CHAPITRE I
De la grossesse en général.
§. i53. La grossesse, ou la gestation , est l'état de la femme qui a conçu , lequel dure depuis le moment de la conception jusqu'à l'accouchement.
Le résultat régulier de la conception est la transmission d'un seul œuf fécondé dans la matrice , où , pendant les 40 semaines qu'il y séjourne, doit sç former un enfant vivifié, et capable de vivre à la fin de ce terme hors du sein de sa mère. Mais contre l'ordre régulier, outre que la fécondation peut s'étendre sur plus d'un œuf, celui-ci peut demeurer plus ou moins que les 40 semaines dans l'utérus, ou rencontrer des
obstacles pour y arriver , ou bien le fœtus peut n'être pas vivifié etc. De là les divisions analogiques de la grossesse que nous allons décrire.
§. ï.54. A l'égard du nombre des produits on distingue les grossesses en simples, ou solitaires, et en composées, ou géminalcs. On appelle ces dernières grossesses à bi-jumeaux , tri-jumeaux, quadri-jumeaux etc. Les accouchemens de deux et même de trois jumeaux ne sont pas très rares , mais bien ceux de quatre , cinq et de six, desquels on a néanmoins des exemples certains; mais on n'a point de preuve de la conception et de l'enfantement de sept jumeaux et au-dessus.
Plus u,ne grossesse contient de fruits, plus elle favorise et amène l'accouchement avant la quarantième semaine ; tellement que trois et surtout quatre jumeaux viennent toujours au monde avant terme.
§. i55. On discerne la durée des grossesses par fausse-couche , ou avor tentent , l'ors que l'accouchement arrive avant la. 28èmc semaine ; ou prématuré quand il a lieu entre la 28 et 37ème semaine ; à terme, de la 37 à la 4oème; et après terme ou retardé, quand il a lieu au-de-là de ce tems. Ces derniers accouchemens sont fort rares, et il n'est pas même vraisemblable que ces grossesses retardées puissent durer au-delà, d,c 44 ou 46 semaines au plus.
§. i66. La plus importante distinction des grossesses est celle qui a rapport i°. a 1 existent ce, ou l'absence, et 2°. au lieu qu'occupe le fruit vivifie. Sous ces points de vue on les appelle vraies , et fausses grossesses. La vraielgrossesse, ou grossesse fœtale, ou naturelle est celle où le corps maternel renferme un ou plusieurs œufs fécondés et vivifiés; la fausse , ou ^-fœtale, ou contre-nature ou apparente est au contraire celle, qui présente seulement les signes de la grossesse, mais où il n'existe point de fruit en état de viabilité.
§. 157. On subdivise encore la vraie grossesse en vraie régulière ,. ou grossesse fœtale utérine ; et en vraie irrégulière , ou fœtale extrautérine. La première est celle où le produit réside dans l'utérus; la dernière lorque l'œuf se fixe hors de cet organe , ce qui peut avoir lieu soit dans les trompes, dans les ovaires, ou dans la cavité du bas-ventre, et qu'on distingue par grossesse tubaire, ovarienne et abdominale. (§. 120.)
§. i58. Il est infiniment rare que dans la grossesse extra-utérine l'enfant parvienne complètement à son développement et a sa maturité, et notamment moins [encore dans la trompe et les ovaires, que dans le bas-ventre; carie plus souvent le fruit périt et l'œuf dégénère et passe en supuration , ou se durcit. Dans le premier cas il se forme un abcès qui perce soit par le rectum, par le vagin, ou la vessie , ou par les
tégumens du ventre. En se durcissant l'œuf peut au contraire prendre une consistance charnue calcaire ou s'ossifier , et occasionner à la femme diverses incommodités; ou bien, ce qui n'est pas rare, il peut rester chez elle jusque dans un âge fort avancé sans lui causer le moindre mal-aise. Mais la délivrance ,. quand le fruit est parvenu à son développement, ne pouvant s'opérer par les voyes naturelles , c'est toujours à la gastrotomie qu'il faut avoir recours.
§. i5g. Enfin on remarque encore la grossesse sarco-fœtale , ou compliquée , qui est celle où se présentent à la fois, dans le même individu, une vraie et uue fausse grossesse; et la grossesse inter -extra-utérine qui contient deux fœtus, l'un au-dedans, l'autre hors de l'utérus , et qu'on nomme encore utéro-tubaire , utéro-> avarienne et utéro-abdominale.
%. 160. La plupart de ces espèces de grossesses portent en elles des signes particuliers , qui constatent leur présence avec plus ou moins de certitude.
§. 1 G 1 . Les symptômes de la grossesse fœtaleutérine se manifestent communément par des incommodités , par du dégoût et des nausées , de la lassitude dans les membres , par des accès fiévreux ou des frissons ; la personne éprouve une sensation incommode , particulière dans le bas-ventre, de
l'aversion pour certaines odeurs , des vomissemens , des maux de tête et de dents ; elle a le goût et l'odorat, exaltés, l'appétit dépravé, le teint blême, le col gonflé; l'évacuation de la vessie et du rectum se fait souvent avec peine et d'autres fois involontairement, les parties externes de la génération sont ou plus sèches et échauffées, ou plus humides qu'à l'ordinaire. A ces indices on doit ajouter la suppression des règles, et certains changemens dans la matrice , savoir le raccourcissement, le gonflement, la mollesse du col de ce viscère , dont l'orifice est fermé et arrondi, son accroissement et son mouvement descendant et ascendant dans le bassin; (ainsi qu'il sera démontré plus en détail au chapitre suivant. J Enfin on remarque encore extérieurement l'augmentation du volume de l'abdomen; l'accroissement des mamelles acompagné de picotemens; le développement des mamelons, et le coloris plus foncé des aréoles, la possibilité d'exprimer le lait des mamelles etc. Cependant comme tous ces signes trompent quelquefois , on ne doit les admettre que pour des signes incertains; attendu qu'ils peuvent tous paroitre également hors de la grossesse, et plusieurs d'entre eux manquer pendant sa durée.
