et d'amour; il ne lui reste qu'à prêcher d'exemple.
Déjà, depuis quelques années, un groupe d'hommes venus du Nord avaient rêvé la régénération de la race
DicnoiiifAni DtMoouTiQim. ^ S
slave, et de la famille humaine, en s'efforçant de subordonner la politique an principe religieux.
Comme la religion est la base et Texpression des mœurs, cette pensée était juste : la grande politique est celle qui établit la plus parfaite harmonie entre les mœurs et les opinions. Et le code de la pure démocratie est tant tracé dans TEvangile, source de nos doctrines religieuses et de nos idées philosophiques.
Les anciens sages étayaient le bonheur d^un peuple sur le règne d*un souverain philosophe : cette condition ne suffit pas, parce qu*un Marc^Aurële n'est qu'un sublime accident.
Une seule combinaison est durable ; elle est fondée sur ravénement A'vin peuple philosophe. Un peuple philosophe est forcément religieux. Notre devise, Liberté^ Fraternité, Egalité^ contient toute la philosophie pratique de la religion moderne.
Mais cette vérité triple n'admet ni malentendu, ni transactions, et son interprétation ne reconnaît d^autre juge que la conscience.
La fraternité implique la réalisation d'un précepte de l'Evangile : « Aimez-vous les uns les autres. 9
Dans cette trilogie morale, la fraternité représente le lien social ; Végalité, le droit de chacun, et la liberté^ le principe fondamental sur lequel tout repose.
L'Évangile dit : a Ne fais pas à autrui ce que tu craindrais que Ton te fit. » Cette leçon ne va pas au delà du sentiment individuel : elle interdit le mal; c'est beaucoup déjà. La fraternité veut plus encore ; elle nous dit: « Fais pour ton frère ce que tu souhaiterais qu'il Ht pour toi. »
4 DtCtIONNAIftB DillOCIIATlQU£.
La racine des vertus publiques est 1^.
Cette conformité d^efforts, de charité fraternelle, est Fûn des éléments de Tégali té sociale, qui doit adoucir et contrepeser les inévitables inégalités de la nature.
Végalùé bien entendue est la première conséquence et le plus heureux effet de la liberté : il ne s'agit point d'une égalité absolue en fait, mais de l'égalité de tous les droits, de l'égalité de tous les citoyens devant les lois et les institutions.
Cette égalité même est la cause de certaines inégalités de fait, car elle doit rendre à chacun ce qui lui est dû; entre deux hommes égaux, le plus zélé, le plus capable a le droit d'être préféré; le plus habile, le plus laborieux gagnera davantage, à moins que vous ne favorisiez à ses dépens l'infériorité du mérite, ce qui consti— tuerait l'inégalité des droits, au profit du moins digne.
Tout acte qui transgresse l'un des préceptes contenus dans notre triple devise, les méconnaît tous trois; tant la solidarité est intime. Les deux derniers mots, égalité, fraternité^ ne sont que le commentaire du premier, liberté.
La liberté comprend le droit de n'être opprimé par personne, et le devoir de n'opprimer personne ; car être libre, c'est posséder à la fois le droit de penser et d'agir, et de n*être point troublé dans l'exercice de ce droit.
Un acte de la volonté d'un ou de plusieurs hommes, qui restreint ou anéantit Tindépendanee d'aulrui, devient incompatible avec le principe de la liberté générale.
C'est ainsi que la liberté dégénère en licence.
Toute prétention, d'un ou de divers individus, à des
mCTIOUMAlftB DftttOCaATlOCI. 5
licences qui rendraient la société impossible, si cbacun suivait leur exemple, est un attentat au pritocipe de la liberté.
Exemples : — Un homme veut exister sans travailler : ii le peut s*il a de quoi vivre sans usurper le bien d*autrui ; sa dépense contribuera au bien-être général. Si chacun était dans Taisante, rien ne serait plus équitable que Toisiveté. Mais la nature et la société ont organisé les choses autrement.
— Un homme qui ne possède rien prétend vivre oisif: qu'il soit imité, la société périra. Sa prétention est donc anarchique.
