CHAPITRE L Des manuscrits et de leur utilité
Comme les manuscrits sont les livres auxquels les amateurs et les curieux attachent beaucoup de valeur , et qu'ils forment la richesse la plus précieuse des grandes bibliothèques , il est important pour un bibliothécaire de s'attacher à les connaître , et d'en faire une étude particulière (i).
Les objets auxquels il faut faire attention en examinant un manuscrit, sont : i^ leur ancienneté; o? la distinction des différentes écritures nationales qui ont eu lieu pendant plusieurs siècles , et dont la naissance , les progrès et la décadence sont de la plus grande utilité pour déterminer l'âge des anciens manuscrits , qui précédent le 1 3® siècle j 3® les lan-
(1) Pour bien connaître les manuscrits , c*est aux savons traités que nous indiquons dans la 1II« partie de notre manael y quHl faut recourir.
( >o6) gues anciennes et modernes dans lesquelles ils sont écrits ; 4® leurs matières j 5*^ les liqueurs métalliques et autres qu'on a employées, la beauté de récriture ; 6*^ les miniatures , les vignettes et les arabesques qui l'accompagnent ; et enfin, ^® la couverture qui , par la matière et les bas-reliefs , souvent antiques dont elle est ornée , intéresse également l'antiquaire et l'artiste»
Un manuscrit acquiert du prix non-seulement par la beauté de son exécution , mais aussi par son ancienneté. Il est donc intéressant de connaître quelques-uns des signes caractéristiques de cette ancienneté. Il résulte des deux savans ouvrages de Trombelli et Gatterer : i^ que les plus anciens manuscrits qui existent ne vont pas au-delà du 3® siècle de l'ère vulgaire , encore n'est-on pas très certain qu'il en existe qui remontent aussi haut ; 2^ que dans les plus anciens manuscrits jusqu'au 8^ siècle , il n'y a point de séparation entre les mots , et que les lignes sont entières sans intervalle ; 3*^ que le point y est omis, et que lorsqu'il a commencé à être employé, c'est au haut de la lettre et non dans la ligne; 4^ que les virgules n'ont commencé à être en usage qu'à la fin du i o® siècle ; 5° que ce ne fut qu'au 1 5® qu'on s'est servi de signes d'interrogation, d'exclamation , et de la parenthèse (2) ; 6^ qu'on imagina
(2) Avant que de ponctuer, on commença, pour faciliter Tintelligence , par laisser un espace vide entre chaque phrase; c'est la plus ancienne manière* de distinguer les pauses et
dans le 1 3* de séparer les mots par de petits traits inclinés de droite à gauche (3); 7* que les abréviations sont rares dans les manuscrits antérieurs au 8* siècle , tandis qu'elles deviennent si multipliées dans les siècles suivans , qu'elles rendent la lecture des manuscrits très -difficile , et quelquefois impossible (4).
On se convaincra de suite qu'il n'est pas toujours possible de décider l'âge d'un manuscrit par la seule inspection des caractères , sans courir risque de se tromper d'un siècle. Car les modèles d^écritures qu'on trouve dans les manuscrits et dans les traités sur la diplomatique sont individuels , les régies ne sont
le sens coix^let oh incomplet dn discours. Ces phrases es^ pacées donnèrent ensuite lieu à la ponctuation.
(3) Les manusccits de la plus haute antiquité ne paraissent pas composés de mots ; on dirait que ce n*est qu^une suite de lettres serrées les unes auprès des autres, sans aucune division ni distinction quelconque. Cette confusion des mots caractérise particulièrement les manuscrits antérieurs à Charlemagne et les diplômes antérieurs à Pépin le Bref.
