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CHAPITRE III

2o. Je PROMETS.

Nature de rengagement que Von prend en entrant dans la Société de Tempérance.

Notre Sauveur, dans l’Evangile de Saint Matthieu, ch. v., dit : “ En vérité, je vous déclare que vous ne “ devez point jurer en aucune manière : ni par le ciel,

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“ parcequ’ il est le trône de Dieu ; ni par la terre, paru ce qu’elle sert comme d’escabeau à ses pieds; ni (( par Jérusalem, parcequ’elle est la ville du grand “ Roi ; vous ne devez pas jurer non pins par votre tête, “ parce que vous ne pouvez en rendre un seul che- “ veu blanc ou noir : mais contentez-vous de dire : “ cela est, cela est, ou cela n’est pas, cela n’est pas ; “ car ce qui est dit de plus vient du mal.”

Il n’est pas nécessaire de dire, après cela, que l’esprit de l’évangile est qu’on ne fasse de sermens que dans les circonstances les plus graves. Dans le cours ordinaire des choses, on ne doit se servir que de la simple affirmation pour exprimer sa pensée. Et c’est ce qui se fait dans l’engagement que l’on prend en se mettant de la Société de Tempérance. Cet engagement n’est ni un serment ni un vœu : c’est une promesse pure et simple. C’est la parole d’un homme d’honneur, c’est la promesse d’un chrétien que nous demandons, bien persuadés que celui qui n’aurait pas assez d’honneur pour respecter sa parole, n’aurait pas assez de religion pour garder son serment.

Mais, quoique l’engagement que vous prenez ne soit ni un serment ni un vœu, il doit cependant vous être inviolable et sacré, puisque, le plus souvent, c’est, dans l’Eglise, au pied des saints autels, en présence de vos amis, de vos parens, et de toute votre paroisse, que vous avez fait la promesse généreuse de ne jamais prendre de boissons enivrantes. Si vous manquez à votre parole, vous trompez votre curé, vos amis, vos parens, votre paroisse tout entière, qui se fiaient sur vous et vous regardaient comme un soldat généreux, dont les exemples et les paroles allaient servir, le reste de votre vie, à détruire le règne de la boisson, et à chasser pour toujours le démon de l’intempérance.

En manquant à votre promesse, sans de graves raisons, il est vrai que vous ne seriez pas un parjure, puisque vous n’avez pas fait de serment. Mais toujours, vous serez un lâche, un homme sans cœur et

sans honneur, sur la parole duquel il n’y aura aucun fond à faire. Et souvent, ceux-là même qui vous auront le plus pressé de boire avec eux, qui vous y auront le plus excité, en vous disant qu’après tout vous n’aviez fait qu’une simple promesse, et qu’il n’y avait pas de péché à prendre un petit coup avec un ami, seront les premiers à publier votre bassesse, et à rire de vous en arrière. Ils auraient été forcés de vous admirer et de vous respecter, si vous leur eussiez dit courageusement, comme un brave habitant des environs de Québec qui, se trouvant avec des amis, était sollicité par eux à prendre de la boisson: “ Je n’ai “ point fait de serment, mais j’ai donné ma parole d’hon- “ neur à mon curé ; cela suffit. Si vous êtes mes *• véritables amis, vous ne m’exciterez pas à faire une “ action aussi peu excusable. Pour l’amour de Jé- “ sus-Christ, j’ai promis de ne jamais faire usage de “ boissons fortes; il ne convient pas que, pour votre u amour, je fausse ma première promesse : et vous “ devriez être les premiers à m’encourager à respec- “ ter ma parole. Un homme d’honneur ne doit ja- “ mais manquer à sa parole ; vous voulez donc que “ je cesse d’en être un. Il me semble que je ne méri- “ te rais plus d’être de vos amis, si j’étais capable de “ m’oublier jusqu’à ce point.” Ses amis restèrent confus, et n’osèrent plus jamais lui parler de prendre de la boisson.

On entend quelquefois des personnes, demander si c’est un péché de prendre un verre de boisson quand on est de la Société de Tempérance 1 Nous répondrons d’abord qu’un membre delà Société de Tempérance, qui se respecte, ne fera jamais cette question ; car sa parole est donnée de ne plus jamais en prendre, il ne

lui en faut pas plus . Il ne demandera pas, pour

s’excuser, si c’est un péché ou non d’en faire usage.