— Un citoyen offensé a lui-même fait justice de Toffenseur. Il a méconnu la liberté : si chacun usurpait le droit de se faire justice, la société périrait.
— Cet autre prétend, sans nulle raison, à une faveur spéciale : si tous ceux qui n*y ont aucun titre (c*est-àdire la presque totalité des citoyens) aspiraient à la briguer, il en résulterait pour Tadministration de TEtat quelque impossibilité fatale.
Observez que ces sortes d'exigences égoïstes contredisant à la fois au charitable sentiment de la fraternité et de Tégalité, sont, par conséquent, destructives de la liberté.
L'égalité, la fraternité, n'ont, jusqu'à ce jour, jamais régné sur la terre. Nos aïeux, qui ont proclamé ces vérités sociales, n'en comprenaient pas toute la portée. Ils disaient: a Fraternité, égalité... ou la mort; 9 créant^ avec cette condition, la plus monstrueuse des inégalités, et érigeant le fratricide en doctrine.* Aussi la première
^ DICTiONNÀlRB DÉMOCRATIQDK.
république a-t-e1ie péri, parce qu'elle n'était pas cimentée par la liberté pure.
La sincère application de la devise nouvelle de la France exige une haute et intelligente moralité ; elle impose plus de devoirs qu'elle ne comporte de droits; elle commande le respect des autres et de soi-même; elle nécessite la pratique de la charité chrétienne, et d'un sacrifice volontaire de l'individu à l'intérêt public.
II n'existe d'autre force légale que la persuasion et l'assentiment de la majorité des citoyens, dans une or~ ganisation politique et sociale déduite de ces trois prin^ cipes : Liberté^ égalité^ fraternité,
aÉpixBLXQirs.
La proscription, dans les divers États, d'un terme si précis, fut toujours un fâcheux symptôme, le symptôme de la rupture du peuple et des gouvernants. Ce mot, sous la plume de nos écrivains, a désigné la France, jusque vers le milieu du règne de Louis XV, où le pouvoir se prit à s'en inquiéter. Cette expression avait commencé à fleurir dans le style à l'époque de François I*»" , sous l'impulsion des latinistes de la réforme, retrempés aux sources vives de l'antiquité. Du temps de Louis XIV, on ne craignait point de parler des intérêts et de la gloire de la République.
Dès que les rois furent mis en cause par l'opinion des peuples, le mot République resplendit d'une lueur offensante pour les yeux de l'aristocratie. Jusque-là, toutefois, ce n'était qu'un écho sonore de la poésie de l'histoire antique. Il attendait, en notre langue, une définition.
McrioifirAnts hémociatiqui. 7
Les États-Unis le mirent en action. Investi d*nne valeur actuelle et pratique, le root revêtit un corps, et la République comment d*être.
Elle s^est perpétuée dans nos opinions. Durant TEmpire, on la regrettait; elle se glissa sous le trône de la Restauration, et le renversa. Pour élever, en i 830, un autre roi, il fallut le déguiser sous le nom de République. Sous TEmpire, Tidée républicaine poussait la France à la destruction des vieux trônes ; et quand TEmpereur voulut s^assimiler aux dynasties, il tomba. Lors de la Restauration, Ton a dit : c Nos mœurs ne sont pas à la hauteur de la pureté républicaine, i» On disait sous Louis -Philippe : < La France nett pas mûre pour la République, b Ainsi, dans l'espace de dix ans. Ton avait passé du regret à Tespérànce.
La République est Timage de la famille : elle est la forme suprême des sociétés. La nature nous renseigne, et Texpérience nous y amène tôt on tard : tant il est vrai qu'en toute chose, le résultat de la science et de Tétude est d'opérer notre retour au principe des idées naturelles. Les premières créations dé Thomme ont pour caractère la simplicité; le dernier mot du progrès est la simplification. .
La République est. toujours im gouvernement légal. En effet, comme qu'on l'entende, un roi est un maître. Or, on ne peut abandonner un maître pour en suivre un autre, sans trahir le premier; et on a le droit de prendre congé du maître quand on quitte le service. Se mettre en République, pour les États comme pour les individus, c^est reprendre possession de soi-même ; c^est user d'un droit imprescriptible.
