Origine et raisons d'être des ordres mendiants. — Si
dans la période antérieure au xni« siècle, on considère l'ensemble des établissements d'Église répandus sur toute la surface du royaume capétien et la moyenne des hommes chargés d'y représenter les intérêts spirituels et d'y accomplir l'œuvre religieuse, on admettra sans peine que le dogme tenait dans les préoccupations des clercs et des moines une place secondaire et s'effaçait devant la liturgie, 11 importait cependant au catholicisme de maintenir intact le trésor sacré de la foi publique et de le défendre énergiquement contre tous ceux qui oseraient s'écarter de la théologie légale, rompre avec les traditions, briser cette unité puissante qui était le fondement même de l'édifice. C'est le clergé qui est le dépositaire naturel du dogme; il faut qu'il en protège l'intégrité par la parole et par les actes. L'opinion lui reconnaît le droit et le devoir de sévir contre ceux qui attaquent la foi, bien commun à la nation tout entière. Jusqu'à la fin du xi*" siècle, les hérésies sont ou trop peu nombreuses ou trop insignifiantes pour que le clergé accorde une attention particulière à ce côté de son office. La surveillance épiscopale suffit à prévenir ou à réprimer les écarts. Mais au xn® siècle, le mal s'étend; les ordres monastiques, à qui est dévolu maintenant le monopole de la ferveur religieuse, joignent la prédication à l'oraison. Le moine conmience à sortir de son abbaye pour aller, sur le terrain contaminé, se mesurer avec les ennemis de la foi et faire rentrer le peuple dans le devoir. L'exemple de saint Bernard porte ses fruits. Mais on ne tarde pas à s'apercevoir que l'observance exacte de la règle bénédictine est difficilement conciliable avec les nécessités de la prédication ambulante. La question se résout, au xui« siècle, par l'institution des ordres mendiants. Celui des Frères prêcheurs est créé spécialement pour remplir cette importante partie de la fonction ecclésiastique. Elle reçoit en môme temps une organisation régulière, et devient, sous le nom d'Inquisition, un véritable service
i. Innocent III approuva la mission de saint François, et Ilonorius III, en 1225, reconnut l'ordre des Frères mineurs comme constitué, leur accordant le privilège de prêcher et confesser en tous lieux. Claire d'Assise fonda, dès 1212, un ordre de femmes analogue, celui des Clariues, astreintes à la réclusion et au silence et dont la règle fut instituée par saint François lui-même, en 1224. Avant la mort de ce dernier, l'institution franciscaine fut coniplétée par l'adjonction d'im tiers ordre (ordo tertius de jiœnitentia, terliarii) pour les laïques qui s'affiliaient aux frères de St-François, en s'exerçant aux bonnes œuvres sous leur direction, mais en continuant pourtant à vivre dans le monde. En 1264, l'oi^di^ comptait déjà 8000 couvents et 200 000 moines.
public, auquel collaborent l'autorité de Tévôque, celle du missiou naire et celle du roi (§ 67).
La création d'un monachisnie nouveau s'explique encore par une raison non moins importante : l'apparition du tiers état sur la scène politique, le développement des villes, devenues des centres d'indépendance et de richesse, des organes importants de la vie sociale. L'élément populaire et urbain jouant un rôle de plus en plus prépondérant dans les affaires locales et générales, le christianisme ésotérique opposé à l'Église séculière (dont la constitution et le recrutement étaient relativement aristocratiques), prit, avec les ordres mendiants, la forme d'un monachisme populaire, établi et agissant non plus dans les campagnes et dans les solitudes, coumie les anciennes congrégations, mais dans les centres urbains, en contact quotidien avec le peuple. Ce clergé nouveau était chaîné de ramener la foi religieuse qui s'éteignait, non par l'exemple d'un ascétisme passif, comme autrefois, mais par la vie essentiellement active de renseignement et de la prédication.
