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CHAPITRE X

L'ORDRE DES HARUSPICES

La divination toscane et les écoles d'haruspices. — Les haruspices appelés à Rome pour interpréter et procurer les prodiges. — Défiance des Romains à regard des hamspices. — Constitution de Tordre des haruspices officiels au temps de Claude.

C'est une erreur assez répandue, et contre laquelle il est bon de réagir, que de se représenter les haruspices comme une corporation de prêtres romains. Les haruspices étaient les dépositaires d'une science divinatoire spéciale, à laquelle les Romains avaient recours de temps à autre et qui passait pour avoir été révélée aux lucumons étrusques par le mystérieux Tagès. Groupés dans leurs pays en corporations ou écoles où Ton étudiait les c livres de Tagès ' », les haruspices exerçaient leur art, comme une industrie privée, dans les pays d'alentour. Ils n'inspiraient confiance qu'autant qu'ils étaient bien des Toscans authentiques, sortis des écoles toscanes qui avaient le monopole de ce genred'enseignement. Lorsque ces écoles tombèrent en décadence et que l'haraspicine se fit cosmopolite, on continua à donner aux haruspices le nom de «Toscans», comme on appelait tous les astrologues des «Chaldéens».

C'est même pour maintenir la tradition première, les méthodes toscanes, pour conserver à l'haruspicine sa nationalité, que fut institué au temps de Claude « l'ordre des haruspices impériaux».

* 0. MûUer, Die Elrusker (Von der Religion und Divination der EtruskeTf II*, p. 1-195). — H. Raven, Haruspices Romae uirumnationeElruscian Romani ft^t" Tint Gottingae, 1822. — P. Frandten, Haruspices, Berolini, 18â3.— 6. Schmeifser, Quaestiones de Etrusca disciplina. Vratislav., 1872. — Die etruskische Discipjin vom Bundesgenossenkrieâe bis %um Untergang des Heidenthums. Liegnitz, 1881. — De Étruscorum aeis Consentibus qut dtcuntur (Comment, in honorem A. ReifTerscheidii, p. 29-34). Breslau, 1884. — F. Glairin, De Haruspicibus apud Romanos, Paris, 1880. — A. Bouché-Leclercq, Histoire de la DivtnatUm (Divination étrusque, lY, p. 1-115). Paris, 1882.

1. Tagetici libri — Etrusci libri — Etruscorum scripta — chartse Etrusca. — On distingue dans ces archives des catégories : 1*" les libri rituales, contenant la théorie du templCf espèce de géométrie et d'arithmétique sacrée traitant de la division du sol et de la population dans les cités, de la constitution de la propriété divine et humaine, et aussi de la division du temps en périodes (siècles, âge du monde, etc.); 2"* les libri fulgurales, contenant la théorie des foudres ; 2** les libri haruspicini, traitant de l'inspection des entrailles. L'art augurai devait avoir aussi son manuel. Enfin on cite des Ostentaria ou recueils de prodiges. Un de ces recueils avait été traduit en latin par Tarquitius (Macrob., III, 7, 2).

Chap. 10]

L'ORDRE DES HARUSPICES

On ignore jusqu'à quel point la religion et la divination toscanes purent influer à l'origine sur les rites romains *, et on ne sait pas davantage dans quelle mesure les prêtres toscans appelés à Rome accommodaient leur rituel aux usages romains. Ce qui est certain, c'est que Rome s'habitua, dès le temps des Tarquins, à recourir aux lumières des haruspices toutes les fois qu'un prodige paraissait avoir besoin d'une interprétation précise. L'État agissait en ce cas comme les particuliers. Il faisait venir, pour plus de sûreté, les haruspices d'Étrurie à chaque consultation, et leur allouait des honoraires. Bon nombre de ces devins restaient à Rome, où ils vivaient de consultations particulières, expliquant les prodiges ou inspectant les entrailles des victimes, et suppléant ainsi à l'insuffisance de la divination romaine. Ils se rendirent en quelque sorte indispensables, et on voit les Pontifes eux-mêmes, ces gardiens des traditions nationales, se servir des Toscans pour « procurer » les foudres, au lieu de faire eux-mêmes les cérémonies expiatoires prescrites par Numa*.

Cependant, si les Romains avaient foi dans la science des haruspices, ils n'avaient qu'une médiocre confiance dans leur sincérité'. Ils semblaient craindre que les haruspices ne voulussent venger, par de perfides conseils, l'humiliation de leur patrie subjuguée par Rome. Aussi le Sénat avait-il soin d'employer aux consultations officielles plusieurs haruspices, de stimuler leur zèle par des primes, et surtout de contrôler leurs réponses les unes par les autres. Ce soupçon aboutit même, au moins une fois, à une condamnation à mort des haruspices appelés par l'iiitat^. Le plus sûr eût été d'avoir des haruspices officiels; mais ils ne pouvaient constituer un corps officiel sans être citoyens romains, et ils étaient pour ainsi dire Toscans par définition. Le Sénat songea à préparer une pépinière d'haruspices choisis, dont la science tout au moins fût garantie de bon aloi. Il enjoignit aux lucumons étrusques de faire apprendre à leurs fils, comme autrefois, les règles de l'art divina-

i. Les signa ex c»lo paraissent avoir été empruntés par Tart augurai romain à l'Êtrurie. Ils ne servaient qu*à donner l'investiture aux magistrats «t étaient considérés comme impropres à tout autre usage. On peut croire, avec 0. MCller, que Gabies, où Romulus était censé avoir fait ses études (Dion., I, 84. Plut., Bom.y 6) et d*où les Romains tenaient le rite du cinctus Gabinus, a servi d'intermédiaire entre Rome et TÉtrurie. Les huit dies intercisi (ci-dessus, p. 5!25, 5) doivent être des jours de consultation des entrailles, consultation faite pour le compte de TÉtat par les haruspices, ou tout au moins avec leur assistance. L'examen sommaire des entrailles suivant le rite romain n'exigeait pas les longues expériences qui remplissaient ces journées. On se bornait à constater, par l'absence de tout signe fâcheux, que la victime était agréée des dienx (litare - perliiare). Cf. Cic, Divin,, II, 17. Liv., VII, 8. IX, 14. XLI, 15, etc.

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