LE FOIE ET LE FER
Nos connaissances, à ce sujet, ont eu pour point de départ l'étude méthodique des réserves de fer chez l'embryon, par Bunge, Kruger, Lapicque ; les travaux de Dastre et Floresco ; enfin l'étude faite par l'un de nous, sur les rapports du fer et du foie, soit à l'état normal, soit à l'état pathologique.
1° A ïétat normal, le foie contient toujours une quantité minime de fer, environ 20 centigrammes pour tout le foie. Ce fer est entièrement combiné à la substance protoplasmique et ne donne pas les réactions ferriques.
Ce taux de 20 centigrammes est d'ailleurs relativement important, étant donnée la proportion infinitésimale que contiennent les autres organes et tissus. Cette quantité est entretenue par l'absorption quotidienne du fer contenu dans les ahments, et aussi par le dépôt ferrugineux laissé dans le foie à la suite de la désagrégation de l'hémoglobine provenant des globules rouges usés, qui se transforment en bilirubine, et qui par cela perdent leur fer au niveau du foie. L'un est le fer de réserve, l'autre le fer de déchet.
A la naissance, le foie contient beaucoup de fer, mais il le perd peu à peu au cours de l'ahmentation lactée qui n'en fournit pas à l'organisme. Pendant la grossesse, le foie s'appauvrit en fer, ce qui est sans doute en rapport avec le phénomène inverse signalé chez l'enfant. Enfin, le poids du fer hépatique diminue lentement pendant "la croissance.
Le fer du foie a un rôle important: il est destiné à entrer dans la composition de l'hémoglobine du sang, dont il est un constituant primordial. C'est là un point sur lequel nous reviendrons à propos de l'action du foie sur le sang. Mais il en est un autre : les recherches de Dastre et Floresco ont montré que la propriété de fixer le fer, la fonction martiale comme ils disent, est très générale et s'observe même chez les invertébrés, dont le sang ne contient pourtant pas de fer. Aussi faut-il bien admettre que le fer hépatique ne sert pas uniquement à l'hématopoièse, et de cela on peut conclure qu'il est nécessaire au fonctionnement des cellules hépatiques.
1°A l'état pathologique, les variations du fer dans le foie peuvent
PHYSIOLOGIE DE LA CELLULE HÉPATIQUE
aussi être considérables. Le premier, Quinckc, en 1875, constata que, dans certains cas, le foie est surabondamment infiltré de fer; c'est ce qu'il appela l'hémosidcrose. Neumann montra, par la suite, que l'accumulation se fait sous forme de pigments qu'il appela hémosidérine, et enfin Hanot et Chauffard décrivirent, chez les diabétiques, une cirrhose hypertrophique du foie, avec surcharge pigmentaire.
Toutes ces formes d'infiltrations pigmentaires du foie n'ont pu être bien comprises qu'après les études de Lapicque et Auché, qui ont montré que ce pigment est un hydrate de fer, et après les recherches de Castaigne, qui ont prouvé que ce pigment est un produit de surcharge dans la cellule, et qu'il n'est pas l'expression d'une dégénérescence spéciale de celle-ci.
Le fer peut aussi diminuer pathologiquement dans le foie, soit du fait des troubles digestifs qui entravent l'alimentation, soit du fait d'hémorragies répétées. La constatation de l'insuffisance hépatique, dans ces cas, a conduit l'un de nous à penser que le fer constitue un excitant de la cellule hépatique, et à tirer de cette donnée des applications thérapeutiques.
YI
FONCTION SANGUINF.
Nous ne nous occuperons ici que de l'action du foie sur les divers composants du sang normal, laissant de côté l'action sur les éléments étrangers contenus dans le sang de la circulation porte ou même de la grande circulation, éléments dont les uns sont assimilables (sucres, graisses, albumines), les autres à rejeter (corps étrangers, microbes, poisons). Nous négligerons aussi toute la question purement hydraulique de la circulation sanguine intra-hépatique qui est traitée dans un chapitre spécial.
