CHAPITRE V
56. Origine des chanoines réguliers. — Au clergé régulier appartiennent les communautés de chanoines vivant hors du siècle (canonici regulares). Elles sont le produit de la réforme appliquée, dès la fin du xie siècle, aux corps capitulaires. Ici encore l'esprit progressiste trouvait matière à s'exercer et à réprimer des abus semblables à ceux dont souffrait l'épiscopat : la vente des dignités et des prébendes, l'intrusion de laïques ou de clercs à peine gradés, l'abandon du service divin laissé par les chanoines à des vicaires, la non-résidence des prébendés, la vie toute séculière et peu édifiante menée par les chanoines hors du cloître déserté. Ajoutons qu'au xie siècle, bon nombre de chanoines séculiers étaient mariés. L'idée vint d'imposer à ces communautés une règle semblable à celle qu'on observait dans le monde monastique, et de rétablir pour elles l'usage de la propriété et de la vie en commun qu'elles avaient pratiqué autrefois. Ainsi se fondèrent, sous le règne de Philippe Ier, des corps de chanoines réguliers, constituant chapitre ou abbaye, forme particulière d'état ecclésiastique qui plut à beaucoup de personnes et se propagea rapidement dans tous les diocèses. Un grand nombre de chapitres séculiers se transformèrent en chapitres réguliers l, s'imposant cette règle quasi monastique qu'on plaça sous le patronage de saint Augustin. Sur beaucoup d'autres points, les seigneurs qui voulaient disposer de leurs
* Généralités. — Thomassin, I, chap. xi, 1406 suiv. — HF. XI, 28, 431 suiv., 605, 606. — Hinschiïïs, Kirchenrecht, II, 57-58.
Monographies. — WiNTER,Z)ie Prœmonstratenser des zwôlften Jahrhunderls (1865). — G. Riciiou, Essai sur la vie claustrale et l'administration intérieure dans l'ordre et l'abbaye de Prémontré, au xne et au xiii0 siècle, dans Positions des thèses des élèves de l'Éc. des Charles, an. 1875. — Taiée, Prémontré, Élude sur l'abbaye de ce nom, sur l'ordre qui y a pris naissance, ses progrès, ses épreuves et sa décadence, dans Bull, de la Soc. acad. de Laon, XIX, 93, et XX, 1. — Ch. V. Langlois, Formulaires de lettres des xne, xme et xive siècle (1891), dans Notices et extraits des mss., t. XXXIV, lre partie. — A. Vétatjlt, L'abbaye royale de Sl-Victor de Paris, de 1108 à 1229, dans Positions, etc., an. 1866-1867. — L. Passy, Notice sur le carlulaire du prieuré de Bourgachard, dans Bibl. de l'Éc. des Ch., an. 1861 (voir p. 550, sur l'introduction de l'ordre de St-Augustin dans le diocèse de Rouen).
1 . On trouve dans HF. XIV, 50-51 , un exemple instructif du procédé par lequel les chapitres séculiers se transformaient en chapitres réguliers, pour éviter d'être remplacés par une congrégation de moines. Des papes réformateurs ont encouragé cette tendance, notamment Urbain II : voir la lettre de ce pontife à Pons, évêque de Rodez (Jaffé-Lœwenfeld, n° 5389, an. 1089; cf. n°s 5565, 5575, 5578, 5761,5805).
biens par une fondation pieuse, au lieu de créer une abbaye ou un prieuré, dotèrent des corps de chanoines réguliers, spécialement destinés à prier pour eux et leur famille. Ces créations et ces transformations se multiplièrent à la fin du xie et dans la première moitié du xne siècle. Les chapitres réguliers devinrent si nombreux que là aussi, comme dans le monachisme, il se forma des congrégations modèles auxquelles s'affiliaient d'autres maisons constituées sur le même type. Après les chanoines de Saint-Quentin de Beauvais, chez qui prit naissance le mouvement de régularisation des corps capitulaires1, vinrent les chanoines d'Arrouaise (1090) 2, les chanoines de Saint-Victor, créés en 1113, puis ceux de Prémontré, institués par Norbert en 1120. Les chapitres et les abbayes de chanoines réguliers, bientôt répandus à profusion dans toutes les provinces françaises, firent une concurrence redoutable au monachisme bénédictin, aux ordres de Cluny et de Cîteaux3. Non seulement on réformait, au moyen de ces chanoines, les chapitres séculiers des collégiales et même (mais plus rarement), des cathédrales4, mais encore on transformait des abbayes bénédictines en chapitres réguliers ou en abbayes de chanoines victorins ou prémontrés. Ces transformations, imposées par l'ardeur de l'esprit réformiste ou par la piété des évêques et des laïques fondateurs, ne s'accomplirent pas toujours sans résistance5 de la part des chanoines séculiers ou des moines dépossédés.