Mais, admettant qu’il n’y ait pas de péché à manquer, en général, à un engagement qu’on n’a pas pris sous peine de péché, ne peut-on pas dire que, dans presque tous les cas, celui qui manque à son engage-

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nient de Tempérance, pèche ? D’abord il pèche, presque toujours, par gourmandise, en prenant une chose dont il n’a pas besoin. Il pèche contre la justice qu’il doit à ses enfans, en donnant ail vendeur de boisson un argent qui aurait été infiniment mieux employé à l’éducation et à l’établissement de sa famille. Il pèche contre lui-même, en buvant, sans besoin, ce qu’il sait (comme on le prouvera plus tard) être nuisible à sa santé. St. Paul, dans son Ep. aux romains,

dit positivement : Il vaut mieux ne pas boire de vin .

si votre frère doit en devenir plus faible. Il pèche donc contre la charité qu’il doit à son prochain. Son voisin, son frère, son ami, peut-être même ses propres enfans, qui sont plus faibles que lui, étaient devenus des hommes sobres et religieux, depuis qu’imitant l’exemple qu’il leur avait donné, ils avaient entièrement renoncé à l’usage des boissons fortes; mais à peine le voient-ils manquer à sa promesse, qu’ils deviennent moins fermes eux-mêmes dans leurs bonnes résolutions. Le démon leur dit tout bas, et ses suppôts crient tout haut : “ qu’il n’y a pas de péché à prendre un pe- “ tit verre ; que la religion ne défend que l’excès ; H qu’un tel en prend bien, quoiqu’il soit de la Tem- “ pérance ; que c’est du fanatisme de mettre des pé- “ chés partout, et que c’est se rendre ridicule de tenir si fort à un engagement qui n’est rien dans le fond.” Quand ils vont chez leur perfide ami, ils voient les autres en prendre gaiement, ils s’entendent persifler

de tous côtés . “ Prenez garde, leur dit-on, d’y goû-

“ ter, vous êtes damnés sans ressource. Si vous en “ portez à vos lèvres, vous allez mourir ; c’est du poi- “ son.” Il n’en faut pas tant pour réveiller une longue habitude, pour r’ouvrir des plaies qui ne faisaient que commencer à se fermer. Ils portent la main au malheureux verre ; à peine y ont-ils goûté, que la passion se rallume avec plus de fureur que jamais. Incapables de se modérer comme leur ami, ils se plongent, plus qu’auparavant, dans le bourbier de l’ivrognerie ; et leur dernier état devient sept fois pis

que le premier. Je dirai, sans crainte de me tromper, à ceux qui ont la lâcheté de prendre de ces boissons, après y avoir renoncé : “ voilà votre ouvrage....” De même qu’une étincelle cause, souvent, le plus terrible embrasement, ainsi ce petit verre de boisson que vous avez pris, qui n’était rien en lui-même, a causé

la perte, peut-être éternelle, de votre frère . vous é-

tiez assez fort, vous aviez assez de tête pour marcher sur le bord de l’abîme ; vous avez pris, par la main, votre frère, que vous connaissiez plus faible que vous. Il vous a suivi : vous lui disiez qu’il n’y avait pas de danger ; que, pourvu qu’il suivît le sentier où vous marchiez avec lui, il ne tomberait pas . Et pendant que vous lui parliez, il a perdu l’équilibre .

Vous le voyez, il roule au fond du gouffre... Il périt sous vos yeux, sans qu’il vous soit possible de lui porter aucun secours . Et, après cela, vous demandez si un

petit verre était péché pour vous ? . vous cherchez

des excuses à votre imprudence, et vous n’êtes pas désolé ! Et vous ne regardez pas avec horreur ce sentier si étroit et si dangereux, où vous avez conduit et perdu votre ami, votre frère ! Ah ! c’est que, si vous avez la physionomie de l’homme, vous n’avez pas l’âme d’un chrétien !

