LA THÉOLOGIE ROMAINE
La religion romaine dépourvue de doctrine, absorbée dans le culte (sacra), culte domestique, gentilice, public, celui-ci divisé en culte populaire (sacra pojmlaria) et culte ofiiciel (sacra pro populo). — La religion romaine dénaturée par Tantliropomorphisme grec. — Les numina de la théologie italique. — Les couples divins. — La personnalité des dieux déterminée par les formules liturgiques. — Théorie des « génies », essences actives ou ûmes des personnes et des choses.
La religion romaine* est peut-être la plus simple par le fond des croyances, la plus compliquée par les rites, qu'il y ait eu dans le monde antique. Elle n'a ni cosmogonie, ni mythologie proprement dite, ni enseignement métaphysique ou moral d'aucune sorte. Point de livre révélé ou de tradition garantie qui en fixe la doctrine. Ce n'est pas une certaine façon de comprendre l'origine et la fin des choses, l'étendue de la puissance divine, le devoir et la destinée de l'homme ^ Elle n'apparaît dans l'histoire que sous forme de cultes (sacra) disparates, sans tien apparent entre eux, surchargés de pratiques minutieuses et adaptés d'une façon plus ou moins artificielle aux besoins des individus, des familles, de la cité. Elle se réduit à l'observance scrupuleuse de certains rites, obligatoires en certains temps, en certains lieux, et pour des groupes déterminés. La famille a son culte domestique, la gens son culte gentilice, l'un et l'autre rangés sous la dénomination de cultes privés (sacra
* J. A. Hartnng, Die Religion der Rômer nach den Quellen dargestellt. Erlangcn, 1833. — R. Merkel, De obscuris Ovidii fastorum (Prolegg. ad Ovid. Fast., pp. i-ccxLviii). Berolini, 1841. — K. Sohwenck, Die Mythologie der Rômer. Frankfurt a. M., 1845. — L. Lacroix, Recherches sur la religion des Romains diaprés les Fastes d'Ovide. Paris, 1846. — E. Gerhard, Ràmische Mythologie (comme Appendice de la Griech. Mythologie, t. II, p. 247-358). Berlin, 1855. — L. Proller, Rômische Mythologie, l'* édit. Berlin, 1858. 2* édit., revue par R. KôHLER. Berlin, 1865. 3" édit., revue par H. Jordan. Berlin, 1881-1883.
1. La religion romaine connaissait des dieux infernaux, Dis Pater, Orcus, etc., mais l'idée des sanctions de Tautre monde, peines ou récompenses, lui est étrangère. La crainte des tourments de l'enfer, comme l'espérance de Timmortalité bienheureuse ou « apothéose •, est à Rome d'importation exotique. C'est que la religion romaine n'est pas faite pour les individus, mais pour des groupes. L'individu, comme tel» n'a pas de devoirs religieux, hors le cas où, ayant encouru la colère des dieux par un péché quelconque, il aurait besoin d'une expiation (piaculum) : il a cependant le droit d'invoquer à son propre bénéfice les puissances surnaturelles, particulièrement les divinités des Indigitamenlay qui interviennent a chaque instant dans les incidents et (Uapes de la vie individuelle (voy., ci-après, p. 466 sqq.).
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pritata)'j l'État a deux espèces de cultes publics, Tun populaire (sacra popti/arta), obligatoire pour tous les citoyens, l'autre ofTiciel (sacra pro populo), dont le soin incombe exclusivement à des fonctionnaires^ prêtres ou magistrats.
Pour jeter quelque lumière dans ce chaos, dont le désordre apparent peut se ramener à un petit nombre d'idées simples, il faut commencer par écarter toute cette mythologie grecque, affublée de noms romains, qui approvisionne de comparaisons, d'histoires galantes et de machines épiques les lettrés du siècle d'Auguste. La religion romaine répugne à l'anthropomorphisme, qui, chez les Grecs, a converti la religion en art et le culte en jouissances esthétiques; elle ne s'y est pliée que tard, sous l'influence de la Grèce combinée avec celle de l'Étrurie, et elle v a perdu son originalité native, sa logique propre, sa raison d'être. Les mythographes et les poètes l'ont convertie en une sorte de polythéisme international, produit hybride qui aurait défiguré pour toujours l'œuvre de la foi populaire si le culte n'avait conservé ses allures traditionnelles. C'est dans le culte, dans ses usages, dans ceux surtout que les mythographes hellénisants étaient le plus embarrassés d'expliquer, qu'il faut chercher la trace des idées propres à la religion indigène.