On ne peut admettre comme signes certains de la grossesse que les trois suivans : i ) le mouvement actif et palpable du fruit; 2) la distinction positive de quelque membre de l'enfant
par le toucher interne et externe; et 3) le discernement par l'orifice de la matrice des membranes de l'œuf. Mais ces signes certains ne sont remarquables qu'à mi-terme de la grossesse et après cette période.
§. 162. La plupart des signes incertains de la grossesse vraie et régulière désignés §. 161 , caractérisent également la gi 'ossesse fœtale extrautérine. A ces indices il faut ajouter la pesanteur, la pression, quelquefois la douleur qu'éprouve la personne dans un seul côté du ventre, qui se développe davantage d'un côté que de l'autre; l'extrémité abdominale du même côté est sujette à des accidents paralitiques , à des gonflemens etc. Les changemens à la matrice et aux mamelles apparoissent également au commencement, mais disparoissent bientôt; les seins redeviennent flasques , les menstrues reparroissent, et des symptômes de fièvre se manifestent. Les mouvemens du fruit sont palpables d'un seul côté et plus précoces , les membres de l'enfant plus faciles à distinguer au toucher ; l'utérus est en action dans le tems que l'accouchement devroit s'opérer, et alors l'orifice de la matrice est entreouvert h y pouvoir insinuer le bout du doi^t.
§. i63. La grossesse c/cniinalc, s'annonce encore par tous les symptômes designés §. 161, auxquels il faut ajouter , outre l'accroissement accéléré de la matrice : que les mouveincns de l'enlant sont pour lors plus fréquents,
plus natifs, plus importuns et se font sentir quelquefois dans les deux côtés de sa mère; qu'à la fin de la grossesse l'abdomen s'élargit des deux côtés , qu'il s'y forme parfois un sillon depuis le mombril jusqu'au pubis; et que ' souvent les pieds enflent de très bonne-heure.' La grossesse géminale dure ordinairement moins de 40 semaines.
Cependant tous ces signes sont trompeurs , et l'on ne peut se convaincre de l'existance d'une grossesse géminale , que lorsqu' après l'accouchement d'un enfant on sent une seconde poche , et derrière celle-ci un second enfant.
§. i64. Dans la grossesse a-fœtale peuvent se présenter tous les symptômes incertains indiqués §. 161, mais elle manque de tous les signes certains , et d'ailleurs elle dure rarement au-delà de 4 mois. La matrice se développe plus promptement, les changemens qu'elle éprouve ne se succèdent pas dans le même ordre que dans la vraie grossesse, et l'accroissement de l'abdomen, qui souvent est fort sensible, se fait lentement.
§. i65. La grossesse compliquée ne peut être reconnue que lors de l'accouchement , attendu qu'elle s'annonce tant par les signes certains , que par les incertains.
§. 1G6. Quant à ce qui concerne les indications du terme de la grossesse , ou s'en instruit
durant la gestation, par ce qui sera dit, au chapitre suivant, sur les changemens qui surviennent dans les parties génitales pendant les diverses périodes de la grossesse ; et après l'accouchement, par ce qui est traité §. 48 à 66 du développement du fœtus et de ses annexes.
Il est très difficile de décider qu'une grossesse ait duré au-delà du terme de 9 mois. Les signes d'après lesquels on en peut conclure sont: lorsque les organes de la génération se trouvent un plus grand espace de tems qu'à l'ordinaire dans l'état qui leur est naturel à la fin du neuvième mois ; lorsque la femme , dans le tems qu'elle croyoit devoir accoucher, a éprouvé des douleurs d'enfantement , que l'orifice de la matrice s'est ouvert , et notamment lorsque la nature réitère ses tentatives pour l'accouchement; que le ventre grossit considérablement , que les pieds enflent, et qu'en général la grossesse devient fort incommode. On remarque encore comme signes caractéristiques de la grossesse retardée , que dans l'accouchement l'évacuation des eaux est abondante , que l'enfant naît plus grand qu'à l'ordinaire , que sa tête est bien garnie de gros cheveux , que les os de la tête sont très fermes , les fontanelles et les sutures fermées, les ongles très forts.
$. 167. Pour juger du terme de la grossesse , qui doit durer 9 mois solaires , ou 10
mois lunaires, ou 40 semaines, soit 280 jours, on compte ordinairement du jour de la conception, ou depuis les dernières règles, ou dès leur cessation, comme aussi dès le premier mouvement sensible du fœtus. Cependant comme, dans la règle, l'accouchement des personnes en bonne santé a lieu lorsque leur dixième évacuation menstruelle suprimée doit paroître, le plus sûr est de compter 40 semaines depuis l'apparition des dernières règles; ou bien, en comptant 38 semaines de la première suppression des règles, on ne pourra guère se tromper au-delà de 8 jours. Mais oa ne comptera jamais moins de 22 semaines dès le premier mouvement sensible de l'enfant ; vi que ce signe se présente ordinairement à la i8ème semaine de la grossesse , quelquefois plutôt. Du reste il n'est pas rare que des primipares, ou des femmes sensibles et sanguines , accouchent environ une semaine plutôt; des personnes phiégmatiques au contraire queques jours plus tard.