LES PRIEURÉS
d'engager ou d'aliéner les immeubles, et de contracter des dettes au delà d'une certaine somme, sans l'aveu de l'abbé ou du grand prieur.
Les prieurs ne peuvent recevoir personne dans leur prieuré, comme clerc ou comme religieux, sans la permission de l'abbé et du chapitre général. Ils sont soumis aux visites et aux corrections de l'abbé ou de ses représentants. C'est dans les prieurés surtout qu'il est le plus nécessaire d'exercer une inspection rigoureuse et de faire usage du droit de correction ; car c'est là qu'à la faveur de l'éloignement se commettent les infractions les plus fréquentes à la règle. Ce fait est constaté tous les jours par les évêques ou les abbés en visite, et les ordonnances de réformes sont surtout dirigées contre les abus commis dans les maisons dépendantes. Par la fréquence des visites et des corrections, les abbés peuvent s'assurer l'obéissance de leurs prieurés et y maintenir l'observation de la règle. Mais c'est là un office pénible, fatigant, parfois dangereux, qu'ils n'exercent pas toujours en personne, surtout quand la congrégation est importante et possède un grand nombre de prieurés situés en pays lointain. Aussi le chapitre général nomme-t-il d'ordinaire deux prieurs chargés d'aider l'abbé dans le lourd service de l'inspection1.
l'abbé de Cluny par Jimeno, ex-prieur de N.-D. de Najera (Espagne), sur sa gestion, dans les premières années du xm° siècle).
1. On trouve dans le cartulaire de l'abbaye de St- Victor (Guérard, II, 278) le procèsverbal d'une visite et d'une correction faite par l'abbé, en 1217, pour réformer le monastère sujet de Vabre, dans le diocèse de Rodez. L'abbé de St- Victor vient lui-même diriger l'enquête dans cette abbaye où la règle avait cessé en plusieurs points d'être observée. Il commence, suivant l'usage, par exiger de l'abbé de Vabre et de ses religieux le serment de révéler les abus qui ont été commis dans la communauté et de se soumettre de bon gré à la réforme qui devra être faite, dans le chef comme dans les membres. Leurs dépositions recueillies, l'abbé de St-Victor demande à l'abbé de Vabre, au nom de la paix générale, de se démettre de ses fonctions : en quoi il est obéi. Cela fait, il exile de l'abbaye tous les religieux dont la présence constituait un sujet, de trouble ou de scandale et les envoie dans d'autres prieurés, avec défense expresse de remettre les pieds à Vabre. Puis il ordonne à tous ceux des dignitaires ou des religieux qui, sous des prétextes plus ou moins spécieux, s'étaient approprié des biens, revenus ou objets mobiliers appartenant à l'abbaye, de les restituer à la communauté. Un ancien abbé restitue trois arches pleines de blé, deux mulets, une mule, presque toute la garde-robe du monastère, soixante sous et un anneau qu'on lui avait remis en gage. Le prieur restitue un tonneau de vin et cent sous. Un moine se dessaisit de douze mesures de froment et de deux mesures d'avoine. Tous les objets restitués et tous ceux qui se trouvent dans l'abbaye étant ainsi remis à la masse, le prieur en est constitué le gardien, avec cbarge de veiller aussi provisoirement sur les immeubles de la communauté. L'abbé de St-Victor abolit ensuite les mauvaises coutumes qui s'étaient introduites dans l'abbaye. Chaque année l'usage s'était établi de donner vingt sous à chacun des moines pour leur entretien : ce qui amenait fréquemment la violation du vœu de pauvreté. L'abbé exige que, dorénavant, la somme affectée à cet usage sera recueillie par le chambrier, qui, suivant la règle, achètera les vêtements nécessaires et les distribuera aux religieux. 11 ordonne que la règle de St-Victor soit écrite, affichée et strictement observée en ce qui touche les offices religieux, comme dans toutes les autres observances. Il décrète que les moines de Vabre ne mangeront plus de viande et feront chaque dimanche une procession. Les restes de leur table devront être distribués aux pauvres : chaque jour aura lieu le lavement des pieds des
Malgré tous les efforts des abbés pour maintenir l'unité de l'ordre et empêcher les tentatives d'indépendance, les différends sont fréquents entre abbayes et prieurés. Tantôt les prieurs refusent de payer le cens, tantôt l'abbaye dominante entre en querelle avec l'abbaye vassale au sujet d'un troisième monastère que cette dernière prétend être exclusivement dans sa dépendance : sujet de querelle assez commun. A cette sorte de différend correspond, dans le monde laïque, le conflit soulevé par le vassal contre son seigneur, quand celui-ci est accusé de vouloir directement agir sur les arrière-vassaux, au mépris de la loi de hiérarchie1.