Ah ! si l’on savait ce que vaut une âme ! combien sa perte ou son salut est dû souvent à peu de chose, dans l’origine ! Saint-Paul disait : “ Si je savais que la vi- “ ande, que je mange, fût un sujet de péché pour “ mon frère, je ne voudrais jamais en prendre une seule bouchée.” Voilà comment on parle et agit quand on a de la religion, qu’on aime Dieu, qu’on a de la charité pour son prochain. Et voilà comment parleront et agiront les membres de la Société de Tempérance. Ils ne souilleront jamais leurs lèvres des boissons, auxquelles ils ont renoncé pour l’amour de Jésus-Christ, parce qu’ils savent que le moindre manque de fidélité à leur promesse deviendrait le signal de la perte de la plupart de ceux que l’heureuse influence de la Société de Tempérance a ramenés dans

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les sentiers de l’honneur et de la religion. Et Saint Paul ne dit-il pas encore dans son admirable épitre aux Galates, chapitre vi : “ Mes frères, si quelqu’un “ est tombé dans le péché, vous qui êtes spirituels et “ forts, travaillez à le relever avec charité, faisant “ toujours attention que vous pouvez être tentés vous* fi mêmes, aussi bien que lui. Portez les fardeaux les “ uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi de “ Jésus-Christ.” Méditez bien ces paroles du saint Apôtre, et vous ne manquerez pas à votre engagement, sous le prétexte que vous êtes fort, et qu’il n’y a pas de danger, pour vous, de tomber. L’Apôtre des nations vous avertit que tout ce qui a fait tomber votre frère, peut être un sujet de chûte pour vous-même. Il veut que vous vous regardiez toujours comme étant faible, et que vous preniez les mêmes précautions, pour ne pas tomber, que celles que vous conseillez aux personnes, dont vous connaissez les chûtes, et que vous auriez relevées et corrigées en vous mettant, pour leur amour, de la Société de Tempérance.

Voulez-vous être inébranlable dans la bonne et sainte résolution que vous avez prise ? Méditez encore, Je crucifix à la main, ces autres paroles de l’Apôtre Saint-Paul écrivant aux Corinthiens : — v. 22. Tout » m'est permis, mais tout ne m’est pas avantageux.

y. 23. Tout m'est permis , mais tout n' édifie pas le prochain.

v. 24. Que personne ne cherche sa propre satisfaction, mais le bien des autres.

Si vous manquez à votre engagement de Tempérance, et que vous preniez, sans une absolue nécessité, de la boisson, après y avoir renoncé, c’est sans dotUe parce que vous pensez que, n’en ayant jamais fait d’excès, il n’y a pas de danger, pour vous, aujourd’hui, de devenir intempérant. Mais ne craignez-vous pas qu’il ne se glisse quelque secret orgueil dans cette bonne opinion que vous avez de vous-même ? Vous dites : “ Il y aurait du danger pour un tel, à prendre “ un verre de boisson ; mais il n’y en a pas pour

“ moi!” Ne voyez-vous pas, par là, que vous faites une comparaison qui n’est pas du tout en faveur de votre frère; que vous vous mettez au-dessus de lui, que vous oubliez, en ce moment, ce mot de l’Ecriture : “ Que celui qui est debout craigne de tomber?” Combien n’a-t-on pas vu de ces gens, qui avaient atteint l’âge de vingt, trente ou quarante ans en disant qu’il n’y avait point de danger pour eux de prendre un petit coup de tems en tems, et qui ont, cependant, fini par être des ivrognes ? Il n’y a peut-être pas une seule paroisse, en Canada, où on ne trouve de ces exemples. Il semble que Dieu a permis la chûte de ces gens qui comptaient tant sur leurs forces, afin que personne ne soit tenté à l’avenir de se croire et de se dire à l’abri du danger.

Vous me direz peut-être : “ Mais, c’est bien pénible, “ pour l’amour des ivrognes, de se priver de ces bois- “ sons, dont l’usage ajoutait tant de charmes à nos “ petites réunions. C’est bien singulier : j’ai toujours “ été sobre, Dieu merci, et parce que mon voisin est “ un ivrogne, vous voulez que je quitte des liqueurs u innocentes en elles-mêmes, qui ne m’ont jamais fait “ faire de mal dans ma maison, et qui, souvent, me “ faisaient si bien, le soir, oublier les dures fatigues “ de la journée.” Nous vous répondrons, une fois pour toutes: mon ami, en vous invitant à vous mettre de la Société de Tempérance, nous ne vous communiions rien ; et vous ne rendez pas justice aux apôtres de la Société de Tempérance, lorsque vous dites qu’ils veulent , qu’ils exigent , qu’ils commandent , etc., etc. Non, non, nous n 'exigeons, ne commandons rien ; seulement, nous vous montrons une bonne œuvre à faire, nous vous disons les motifs que vous auriez de vous joindre à nous, pour le bien de notre patrie, de notre religion, pour le salut de nos frères, pour la gloire de Dieu, et peut-être aussi pour votre propre intérêt. Si, comme vous le dit votre digne Evêque, dans sa circulaire sur la Société de Tempérance, vous n’avez pas I assez de force et de courage peur suivre les bons con-