Si le culte romain est particulier à la cité romaine^, le fonds d'idées qui le supporte appartient à la race latine, et même, d'une manière générale, aux races italiques. Les croyances que symbolisent les rites en usage à Rome ne sont pas nées à un moment donné sur son sol; elles se sont élaborées lentement dans la période obscure que l'on résume sous le titre vague et commode d'époque pélasgique*.
Les ancêtres des Latins, ceux qu'on appela plus tard les Aborigènes, adoraient, comme tous les peuples primitifs, les forces multiples de la Nature, conçues comme des influences occultes (numina)^ des volontés immatérielles incorporées, pour ainsi dire, aux objets qu'elles meuvent. Le fleuve qui coule, le vent qui passe, le feu qui s'allume, sont des actes, des manifestations, des produits de ces puissances invisibles, dont nul ne^connalt l'essence et que l'on désigne par des noms génériques, comme Génies, Lares, Pénates, Mânes, Semons, Indigètes, Lymphes, Vires, etc , ou plus simplement encore par le nom commun de c dieux» (dii'diviy.
i. Sua cuique civitati religio esl^ tiostra nohis (Cic, Pro Flacco, 28).
3. On n'entend pas défendre ici r« hypothèse pélasgique », absolument démodée aujourd'hui, de NlEBUHR et d'O. MOller ; mais on peut bien garder Tépithète pour désigner en bloc l'époque préhistorique.
3. Le nom de divi ou « lumineux » (cf. dies) ne convenait proprement qu'à un certain groupe, mais il est devenu un titre honorifique applicable à tous les êtres surnaturels. Les autres noms s'expliquent par des étymologies au moins probables. Genùu signifie puissance « féconde » ; Lar, maître ou seigneur ; Pénates, dieux t intimes • ou domestiques; Mânes, les t doux », peut-être par antiphrase; 5emones, les c surhumains • ; Indigetes, les t indigènes • ou dieux locaux ; Lymphst, les divinités des « eniix » ; Virte, Ips « florissantes • (verdoyantes), etc. '•
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Ces êtres, rivés à une tâche éternellement recommencée, ne peuvent être conçus comme des personnalités concrètes, à forme humaine, à volonté mobile et changeante. Cependant la foi populaire attribuait à ces êtres indéfinissables un sexe métaphorique qui permettait de les ranger en deux catégories et de les associer par couples. Chacun d'eux était un Divus Pater {Jupiter) ouune Diva itfat^r' : seulement, c'étaient des « pères» et des c mères i sans enfants, car les dieux romains ne sont point rattachés les uns aux autres par les lois de la filiation ; ils sont tous issus au même titre du sein de la Nature qui les contient et les occupe.
En somme, la religion romaine, guidée par son imperturbable logique, se refusait à détacher ses dieux de la Nature et à leur reconnaître une personnalité distincte. Mais, d'autre part, lé but pratique du culte ne pouvait être atteint qu'autant que les dieux se présentaient à leurs adorateurs sous un aspect défini. Le culte romain est une procédure analogue de tout point à celle des « actions de la loi », que les Pontifes léguèrent plus tard aux jurisconsultes^. Le sacrifice est une offre intéressée, et la prière qui l'accompagne nécessairement^ est une stipulation, dont l'effet est infaillible si elle est conçue dans les termes sacramentels fixés par la coutume. Or celte formule, dont la teneur a comme une vertu magique, cette incantation {carmen)* doit débuter par une désignation précise de l'être divin à qui la prière est adressée, ou plutôt de l'aptitude divine dont l'impétrant sollicite le concours. De là, la nécessité d'une définition qui, sur le fond vague de l'essence ou des
* E. von Lataulx, Ueber die GeMe der Griechen und Rorner. Wurzburg, 1^42. — R. Peter, De Romanorum precationum carminibus (Coinm. in honor. A. Reiflferschcidii, p. 67-8i). Brcslau, 188i.
