‹ Manuel des uvres de bronze et d'orfévrerie du moyen ageChapitre 88 sur 151 · IX. — BATONS ET CROSSES · texte numérisé non relu

IX. — BATONS ET CROSSES

Autant les crosses anciennes sont nombreuses, autant les bâtons sont rares.

La ville de Maestricht possède un de ces bâtons; Cologne en a deux, dont l'un, qui se conserve dans la sacristie de la cathédrale, est, sans conteste, le bâton du chantre, car une ancienne inscription gravée sur la hampe le déclare ainsi. De l'extrémité de la liampe partent (rois petites tiges qui portent une plate-forme, une « terrasse», où Jésus, entre les bras de Marie, reçoit les dons que lui apportent les trois Mages, sujet tout à fait spécial k la cathédrale de Cologne qui possède les Mages et les honore d'un culte particulier. Le bâton paraît être du xu" siècle; mais le sujet de l'Adoration des Mages appartient au xiv'. L'autre bâton, qui est, je crois, à Saint-Géréon de Cologne, est également terminé par un sujet, une Sainte Famille, si mes souvenirs sont exacts.

Quant au bâton de Maestricht, il est dans l'église Saint-Servais ; aussi bien que la crosse en ivoire conservée dans le trésor de la même église, on l'appelle bâton de Saint-Servais : bacvlvs sancti servatii. Faut-il entendre par là que c'est le bâton de l'église Saint-Servais ou celui du saint de ce nom; que c'est le bâton du chantre de l'église Saint-Servais ou bien la « potence », comme on disait au moyen âge, de l'évêque saint Servais? J'adopte la première opinion, d'autant mieux que le grand patron de Maestricht est mort à la fin du IV' siècle, en 38/|, et que ce bâton paraît dater -du xn^ seulement. Cette observation, qui n'est peut-être pas sans importance, pourrait se généraliser. Ainsi, le calice de Reims, dit de saint Rémi, ne serait pas le calice dont saint Rémi se serait servi, mais tout simplement un calice qui aurait appartenu à l'église Saint-Remi. Combien de fois^ depuis l'antiquité païenne, n'a-t-on pas pris un nom de ville pour un nom d'homme et une église pour un saint !

Par la forme de leur extrémité supérieure, les bâtons peuvent se classer en trois séries : les bâtons pommelés, les bâtons liistoi'iés, les bâtons en tau.

C'est à la série des bâtons pommelés, c'est-à-dire terminés par une grosse pomme ou une petite boule, que devait appartenir un bâton de chantre, composé de pièces d'ivoire, orné de cercles d'argent, incrusté de pierreries et terminé par un sommet de cristal, que mentionne l'inventaire de Saint-Paul de Londi'es dressé en 1295 : « Raculus Cantoris de peciis eburneis et summitate cristallina, ornata circulis argenteis deauratis, triphoriatus lapidibus insertis^».

1. Comte deLABORDK, « Notice des émaux du Louvre », 2' partie, « Glossaire », p. 160.

Le fameux bâton couvert de lames d'or, que l'apôtre saint Pierre aurait donné à saint Materne, et que l'on conserve actuellement dans le trésor de la cathédrale de Limbourg-sur-Lahn, se termine par une pomme d'or. Aujourd'hui, à Trêves, où saint Materne fut évêque, et dans une certaine partie de l'Allemagne, on rencontre dans les rues ou à la promenade les ecclésiastiques ayant à la main une longue et forte canne de jonc ou de bois, surmontée d'une boule d'ivoire. Cette canne, qui semble être encore un insigne religieux, descend, à n'en pas douter, du bâton ancien. Au porche sud de la cathédrale de Chartres, une des grandes statues de la porte droite, la statue qui touche à saint Grégoire le Grand et qu'on appelle saint Avit, tient à la main gauche, non pas une crosse, comme on l'a dit à tort, mais un bâton pommelé, absolument pareil à celui des prêtres de la Moselle ^.

Ce bâton, qui a été conservé chez nous par les dignitaires du compagnonnage français, est le plus simple de tous; mais, comme il est devenu la canne des compagnons du devoir et des tambours majors de nos régiments, il est assez difficile de le remettre aux mains de nos grands chantres.

A cette pomme, substituez un sujet: la Vierge tenant Jésus; le Sauveur assis dans sa majesté, sur un trône; le patron d'une église, assis ou debout; le saint dont on célèbre la fête, au jour même où le grand chanlre officie, et vous aurez la forme des bâtons historiés, qui est celle des bâtons de Cologne, et celle, il faut bien le dire, des grands sceptres de l'antiquité et du basempire. •

Le sujet historique peut être libre, comme à Cologne, ou bien abrité par une petite niche à jour, comme aux bâtons que j'ai vus dans mon enfance aux mains des grands chantres de la cathédrale de Reims et même de l'église de mon village. A Reims, une petite Yierge, debout et tenant Jésus, couronnait ainsi le bâton des grands chantres, et ce petit groupe en argent était enveloppé d'une sorte de lanterne ou déniche à jour 2. Ces bâtons, quoique

1. Cette forme est celle du bâton ou sceptre que tient à la main gauche le grand ange byzantin que nous avons publié dans le volume xviii° des « Annales Archéologiques », page 33, d'après une feuille de diptyque en ivoire que possède aujourd'hui le « British Muséum ». C'est également un grand bâton pommelé que tiennent les archanges Gabriel et Raphaël dans l'autel de Bâle, donné plus haut, n° 3.

2. On aimait, dans ces bâtons, à représenter le patron de l'église : à la Notre-Dame de Reims, c'était une Vierge; à l'église d'IIaulvillers (Marne), dont la patronne est sainte Hélène, c'était une petite sainte Hélène tenant la vraie croix; ailleurs, dans une église à Saint-IUartin, à Saint- Nicolas, à Saint-Étienne, le bâton cantoral portait une statuette de saint Étiennne, de saint Nicolas et de saint Martin. A la Sainte-Chapelle de Paris, érigée par saint Louis pour contenir les reliques du Sauveur, notamment la couronne d'épines et la vraie croix, le bâton du chantre est

modernes, ne sont pas dépourvus d'élégance, el l'on sent qu'ils procèdent d'un type ancien.

. La troisième classe des bâtons est celle du tau, c'est-à-dire en forme de T. Il en reste de nombreux exemples et d'une époque ancienne : l'un des principaux appartient aujourd'hui à M. le baron de Crassier, riche possesseur belge d'une collection d'objets d'art et d'archéologie. Au centre du tau, qui s'épanouit on ponmie de pin, sur une face, la Vierge tient l'enfant Jésus; sur l'autre, le Sauveur est seul et tenant l'évangile; dans chacune des branches ou volutes, un individu paraît lutter avec un dragon pendant que saint Michel terrasse le diable ^.

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