‹ Manuel des institutions françaises, période des Capétiens directsChapitre 32 sur 264 · Conflits provoqués par les élections abbatiales. — On · texte numérisé non relu

Conflits provoqués par les élections abbatiales. — On

connaît, par ce qui précède, les formalités légales, les phases régulières par lesquelles doit passer une élection canonique. En fait, il était assez rare que l'opération électorale s'accomplit sans difficultés et sans troubles. L'histoire ecclésiastique des xie, xue et xmfi siècles est remplie des conflits, quelquefois sanglants, dont les élections d'abbés étaient l'occasion. La plupart du temps les moines ne pouvaient s'en prendre qu a eux-mêmes. Ils n'arrivaient pas a s'accorder sur le choix d'un abbé, et se divisaient en groupes plus ou moins nombreux qui portaient tous leur candidat particulier1. La minorité ne cédait pas toujours, et il suffisait de quelques

1. En 1136, dans l'abbaye de St-Bertin, il y eut treize mois d'interrègne et six candidats à la fonction abbatiale (Guérard, Cariid. de St-Bertin, 504). En 1220, dans l'abbaye de St-Martial de Limoges (Duplès-Agikr, Chron. de St-Martial, 108), les moines ne s'accordèrent pas davantage et mirent en avant neuf candidats. Le chroniqueur qui a rapporté ce dernier fait ajoute naïvement : « J'avoue que, pour moi, je donnai la préférence à l'abbé de Figeac, qui, étant plus noble et plus riche, pouvait rendre, vu la nécessité des temps, plus de services à l'abbaye. En admettant que l'abbaye n'eût pas de dettes, 50 000 sous nous étaient nécessaires pour reconstruire la clôture du monastère, qui était alors indignement ouvert : car pendant 22 ans les usuriers n'avaient cessé d'extorquer des sommes considérables aux abbés et menaçaient de continuer. » De 1214 à 1216, il y eut trois abbés à St-Martial (Géraud, Trok abbés pour une abbaye, dans

religieux bien déterminés pour tenir, pendant plusieurs années, la communauté en échec. Ce qui envenimait et éternisait ces divisions monastiques, c'est qu'elles se compliquaient des intrigues et des violences venues du dehors. Les moines n'étaient pas seuls à présenter leurs candidats : toutes les puissances de la région : le duc, comte ou vicomte, 1 evêque, les bourgeois de la ville avaient le leur, sans compter le pape ou son légat, qui prenaient, également parti. La lutte de toutes ces influences donnait au débat un caractère de confusion souvent inextricable, et, pour y mettre fin, il fallait avoir recours soit à un tribunal d'arbitres, soit à une transaction plus ou moins onéreuse pour les moines, soit à un coup de force. Quand les moines se trouvaient d'accord, leur choix pouvait déplaire à l'autorité laïque ou à l'autorité pontificale : alors avaient lieu, malgré la résistance des religieux, des nominations d'office, des intrusions, que la communauté était parfois obligée de subir, non sans avoir résisté par tous les moyens1.

46. Comment les abbés perdent leur fonction. — La mort, la résignation ou démission, la destitution : telles sont les trois circonstances qui mettent fin à l'exercice de la fonction abbatiale et déterminent une vacance. La destitution d'un abbé est, comme celle d'un évêque, un fait assez peu fréquent, sauf aux époques de crise, comme celle qu'eut à subir la France à la fin du xie siècle et au commencement du xu°. Ce n'est pas toujours pour indignité notoire ou pour simonie avérée que la déposition est prononcée : elle a lieu aussi quand un abbé est manifestement trop infirme pour pouvoir remplir son office, et qu'il se refuse à le résigner

Bibl. de l'Ec. des Ch., t. IV (1842-1843), p. 344). En 1265, il n'y avait que deux candidats : ce fut le prieur de Roufiac qui l'emporta ; il fut béni et consacré, mais son concurrent, Itier, prévôt de la Souterraine, résista pendant deux ans à main armée, s'empara de plusieurs prieurés, et fit main basse sur certains revenus abbatiaux. « Pendant ces deux ans, dit le chroniqueur, nous ne pûmes recevoir nos vivres et fûmes réduits à la mendicité. Or nous étions, dans le cloître, près de 72, qui servions Dieu, et les partisans du prévôt n'étaient, dans le couvent, qu'au nombre de 10. »