b. LES CONGRÉGATIONS*
52. Les ordres religieux. Glunistes et Cisterciens. Décadence des congrégations bénédictines. — La réforme grégorienne a profité beaucoup moins au clergé séculier qu'à la société monastique. Les moines, instruments de cette réforme, ont hérité de la suprématie religieuse jusqu'alors acquise à l'épiscopat. Le monachisme devint dès lors une sorte de christianisme supérieur, un état ecclésiastique placé par l'opinion bien au-dessus de la cléricature et dont les évêques, malgré leurs conflits fréquents avec le clergé régulier, reconnaissaient euxmêmes la précellence. Mais, pour que la papauté pût faire du clergé régulier un organe à la fois docile à ses volontés et puissant dans la société ecclésiastique, il fallait de toute nécessité le placer dans certaines conditions : 1° lui imposer la pratique rigoureuse de l'ascétisme et des
* Généralités. — Hélyot, Hist. des ordres monastiques, religieux et militaires, 4714-1719. — Mabili.on, Annales ordinis Sancli Bcnedicti, 1703-1739. — Weber, Die Moncherei, 2" éd., 1834. — Br.vndes, Der Bened. Ord. nach seiner welthist. Bedeutung dans Tubingens Quartal-schrift, an. 1851. — Montai.embert, Les moines d'Occident, 1860-1874. — Kratzinger, Der Bencdikt. Ord. und die Kultur, 1876. — Kurtz, Kirchengeschichte, I, p. 140 suiv. — Schmidt, Précis de l'Hist. de l'Église d'Occident pendant le moyen âge, 122 suiv. — Dictionnaire des ordres religieux, 1847 (dans la coll. Migne). — On trouvera les règles monastiques dans Holstenius, Codex regularum monasticarum, éd. Brockie, 1759. — Sur les ordres de chanoines réguliers, voir § 56, et sur les ordres charitables § 77 et 78.
pauvres ou mandé, et chaque samedi, le « lavement des pieds des religieux euxmêmes ». — Sur le danger des visites ou corrections pour l'abbé de la maison mère, voir ce qui concerne les rapports du prieuré de la Réole avec l'abbaye de Flèury, dans Arch. hist. de la Gironde, XV, 22 (1003, assassinat d'Albor, abbé de Fleury) et VI, 363 (lettre de l'abbé de Fleury au roi d'Angleterre, en 1282, sur les insultes qu'il a essuyées dans la visite de son prieuré). Cf. IIF. XIX, 560-563, 607.
1. A plusieurs reprises on voit l'abbaye de St-Yictor de Marseille entrer en lutte avec l'abbaye de Vabre (Gukrard, H, 134, 159, 635) ou avec l'abbaye de Sauvecane (ibid, II, 391) qui lui refusaient l'obédience. Ici ce sont les moines de Berg qui refusent d'obéir à l'abbé de St-Bertin et se donnent un abbé pris dans leur communauté (HF, XIII, 455). Là, ce sont les prieurs et prévôts de St-Martial de Limoges qui ne peuvent s'entendre avec leur abbé et en appellent contre lui à l'autorité pontificale. L'abbé de Vigeois notamment nie en termes formels la subordination de son monastère à l'abbaye de St-Martial et se fait excommunier en 1230 (Duplès-Agier, 122). On pourrait citer bien d'autres cas semblables.
LES CONGRÉGATIONS
vœux monastiques ; 2° le rendre, par l'exemption (g 64), indépendant de l'épiscopat et du clergé séculier; 5° réunir surtout en un faisceau ses forces jusque-là dispersées, par la formation de la congrégation, c'est-àdire en faire un corps organisé, capable de se mouvoir et d'agir harmonieusement et promptenient sous l'impulsion d'une volonté maîtresse. L'application de la règle de saint Benoît, renouvelée et améliorée d'abord à Cluny, et les efforts faits par cette abbaye pour assujettir étroitement à l'unité de règle et par suite à l'unité de domination les monastères qui en dépendaient, aboutirent donc directement à la constitution d'un ordre, c'est-à-dire à une réalisation étendue du principe d'affiliation. On sait le rôle que Cluny, devenu chef (Tordre, a joué dans la réforme du xie siècle. Mais la grande abbaye ne conserve pas longtemps le monopole de cette situation. Devenue trop puissante et trop riche, l'institution cluniste ne répond bientôt plus aux besoins de l'esprit religieux, que la lutte pour la réforme a surexcité, et qui partout fermente et bouillonne. Dès la fin du xie siècle, Cluny cesse d'avoir le monopole du christianisme supérieur et de l'organisation en congrégation. De nouveaux foyers d'ascétisme se forment; de nouvelles règles, de nouvelles réformes s'établissent, se propagent et créent de nouveaux ordres. Les uns favorisent davantage la vie érémitique, comme l'ordre de Grandmont* (1075), et des Chartreux** (1086) ; les autres, la vie cénobitique, comme l'ordre de Molème (1075), de Fontevrault (1094-1100), des Trappistes (1140), sans parler des abbayes modèles isolées, comme celle de Tiron (1112), qui n'arrivèrent pas à se créer une filiation étendue. La plus importante de toutes ces créations monastiques fut Citeaux***, d'où allaient sortir Saint- Bernard, Clairvaux, et les innombrables maisons issues de Clairvaux. Entre Clunistes et Cisterciens le contraste était grand et devait frapper l'imagination populaire. Les Cisterciens s'établirent loin des villes, dans des vallées solitaires, au milieu des bois : au travail de l'oraison ils joignaient celui du défrichement de la terre ; l'austérité dans la nourriture et le vêtement était poussée chez eux jusqu'à l'extrême limite. Plus que les autres ordres, ils développèrent l'institution des frères convers,
* Sur l'ordre de Grandmont, voir Levesque, Annales de l'ordre de Grandmont (1662).