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seils qui vous sont donnés; si, pour de bonnes raisons, je veux bien le supposer, vous ne pouvez comprendre le bien incalculable qui s’en suivrait, si les boissons détestables en usage dans ce pays étaient bannies de toutes nos maisons, restez tranquilles, buvez vos petits coups , instruisez vos enfans à boire aussi: seulement nous vous souhaitons de ne pas en voir surgir parmi eux, comme il s’en trouve partout, qui, à force de petits coups , ont fini par perdre leurs biens, leur santé, leur religion, leur honneur ; ont fini, en un mot, par devenir des ivrognes scandaleux.

Mais ne vous plaignez pas de lies commandemens, de nos exigences ; car, encore une fois, nous ne commandons à personne. C’est une armée sainte que nous cherchons à former, dont nous désirons nous environner pour combattre un des plus grands ennemis de notre salut. Il ne faut jamais mener peisonne à la guerre de force ; les gens, qui vont au combat malgré eux, deviennent traîtres à la première occasion, nous le savons. Ils abandonnent leur drapeau, quittent leurs armes et s’enfuient à l’approche de l’ennemi ; aussi, nous ne voulons pas de vous; nous ne voulons avoir que des gens de cœur, qui ne tremblent pas, qui ne se lamentent pas, quand on leur propose de faire un sacrifice pour l’amour de Jésus-Christ. Nous ne voulons que des hommes d’honneur, que des chrétiens véritables dont la simple parole vaut tous les sermens et toutes les garanties du monde.

On dit: “Mais, n’est-ce pas inconcevable de von - “ loir nous imposer, à nous, hommes sobres et tem- “ pérans, un joug aussi pesant que celui d’être privés, “ toute notre vie, des liqueurs que Dieu nous a données “ et dont, après tout, il a permis l’usage !” Les personnes qui tiennent ce langage n’ont jamais lu l’Epitre de Saint-Paul, que nous venons de citer ; ou, si elles l’ont lue, elles en ont bien complètement oublié les sublimes et divins enseignemens. Que dit le saint Apôtre? “ Portez les fardeaux les uns des autres, et *• vous accomplirez ainsi la loi de Jésus-Christ.”

Nous dirons donc à ceux qui se plaignent de ce qu’on cherche à leur imposer un fardeau, qui ne devrait être mis que sur les épaules des intempérans : “ Jésus-

Christ, qui était innocent, a voulu souffrir comme s’il eut été coupable, afin de nous sauver tous. Il a pris nos misères sur lui, pour nous en délivrer. Il a porté le fardeau à notre place, parce qu’il a vu que nous n’étions pas capables d’en soutenir le poids. Nous étions faibles, misérables, pécheurs ; et, pour nous tirer de l’abîme de notre faiblesse, de nos misères, et de nos péchés, il a voulu vivre et faire pénitence, jeûner et souffrir, comme s’il eut été lui-même faible, misérable et pécheur.” Voilà le grand mystère du salut des hommes, que nous sommes tous appelés à continuer les uns envers les autres. Saint Paul, sans commander rien à personne, nous dit que nous devons faire, les uns envers les autres, ce que Jésus-Christ a fait pour le salut de tous. Saint Paul veut que ceux qui sont forts portent le fardeau comme ceux qui sont faibles. Et pourquoi cela? Parce que, si les faibles sont laissés seuls à porter le fardeau, il n’en seront jamais capables ; ils succomberont : mais s’ils voient le reste de leurs frères porter le même fardeau pour leur amour, ils prendront courage, et le fardeau leur paraîtra léger. Jésus-Christ, en jeûnant, nous a appris à jeûner ; en se mortifiant, en crucifiant sa chair, il nous a appris à crucifier la nôtre. Ainsi, autrefois c’était chose presqu’impossible aux intempérans de porter le fardeau de l’abstinence totale ; mais aujourd’hui qu’une foule d© personnes, comprenant qu’il n’est pas toujours nécessaire, au service du bon Maître, d’attendre le commandement pour faire une bonne action, se sont imposé volontairement le fardeau de l’abstinence totale pour aider leurs frères faibles, rien n’est plus commun que de voir des hommes, adonnés à l’excès des boissons fortes, en faire généreusement et pour toujours le sacrifice. Que personne donc ne se plaigne, que personne ne crie à la nouveauté. Ici il n’y a rien de nouveau ; tout est facile et doux aux hommes de bonne

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volonté. Et quant à la prétendue nouveauté de la doctrine que prêchent les apôtres de la tempérance, c’est une chose nouvelle , oui, mais comme tout ce qui vient de l’Evangile, qui est une nouvelle aussi. C’est une admirable et bonne nouvelle, destinée, si elle est bien comprise, à extirper complètement l’ivrognerie de notre pays, et, avec ce vice, bien d’autres désordres qu’il traîne naturellement à sa suite.