1. Les plus minuscules des dieux romains portaient ou pouvaient porter ces titres, à peu près comme nous appelons tout le monde « Monsieur » ou « Madame ». Jupiler est réquivalent de Divus Pater : on disait indifféremment Jupiler Indiges ou Divus Pater Indiges^ Jupiter Ruminus ou Divus Pater Ruminusy etc. Il n*est pas étonnant, par conséquent, que Varron ait trouvé des Jupiters par centaines : Varro trecentos Joves — seu Juppiteres dicendum est — inducit (Tertull., Ad Nat., 1, 10). Cet usage aide aussi à comprendre que César ait pu être appelé Jupiter Julius. Diva Mater n*a point de forme contracte correspondant à Jupiter : Juno est employé ou comme nom propre ou comme féminin de Genius. Du reste, le sexe des dieux était si peu marqué et si incertain, que les Pontifes recommandaient d'employer dans les prières la formule: sive deus^ sive dea. Au fond, les deux sexes n'étaient que les deux aspects d'un même être, comme Téiectricité est dite positive ou négative, suivant le sens de son action. Aussi Valerius Soranus appelait-il Jupiter progenitor genitrixque deum (AiTC, Civ. Deiy VII, 11), expression qui serait bien romaine, si le Jupiter romain avait des enfants.
!3. Sur les legis actiones^ voy., ci-dessus, pp. -i3i-433, et ci-après^p. 520, 6.
3. Quippe viclimas csedi sine precatione non videtur referre, nec deos rite consuli (Plin., XXVIII, g 10). De môme, il n'y a pas d'acte juridique sans la formule obligatoire. Le carfnen était-il nécessairement versifié, la versification en était-elle métrique ou rythmique? C'est là une question qui divise encore les partisans de la prose (DOntzer, Corssex, Jordan), du vers saturnien (Ritsghl, Ribbeck, Rarsten, L. Havet) et du vers rythmé (Westphal, Peter, Keller) et dont la solution importe peu ici. II suffit que dans les formules l'ordre des mots {verba concepta) soit invariable.
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enM:t9rAT:^ tlnïnt^^, mette en relief an aspect sai»i!»sable de la divinité et f5tole de Ten^emble de« forces mTstérieiises de la Nature celle dont on a henoin^ La théologie romaine arrivait à ce résultat en ajoutant an titre banal de Ditms Pater ou IMra Jfoler un qualificatif qui indiquait le mmie d'action de la divinité dans le cas particulier on Ton réclamait %4m intervention. Ainsi, la personnalité que les dieux n'ont pas en eA«ience, lU la prennent en acte, et ils ne peuvent être invoqués qu'en raisin de cette action spécifique qui les met seule en rapport, à un mc^ment donné, avec une personne donnée. Jupiter, par exemple, n'est pas un dien, c'est une entité divine; il ne devient un dieu, objet de culte, que s^ius le vocable de Peretrius, Stator^ Tonantj Viciar, etc. Ce sont ces vocables qui constituent les noms propres des divinités, leur nature commune étant indiquée parle titre, exprimé ou sous-entendu, de Deuê ou Dituê Pater, Dea ou Diva Mater*.
Ce qui caractérise le mieux la religion romaine, la doctrine qui résume en quelque sorte son enseignement, est le procédé analytique par lequel elle dédouble toutes choses, êtres animés ou objets inanimés, en réalité concrète et en puissance abstraite appelée tantôt niim^, tantôt génie. Tout ce qui existe a son génie, depuis la maison jusqu'à la cité^ depuis l'individu jusqu'à la corporation, depuis la corporation jusqu'au peuple entier*. Les dieux ne sont, à vrai dire, que des génies, et ils s'élèvent dans la hiérarchie des êtres invisibles à mesure que leur habitacle est plus grand, leur action plus étendue, leur fonction plus importante^. Cette idée maîtresse, qui a engendré la religion romaine tout
i . Cntte th<^orie parait au premier abord un peu subtile : elle se dégage cependant iTv.% iiotlcrnent de la série des noms-adjectifs accumulés dans les ïndigitamenla^ reiMK'il de forriiulrs qu'on disait rédigées par Numa et qui était, en tout cas, un des plus anciens documents liturgiques confiés à la garde des Pontifes. On trouve bien diins certaines formules, peut-ôtre inexactement rapportées par les auteurs, le nom df) Jupiinr tout court ; mais il n*y a pas un temple qui ait été dédié à Jupiter sans qualiflcutif, le dieu n*eût-il que le titre vague diOptimui Maximus. La personnalité est si bien attachée au qualificatif que Jupiter Gapitolin, par exemple, se montre Jaloux do Jupiter Tonnant (Suët., Aug.f 91).
