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LA FAMILLE RÉGISANTE ET SON ROLE DANS LA MONARCHIE

L'histoire du développement de la puissance royale resterait nécessairement obscure et incomplète si l'on ne parvenait à savoir comment les souverains ont utilisé les moyens d'action qu'ils rencontraient chez eux et autour d'eux pour étendre et fortifier leur domination. A cet égard, il est clair que le roi devait profiter tout d'abord des ressources que lui offrait sa propre famille. Les parents immédiats du prince ont tenu une assez grande place dans l'histoire de la monarchie capétienne. Ils participaient à l'autorité souveraine dans une mesure que déterminaient leur proximité du trône et le degré de confiance que leur témoignait le chef de la maison. Deux personnes, parmi les membres de la famille royale, occupaient une situation privilégiée : la reine et l'héritier présomptif.

256. L'héritier présomptif, associé à la couronne (XIe et XIIe siècles)*. —Nous avons montré que le fils aîné était reconnu comme le successeur naturel du souverain en exercice. Dès l'âge le plus tendre, il figurait sur les chartes royales et prenait ainsi part théoriquement à la pratique de la puissance législative. Les grands, dès cette époque, étaient tenus de lui jurer fidélité. Un peu plus tard, à un âge qui varia suivant les règnes, l'héritier présomptif était officiellement désigné comme roi, puis associé à la couronne. A plus forte raison continuait-on alors de valider les actes royaux par la mention de son nom et de son consentement formel. De plus, les chartes étaient ordinairement datées de l'année de son sacre : indication chronologique qui s'ajoutait à celle de l'année du règne du souverain en titre. Il y avait cependant cette différence entre la situation officielle du père et celle du fils, qualifiés rois l'un et l'autre, que la très grande majorité des diplômes était formulée exclusivement au nom du premier. Les actes qui présentent le père et le fils parlant ensemble à la première personne du pluriel sont l'exception. On peut noter enfin, sous le règne de Louis VII, l'exemple unique d'un Capétien datant certaines de ses chartes non pas du couronnement, mais de la nativité même de l'héritier présomptif. Sauf le détail indiqué plus haut, il est fort difficile de déterminer la limite qui séparait l'autorité du roi titulaire de celle du roi associé. Les pouvoirs de ce dernier étaient évidemment plus ou moins effectifs et étendus, suivant son âge, ses capacités, et la situation môme du souverain qui l'avait pris comme auxiliaire. En ce point, comme en beaucoup d'autres, l'institution monarchique n'était soumise à aucune règle. Tout dépendait des circonstances et de la volonté du roi régnant.

Lorsque le fils aîné de Hugues Capet fut associé à la couronne, il était

* Lcchaire, Instit. monarch., I, 434-143.

déjà d'un âge qui lui permettait de rendre à son père des services réels. Cette association fut, en effet, des plus étroites. Les documents contemporains nous montrent les deux rois paraissant et agissant constamment ensemble dans les opérations militaires, comme dans les assemblées politiques et les conciles. Les lettres qu'ils reçoivent sont généralement adressées à tous les deux, et la plupart des chartes qu'expédie la chancellerie royale à cette époque témoignent aussi de cette intime union. On parle presque toujours des rois toutes les fois qu'il est question des actes du gouvernement sous le premier Capétien. Leurs prérogatives semblant identiques, ils ne forment, à vrai dire, qu'un seul souverain en deux personnes. La situation ne fut plus la même en 1016, lorsque Robert II associa à la couronne son fils aîné Hugues. Soit par crainte de voir le jeune roi s'allier avec les ennemis de la royauté, soit par un effet de l'avarice que le chroniqueur impute à la reine mère Constance, on n'accorda d'abord à Hugues aucun des avantages attachés à l'exercice du pouvoir royal. On ne lui donnait ni argent ni soldats. Le plus souvent Robert agissait seul, sans mentionner sur ses actes le nom ou le consentement de Hugues ou plus tard de l'autre fds qu'il fit couronner de son vivant, Henri .

L'héritier de Henri Ier, Philippe, était trop jeune en 1059, et son association au trône dura trop peu de temps, pour que l'histoire et la diplomatique aient rien à dire sur son rôle de roi en sous-ordre. Il n'en est pas de même de Louis le Gros, qui, pendant les dix dernières années du règne de son père, exerça effectivement le pouvoir, sans avoir reçu toutefois, ni la couronne ni le titre de roi associé. Il fut chargé du gouvernement en qualité de roi désigné et s'intitula lui-même sur ses chartes : Philippi régis filius, in regem Francorum désignât us, ou regins filius,Dei gratta, Francorum rex designatus. A ce titre, il disposait d'un sceau particulier, qui le représente à cheval, sans selle ni étriers, la tête couverte d'un bonnet pointu, et un étendard dans la main gauche.