Que ceux donc qui ne veulent pas se mettre de la Société de Tempérance, vivent tranquilles ; personne ne songe à leur faire violence, pour les y contraindre ; qu’ils usent, tant qu’il leur plaira, des boissons auxquelles ils tiennent par tant de liens; qu’ils se servent de la liberté dont parle St. Paul, quand il dit : “ Tout m’est permis, mais tout ne m’est pas avanta- “ geux.” Quant aux membres de la Société de Tempérance qui ont voulu suivre le conseil du Saint- Esprit, et qui se sont volontairement imposé le fardeau de l’abstinence totale, pour l’amour de leurs frères, qu’ils bénissent Dieu de leur en avoir inspiré la pensée, et qu’ils repoussent, avec une religieuse indignation, les efforts que des amis pervers feraient pour les détourner du sentier glorieux où ils se sont engagés à marcher le reste de leurs jours. Qu’ils se souviennent de ce que Jésus-Christ a dit de celui qui, ayant mis la main à la charrue, a le malheur de regarder en arrière. Il vaut certainement mieux ne pas commencer une bonne œuvre que de l’abandonner lâchement, sans raison, après l’avoir commencée.

11 n’est pas hors de propos de donner ici la traduction d’un fragment de l’admirable discours d’un des premiers Evêques d’Irlande, et des plus savans Pontifes de l’Eglise, Monseigneur Eoran, Evêque de Waterford et deLismore, au sujet de la Société de Tempérance. Après avoir éloquemment décrit une partie des biens spirituels et temporels que la divine Providence fait descendre sur l’Irlande, par le moyen de la Société de Tempérance, il continue ainsi : “ Dès le

“ commencement des travaux du Père Matthew, je

(i prévis le bien incalculable qu’il était appelé à pro- “ curer à mon peuple ; et voyant les dépenses et les “ inconvéniens de toutes espèces qu’entraînait i’obli- “ gation où chacun se trouvait d’aller à Cork, pour il recevoir le Pledge (1) des mains de l’Apôtre de la “ Tempérance, je l’invitai à venir dans mon Diocèse, “ dans l’espérance que deux ou trois mille personnes “ au moins auraient le courage de faire le sacrifice “ des boissons fortes. Quelle ne fut pas ma joie en “ voyant que, dans l’espace de trois jours, pas moins “ de quatre-vingt mille personnes avaient pris l’en- “ gagement delà Tempérance entre ses mains. De- “ puis ce moment, on ne connait plus le vice de l’i- “ vrognerie dans Waterford. La paix, l’ordre, l’in- “ dustrie, le bonheur régnent partout à la suite de la “ Tempérance. Les hommes les plus prodigues sont “ devenus économes.

“ Les pères sans entrailles, qui dépensaient leurs “ gages dans les auberges, conservent aujourd’hui le “ fruit de leurs travaux pour donner la nourriture, a l’habit et la vie à leurs heureuses familles. Ils re- “ çoivent, en rentrant dans leur maison, les caresses “ de leurs chers petits enfans qui n’ont connu l’abon- “ dance et le bonheur que depuis que leur père est “ membre de la Société de Tempérance. Le libertin “ s’est retiré de sa mauvaise voie ; partout l’enfant pro- “ digue retourne à la maison paternelle. Accablé de

douleur au souvenir de ses fautes passées, le blas- “ ])hémateur élève sa voix suppliante vers le Dieu “ des miséricordes, et demande avec larmes le pardon “ desescrimes. Les pécheurs les plus scandaleux et “ les plus endurcis sont humblement prosternés au “ pied du tribunal de la Pénitence. Des hommes qui “ s’étaient comme arrachés des bras de l’Eglise, leur “ mère, pour vivre sans frein, sans lois, sans religion, 11 accourent avec joie se ranger parmi ses enfans les “ plus dociles, et, non contens d’obéir au commande-

(1) Gage de Tempérance.