Pour accomplir leur tâche et se distinguer profondément des ordres religieux qui avaient subsisté, malgré leur décadence, et détenaient une part considérable de la richesse et de la propriété nationales, il fallait que Dominicains et Franciscains fussent absolument détachés des biens matériels; que la renonciation à toute propriété fût, de leur part, définitive et rigoureuse ; que, d'un autre côté, les liens les plus étroits fussent établis entre les membres de Tordre, de façon à rendre impossibles ces séparations et ces rébellions de prieurés à abbayes, de maisons aHiliées à chefs d'ordre, qui avaient été une des causes les plus énergiques de dissolution et d'énervement pour les religieux de Saint-Benoit. Ainsi se formèrent les deux ordres mendiants, comumnautés de caractère démocratique, vouées à la vie active, douées d'une influence considérable et quotidienne sur les habitants des villes au milieu desquelles se trouvaient leurs couvents, merveilleusement organisées à la fois pour l'obéissance passive et pour l'action.
59. Organisation des ordres mendiants. Leur développement rapide. — L'unité de l'ordre est assurée par l'institution d'un maître (magister ordinis, minister generalis) ou directeur général, résidant à Rome, sous l'autorité immédiate du pape, et d'un chapitre général^ composé des représentants venus de tous les points de la chrétienté. Le chapitre généi*al élit le maître, et résout toutes les questions qui intéressent la prospérité morale et matérielle de l'ordre tout entier. Chacune des régions européennes forme une province, dirigée par un prieur provincial^ lequel est nommé lui-même par le chapitre provincial, qui se réunit tous les ans, tantôt dans un couvent, tantôt dans un autre. Les couvents groupés dans chaque province sont administrés par des prieurs conventuels (chez les Dominicains) et par des gardiens (chez les Franciscains), que désignent également les chapitres provinciaux. Ces trois séries d'administrateurs et d'assemblées dépendent étroitement les unes
des autres, et les ordres venus d'en haut sont exécutés, par les membres de ce vaste corps, avec une promptitude et une sûreté qui en font une puissance formidable à tous points de vue.
Le développement extraordinairement rapide des ordres mendiants, dans la France du xni^ siècle, ne s'explique pas seulement par le fait que celte nouvelle forme monastique était appropriée à la constitution sociale, aux idées et aux nécessités de Tépoque : il fut dû aussi, en partie, à Taction directe de la papauté. Celle-ci comprit qu'elle avait entre les mains un instrument admirable, qui pouvait, infiniment mieux que les anciens organes monastiques, Taider à réaliser son plan de théocratie universelle, et elle favorisa par tous les moyens l'extension des ordres mendiants. Les exemptions et les privilèges de toute espèce furent prodigués, comme ils ne l'avaient jamais été, aux disciples de saint Dominique et de saint François. Ils arrivèrent en peu de temps, avant même le milieu du xni*' siècle, à faire oublier les autres ordres religieux.
Le nouveau monachisme ne se contenta pas de reléguer l'ancien à l'arrière-plan : il faisait concurrence de toutes manières à l'Église constituée. L'ordre des Frères prêcheurs surtout, fondé à l'origine pour convertir les hérétiques, s'arrogea peu à peu le monopole de la prédication et de la défense de la foi. Le dogme devint comme sa propriété. L'inquisition, d'abord établie dans le Midi et dirigée contre les seuls Albigeois, s'organisa régulièrement dans toutes les provinces et finit même par se centraliser, au commencement du xiv* siècle, entre les mains d'un inquisiteur général de la foi. En 1507, le dominicain Guillaume de Paris s'intitule : inqumtor generalis hœreticœ pravitali$ regni Franciœ, et prend une part active, en cette qualité, à la destruction de l'ordre du Temple. De la prédication théologique à l'enseignement, il n'y a qu'un pas. Les Dominicains de Paris, installés dès 1228 dans la chapelle Saint- Jacques, sur le haut de la montagne Sainte-Geneviève, et bien accueillis d'abord par l'Université, ainsi que les Franciscains, soutinrent bientôt contre les universitaires cette lutte retentissante qui dura pendant une grande partie du xui^ siècle et se termina finalement à leur avantage. Ils avaient pour eux non seulement les papes, mais le roi de France, et, dans une certaine mesure, l'opinion. Des noms comme celui de saint Thomas d'Aquin et d'Albert le Grand pouvaient d'ailleurs justifier toutes leurs prétentions. Dref, l'enseignement public, à Paris comme dans les provinces, tombe en grande partie entre les mains des religieux mendiants.