57. Organisation des corps de chanoines réguliers. Saint- Victor. Prémontré. — Il faut noter entre ces communautés des différences considérables. Les unes sont de véritables abbayes, réellement animées de l'esprit monastique, soumises à la règle la plus rigoureuse. Les membres de ces communautés n'appartiennent guère que de nom à l'ordre des chanoines. Telles furent les abbayes de la congrégation de Prémontré, établies, comme les anciens monastères, dans les contrées les plus sauvages, loin des bruits du monde et du contact des laïques. D'autres, tout en étant soumises à une règle, ont conservé plus ou moins l'esprit canonial, sont instituées dans les villes, et par suite se trouvent
1. II F. XIV, 2!) : « Dedicatio ecclesiœ S. Quinhni Belvacensis ». Voir Thomassin, I, 140
2. Sur l'ordre d'Arrouaise, fondé par Conon ou Kuno d'Urrach, voir Schœne, Kardinallegat Kuno ; Leglay, Notice sur les arch. de l'abbaye d'Arrouaise, dans Mém. de l'Acad. d'Arras, XIII, 119.
3. Lettre de Pierre le Vénérable à Mathieu, cardinal-évêque d'Albano (HF. XV, 630, an. 1134) : « Abstergat, auctoritate qua valet, apud Romanum Pontificem, injuriam monastico irrogatam ordini, dura, expulsis e Virdunensi St-Pauli ecclesia monachis, intrusi sunt Prœmonstratenses clerici. »
4. L'exemple donné par les chanoines de St-André de Bordeaux qui adoptèrent solennellement, en 1145, la règle de St-Augustin [Arch. histor. de la Gironde, XV, 28), ne fut suivie que par exception. Voir cependant, dans Thomassin, I, 1413, les faits relatifs aux cathédrales de Nice, de Séez, de Cahors.
5. Il suffit de rappeler les scènes tumultueuses qui, en 1147, furent la conséquence de la substitution des chanoines de St-Victor aux chanoines séculiers de l'abbaye de Ste-Geneviève (HF. XIV, 476).
plus fréquemment en relations avec le siècle. Telle fut l'abbaye de Saint- Victor de Paris, fondée en 1113 par Guillaume de Champeaux, le type du monastère-école.
a. Il y a trois classes de religieux à Saint-Victor : les chanoines clercs, les convers et les oblats. La vie monastique y comprend le noviciat, qui dure un an, et la profession, qui se fait par les vœux solennels. La journée du chanoine est partagée entre les exercices religieux, le travail des mains et l'étude. Le travail manuel est obligatoire pour tous, excepté pour les malades et pour quelques fonctionnaires. Mais ce qui caractérise surtout Saint- Victor, c'est l'école, dirigée par un écolâtre et où l'on enseignait, dès le xiie siècle, tout le programme scolastique des sept arts, le trivium et le quadrivium. Les dignitaires de l'abbaye sont l'abbé, dont l'élection est faite en vertu de la charte de 1113, sans la participation de l'autorité ecclésiastique ou séculière; le prieur, le sous-prieur, le chambrier ou trésorier, le cellérier; puis viennent les simples fonctionnaires : réfectorier, portier extérieur, portier du cloître, hôtelier, sacriste, bibliothécaire, inspecteur {circator). Les prieurés dépendants de Saint-Victor sont administrés par un prieur obédiencier, qui relève de l'évêque pour le spirituel, et, pour l'administration temporelle, de l'abbé de Saint-Victor, puis, à partir de 1212, du chapitre. Chaque année, le quatrième dimanche après Pâques, un chapitre général réunit les chefs de toutes les maisons de l'ordre. Les revenus de l'abbaye consistent en terres, dîmes, cens et rentes, annates et prébendes dans certaines églises de Paris. Cette communauté célèbre, qui produisit tant de réformateurs, de prélats et de lettrés au xne et au xme siècle, commandait déjà à dix monastères en 1155. Le testament de Louis VIII, de 1225, compte quarante abbayes de l'ordre de Saint- Victor.