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s< ment de la confession annuelle, ils viennent, non “ seulement tous les mois, mais encore toutes les se- “ mairies purifier leur conscience et se nourrir du pain “ de vie. Les discordes dans les familles, les batail- “ les, les juremens, les blasphèmes, la misère hideuse “ ont disparu devant cette société régénératrice. Je “ conjure donc instamment mon clergé de m’aider à “ propager, par tout mon Diocèse, la doctrine et la “ pratique de la Tempérance parfaite .

“ Je suis décidé à employer toute l’autorité que “ Dieu m’a donnée pour faire disparaître les auberges, “ au moins celles qui avoisinent les Eglises. Je ne “ souffrirai pas que les temples du démon restent de- “ bout à côté de ceux du Dieu Tout-Puissant. Tant “ que je vivrai, je ne permettrai jamais à personne de “ tenir auberge à une distance moindre d’un demi mille il de l’Eglise, et je défends à mes prêtres, dès ce mo- “ ment, d’administrer aucun sacrement à ceux qui “ tiennent de pareilles maisons. Si j’apprends que u quelqu’un fréquente ces maisons, j’interdirai l’E- “ glise et, pendant six mois, il sera défendu d’y offrir

le Saint Sacrifice. Je déclare de plus que ceux qui “ transgressent la promesse qu’ils ont faite en entrant “ dans lu Société de Tempérance, tombent dans les “ cas réservés à moi seul , et mes grands-vicaires “ même ne pourront les absoudre. Et je veux que “ mon clergé maintienne l’observation de cette or- “ donnance que je proclame, et que je veux voir ex- “ écutée, avec la plus grande exactitude, par tout mon “ Diocèse, à l’égard des membres de la Société de la “ Tempérance.

“ Dieu a répandu sur nous ses bénédictions les plus “ abondantes, par le moyen de la Société de Tempè- “ rance. L’histoire du monde n’offre aucun exemple “ d’un changement aussi prompt, aussi admirable et “ aussi salutaire que celui opéré parmi nous depuis “ quelque tems. Et comment le Seigneur opère-t-il “ ce prodige? Il se choisit deux hommes obscurs: le “ Père Matthew, de Cork et le Père Foley, de Youg-

u liai ; et c’est en cela que nous voyons clairement “ que le bien prodigieux qui s’opère, est dû au Dieu “ dont les miséricordes sont sans bornes, et que c’est “ la main du Tout-Puissant qui opère toutes ces mer- “ veilles. Car il est dans les secrets de Dieu d’opérer <£ les choses les plus admirables sur la terre, souvent “ par le moyen des membres les plus faibles de la so- “ ciété. L’établissement de cette Société n’est donc “ l’œuvre ni du Père Matthew, ni du Père Foley, ni “ mon œuvre non plus ; c’est l’œuvre du Dieu Tout-

Puissant.”

Si le savant et pieux Pontife de Waterford a établi, à l’égard des membres delà Société de Tempérance qui faussent leurs promesses, des règles plus sévères que celles établies par nos respectables Evêques, c’est que le mai causé par les boissons en Irlande était, peut-être encore plus grand que dans notre pays, et qu’il faut toujours proportionner le remède au mal. Mais toujours nous voyons, par ce discours d’un des plus illustres Prélats de l’Eglise, combien la Société de Tempérance est respectable et combien ceux qui en sont membres doivent se faire un point d’honneur, sinon de’ conscience, d’en observer les règles.

L'Ivrogne !

C’était un Samedi soir, la pluie tombait par torrens.

. Une femme de haute taille était assise dans une

pauvre maison, sur la seule chaise qui restait. Malgré sa maigreur extrême et les traces que la misère et le chagrin avaient empreintes sur sa figure, on reconnaissait encore en elle les vestiges d’une femme aussi belle qu’aimable. Elle chantait à demi voix, sur un ton doux et plaintif, pour calmer les douleurs d’un petit enfant malade dont les cris déchiraient le cœur ; à coté d’elle était assise sur le plancher, une petite fille le regard douloureusement fixé sur sa mère, et semblant lui demander quelque chose. La pauvre mère, navrée de douleur, cherchait à sourire

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à son enfant. Pour cacher les larmes qui roulaient sur ses joues, elle disait à voix basse : “ Ma chère en- “ faut, il va bientôt arriver, et alors ma bonne petite “ fille aura à souper . 99