Il y a plus. Dominicains et Franciscains, investis par certains privilèges pontificaux du droit de prêcher et de confesser en tous lieux, tendirent naturellement à abuser de cet avantage. Ce clergé ambulant, qui avait charge d'âmes d'une manière générale, et n'était point astreint à exercer les fonctions spirituelles dans une localité déterminée, était un concurrent redoutable pour le vrai clergé séculier, celui des paroisses, régulièrement institué par l'évêque et soumis à sa juridiction. Le religieux mendiant, ne relevant que de son prieur provincial et du chef de l'oixlre, prêchait et confessait partout sans avoir obtenu la permission de l'ordi-
naire, donnait Tabsolution dans cerLiins cas réservés aux évéqucs et même aux archevêques, convoquait des assemblées pour y distribuer à son gré les indulgences. De là les colères du dorgë séculier, gravement lésé dans ses droits et ses intérêts, et la lutte très vive soutenue par certains évêques contre les empiétement des ordres mendiants.
La malveillance d'une partie de Tépiscopat et du clergé paroissial n*empêcha pas les Dominicains et les Franciscains de devenir partout populaires. Malgré les excès de zèle inquisitorial qui les firent chasser de Toulouse en 1235, ils arrivent à se gagner les bonnes grâces de tous les corps sociaux, établissent leurs couvents dans toutes les villes, recueillent les libéralités de toutes les personnes pieuses et de tous les mourants. S*ils ne reçoivent pas encore d*immeubles, ils acceptent largent comptant et les rentes : il n'y a pas, au xin« sièclfe, un testament de seigneur, d'évôque et de bourgeois aisé qui ne contienne des dispositions pécuniaires en faveur des frères mineurs et prêcheui*s. Quelle que soit la sévérité de leur règle et si absolu qu'ait été en principe leur renoncement aux biens de ce monde, ils en viennent vite à posséder le pouvoir comme ils possèdent l'argent. On les trouve bientôt les maîtres des plus hautes situations ecclésiastiques. Ils ne dédaignent pas les évôchés et les archevêchés*. Mais ils ont encore plus d'influence réelle comme chapelains et confesseurs des rois de France, surtout de Louis IX, qui leur témoigna en toute occasion sa prédilection particulière '. Les rois leur confient des missions diplomatiques, prennent parmi eux leurs enquêteurs ou inspecteurs d'ordre administratif, les aumôniers de leurs armées'. Si la tradition oblige toujours les souverains à se faire enterrer à Saint-Denis, ils font du moins comme Philippe le Hardi, dont le cœur fut légué aux Frères prêcheurs de Paris*; les princes de leur famille sont ensevelis chez les mendiants"; les reines fondent des couvents de Franciscaines, et se font même affilier à l'ordre '. Du haut en bas de l'échelle sociale, pei^sonne ne mourait sans se faire revêtir de l'habit de Saint-François.
Une prospérité si extraordinaire ne pouvait se soutenir bien longtemps. Dès la fin du xui^ siècle se produisent, au sein des ordres mendiants, des divisions profondes et des luttes ardentes, prélude d'une décadence que devait amener faUlement le développement même et la richesse croissante des deux sociétés religieuses. Non seulement Dominicains et Franciscains entrent en conflit, surtout dans le Midi, mais l'ordre de Saint-
i. Eiide lUgaud, archevêque de Rouen eu 1248, était un Franciscain; Gui de SuUi, arehevôque de Bourges en 1276, un Dominicain.
2. Il suffit de citer Geoflfroi de Beaulieu, le chroniqueur, qui fut confesseur du roi pendant 20 ans; Guillaume de Chartres, autre chroniqueur, son chapelain; Nicolas de Freauville, confesseur de Philippe le Bel. Voir IIF. XX, 5, 7, 11, 12, 15, 27, 56, 39, 406; XXI, 646.