L'AFFILIATION MONASTIQUE
Cl. LES PRIEURÉS ET LES ABBAYES AFFILIÉES*
Une des questions les plus importantes que soulève l'étude de la société monastique est celle des liens qui unissent entre elles les communautés religieuses. On peut l'envisager sous deux aspects, soit qu'il s'agisse des rapports d'une abbaye de condition moyenne avec ses prieurés, soit qu'on veuille examiner les relations d'un chef d'ordre (par exemple, Cluny) avec les nombreuses maisons qui en sont issues ou qui lui sont affiliées. A toutes les époques du moyen âge, on constate que le lien de subordination, ou simplement de filialité, entre abbayes et prieurés, entre, chef d'ordre et abbayes, n'a pas toujours été facilement maintenu. Il semble que l'esprit d'individualisme et de désorganisation qui est le fond même du régime féodal ait exercé aussi son influence dans le monde monastique. En bien des cas, l'ordre hiérarchique et le rapport de dépendance qui existaient entre les différentes communautés n'ont pas été plus respectés par les moines que la hiérarchie et la subordination des fiefs par les barons. La société monastique a donc offert, elle aussi, ce double spectacle : d'un côté les tentatives d'indépendance, les désobéissances formelles, la rupture du lien de filialité ; de l'autre, des efforts non moins grands pour maintenir intacte l'unité de la congrégation et la cohésion des différents organismes religieux. Toute l'autorité des grands réformateurs et des papes n'a pas été de trop pour empêcher les forces monastiques de se disperser et de s'annuler par le fractionnement indéfini et l'affaiblissement de la discipline. Les nombreuses réformes partielles qui se sont accomplies surtout au xme siècle, dans la plupart des grandes abbayes, réformes dues à l'initiative des papes ou à celle des ordres monastiques eux-mêmes, ont eu principalement pour objet le rétablissement du lien d'obédience entre les membres d'une même communauté ou d'une même congrégation.
*Thomassin, I, 1856 suiv. (partie III, ch. cxix: des prieurés, des celles, des obédiences et autres bénéfices dépendant des abbayes). — D'Arbois de Jubainville, Études sur l'état intérieur des abbayes cisterciennes, p. 145 suiv.; 303 suiv. — Compain, Étude sur Geoffroi de Vendôme (p. 10 suiv., sur les prieurés de l'abbaye de Vendôme, et ch. vi, p. 52 suiv. : Geoffroi et les prieurés de l'abbaye).
50. Origine des prieurés. — Les religieux qui appartiennent à une même communauté sont établis les uns dans l'abbaye ou maison mère (claustrales), les autres dans les prieurés ou maisons dépendantes (obedientiarii). Au commencement du xie siècle, les prieurés (lerrse exteriores) sont surtout désignés par les noms de celles, de prsepositurse, d' obedientise. Le prieur est le prsepositus, ou prsepositus obedientise, ou procurator obedientise. Il est appelé aussi prior dès cette époque, mais ce terme et surtout celui de prioratus n'ont réussi à .remplacer les autres qu'à la fin du xue siècle. Au temps de Suger, les prieurés de l'abbaye de Saint-Denis sont encore appelés prsepositurse; à la même époque on trouve aussi le mot obedientise appliqué aux prieurés des abbayes de Savigny et de Saint-Père de Chartres. Au xme siècle, les prieurés de Saint- Martial de Limoges sont qualifiés les uns prioratus, les autres prsepositurse. Dans l'ordre de Cîteaux, qui se distingue â cet égard des autres congrégations bénédictines, les propriétés des abbayes sont divisées en groupes ayant chacun pour centre un établissement appelé grange ou cellier. 11 est administré par un magister et par un hospitalier chargé de recevoir les étrangers, mais tous deux simples frères convers, car la grange ou le cellier cistercien, bien qu'ayant tous les caractères extérieurs du prieuré clunisien, s'en distingue cependant (au moins au début) par le fait qu'il n'est pas desservi par des moines établis à poste fixe.
La filiation d'une abbaye se constitue par des voies différentes.
a. L'abbaye tire elle-même spontanément de son sein les colonies monastiques destinées à desservir des possessions plus ou moins éloignées1 ; chacune de ces colonies, à son tour, institue des prieurés du second degré, et ainsi de suite. 11 s'établit par là des familles très nombreuses de communautés, toutes issues les unes des autres, unies par un lien généalogique bien connu et par des rapports d'obédience qui maintiennent l'ordre et l'unité dans l'ensemble de la congrégation.
b. L'abbaye reçoit dans son obédience2, par la volonté d'un baron ou
1. On trouve dans le mémoire de Suger sur son administration abbatiale (éd. Lecoy de la Marche, 180-181) plusieurs exemples de la façon dont procédait une abbaye pour fonder elle-même une colonie ou un prieuré. Voici comment fut constitué le prieuré de Notre-Dame-des-Champs, près de Corbeil, dans une localité qui venait d'être signalée par de nombreux miracles dus à l'intercession de la Vierge. Suger nomme, parmi les religieux de St-Denis, douze moines et un prieur (ce chiffre 12 paraît être le nombre consacré en pareil cas). 11 fait bâtir un cloître, un réfectoire, un dortoir et les autres édifices nécessaires à la vie monastique. Il donne à l'église, déjà existant en ce lieu, les ornements sacerdotaux, manteaux et chapes que requiert le service divin, plus un livre d'offices et un graduel. Il établit une petite bibliothèque composée de trois volumes. Enfin, pour assurer la vie matérielle de la nouvelle communauté, il lui plante un clos de vigne, un jardin potager, lui donne deux charmées de terres, des prairies, enfin quatre pressoirs, pouvant fournir 300 muids de vin. Le prieuré ainsi fondé, viendront les libéralités particulières qui l'enrichiront et lui permettront d'étendre ses domaines.
2. Les actes par lesquels un seigneur unit un monastère, placé sous son patronage, à une grande abbaye, pour le préserver d'une ruine complète ou pour y réformer les religieux, ne sont pas rares dans les cartulaires du xi° siècle. Ils témoignent de l'auto-