Dans ces conditions, il nous reste à envisager l'action du foie : sur les hématies, sur la fibrine et sur la coagulation.
1" VIS-A-VIS DES HÉMATIES, le foie jouo un rôle en partie double : il contribue à la fois à les former et à les détruire.
A. Le foie est un centre de production des globules rouges. — De très nombreux travaux ont montré que, pendant la vie embryonnaire, le foie, extrêmement volumineux, est un centre dans lequel se cantonnent de grandes cellules mères qui donnent naissance à des globules rouges nucléés, et ces cellules sont en plein parenchyme dans le foie. On ne peut les déloger de la glande, même on faisant passer un courant de sérum physiologique.
Debove, AcHAno et Castaigne — Tubo iligcttir. III, 9
B. Le foie est un centre de destruction globulaire. — Le foie c?t aussi un lieu de destruction globulaire, et ceci explique que la numération des globules à l'entrée et à la sortie du foie n'ait pas donné la preuve qu'on y cherchait en faveur de l'hématopoièse intra-hépatique.
La démonstration directe de la destruction des hématies dans le foie paraît d'ailleurs difficile cà faire. Pourtant quelques auteurs, et notamment Nattan-Larrier, ont cru l'avoir trouvé dans l'examen de foies de nouveau-nés.
■ En réalité, les meilleures preuves sur ce sujet, sont des preuves indirectes, fournies par le dosage du fer dans le foie et par la formation de la bilirubine : ces deux substances sont proportionnelles aux destructions globulaires, et augmentent parallèlement quand une ■cause accidentelle ou expérimentale accroît la fragilité des globules. Nous nous sommes expHqués sur ce sujet, en étudiant l'origine de la bihrubine. Il reste cependant à savoir si le foie lui-même détruit les hématies vieillies, ou si seulement il arrête et désagrège les hématies •détruites ailleurs. Il est certain que si le foie possède le pouvoir d'élaiDorer la substance des hématies, d'autres viscères, comme la rate, peuvent préparer et même parfaire leur destruction.
2° L'action sur la fibrine est incontestable, mais elle doit être complètement séparée de l'action sur la coagulation. On a longtemps confondu les deux questions parce que, dans la coagulation, c'est la fibrine qui se précipite. On ne savait pas que la précipitation de la fibrine est subordonnée à des causes spéciales et que si, habituellement, il existe un rapport entre la vitesse de coagulation et le taux ■de la fibrine, celui-ci n'est pas absolument constant. Les deux phénomènes sont distincts, dans une certaine mesure. Le dosage de la fibrine, pratiqué comparativement dans le sang porte et dans le sang sushépatique, c'est-à-dire avant et après le passage du sang dans le foie, a •donné des résultats contradictoires. Il ressort cependant des recherches faites à ce sujet, que le plus souvent il y a une faible quantité de fibrine dans le sang sus-hépatique, et si certaines conditions physiologiques, comme la digestion, peuvent élever ce taux, il tend toujours à redescendre au-dessous du chiffre normal pour le reste du sang. ■On a aussi montré que, dans certains cas, la fibrine du sang porte, semble modifiée dans sa constitution, car elle se précipite en petits blocs et non en filaments. Des recherches récentes de Doyon, il ressort même que le foie fournit non pas une partie, mais la totalité de la fibrine ou, plutôt, du fibrinogène que contient le sang. Si, en effet, on supprime le foie, soit en l'enlevant (grenouille), soit en injectant un sérum hépatotoxique, ou un poison destructeur comme le phosphore, soit en liant ou oblitérant l'artère hépatique (chien),
PHYSIOLOGIE llli LA CELLUI.l'; IIÉPA'TIQUE.
on constate que le sang devient complètement incoagulable parce qu'il ne contient absolument plus de fibrinogène.
Si, inversement, ondéfibrinc le sang d'un animal vivant, sans léser le foie, on constate, peu de temps après, que le lobule hépatique est envahi par des leucocytes polynucléaires neutrophiles qui, sans tloute, vont reconstituer les réserves fibrineuses.