8 MCTtOmiAtRB DtXOCRATIQUKt
Le jour oii les partisans de Tjoui^-Philippe ont reconnu que, dans certains cas, l'insurrection eU le plus Mtnt des devoirs, ils ont, bien à leur insu, proclamé la République en France.
La République, la chose publique, est à tout le monde, et tout le monde lui appartient, même sous une monarchie. La mouarchie n'est qu'un marché, qu'une transaction. De là, la nécessité de prêter serment aux souverains, qui font un pacte avec nous; de là, Tinutilité de prêter serment à la République : ce serait jurer d'être fidèle à soi-même. Le souverain n'a pas besoin d'engager sa foi au souverain; c'est ce que le gouvernement provisoire a parfaitement compris.
OÉHOCAATZX.
La démocratie y c'est un gouvernement où la souveraineté est exercée par le peuple. Ce mot a un sens plus libéral et plus arrêté que le substantif répMique^ qui dénomme un gouvernement entre les mains de plusieurs individus.
Une république peut être oligarchique, si l'autorité n'appartient qu'à un petit nombre de personnes, ou aristocratique, si le pouvoir est le partage d'une classe privilégiée.
De telles républiques sont susceptibles de former une tyrannie collective.
Il ne suffit donc pas de se dire républicain, pour indiquer que l'on est jiartisan de la liberté de tous, et de la souveraineté du peuple, exercée par l'organe d'une re-
DICTIONNÀIRV DBMOCRATIQUK. 9
présentation nationale constituée par le suffrage de la Dation.
L'opinion conforme à ces principes n*est exploitée que par les républicains démocrates.
On lit, sous le mot Démocratie^ dans le Dictionnaire de l'Académie française : a La république d^Athènes était une pure démocratie. »
C'est une erreur : la situation politique d'Atbènes a subi nombre de yariations ; mais le pouvoir y fut près* que toujours exercé par une oligarchie, et même quelquefois par un seul homme, comme on Ta vu du temps de Périclès.
La démocratie n'a, jusqu'à nous, été régulièrement organisée qu'aux États-Unis.
Le mot république est opposé au mot monarchie. Le terme de démocratie s'oppose à tout système, fût-il républicain, qui implique une restriction au principe de la souveraineté du peuple.
ORBRX.
L'ordre est réel ou apparent. L'ordre fondé sur la compression est le produit d'un désordre moral. Lordre véritable a pour base la légalité^ qui, à son tour, a pour sanction la liberté.
Dans les moments de trouble, chaque citoyen sent le besoin de travailler au retour de l'ordre ; il suffit, pour amener ce résultat, d'asseoir et de consolider la liberté.
Cette ancienne devise de la monarchie représentative: liberté, ordre public^ ne contenait qu'un correc-
iO DICTIONNÀIIIB DftKOCRATIQVK.
tif à côté d'une déception : cet ordre n'était ni le pro* duit, ni Ja sauvegarde de la liberté.
Dans les moments de division, chaque parti dominant fait appel à Tordre. L'ordre imposé par un parti, c'est l'usurpation régularisée.
L'ordre, ce n'est pas la tranquillité des rues seulement : c^est, plus encore, l'équilibre social et la sécurité dans la liberté. Tant que deux partis s'agitent dans un empire, l'ordre n'est qu'une fiction morale, qu'un fait accidentel privé de la garantie d'un principe.
OITOTZN, MOirSlSITR.
Les républicains de l'autre siècle avaient supprimé les titres de monsieur^ de madame^ parce que c'étaient en réalité des titres, et qu'on ne les accordait pas à tout le monde.
Ces mots ne sont plus que des désignations, et s'appliquent, chez nous, à tous les membres de la famille humaine. Ils ont en leur faveur l'usage, qui est la con* sécration de l'opinion générale.
Le terme de citoyen est le titre honorifique que cha« cun de nous se fait honneur de revendiquer. Ainsi, l'on peut, au hasard et sans méprise possible, traiter les premiers venus de madame^ de wonsiewr, et c'est ce que Ton pratique.