Avec un roi aussi énergique et aussi actif que Louis le Gros, le prince désigné ou associé ne pouvait être un auxiliaire réellement indispensable. D'ailleurs, ses fds Philippe et Louis avaient à peine l'un treize ans et l'autre onze, à l'époque de leur couronnement. Ce fut donc uniquement dans l'intérêt du droit héréditaire, toujours plus ou moins menacé, que Louis le Gros prit soin de mentionner constamment sur ses diplômes la volonté ou le consentement de son fds aîné. La même tradition fut observée, bien qu'à un moindre degré, par Louis VII à l'égard de Philippe Auguste. Mais celui-ci fut mis en possession d'une autorité plus effective, lorsque son père, gravement atteint par la maladie, se vit obligé de renoncer de fait à la direction des affaires. Pendant les derniers mois de l'année 1179 et les deux tiers de l'année suivante, l'héritier présomptif fut le véritable roi. Il exerça un pouvoir analogue à celui dont avait joui Louis le Gros en qualité de roi désigné. Il était particulièrement chargé de remplacer le souverain dans les expéditions militaires. Certains indices tendraient même à faire croire qu'il se substitua tout à fait à

LA FAMILLE RÉCxNANTE.

Louis VII et n'attendit pas sa mort pour expédier des diplômes où il s'intitulait rex Francorum sans aucune réserve du droit paternel. Mais ce fut là une situation exceptionnelle, résultat d'une crise politique restée obscure, et dont il serait téméraire de tirer une conclusion absolue au point de vue de l'histoire des institutions.

257. Le prince royal (XIIIe siècle). — Au xme siècle, l'héritier présomptif ayant cessé d'être sacré et couronné par anticipation, sa situation dans le royaume ne fut plus aussi considérable. La monarchie était trop puissante et la transmission trop bien assurée pour qu'on eût intérêt à diviser encore, si peu que ce fût, l'action gouvernementale et la prérogative souveraine. Un roi du tempérament de Philippe Auguste ne devait pas être enclin à partager son autorité. Il faut donc distinguer dans les actes du futur Louis VIII (simple prince royal1, pendant toute la vie de son père), ceux qui lui incombent comme représentant de la monarchie, comme héritier de la couronne, et ceux dont il prit la responsabilité en qualité de haut baron français, investi du comté d'Artois et possesseur de domaines importants en Orléanais. A ce dernier point de vue, il jouissait d'une certaine indépendance qui se manifesta dans ses relations avec la Flandre, dans sa participation à la croisade des Albigeois, et même dans l'expédition d'Angleterre. Mais il a été surtout un instrument utile et docile dans la main de Philippe Auguste, qui l'employait dans ses guerres avec les Plantagenets ou l'envoyait à la frontière remplir des missions diplomatiques2.

Philippe le Hardi avait quinze ans lorsque la mort d'un frère aîné fit de lui, en 12G0, l'héritier présomptif du trône. Saint Louis lui donna en propre à peu près les mêmes domaines Orléanais qui avaient été dévolus au fils aîné de Philippe Auguste, mais ne lui laissa aucune indépendance. Soumis à une discipline sévère et virile, habitué à tous les exercices de piété que pratiquait son père, obligé de le suivre dans sa dernière croisade, Philippe ressentait pour lui une crainte respectueuse qui lui enleva toute idée de jouer prématurément un rôle politique, et lui défendit même, comme on le verra plus bas, de cacher à son père les dispositions que sa mère lui fit prendre en vue de l'avenir3. Devenu roi lui-même, il profita de l'exemple pour maintenir son fils dans sa dépendance. Le mariage de Philippe le Bel, prince royal, avec l'héritière du comté de Champagne et du royaume de Navarre, en 1275, ne lui donna une situation politique qu'à la fin du règne de son père, lorsque, après l'émanci-

1. Louis s'intitulait officiellement Filins régis Francise ou domini régis Francise primogenilus. Quelques-unes des chartes qu'il souscrivit, dans son comté d'Artois, portent la formule finale des actes royaux : Aslantibus in palatio patrïs nostri quorum nomuia supposita sunt et signa, etc. (Wiluston Wai.ker, p. 25, note 5).

2. Sur le rôle politique du prince Louis, consulter Wumston Walker (p. 18-25), qui en a fort bien déterminé le caractère et la portée.

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