LES VILAINS
majorité des paysans libres est désignée dans les textes sous les noms de villani, rustici ou rUsticani, et dans ceux de la France méridionale en particulier, sous le nom de pagesii ou pagenses. On trouve également employées les expressions, plebeii homines, consuetudinarii, censati, etc., qui sont plus rares. Le mot a vilain » a lui-même plusieurs significations. Pris dans un sens très général, il désigne souvent les hommes, libres ou non, de la classe populaire, par opposition à ceux de la classe noble (milites) ; de même que la tenure ou censive in vdlanagio est opposée à la tenure féodale (per feitditm). Dans une acception moins étendue, le v Marins , est le cultivateur rural, celui qui habite les villages (villse), et.il s'oppose à l'habitant des bourgs et des villes (burgensis, civis). Mais souvent aussi le même mot est employé avec une signification restreinte et s'applique au paysan libre, par opposition au serf, comme la tenure en villenage est opposée à la tenure en mainmorte. Il y a des villani qualifiés plenarii et dimidii, comme les hôtes dont il a été question plus haut, et sans doute pour les mêmes raisons.
Le vilain est essentiellement l'homme qui possède une censive ou une tenure roturière. Les tenures de cette espèce, formant la partie du domaine que le maître, seigneur ou propriétaire ne s'est pas réservée et qu'il laisse exploiter par des cultivateurs libres, ont trois caractères principaux qui leur sont communs et les distinguent des tenures nobles : 1° elles ne sont pas soumises à l'hommage, mais à une redevance ou rente, payable en numéraire ou en nature, cens ou champart ; 2° elles ne sont pas assujetties au droit de garde; 3° elles sont toujours indéfiniment divisibles.
On peut les distinguer et les classer encore d'après les différentes conditions personnelles qui ont été précédemment indiquées. A un autre point de vue enfin, elles se répartissent en deux catégories : 1° celles qui fournissent au seigneur une rente fixe (tenures en emphytéose, en précaire, en censive, en fiefferme) ; 2° celles qui lui procurent un revenu variable proportionnel à la production agricole (tenures en champart, métayage). Si l'on considère la durée de la concession, l'immense majorité des tenures, pendant la plus grande partie du vrai moyen âge, rentre dans la catégorie des locations ou baux perpétuels qui font du tenancier un propriétaire. Les concessions à titre viager, ou transmissibles seulement à un nombre déterminé de générations d'héritiers, telles que la mainferme (manus firma), sont encore en usage au commencement du xie siècle, mais deviennent ensuite de plus en plus rares. D'autre part, c'est
(1843). — L. Delisle, ibid., 28 suiv. — Guérard, St-P. de Ch., xxii suiv. ; ccxxvm suiv. ; et St-Victor de M., xxxvm suiv. — Garsonnet, Hist. des locations perpétuelles (1879). — P. Viollet, Précis de dr. fr,, 531, 565, etc. — Glasson, Hist. du droit et des instit. de la Fr., IV, 386 suiv.,
de corpore et hospitibus nostris tailliabilibus qui in ea villa retineri non poterunt ». [Ordonn. VII, 455). Cf. Prou, 112. — Acte de 1223, relatif à la franchise de Beaumont sur-Oise. (Ordonn. XII, 298; Delisle, Catal. des actes de Ph. Aug., n° 2198.)
LES INSTITUTIONS POPULAIRES
seulement à dater de la fin du xne siècle et surtout au xme, que commencent à apparaître, dans les textes, les tenures à bail temporaire ou fermages.
Au total, la vraie forme de la propriété du vilain est la tenure à cens qui permet au paysan, une fois le cens payé, les redevances et corvées acquittées, d'être maître de sa terre et de la transmettre à qui il veut. Il est réellement propriétaire de son domaine, en dépit des servitudes qui le grèvent, et c'est déjà beaucoup ; car, à tous autre égards, sa condition, quoique supérieure à celle du serf, est néanmoins bien misérable. Nous connaissons cette condition du vilain par les documents d'archives et par la littérature contemporaine, deux sources de témoignages qui nous la font voir sous un aspect presque constamment défavorable ou attristant. Dans les œuvres littéraires des xie, xue et xme siècles, imprégnées de l'esprit féodal, le mépris profond et l'hostilité du noble pour le vilain 1 s'étalent ouvertement. Dans les chartes, le vilain nous apparaît presque uniquement comme un malheureux rançonné et pressuré par une féodalité besogneuse. Tout libre et tout propriétaire qu'il soit devenu, nous le trouvons assujetti aux formes infiniment variées de Y exploitation seigneuriale. C'est à ce point de vue qu'il convient maintenant de l'envisager.
1, Dans les plus anciennes chansons de gestes, on met les nobles en défiance contre la tentation qu'ils avaient quelquefois de prendre un vilain pour conseiller, ou même de lui conférer la chevalerie, ce qui arrivait de temps en temps. Voir Girart de lioussillon, trad. Meyer, p. 28, § 60, et Le poème du couronnement Looys, v. 206-210. Cf. le poème intitulé : Les enfances Vivien, qui a. été analysé par M. L. Gautier, dans la Chevalerie, 211 suiv. On ne voit nulle part plus clairement à quel point le noble se croyait d'une autre race que le vilain. C'est surtout dans les genres inférieurs de la littérature du moyen âge que le vilain apparaît non seulement dédaigné, mais honni et vilipendé. Il est généralement la victime des aventures les plus ridicules ou les plus ignominieuses. Lire parmi les fabliaux, L'âme du vilain, et la nombreuse série des satires qui sont dirigées contre la classe entière des vilains, notamment Les vingt-quatre manières de vilains (xme s., trad. Jubinal, 1834). Cf. Leniknt, La satire en France, 86.