1. Au commencement du xi° siècle, les religieux de St-Père de Chartres refusèrent d'accepter Maginard que le comte de Chartres voulait leur imposer. L'acte de protestation qu'ils dressèrent dans cette circonstance nous a été conservé. « Sache l'Église tout entière que nous n'élisons point Maginard en qualité d'abbé, que nous n'approuvons ni ne voulons cette nomination ; mais qu'au contraire nous la repoussons, la réfutons et y contredisons de toutes nos forces, nous, moines de St-Père de Chartres dont les noms suivent, etc. » (Guérard, Cartul. de St-Père, Prolég. I, ccxn et suiv.) L'élection de 1216, à St-Martial de Limoges, est, à cet égard, très intéressante à étudier. Un légat du pape Innocent III dépose l'abbé en exercice, trop impotent pour sa fonction, et le remplace d'oflice par un pénitentier du roi Jean sans Terre que les moines sont unanimes à repousser. Le conflit dure deux ans. Innocent III prive les moines de leur droit électoral, casse l'élection qu'ils ont faite, et blâme 1 evêque qui a béni leur élu. Mais il meurt dans l'intervalle. Le conflit se prolonge. Les moines supplient le candidat du pape de se désister de ses prétentions, lui promettant une compensation satisfaisante. En effet, il est procédé de nouveau à une élection, et le protégé de la cour de Rome, évincé, reçoit en dédommagement le prieuré de la Souterraine avec 500 marcs d'argent comptant.

L'ABBAYE ET L'ABBÉ

volontairement. On voit des abbés paralytiques ou absolument impotents qui ne veulent point se démettre et que l'autorité épiscopale ou pontificale est obligée de remplacer, en dépit de leurs protestations. Il en est d'autres aussi qui, destitués comme indignes ou comme intrus, résistent violemment, et entrent en lutte ouverte avec le successeur qu'on veut leur donner1. D'ailleurs les dépositions ne sont pas toujours irrévocables. S'il faut en croire Geoffroi de Vendôme2, il y eut, au commencement du xue siècle, des réintégrations d'abbés destitués, que l'opinion trouva scandaleuses, parce qu'elles n'étaient commandées que par l'intérêt politique ou même financier de la cour de Rome.

Les démissions d'abbés se produisent, au contraire, assez fréquemment, soit que le titulaire se lasse d'être en butte aux inimitiés et aux vexations de ses propres religieux, soit que l'impuissance physique le condamne à l'inactivité, soit que, fatigué des fonctions administratives, il veuille se retirer comme simple moine dans un autre couvent et y achever ses jours dans la paix et la prière. L'abbé qui résigne dépose sa crosse et son sceau entre les mains de l'évêque diocésain ou entre celles du chef de son ordre. Mais il ne peut le faire qu'avec le consentement de ses religieux. Il faut que ce consentement ait été rédigé par écrit et envoyé à l'évêque, qui demeure encore juge de la nécessité d'accepter ou de refuser la résignation. Quand un abbé résigne par vieillesse ou maladie, il est d'usage que la communauté lui donne une sorte de pension de retraite qui lui permette de vivre à l'abri du besoin. Le chapitre de l'abbaye et les prieurs de l'extérieur se réunissent alors en assemblée générale, et déterminent en commun le chiffre du revenu à céder au démissionnaire. On lui assigne généralement la jouissance d'un prieuré et une pension en espèces servie par le chambrier ou trésorier de l'abbaye ; mais il arrive souvent que ces pensions sont servies avec inexactitude. Quelquefois l'abbé démissionnaire avait ou prenait le droit de désigner lui-même son successeur3.

En cas de mort, le corps de l'abbé défunt, lavé soigneusement et revêtu des vêtements sacerdotaux, est porté en grande pompe dans l'église de l'abbaye. On célèbre la messe et l'on distribue des aumônes pour le salut de son âme. Le mort est ensuite enseveli, avec son bâton pastoral, soit dans la salle du chapitre, soit devant un autel, généralement l'autel qu'il a fait construire, qu'il a béni ou doté pendant sa vie.

1. Voir les détails de la guerre qui eut lieu en 1126, entre l'abbé de Cluny destitué, Pons, et son remplaçant, Pierre le Vénérable (HF. XV, 261).

Page 1