i. Los inscriptions parlent à chaque instant du Genius P. R. ou jRomie, Genitucolotiiwt locif cantrorum^ cohorlium, curi», scholts, horreorumfmaceUi,cofnmerciitetc, Il sn fondu niAine dos corporations professionnelles dont le patron était le Génie de la profession ou du marché intéressant la profession (Cf. Sodates Genii Fort vinariû G, /. L, X, fiiJ).
a. Il est inutile (rinsislur sur les classifications artificielles imaginées par les tlicologions. La plus simple et la plus ancienne, qui figure déjà dans le rituel des Fétiaux (Liv., 1, 3i), distinguo les dit cœlestes, terrestres ou medioxumiy infemi ou inferi. U\ classification ethnologique des dieux en Indigetes (latins?) et NovensHes ou Novenêidfê (sttbins?) est incomplète, et les anciens eux-mêmes en avaient perdu le sens (Ahnoii., UI, aH-3U). Celle du Pontife Q. Mucius Scœvola (tria gênera deorum : unum a itàftîs, a/<(*rt4fii aphilosophis^ tertium a principibus civitatis, Augustin., Civ. Dei^ IV, il) n'ost qu'un cadre à dissertations. On ne peut accepter comme définitive celle dr Ynrnin, qui mottait à part les dit certiy c'est-à-dire les génies occupés à une tâche détonnin<^c (los dicMix dos Indigitamenta), appelait dii selecti les dieux de la religion offii iello ol fuisait entrer péle-nidlc dans une catégorie intermédiaire {dii incerîii ceux
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entière, privée et publique, resta plus tard implantée au fond des consciences; elle survécut à toutes les théories importées du dehors et sembla même prendre dans les derniers siècles une vigueur nouvelle, comme $i les religions qui se sentent décliner retournaient d'instinct au principe qui leur a donné naissance. Aux abords de notre ère, les dieux romains, alourdis et matérialisés par l'anthropomorphisme grec, se dédoublent à leur tour et redeviennent ce qu'ils étaient, des êtres immatériels et indéfinissables, dans la personne de leur « génie » ^
En résumé, la théologie romaine est une démonologie, qui a pu être violentée, entraînée à des inconséquences, dénaturée de mille manières par des influences extérieures, mais qui a conservé ses tendances propres dans les couches profondes de la population, celles que n'atteignent point les mouvements de surface, les engouements et les modes des classes lettrées. C'est cette démonologie qui nous donnera le sens des rites de la religion privée, et celle-ci, à son tour, nous amènera par une transition insensible au culte public.
dont il ignorait la nature, Toffice et l'hisicire.* Cornélius Labeo, imbu sans cloute d'idées orientales, classait les dieux en bofu et m auvaû (Augustin., Civ, Dei, II, 11). Toutes ces spéculations sont en dehors de la tradition nationale. Celle-ci est décidément panthéistique ; elle ne connaît que des fonctions divines, qui sont ou peuvent être imputables à une même essence. Les Pontifes s*en inspiraient encore quand il s'agissait des dit certiy car ils avaient décidé qu*on pouvait en satisfaire plusieurs par Toblalion d'une seule victime : neque entra duobtu nisi certis deis rite una hostia fieri (Liv., XXVII, 25).
1. Cf. Genitu Jovis {C. /. L., 1, 603), Martis (Henzen, 5S66), /unonû Sospitx (Marc. Capell., 1,53), etc., et les Génies féminins : JunolDese Dite {Acl. ArvaL, tab. XXXII et XLIIl), Juno hidis (Orelli, 1882), etc. On trouve même un Genius numinis fontis {C. I. L,y VI, 151), qui n*a pu être conçu que par un « abstracteur de quintessence », numen étant déjà une abstraction. Voy. le relevé fait par Preller-Jordan, Rom. Mythol.y P, p. 85.