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Origine des villes neuves. Motifs de la fondation

Certains savants ont émis, sur l'origine des villes neuves, des théories qui se ressentent de l'étroitesse du point de vue où ils se sont placés. Les uns, considérant surtout les fondations des centres nouveaux dans la Erance du nord et particulièrement dans le domaine royal, au xne siècle, y ont vu le résultat de la politique raisonnée des rois capétiens, notamment de Louis VI et de Louis VII. En ce qui touche Louis VI, la thèse est difficile à démontrer; quant à Louis VII, on peut effectivement voir en lui le premier souverain qui ait voulu, par système, multiplier ces communautés fondées de toutes pièces et rechercher, dans les créations de villes neuves, un moyen efficace d'enrichir le domaine en même temps que de nuire à la féodalité. On ne s'expliquerait pas autrement l'affirmation bien connue d'un chroniqueur contemporain assurant que, « par la fondation de certaines villes neuves, Louis le Jeune avait dépouillé nombre d'églises et de nobles de leur propriété en accueillant leurs hommes réfugiés sur ses domaines » . Parmi ces fondations royales il faut citer en première ligne Villeneuve-le-Roi près de Sens, Villeneuve près Coinpiègne, et Villeneuve d'Étampes près de Montfaucon. Nous savons que Philippe Auguste a suivi l'exemple de Louis le Jeune et qu'il a, lui aussi, fondé des villes neuves auxquelles il accordait généralement une organisation imitée de celle de Lorris en Gâtinais. Il n'en est pas moins vrai qu'aucun de ces rois n'a pris réellement l'initiative du mouvement de fondation des villes neuves; qu'en ouvrant des asiles et repeuplant par là les parties désertes de leurs domaines, ils n'ont fait que répandre une institution pratiquée avant eux et sur d'autres points de la France capétienne. Ils ont suivi le mouvement, ils l'ont même activé, parce que la haute féodalité imitait volontiers leurs procédés, mais l'impulsion originelle ne venait pas d'eux. On n'a pas plus le droit d'attribuer à Louis VII l'idée de la création des villes neuves que celle des communes à Louis le Gros.

D'autres érudits ont étudié particulièrement cette catégorie de villes neuves qui furent édifiées en si grand nombre dans le Midi, sous le nom de bastides, au xme et au xive siècle, par les rois de France, par les princes apanagés de la famille capétienne qui ont régné sur le Poitou, l'Auvergne et le Languedoc, et par les officiers royaux. Ils ont établi sur ce fait leur

LES INSTITUTIONS POPULAIRES

théorie générale des villes neuves et affirmé que ces fondations, œuvre de centralisation monarchique, étaient destinées, avant tout, à faciliter le fonctionnement de l'administration capétienne dans le Midi, au détriment des pouvoirs féodaux et des libertés, devenues gênantes, des anciennes municipalités du pays. Il y a une part de vérité dans cette assertion. Un prince comme Alphonse de Poitiers, le frère de saint Louis, grand bâtisseur de villes neuves en Auvergne et en Languedoc, a certainement employé par système ce moyen de réagir contre la féodalité locale et de faire concurrence aux vieilles républiques consulaires. Mais il est impossible de soutenir, comme on l'a fait, que toute fondation de ville neuve a été une mesure exclusivement antiféodale, puisqu'il est constant que la haute et la petite féodalité ont participé, elles aussi, au mouvement de fondation des villes neuves.

Les savants qui ont fait une étude spéciale de cette institution ont commis la faute de ne pas élargir tout d'abord le champ de leurs recherches, de méconnaître la généralité et l'ancienneté du mouvement, dont ils n'ont considéré qu'une manifestation locale, limitée dans l'espace comme dans le temps. En donnant une portée plus large à leurs recherches, ils auraient constaté : 1° que la période d'édification des villes neuves françaises commence, non pas au xme siècle, ni au xne, mais au milieu même du xie; 2° que l'initiative de ce mouvement doit être attribuée non à la royauté, non à la féodalité, mais à l'Église. Ce sont les abbayes qui, au nord comme au midi de la France, ont fondé les premières villes neuves. En cherchant à établir partout des prieurés, les moines ont voulu aussi entourer l'édifice claustral d'une population sujette, destinée à subvenir aux besoins matériels du nouvel établissement. Us ont donc ouvert les premiers asiles, et y ont attiré, par l'appât de privilèges importants et de terrains à mettre en culture, une quantité considérable de nomades, de serfs et de colons. La sécurité relative dont jouissait leur territoire, en vertu de l'immunité ecclésiastique et plus tard des institutions de paix, leur permettait de peupler ainsi leur domaine, d'opérer le défrichement de leurs landes et de leurs bois et d'accroître par là le chiffre de leurs revenus1. La féodalité et les rois n'ont fait que suivre leur exemple. Si plus tard, au xme siècle, les Capétiens et les princes de leur famille ont vu dans les villes neuves, dont ils ont couvert le midi de la France, un organe de centralisation, un moyen de réaction contre la féodalité locale et les grandes municipalités républicaines, ce ne fut là que le résultat d'un développement ultérieur et tardif de l'institution.