Un moment après la porte s’ouvre pour laisser entrer un enfant dont la bonne mine et la beauté se faisaient jour à travers les haillons dont il était couvert. “ Us n’ont rien voulu m’avancer, ma chère “ maman, dit-il d’un ton de désespoir. Us disent “ que mon père ne fait que boire, et qu’ils courent “ le risque de ne pas être payés pour ce qu’ils nous

“ ont déjà donné . ” Le pauvre enfant, étouffé par

ses sanglots, ne put en dire davantage. La malheureuse femme reste quelques momens muette de douleur. Enfin, reprenant quelque force : “ Eh bien, “ Edouard, qu’allons-nous devenir ?... c’est demain “ Dimanche, et nous allons certainement mourir de

“ faim, à moins que tu n’ailles de nouveau . ( elle

“ n’osait prononcer le mot) chez ton oncle pour lui “ demander quelques chelins. Il me semble que si u tu lui fais connaître l’affreuse misère à laquelle nous

<£ sommes réduits, il ne pourra nous refuser . ”

L’enfant essaie en vain de cacher la peine que lui cause la proposition de sa mère ; ses joues si pâles se teignent tout- à-coup d’un rouge écarlate par la violence qu’il se fait ; son bel œil si doux brille d’un éclat inaccoutumé. — “ Oh ! ma mère, s’écrie-t-il, que “ me demandez-vous ! Non, jamais, jamais !.... J’aime “ mieux mille fois souffrir les horreurs de la faim,

(i j’aime mieux quêter . J’aime mieux mourir .

“ Oh ! ma mère, je vous conjure, ne me commandez

“ pas d’aller chez mon oncle . ” Et en prononçant

ces paroles, il cachait son visage dans ses mains, qu’il tenait appuyées sur la table.

Il s’en suivit un long silence qui ne fut interrompu que par la petite fille : “ Maman, dit-elle, vous m’a- “ viez promis de me donner à souper, lorsqu’Edouard <£ serait de retour ; je vous en prie, j’ai faim, donnez- “ moi donc un petit morceau de pain...... Vous ai-je

i( clone fait de la peine, chère petite maman, pour u que vous ne m’ayez rien donné à manger aujour-

“ d’hui ? je n’en puis plus . Mais pourquoi donc

“ pleurez- vous ?” La mère, pressant cette chère petite,

ne put lui répondre que par ses sanglots . En ce

moment Edouard levait sa tête de dessus la table ; son visage était revenu à sa pâleur naturelle ; et cet air de vivacité, qu’il avait un instant auparavant, avait fait place à l’abattement ; il s’avance vers sa mère, lui passe ses bras au cou et l’embrasse avec toute l’effusion d’un bon cœur : “ Chère et tendre mère, lui

“ dit-il, pardonnez-moi, je vous en prie . Je ne

“ savais ce que je disais . Oh î je vous en conjure,

“ ne me faites pas mourir avec ces larmes que vous u versez et qui me reprochent le malheur que j’ai eu tl d’augmenter vos chagrins par ma désobéissance. Je “ pars tout de suite... Après tout, il ne peut toujours u me traiter plus durement qu’il a fait l’autre jour .

Ma mère, ma chère mère, prenez un peu de courage, u je vous en conjure ; priez pour moi, je vais vous “ chercher du pain .

— “ Edouard, — répliqua la mère éplorée en le près- “ saut contre son cœur, — mon Edouard, ce serait u avec joie que je ferais le sacrifice de ma vie, pour “ épargner la moindre peine à un enfant qui m’a touu jours été aussi bon et aussi soumis que toi, mon “ cher ; tu sais que ce n’est pas pour moi que je u te prie de faire une démarche dont la seule pensée

*c m’accable autant que toi . Mais (en lui mon-

u trant ses petites sœurs,) c’est pour leur amour que “ tu vas m’obliger, et que tu vas encore cette fois u montrer ton bon cœur pour ta mère.”

Demeurée seule, elle s’agenouille, et prie en tenant entre ses bras ses enfans qu’elle arrose de ses larmes. Il est impossible de dire combien les instans qui s’écoulent paraissent ennuyeux longs et à cette mère

dont le cœur était brisé par tant de douleurs .