Il n'en est pas de même de la qualification de citoyen. Par les dynasties errantes qui courent, vous risquez d'appeler citoyen un ex-prince. Votre titre de citoyen peut s'adresser en outre .à un Anglais, à un Allemand, à un Belge, à un Italien, qui sont nos hôtes et ne sont pas
DICTIONNAIMS DÉMOCRATIOUB. 44
des citoyens parmi nous , puisqu'ils n'en exercent pas les droits. Enfin vous êtes susceptible de regretter d'avoir décoré du titre de citoyen un faussaire, un homme privé des droits civils, ou un forçat en rupture de ban. Monsieur ne représente qu'une convention banale ; citoyen implique une dignité. Moins vous abuserez du mot , plus il conservera sa valeur.
Un exemple fera foi de la puissance dos expressions préservées de tout discrédit. Si vous dites , à propos de quelqu'un : «<l'est un grand cilo/en^ » vous lui déférez le plus glorieux des éloges. Un grand monsieur n'aurait qu'un sens burlesque.
Conservons donc les termes de monsieur ^ de madame^ qui n'ont plus rien à gagner, plus rien à perdre, et ne nous exposons pas à traîner le titre de citoyenne dans la faii{;e des carrefours.
Evitons aussi les redondances inutiles et les imitalions entachées de puérilité. A quoi bon écrire : — Le citoyen ministre de la guerre, etc.. Slil n'était pas citoyen on ne l'eût pas fait ministre; et puisqu'il est ministre , nul ne doute qu'il ne soit citoyen.
BXCTATU&B.
Tout pouvoir constitué |)ar le peuple tout entier est légitime ; le peuple a donc le droit de conférer, dans un cas de nécessité absolue, la dictature. Mais comme les cas d*urgence sont passagers, le peuple n'a le droit d'établir qu'une dictature temporaire ; il n'a pas plus la faculté de l'abdication absolue, que Vindividu n'a celle du suicide. L'abdication est la mort politique. La
42 DIGTIOimAIBII DÉMOOBAflQIJB.
diç^tur^ parpé(ueUe a1:tribuerait à la société qiii la dé? fkre, \e privilège 4^ disposer d^ la liberté des génératipn9 futures,
On appelle dictature , une administration sans conr trâle appliquée au gouvernement d'un État.
La dictature peut être collective : la dictature collective prolongée amène inévitablement la dictature d'un seul homme. La dictature personnelle est la situation la plus dangereuse pour la liberté d'un pays.
Une dictature ne peut exister en présence 4*une représentation nationale légalement constituée et exerçant librement ses pouvoirs. Ainsi le président d'une république ne participe en rien du dictateur. Mais , pour qu'il en soit ainsi, ses pouvoirs doivent être de la même nature que ceux des représentants du peuple. Si le mandat de ces derniers est temporaire , ce qui est nécessaire , parce que la nation ne saurait abdiquer , les fonctions du président doivent être temporaires aussi.
La commissiofl de quelques magistrats gardés par le peuple jouissant de sa liberté , et choisis par lui pour gérer les affaires publiques dans un cas d'exception , en l'absence d'une assemblée constituée, n'est pas une dictature, parce que le peuple, unanime dans l'exercice paisible de «a souveraineté, est, en droit comme en fait, le prototype de la repr'^sentation natipnale.
Cette situation prolongée deviendrait illégale et anar« cbique, en réalisant l'adrninistration d'un Etat par une fractiori du peuple , à l'exclusion des citoyens absents du siégë du gouvernement, qui doivent y participer l^r 1^ moyieif de leurs représentants.
DICTIONNAIRB DÊMOCBATIQUB. 15
La légalité, c'est le caractère propre de ce qui est cftabli par les lois consacrées. La consécration des lois résulte du consentement de la majorité du peuple : elles sont l'expression de la Yolonté générale. Ainsi, la légalité constitue le principe et fixe les bornes ainsi que i^étendue de nos droits. C'est sur elle que repose l'équilibre social.
L'usage de la foixe est inapte à établir des lois ; car le libre assentiment est la première condition de la légalité. C'est ce qai explique poui*quoi la force est impuissante contre la légalité.
