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LES GRANDES SEIGNEURIES

i. FORMATION ET ÉVOLUTION DES ÉTATS FÉODAUX

128. Origine des États féodaux. — La question de l'origine première de la haute féodalité est en dehors des limites chronologiques de notre ouvrage, et d'ailleurs la science contemporaine est encore loin de pouvoir donner, sur ce point, une solution précise et complète. Il suffira d'observer qu'on ne doit plus s'en tenir à l'opinion trop exclusive d'après laquelle les grandes seigneuries auraient eu uniquement pour point de départ l'usurpation du domaine et des pouvoirs publics par les hauts fonctionnaires carolingiens. Sans doute, un certain nombre de dynasties ducales ou comtales ont dû leur établissement primordial à des officiers royaux qui, avec ou sans le consentement du roi, ont transformé leur office en propriété, et la délégation dont ils étaient investis en souveraineté héréditaire. Mais il en est beaucoup d'autres, dont les fondateurs n'exerçaient aucune charge publique (grands propriétaires de bénéfices ou d'alleux, simples chefs de bande arrivés à une haute fortune par la violence ou l'habileté), ou qui, en possession d'offices inférieurs (chàtellenie, vicomté, vicairie), ont réussi, par les procédés les plus divers, à se placer au rang des comtes et des ducs. Il faut, en outre, avoir égard à la situation acquise, au point de vue territorial et politique, par les évêques ou les abbés, possesseurs de riches domaines auxquels l'immunité assurait une indépendance presque complète. Ces prélats, que leurs relations étroites avec la royauté permettent d'assimiler à de hauts fonctionnaires (ils l'étaient en fait par certains côtés), n'eurent aucune peine à s'arroger ou

*Loyseau, Traité des seigneuries (1706). — Brussel, Usage des fiefs, 1,370,11, 177, 192, 217,234, 252, 280 et suiv. — L'Art de vérifier les dates, pass. — Warnkœnig et Stein, Franzôsische Staals und Rechtgeschichle,! (1875), p. 176, 202, 240 suiv.

— Ftjstel de Coulanges, Origines durégime féodal, dans Comptes rendus des séances de l'Acad. des Se. mor., t. Cil et CM. — Luchaire, Instit. monarch., t. II. — P. Viollet, Hist. des instit. polit, et administr. de la Fr., I, 448-487. — A. Moumer, Administr. fèod. dans le Languedoc, dans Hist. deLang., t. VII, et Géogr. du Lang., dans le t. XI.— Bohtaric, Le régime féodal, dans Revue des Quest. histor., XVIII, 363 suiv. — Longnon, Atlas historique de la France, 5e livraison (1889).

— Flach, Les origines de l'ancienne France, p. 149 suiv. et 165-173. — Glassox, Hist. du dr. et des instit. de la Fr., t. IV, chap. m [La féodalité politique).

— Ch. Mortet, articles Comte et Comté dans la Grande Encyclopédie.

LES INSTITUTIONS FÉODALES

peut-être à recevoir la dignité comtale. La formation des grandes seigneuries est donc le résultat de concessions imprudentes ou forcées faites par la royauté à des nobles de toute catégorie, et aussi d'usurpations brutales ou silencieuses, venues d'en bas comme d'en haut. Quelques-uns de ces États se sont constitués d'autant plus facilement qu'ils comprenaient déjà, dans leurs limites, des groupes ethniques ou nationalités accusées que leurs chefs firent entrer en bloc dans le système féodal (duché de Normandie, duché de Gascogne, comté de Bretagne).

On a vu que les grandes dominations féodales portaient les noms les plus divers, depuis le duché jusqu'à la seigneurie. Le titre de duc indique bien la supériorité de celui qui le porte sur les autres barons, tandis que le titre de comle prête à l'équivoque, puisqu'il s'applique en même temps à de très hauts feudataires (comtes de Flandre, de Champagne, de Bretagne, de Toulouse), et à des vassaux d'importance minime (comtes de Corbeil, de Dammartin, etc.). Cependant, à l'origine (xB et xie siècles), on n'attachait pas toujours une valeur précise au titre ducal : le même haut baron s'intitulait indifféremment, dans ses chartes, duc, comte ou même marquis. Au xne siècle, les idées s'étant modifiées sur ce point, la couronne ducale paraît définitivement supérieure aux autres. Aussi les comtes, chefs d'États, ont-ils fini par obtenir la transformation de leur comté en duché, de même que les simples seigneurs ont voulu devenir comtes 1 .

L'usage du xe siècle, d'après lequel les hauts barons s'intitulaient d'une manière absolue ducs ou comtes, sans joindre à cette qualification un nom de terre ou de fief, subsista au commencement du xic. Un peu plus tard, l'idée de territorialité devenant prédominante, les chefs d'États prirent régulièrement le nom de leur fief. Mais il faut constater une double phase dans cette transformation même. Le nom du pays ou du fief fut rendu d'abord par l'ethnique {dur Normannorum, dm Aquitanorum, cornes Andegavorum, cornes Trecemium, dux Burgundionum). Au xue siècle, le nom du pays se substitua définitivement à celui du peuple, et les expressions purement géographiques devinrent la règle (dux Normannise, Aquitanise, Burgundiœ, etc.). On notera aussi que, dans la partie la plus reculée de notre période, les souverains féodaux, au lieu d'attacher à leur titre le nom de la province entière comprise dans leur suzeraineté, se contentaient de prendre le nom du comté principal où se trouvait leur résidence ordinaire (par exemple cornes Trec arum ou Vitriaci, expression antérieure à celle de cornes Campanise). Le xuc siècle peut être considéré à cet égard comme une époque de transition K Ce n'est qu'au siècle

1. Les comtes de Bretagne ont pris définitivement le titre de ducs en 1297; la seigneurie de Bourbon est devenue duché en 1527; la seigneurie de Sancerre devint comté en 1152, etc., pour ne parler que des créations les plus anciennes, antérieures aux érections de duchés-pairies qui eurent lieu dans la période moderne.

2. D'Arums de Jubmnville, Itist. des comtes de Champ., t. II, p. 162. En Champagne le comte Hugues I", qui règne de 1095 à 1125, s'intitule tantôt cornes, tantôt cornés

suivant que les hauts barons adjoignent régulièrement à leur titre le nom le plus compréhensif du territoire sur lequel s'étend leur domination. La succession de ces divers usages correspond aux différentes phases de l'évolution féodale, au progrès du droit héréditaire, au développement du principe de la territorialité des fiefs-seigneuries.

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