b. L'abbaye des chanoines réguliers de Prémontré devint encore plus rapidement chef d'ordre, et se trouva, en quelques années, le centre d'un beaucoup plus grand nombre de maisons affiliées. C'est l'organisation de Prémontré qui se rapproche le plus de celle des abbayes ordinaires. Pour être admis dans l'ordre, il faut, comme ailleurs, commencer par le noviciat et subir l'examen dirigé par l'abbé. La limite d'âge du noviciat varie suivant les époques, de quinze à vingt ans. Le novice doit s'adonner au travail manuel et à la lecture spirituelle ; c'est l'abbé qui élève le novice au rang de profès, en lui conférant la tonsure, et en recevant solennellement sa charte de profession. Le chanoine clerc est d'ailleurs tenu de prendre les grades ecclésiastiques aussitôt que son âge le lui permet. Les obligations essentielles de la vie du chanoine de Prémontré résident dans les vœux qu'il est obligé de prononcer : chasteté, pauvreté, obéissance et silence. Les femmes ne peuvent approcher du monastère, elles ne peuvent même travailler dans les cours extérieures. Les chanoines ne doivent, en règle générale, rien posséder en propre. Les abbayes pauvres reçoivent une subvention déterminée par le chapitre général de l'ordre. Les exercices spirituels consistent dans la célébration des offices de matines, prime et messe, lectures spirituelles et complies. Trois fois par
an, l'abbé confesse les chanoines du monastère, une fois ceux des prieurés.
Quoique moins spécialement voués à la littérature et à la science, que les chanoines de Saint-Victor, les Prémontrés ont dû cependant, dès l'origine, avoir un cours réglé d'études, et leur ordre a produit aussi un certain nombre d'écrivains, au xne et au xme siècle. En ce qui touche le costume, la nourriture et les abstinences, la règle de Prémontré conserva assez longtemps sa sévérité primitive. Dans une abbaye de cet ordre, les dignitaires et fonctionnaires sont Y abbé conventuel ou inspecteur des prieurés, le chantre et le sous-chantre, le sacristain, aidé quelquefois d'un sous-sacristain, le bibliothécaire, le cellérier, le vestiarius ou économe chargé de faire les vêtements et de les visiter, le proviseur de l'extérieur, gérant des biens temporels de l'abbaye, chargé de rendre des comptes à l'abbé quatre fois l'an, le maître des novices, le portier, qui doit distribuer les aumônes, Y hôtelier, chargé de diriger le service des hôtes du monastère, Y infirmier, le lecteur du réfectoire et le gardien du sceau. L'abbé de la maison mère ou l'abbé général porte le titre particulier de père-abbé, et prend une certaine part à l'élection des abbés de l'ordre. Il est tenu d'ailleurs de visiter les maisons affdiées, charge qu'il peut exercer par délégation et dans laquelle il est aidé par les circateurs annuels1, qu'envoie le chapitre général. Ce sont ces inspections qui maintiennent le lien entre le chef d'ordre et les maisons affiliées, lien parfois difficile à conserver intact, quand il s'agit de succursales fort éloignées ou établies en pays étranger. Le chapitre général de Prémontré eut de longs démêlés à soutenir avec les abbés anglais et les prévôts saxons. L'ordre de Prémontré comporta, dès l'origine, l'existence de couvents de femmes. Les deux sexes vécurent côte à côte jusqu'en 1137, époque où eut lieu la séparation définitive des abbayes d'hommes et de femmes. Les chanoinesses étaient soumises à la règle, chantaient les offices en latin, étaient sévèrement cloîtrées, et ne pouvaient admettre dans l'abbaye que les confesseurs et les médecins.
Les chanoines réguliers appartiennent donc au clergé monastique par la rigueur de leur observance, la situation et l'organisation de leurs monastères. Ce qui les rattache à l'Église séculière, c'est qu'ils entrent en grand nombre dans les rangs du clergé paroissial, comme titulaires des prieurés-cures. Les chanoines qui administrent ces prieurés sont de véritables curés qui ont charge d'âmes. Ils dépendent de l'évêque, qui les investit et auquel ils prêtent serment. Mais ils restent cependant attachés à leur ordre, et dans une certaine sujétion à l'égard de l'abbé. Dans la cure, ils doivent mener autant que possible la vie claustrale, et ne peuvent contracter de dettes, au delà d'une certaine somme, sans le consentement du chef de l'abbaye d'où ils sont sortis.
I, Sur les circatores, voir Ch. V. Langlois, Formulaire, 9.