Boutaric, La France sous Philippe le Bel
5. L'histoire de Louis VI offre un double exemple de cette intervention. Voir nos Instit. monarch., I, 144.
LA FAMILLE RÉGNANTE
s'alliant avec les familles de leurs grands vassaux, les princes avaient généralement en vue de se créer un appui ou de se ménager des acquisitions territoriales. Mais les mariages de cette nature présentaient, au moyen âge, un grave inconvénient : ils donnaient prise aux scrupules excessifs" de l'Église en matière de consanguinité et conduisaient parfois au divorce. Aussi les rois se crurent-ils souvent obligés d'aller chercher leurs femmes à l'étranger et jusque dans les pays les plus lointains. Au xihc siècle, l'extension des relations internationales donna plus d'une fois aux mariages des souverains français un caractère exclusivement politique.
Un mariage royal pouvait être considéré comme une véritable association à la couronne. A la bénédiction nuptiale s'ajoutaient pour la reine le sacre et le couronnement, Il en était du couronnement de la reine comme de celui du roi : la tradition voulait qu'il fût célébré à Reims, parle métropolitain de cette ville assisté de ses suffragants. Mais on dérogea souvent à l'usage. Dans la période primitive, les reines avaient leur part dans l'exercice de la puissance législative1. Elles souscrivent souvent les chartes royales, qui mentionnent à côté de leur nom leur qualité de reines et d'épouses (regina,uxor,conjux,collateralis), à laquelle s'ajoutent parfois les épithètes de très noble, très aimée, très chère, glorieuse, vénérable, etc. La reine dispose d'un sceau particulier et s'intitule : gratia Dei Francorum regina. Son consentement aux actes royaux est, la plupart du temps, exprimé sur le diplôme avec celui de l'héritier présomptif, mais quelquefois seul, surtout lorsqu'il s'agit de mesures a prendre dans le ressort des terres qui lui ont été assignées comme dot ou comme douaire. L'activité gouvernementale de la reine se manifeste sous toutes les formes. On lui jure fidélité comme au roi. Elle a, comme lui, le droit de délivrer des sauf-conduits, et exerce, avec lui, la puissance exécutive. Elle possède sa maison, ses officiers, ses revenus particuliers, et participe au droit de gîte dans les villes du domaine soumises à cette servitude. Elle intervient dans les actes judiciaires. D'autre part, les affaires ecclésiastiques, et notamment les élections aux abbayes ou aux évôchés, ont attiré l'attention de certaines reines, qui trouvaient moyen par là, tantôt de satisfaire leurs amitiés ou leurs rancunes, tantôt de se procurer des ressources. Les grands recherchent la faveur de la reine, et avec raison, car elle parvient souvent à obtenir du roi ce qu'il refuse aux ministres et aux favoris les plus influents. Son action s'exerce à la fois sur les affaires intérieures et sur la politique étrangère. Notons d'ailleurs que si, par la consécration, la reine devenait une personne royale et participait aux prérogatives attachées à cette qualité, elle jouissait plus ou moins de ces prérogatives selon le degré d'influence qu'elle exerçait sur son mari.
1 . Louis le Gros est le seul des rois capétiens qui ait daté ses diplômes pendant une période de près de dix ans, de la consécration ou du règne de sa femme, Adélaïde de Maurienne.
Au xme siècle, le pouvoir du roi acquiert une prédominance qui laisse dans l'ombre toute autre autorité, rivale ou voisine. La situation de la reine, comme celle de l'héritier présomptif, n'a plus l'importance politique qu'on lui reconnaissait dans la période antérieure. La reine continue à être sacrée et couronnée avec une pompe qu'accroît le progrès général du luxe ; on lui donne toujours, à titre de douaire, un domaine et des revenus propres; sa maison (hospilium reginai) est réglée sur le modèle de celle du roi, avec les mêmes métiers et une dotation importante1; enfin, elle n'est point oubliée dans le testament du roi, qui lui lègue en général des sommes assez considérables2. Mais elle n'intervient plus, comme autrefois (sauf le cas de régence), dans l'administration du royaume, et son influence effective dans la conduite des affaires politiques ne se fait plus sentir que par exception.
Philippe Auguste, marié trois fois, tint certainement les reines à l'écart, et il faut avouer qu'à tous points de vue la conduite qu'il suivit envers elles ne fut pas du meilleur exemple. Son premier mariage avec Elisabeth de Hainaut (1180) n'a été qu'un acte de haute politique, destiné à lui assurer la succession de l'Amiénois, de l'Artois et du Vermandois. L'inimitié qui mit constamment aux prises le mari d'Elisabeth avec son père (Baudouin de Hainaut) et son oncle (Philippe d'Alsace, comte de Flandre) fit à cette jeune reine une situation pénible, qui faillit se dénouer pour elle par un divorce absolument immérité. Sa mort prématurée permit à Philippe de contracter avec Ingeburge de Danemark un second mariage (1193), nécessaire à ses projets contre l'Angleterre et les Plantagenets*. On sait quelle en fut l'issue et quel inexplicable caprice poussa le souverain à répudier, aussitôt après le mariage, la femme qu'il avait fait venir de si loin. Ingeburge, traitée presque en prisonnière d'État pendant dix-neuf ans, réduite, par l'étrange parcimonie de son mari, à une existence matérielle des plus précaires, ne rentra en grâce qu'en 1215, longtemps après la mort de celle que Philippe Auguste lui avait donnée comme remplaçante, Marie de Méranie.
Blanche de Gastille ne semble avoir joué aucun rôle politique pendant le règne de Louis VIII4, et son influence sur les affaires ne date que de son avènement à la régence. Le caractère ambitieux de Marguerite de Provence, femme de Louis IX, explique pourquoi le roi, tout en appréciant le dévouement et la tendresse de sa compagne, observa à son égard une attitude de méfiance qui devint surtout significative après la mort
1. Douet dArcq, Comptes de V hôtel des rois de France, et Comptes de l'argenterie des rois de France (1874). Voir, notamment, clans ce dernier ouvrage, le curieux inventaire des biens de la reine Clémence de Hongrie, veuve de Louis X
2. Philippe Auguste légua 10 000 livres à Ingeburge; Louis VIII, 30 000 livres à Blanche de Caslille; St Louis, 4000 livres à Marguerite de Provence.