247. Mode de fondation des villes neuves. — Pour créer une ville neuve, il arrive fréquemment que le fondateur s'associe un autre

1. Un des faits les plus caractéristiques qu'où puisse citer, à cet égard, est la fondation de la ville neuve de la Chapelle-Aude, créée de toutes pièces par les moines de l'abbaye de St-Denis établis dans le Bourbonnais. Cette fondation eut lieu sous le règne de Philippe Ier, eu 1073.

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seigneur, avec qui il conclut, sous le nom de partage, un véritable acte de société pour exploitation de la terre à frais communs. La plupart des partages sont institués par des seigneurs ecclésiastiques qui s'unissent entre eux ou avec le haut suzerain du pays, surtout quand ce suzerain est le roi. Ces contrats stipulent en général le partage par moitié des revenus, exception faite pour les revenus de caractère purement ecclésiastique, tels que le produit des églises, des dîmes et des offrandes. L'administration de la ville neuve en pariage appartient aux coseigneurs, qui l'exercent en commun, par deux officiers ou par un seul. De plus, quand l'un de ces coseigneurs est le roi, un article spécial est inséré, d'habitude, pour garantir que la ville ainsi partagée restera sous la dépendance de la royauté et interdire au prince et à ses successeurs la liberté de l'aliéner1.

Que les villes neuves proviennent d'un pariage ou soient dues à l'initiative d'un seigneur unique, les usages et les règles qui président à leur création sont à peu près les mêmes d'un bout à l'autre du territoire. La partie matérielle de l'institution n'est pas laissée au hasard, mais exécutée presque toujours d'après un plan médité à l'avance, et aussi rationnel que le comporte l'époque. Le terrain est choisi avec soin; des hommes compétents sont chargés d'y tracer les limites de la future ville, et d'indiquer, avec de justes proportions, les trois portions du sol réservées l'une aux maisons d'habitation (masurœ), l'autre aux jardins et potagers (horti), la troisième aux terres cultivables, réparties par lots d'égale contenance entre les habitants. La plupart de ces villes ou bastides reçoivent la forme d'un quadrilatère assez régulier, où les rues, tracées d'avance, toujours droites et se coupant à angle droit, ont une largeur uniforme, réglée souvent par la charte môme de fondation. Au centre, à l'intersection des quatre voies principales, un espace libre est laissé qui forme la place principale, le lieu où se tiendra le marché et où s'élèvera la maison de ville. À l'origine, l'enceinte des villes neuves est formée simplement de palissades, de fossés et de remparts en terre : au xme siècle, elle se consolide ; elle est constituée par une muraille en pierre continue, percée généralement de quatre portes et fortifiée.

L'appât dont se sert le fondateur pour peupler ces villes nouvelles et y attirer la population du pays voisin est la charte de privilège accordée à la ville neuve, charte plus ou moins libérale qui fait d'elle tantôt une vraie commune, tantôt une ville assujettie dotée d'une municipalité et d'une juridiction indépendante, tantôt un centre encore moins favorisé au point de vue politique. Mais partout, quelle que soit la constitution de la cité nouvelle, ses habitants sont assurés contre tout impôt arbitraire, partout ils sont exemptés au moins partiellement du service militaire, partout ils

1. Exemple caractéristique de pariage conclu entre un seigneur direct et le roi do France pour la fondation d'une ville neuve, dans Teulkt, Lay. du Tr. des Ch., n" 445 (Villeneuve d'Hénouville (Oise), créée en 1195 par Philippe Auguste et le chapitre de Sf-Mcllon de Pontoise).

sont soustraits aux droits seigneuriaux les plus vexatoires, partout investis de droits d'usage importants dans les bois et dans les eaux des seigneurs. De là le développement extraordinairement rapide de certaines villes neuves. Au total, on peut dire que cette institution a joué un rôle considérable dans l'histoire de l'affranchissement de la classe populaire. L'organisation régulière et symétrique de beaucoup de ces centres de population se distingue môme par un caractère d'égalité démocratique qui n'est pas chose commune au moyen âge.

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