.Bien des fois elle se leva, et ouvrit la porte pour regarder au-dehors ; mais elle ne pouvait percer les té-

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nèbres dont l’épaisseur était encore augmentée par Forage qui tombait. Elle prêtait l’oreille au moindre

bruit qu’elle croyait entendre . Enfin elle reconnut

les pas de l’enfant si cher à son cœur. Il rentre, cette fois-ci apportant quelque nourriture. Mais il ne dit pas à sa mère avec quel mépris il avait été repoussé de bien des portes, quelles insultes il lui avait fallu recevoir partout. Il ne lui raconta pas dans combien d’endroits on lui avait dit que ça ne convenait pas de donner du pain qu’on avait tant de peine à gagner, pour nourrir un ivrogne, avec ses paresseux enfans ; il ne lui dit pas quels affronts il avait reçus pour son amour, ni combien de fois il avait été forcé de se jeter aux genoux de ceux qui le repoussaient en les conjurant de lui donner un petit morceau de pain pour sa mère et ses petites sœurs qui mouraient de faim. Mais la fièvre mortelle qui colorait de pourpre la figure de son enfant, et les larges gouttes de sueurs qui tombaient de son front, racontaient plus éloquemment qu’aucune voix, à cette mère infortunée, ce que son

enfant avait souffert pour elle . Ses forces étaient

épuisées: il tombe sans connaissance entre ses bras. Aux premiers cris de douleur de cette pauvre femme

succède un long silence . Puis, revenant un peu à

lui-même : “ Ma mère, dit-il, prenez ma main, met-

“ tez-la sur votre cœur . Pourquoi pleurez-voust

“ ajouta-t-il après une pause, pourquoi pleurez-vous, u ma mère? est-ce parce qu’aujourd’hui vous avez “ un enfant sur la terre, et que demain il sera au ciel ? “ Pourquoi pleurez-vous?... je in’en vais quitter ce Ài monde si plein de misères, ce monde où vous n’avez “ eu que du chagrin et des soucis, pour ce ciel si beau, a dont nous avons si souvent parlé tous les deux. Je “ n’ai plus qu’un moment de vie: déjà je sens mes u yeux qui se ferment à la lumière. La mort a déjà u la main sur moi ; je n’ai qu’un seul regret en quit- “ tant si jeune la vie, o ma mère, c’est d’être séparé

H de vous . Ah! si je pouvais vous emmener avec

u moi ! mais j’espère que vous allez bientôt me soi-

“ vrc . ” Les mots qu’il voulut encore prononcer

étaient inintelligibles. Sa tête se pencha sur le sein de sa mère ; puis poussant un profond et dernier soupir, il laissa échapper son âme pour aller au ciel jouir, comme il l’espérait, d’une meilleure vie. Et la mère, trop infortunée, tomba sans parole et sans force sur le cadavre inanimé de son enfant .

Plusieurs heures s’étaient écoulées : toujours évanouie, elle le tenait encore entre ses bras ; on l’eut dit morte, et aussi délivrée à jamais des peines et des misères de cette vie. Tout d’un coup, la porte, poussée violemment, s’ouvre avec fracas, et un homme ivre, rentre en chancelant... Il regarde d’un air stupide, autour de lui, comme pour connaître où il se trouve. A la tin il reconnaît sa femme, s’élance vers elle, la saisit par le bras et la tire avec brutalité.

Un profond soupir qu’elle pousse, indique qu’elle revient à elle-même... puis l’apercevant, elle se relève, et lui montre le cadavre de son enfant: — “ Le vois- “ tu, s’écria-t-elle, le reconnais-tu ? sais-tu qui est cc- “ lui qui a écrasé cet enfant sous le poids des peines “ et des angoisses? sais-tu qui lui adonné en partage, “ dès son entrée dans le monde, la pauvreté, la misère “ et la honte ? qui a rempli la coupe de la vie de cet “ ange d’un fiel si amer, qu’il en a détourné ses lè- “ vres, et qu’il n’a pu en supporter l’amertume? “ Monstre ! ai-je besoin de le dire ? sais-tu qui a en- “ foncé le poignard dans le cœur de ce tendre enfant ? “ C’est un père ivrogne , c’est toi qui as creusé son “ tombeau, c’est toi qui m’as ôté mon enfant, c’est toi “ qui as déchiré le cœur de la femme que tu avais fait “ le serment de rendre heureuse !...”

Le malheureux père, stupéfait, ne pouvait articuler un seul mot. — Son ivresse s’était complètement dissipée à la vue de cette triste scène. Sa conscience lui adressait des reproches aussi mérités et plus sévères encore que ceux de sa femme.

Pour appaiser ses remords et oublier son chagrin, il court à l’auberge voisine et s’enivre ! ! .

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