Se lever en armes contre les lois, c^est commettre un crime de lèse-nation, c'est tenter une espèce de suicide ; car chacun fait partie de la souveraineté nationale. T^ peuple pacifique et libre a seul le droit de réformer, par l'entremise de ses représentants, une loi vicieuse. Alors cette loi s'efface, sans que l'on déroge à la légalité.
BOUAGEOIS, BOmiGSOISXS.
Qualifications à rayer du vocabulaire de la saine démocratie. Ces termes supposent des castes séparées. T^s hommes d'argent, qui naguère tendaient à singer la petite noblesse financière de l'ancien régime , ce qu*on appela jadis les partisans et les croquants, s'isolaient de l'ensemble du peuple; et comme ils n'appartenaient pas à la noblesse de sang, ils lui rendaient nn corps, en marquant des distances, et en constituant des catégories.
14 DICTION?{AIRK DÉMOCRATiyCE.
Dans cette ligne, la bourgeoisie travaillait contre ellemême, parce qu^elle est, de sa nature, inséparable du peuple, dont rien ne la distingue. Il y paraissait déjà : la noblesse reprenait possession des grades supérieurs de l'armée, de la chambre des pairs, de tous les postes diplomatiques, et si un fonctionnaire élevé avait trop 4ie poids pour être rejeté, on Tanoblissait. Cette gentilhomraerie constitutionnelle, écartelée d*écus, était l'œuvre de la bourgeoisie.
La bourgeoisie^ le bourgeois, sont des objets indéfinissables, comme tout ce qui manque d'une forme arrêtée.
On désigna de la sorte , au moyen âge , les habitants des bourgs^ ceux qui les premiers obtinrent des franchises et conquirent les institutions communales; les bourgeois étaient donc ce qu'on nomme le peuple^ ou la partie du peuple qui résidait dans les bourgs, assimilables, en ce point, aux citadins, nom forgé plus tard pour les habitants des cités ou villes crénelées. Les villageoiSf disséminés au pied des châteaux, étaient serfs, et, comme tels, qualifiés de vilains, qui ne procède ni de village, ni de ville, mais dé vilis, vil, de même que Tadjectif ignoble provient de in nobiliSf qui n'est pas noble.
Nous pouvons rappeler en souriant ces étymologies , avec le fier dédain de Spartacus. Ici la morale de l'histoire est toute prête; nous laissons au peuple le soin de l'offrir aux derniers partisans de Henri V.
Aujourd'hui la bourgeoisie c'est tout le monde, depuis M. de Montmorenci, jusqu'au plus fnodeste des. manœuvres. Mais, par cela même qu'il ne représente plus
rien de particulier, ce lerme doit disparaître devant le lilre de citoyen.
xxpÉaixNcs.
Arme à deux tranchants : tandis que Texpërience éclaire notre jugement , elle borne notre aclîvilé et bride notre courage. Chez les vieux peuples, elle devient une selle à tous chevaux. V expérience, au mot de République , terrifie ceux qui se souviennent de 1795; Texpérience nous dit aussi que deux situations identiques ne se sont jamais présentées, à dés périodes différentes, dans la vie d^une nation. L'expérience inspire aux faibles la défiance, la terreur; Texpérience nous enseigne que cette terreur plonge les sociétés dans un état de langueur et de dépérissement.
a Ah ! quand je songe à 93, murmurait un vieillard au pied d*une barricade, la République me fait peur...
— Combien, dit en passant un ouvrier, combien vous devez craindre les rois , depuis qu'Hérode a commandé le massacre des innocents, Charles IX celui des huguenots, Charles X les fusillades de la rue Saint-Denis, et Louis-Philippe les mitraillades de Saint-Merri et de la rue Transnonain !
— Ah ! monsieur, la Terreur...
— Elle était rouge : la terreur de 1816 était blanche : voilà tout. »
Ainsi Texpérience justifie le pour et le contre. Quand une situation politique diffère essentiellement de toutes celles qui Pont précédée, les gens qui se claquemurent dans Vexpérience ressemblent à des fous tranquilles.