3'^ L'action du foie sur la coagulation tient donc pour une partie à ce qu'il produit la fibrine sans laquelle il ne saurait y avoir de coagulation; mais elle tient peut-être aussi à d'autres causes. C'est ainsi qu'on a pu constater directement la très forte action coagulante des extraits de foie sur le sang in vitro et in vivo. Dans ce dernier cas, l'action coagulante se manifeste par la formation de thromboses veineuses.
A côté de cette action qui est très nette, quelques auteurs, à la suite de Dastre, ont voulu accorder au foie un pouvoir inverse, celui de s'opposer, dans certains cas, à la coagulation. On sait que l'injection de peptones dans le sang d'un animal rend ce sang complètement incoagulable. Or les auteurs en question ont constaté que la production de la substance anticoagulante ne saurait se faire dans •cette expérience, si le fonctionnement hépatique n'est pas parfait. Peut-on en conclure de façon absolue que le foie ait par lui-même une action anticoagulante? Cela est au moins douteux, et jusqu'à de nouvelles recherches il faut surtout considérer comme démontrée l'action coagulante du foie.
4° ACTION DU FOIE SUR LA LYMPHE. — Certains auteurs ont pensé que le foie agit aussi sur la lymphe. Bainbridge en particulier a prétendu que lorsque, pour une raison quelconque, la sécrétion biUaire est surexcitée, il se produit simultanément une quantité exagérée de lymphe, celle-ci étant due aux substances de déchet plus nombreuses qui, passant dans les espaces lymphatiques, augmentent la pression nsmotique de la lymphe interstitielle, et provoquent ainsi un appel d'eau dans les espaces lymphatiques. Cette idée n'est que l'apphcation particuhère d'une théorie générale émise par Asher, théorie d'après laquelle la production de lymphe augmente toutes les fois où se trouve augmentée l'activité sécrétoire d'une glande quelconque.
FOIE FŒTAL.
Ce quia été dit précédemment, nous dispense d'entrer dans de longs détails sur le foie foetal. Il suffit de rappeler que le foie apparaît
de bonne heure chez l'embryon et qu'il prend très vite un volume considérable, beaucoup plus grand que chez l'adulte, toutes proportions gardées. Pendant toute la première partie de la vie intra-utérine, les fonctions du foie se réduisent à deux rôles : rôle digestif s'exerçant sur les éléments apportés par la veine ombilicale et puisés dans le sein maternel, rôle hématopoiétique qui n'est vraiment très important qu'à ce moment. Il ne faut pas oublier que ce rôle s'exerce à la fois sur les globules rouges et sur les globules blancs. Nattan- Larrier a constaté, dans l'intervaHe des cellules hépatiques, à l'intérieur de petites dilatations capillaires, des accumulations de cellules formant un véritable tissu myéloïde diffus.
Un peu plus tard s'établit la fonction biliaire qui n'est, d'ailleurs, que peu active jusqu'au cinquième ou sixième mois et même à proprement parler jusqu'à la naissance. Cependant l'intestin du fœtus reçoit déjà des pigments biliaires et on en retrouve dans le méconium. La fonction glycogénique n'apparaît, d'après Cl. Bernard, qu'après la fonction biliaire, et ce physiologiste pensait que l'on ne trouve du glycogène qu'en dehors du foie jusqu'au quatrième mois de la vie ftetale. Les recherches de Pfluger ont établi, au contraire, que le foie fœtal n'est pas si pauvre en glycogène que l'a cru le physiologiste français. Enfin, pendant toute la vie intra-utérine, le foie exerce son rôle protecteur au même titre que chez l'adulte. Aussi le voit-on gravement lésé, au cours de toutes les maladies transmises de la mère à l'enfant. C'est ce qui explique l'importance des désordres causés sur le foie des nouveau-nés par certaines affections'^congénitales, dont la syphilis est le type.