— Migxe, Palrol. lat.,t. CCIY, col. 1138-1162. — L. Gcibert, Destruction de l'ordre et de l'abbaye de Grandmont (1878) . — Hauréau, Sur quelques écrivains de l'ordre de Grandmont, dans Notices et extraits des mss, t. XXIV. — Delisle, Examen de treize chartes de l'ordre de Grandmont, dans Métn. de la Soc. desantiq. de Norm., t. XX, etc.
** Tappert, Der heihg Bruno (1872). — Lefèvre, St Bruno et l'ordre des Chartreux (1884). — Dom Lecouteulk, Annales ordinis Carthusiensis, 1084-1429 (en cours de public). — Roman, Le cartulaire de Durbon, dans Notices et doc. publiés pour la Soc. de l'hist. de Fr. (1884).
*** Henriqïïez, Régula, constitutiones et privilégia ordinis cisterciensis (1642). — Lenain, Hist. de l'ordre de Citeaux (1696). — Manrique, Annales cistercienses (1642).
— D'Arbois de Jcbainvhxe, Éludes sur l'étal intérieur des abbayes cisterciennes cl principalement de Clairvaux au xne et au xme siècle (1858). — L. Januschek, Origines cistercienses (1877). — Cf. les nombreux ouvrages relatifs à saint Bernard.
c'est-à-dire des laïques qui embrassaient la vie religieuse sans prononcer tous les vœux et sans se soumettre à tous les devoirs monastiques. On a vu plus haut que les convers se chargeaient des affaires extérieures de la communauté, et exploitaient ses propriétés. Ainsi s'explique la rapidité avec laquelle se répandirent et se peuplèrent les établissements cisterciens. Au milieu du xue siècle, la prépondérance dans le monde monastique est passée de Cluny à Cîteaux, malgré les résistances des Clunistes et une lutte très vive entre les deux ordres. Les Cisterciens finissent eux aussi par disposer de la papauté et par prendre la direction des affaires chrétiennes, jusqu'au moment où les mêmes causes qui avaient produit la décadence des Clunistes amenèrent, dans les maisons de Cîteaux, l'affaiblissement de la vie spirituelle.
Les statuts des chapitres généraux de l'ordre de Cîteaux1 tenus au xme siècle nous font connaître les abus de tous genres qui s'étaient développés dans l'ordre, notamment le luxe fastueux des abbés cisterciens, l'inobservation du silence, l'esprit d'indépendance et de rébellion des prieurs contre les abbés, la négligence des abbés à se rendre aux chapitres généraux. Un autre document non moins instructif, le sermon de l'abbé cistercien Juste, prononcé, entre 1250 et 1270, devant plusieurs abbés et évêques de l'ordre de Citeaux*, n'est qu'une satire fort vive des vices qui régnaient dans l'ordre. Examinant les abus et les excès que l'on reproche à ses confrères, il insiste principalement sur le luxe et l'ambition, les deux défauts les plus opposés à l'humilité et à la pauvreté qui étaient le fondement de la règle cistercienne. A l'entendre, les maisons de Cîteaux « sont devenues des palais, des villes décorées avec la plus grande magnificence. Nos pères s'étaient retirés, dit-il, loin des lieux fréquentés; nous nous établissons dans les villes, sans pudeur et le front découvert; nous nous livrons à toutes les occupations du siècle; nous nous plongeons dans les affaires, dans le commerce des laïques ; nous sommes assidus aux cours des rois et des papes. » Les Cisterciens acceptent les dignités ecclésiastiques, briguent les évêchés. Ils n'ont plus qu'une vertu : la continence. Et le prédicateur termine en citant cet axiome partout répandu : Apud monachos cisterciensis ordinis omne quod libet, Ucet; quod licet, possunt; quod possunt, faciunt.
Les chanoines réguliers de Prémontré (§ 56) n'échappaient pas plus que les autres à cette tendance générale des ordres monastiques, malgré la sévérité de leur règle. Dès l'année 1289, on voit le chef de la congrégation, Guillaume de Louvignies5, obtenir du pape le droit de rappeler et de cloîtrer ceux des chanoines qui, préposés à l'administration des paroisses, menaient une vie peu édifiante. En 1290, le même abbé écrit au pape Nicolas IV que ses chanoines, fuyant leurs cloîtres, abjurant leurs vœux, déposent les insignes de leur profession religieuse et se font laïques. Il demande la permission de poursuivre les fugitifs