16 DICTIONI<(AIRB DÉMOCRATIQUE.
qui, pour juger irun spectacle, tourneraient le dos à la scène. Ils sont décourageants, ils ruminent au lieu de penser, ils se souviennent quand il faut aviser; ce sont les plus dangereux des rêveurs, les politiques les plus creux, parce que la soi-disant expérience les rend incorrigibles ; les utopistes les plus impies, parce qu'ils nient la perfectibilité providentielle des peuples, auxquels ils refusent les fruits de cette même expérience dont ils n'ont eux-mêmes recueilli que la feuille desséchée. La saine expérience est celle qui dirige nos actions, non celle qui nous fait égoïstes et immobiles.
L'Académie française, dans son dictionnaire, définit le crédit : « La réputation d'être solvable et de bien payer. » C'est définir l'effet par la cause : la solvabilité n'est pas le crédit. '
Le crédit^ mot qui provient de credere, confier, c'est le degré de confiance que l'on inspire. Pour acquérir le crédit, il faut prouver que l'on a le pou voir île tenir ses engagements; il faut les tenir, pour le conserver.
Ces deux conditions sont la base et le soutien d'un bon système financier.
Tout emprunt nécessite une garantie, un gage d'une valeur double, pour le moins, de la somme empruntée; parce que la dépréciation, conséquence possible de la disette du numéraire, doit être prévue.
Accrédité de la sorte, le titre équivaut à des espèces sonnantes.
En Prusse, où le métal est peu commun, on fait cir-
l>l(!tiON>t.4iRE DÉMOCRATIQUE. 17
culer sans effort jusf|u*à des bons de la valeur d*un thaler. • -
Chez nous, le double souvenir de Law et des assignats, a jeté de la défiance sur Textension du papier-monnaie, et surtout sur rémission des petites coupes. Cependant une somme exiguë est aussi bien gai^antie qu*une grosse, par un immeuble engagé qui couvre le total de Temprunt.
Plus les sommes sont divisées, plus l'échange est facile : les craintes superstitieuses du premier jour ne sont même pas dangereuses , du moment qu'un papier est investi d^un cours légal et forcé ; car si nombre de gens 's*empressent de s'en défaire dans leurs payements, ils seront imités, et cette monnaie ne circulera que plus vite.
Uessentiel, pour que ces titres ne perdent jamais leur crédit, c'est que leur valeur ne soit restreinte sous aucun prétexte, et par aucune mesure Enlevez dix centimes à la représentation écrite d'une somme de mille francs , le lendemain , le billet aura diminué de cent francs , et il finira par se dissoudre ; effet du discrédit qui suit toute faillite.
L'élévation de l'escompte , assimilable à une dépréciation, est donc un danger pour les administrations financières; elles doivent éviter d'en donner l'exemple, et empêcher sévèrement que les banquiers et les changeurs n'engagent , par un tel moyen , dans un moment de crise, une coupable spéculation aux dépens du crédit public.
18 bictiounâihe démochatiquc.
Quand on saura se servir de ce mot sans méprise, la Republique sera inébranlable, parce que les mœurs auront achevé leur éducation. Le peuple, c'est Tensemble des citoyens : ceux-là seuls ne font pas partie du peuple, qui prétendent se tenir hors des droits ou des devoirs communs des citoyens.
C|iacun, au même titre, et dans la proportion d'une égalité parfaite, fait partie du peuple, à rexception (les prétendants au trône, et des criminels. Les uns et les autres prétendent s'excepter des devoirs ou des droits de tous.
Pour les gens légers, aux yeux de qui Thabit fait le moine, le peuple, c'est la réunion des gens qui portent une blouse avec une casquette, au lieu d'un paletot et d'un tromblon de castor ou de soie. Alors il suffît de changer de vêtement pour changer de condition.
Le peuple, c'est ce commis aux gages de la nation, que vous appelez un ministre; c'est cet homme supérieur qui manie modestement une lime et qui combine en sa pensée la force de cent bras : — vous l'appelez un mécanicien. Le peuple, c'est ce marquis regrettant son titre et le sacriliant toutefois.
Tout homme qui, désignant des gens d'une condition différente de la sienne, se sert, à leur égard, de ce mot : le peuple^ s'oublie et méconnaît la première des vérités sociales.
Etrange effet de l'inégalité qui, pendant des siècles, « bridé la philosophie I Pour M. le duc, les manufaif-
DICTIONNAIRE DltMOClÂTlQUI. 19
turiers, les commerçants sont des hommes rfu peuple. Et ce dédain est bien mérité : le négociant ne qualifiet-il pas de même le confrère qui travaille de ses mains? son serrurier, son charron, son menuisier... A son tour, le maître serrurier a son peuple aussi : ce sont les ouvriers qu^il emploie et les compagnons des autres états.
L'idée réactionnaire impliquée par ces distinctions, dont le substantif peuple est l^objet, est un germe de division et d'erreur.
I^ 18 mars, on a dit partout que la garde nationale ayant fait une manifestation, le peuple en a fait une autre en sens opposé. Composée d'hommes de tout rang, de tout état, la garde nationale n'est-elle donc pas le peuple?
Les membres du gouvernement provisoire n'ont-ils pas eux-mêmes méconnu ce principe d'unité, en opposant, dans leur langage, le peuple, à une faction de la garde nationale qui, dans un cas particulier, énonçait une opinion partielle?
Plusieurs citoyens ont demandé la retraite de l'armée, sous ce prétexte que le peuple veut se garder lui-même. Qu'est-ce que l'armée? sinon des gens du peuple, investis par la souveraineté populaire dont ils font partie, de la fonction de protéger au dedans la liberté, et de défendre les frontières du pays.
« Le peuple, disaient- ils, considère les soldats comme des frères ; mais le principe démocratique exige qu'il n'y ait que des citoyens là où le peuple et les représentants ont à délibérer. »
Sans doute, il ne faut que des citoyens ; n'appelez
âO mCTlONNÀIRE DÉMOCIIATIQUS.
ni des Autrichiens, ni des Russes. Mais nos soldais font partie du peuple, et de quel droit les rayez-vous de la liste des citoyens ?
Telle n est, objectera-t-on, la pensée de personne. Alors, parlez français si vous le pouvez, et lâchez de vous comprendre.
AAISTOCBATES.
Il y avait des aristocrates en 1795 ; c'est pourquoi Ton en parle encore. La naissance, le privilège, créent et cimentent les aristocraties. Les privilèges son-t abolis ; la noblesse n'est plus qu'un souvenir. Les gens riches d'aujourd'hui ne sont pas plus des aristocrates, que les becs à gaz ne sont des lanternes.
Une fortune accidentelle, transitoire et que rien n'immobilise , ne saurait constituer une aristocratie. La confiscation de certaines charges au profit d'une seule classe, le droit d'aînesse, l'hérédité des emplois, rinégalité dans la perception des impôts, les privilèges individuels, voilà ce qui a constitué des aristocraties.
Rien de semblable aujourd'hui. Un autre mal a succédé.
A la suite des privilèges de naissance survinrent ceux de l'argent. L'argent a conféré des droits politiques exclusifs: mais il n'a pu créer une aristocratie, parc^ que les fortunes sont sujettes à des revirements continuels. C'est pourquoi les capitaux, s'ils ont pu momentanément gouverner, n'ont pas réussi à asseoir un règne, et sont tombés devant le premier acte de la souveraineté légitime! Leur déconfiture a été pacifique et sans obs-
DlCTIOBmAIMB DÉMOCHATIQI'B. 21
tacle : on raye un chiffre d'un trait de plume, mais il faut combattre un parti.
l/argent ne pouvait composer un parti. Ce parti, comment le discerner? Où commence, où tiaii la condition du riche? Quelque fortune que Ton possède, on rentre, par la proportion de sa dépense, dans Tëquilibre général. Le dernier jour de Tan, quand chacun a dépense son revenu, celui-ci sa rente, celui-là le produit de son travail dont il conserve le capital intact, puisque c'est son bras, tous deux sont égaux.
Alors où est l'aristocrate ?
Le dernier semblant d'aristocratie contenu dans l'ancienne loi électorale est enfin tombé devant l'unité nationale. Alors on s'est aperçu qu'il n'y a qu'un souverain en France, le peuple; et le dernier des aristocrates est parti pour l'Angleterre.