(4) Les abréviations étaient dc[à communes après le C** siècle; elles le furent davantage au 8*, encore plus au 9® ; elles se multiplièrent à Tinfini au 10' ; dans le iV il n^ a pas de ligne où il n*y ait jusqu'à huit à dix abréviations ; enfin , dans les 12* , 13* , 14* et 15* siècles , Tusage des abréviations fut porté à Texcès ; récriture en fut farcie, môme dans les ouvrages en langue vulgaire , et dans les premiers exemplaires de l'imprimerie. V. Dom de Vaines , dict. rais, de diplomatique au mot abréviations^
( io8 ) formées que sur un très petit nombre d'individus, et il y a une foule de causes qui concourent à faire varier les écritures. On croirait que la nature a voulu que chacun eût une écriture particulière , comme chacun a sa voix et sa physionomie; il est au moins certain que la différente disposition des muscles de la main , leur flexibilité plus ou moins grande qui est dépendante du tempérament de chacun , peuvent former un caractère particulier ; mais outre cela , la nation du copiste , ses goûts , les modèles qu'il a eus sous les yeux , le prix qu'on a mis à ses ouvrages , doivent encore occasionner des variations dans les écritures ; de là aussi les distinctions faites par quelques législateurs de la diplomatique , qui établissent des classes particulières d'écriture, suivant la nation des écrivains.
Comme la plupart des anciens manuscrits ne portent pas de note chronologique , c^est par la forme de l'écriture ou par des indices historiques qu'on en doit juger. L'écriture examinée avec soin , fournit des caractères exclusifs de certains siècles et convenables à d'autres. En considérant les diverses sortes d'écri-» tures par leurs classes et leurs genres , elles manifestent évidemment leur âge (5). On doit donc se
(5) Par exemple : les manuscrits totalement écrits en, capitales ne sont pas postérieurs au 8« siècle. Un livre entièrement en onciales doit être jugé antérieur à la fin da 10® siècle; un manuscrit en onciales , dont les titres des livres et les lettres initiales des alinéa paraissent sans oroo*^
( Ï09 ) familiariser avec X écriture capitale ^ quarrée, ronde, aiguë , cubitale, élégante , rustique et nationale; avec Yécriture onciale romaine , gallicane , mérovingienne , lombardique , visigothique , Caroline , anglo-saxonne , allemande et demi-onciale ; avec Yécriture minuscule lombardique*^ , mérovingienne , gothique ancienne , Caroline , teutonique, saxonne , capétienne , romaine; avec Yécriture cursipe nationale , romaine , lombardique , mérovégienne , Caroline , capétienne, allemande , anglo--saxonne , visigothique ; avec Yécriture allongée ^ tremblante y mixte et mélangée y liée ; avec Yécriture gothique majuscule , onciale , minuscule , cursive , etc. Enfin il est nécessaire de savoir dire dans quel siècle on se servait des lettres armoiriées , bâtardes , blanches , bourgeoises ; des lettres en broderies , en treillis , ou à mailles , ou composées de chaînettes ; des cadeaux , des lettres enclavées, des lettres de forme; des lettres capitales; des lettres tréma ; des lettrines ; des lettres en marqueterie , des lettres perlées , ponctuées , soUdes ,
ments, appartient à la plus haute antiquité, surtout quand les lettres sont d^une élégante simplicité, sans bases ni sommets , etc. La cursive romaine , telle qu'elle était em^ ployée dans les tribunaux , change de forme de siècle ea siècle , et dégénère depuis le 6* en mérovingienne et en lombardique ; depuis le 10* elle tourne insensiblement verSi le gothique , qui se distingue de Técriture franco-gallique e^ do la saxonne , etc.
( "o) supérieures, tondues et barbues, tourneures, tanchées , d'or ou d'argent , etc. (6).
Avant .la découverte de l'imprimerie , l'art du peintre embellissait les copies faites à la main 9 comme celui du dessin et de la gravure embelUt aujourd'bi>i les ouvrages qui sortent de nos presses , et l'art d orner ainsi les manuscrits s'appelait calligraphie. On se bornait quelquefois à enluminer les lettres , à varier les couleurs , à faire serpenter autour des marges , des guirlandes de fleurs diversement entrelacées. On imagina de distinguer les initiales, le titre , la souscription , la signature de l'auteur ou du calligraphe , en les écrivant en couleur pourpre , et en se servant pour cela du minium ou vermillon (7). Plus tard on enrichit les manuscrits de lettres d'argent , de lettres d'or , et de dessins éclatans en ces couleurs métalliques. Après avoir donné la couleur pourpre aux lettres des manuscrits , on imagina de teindre en cette couleur le vélin même dont ils
(6) V. Dom de Vaines , dict. rais, de diplomat. au mot écriture^ et Peignot , dict. raisi de bibliologie , au mot mU" nusorits.
(7) Cet usage est fort aucieD, et il est mentionné par Ovide dans ses Fastes : Nec titulus minio , nec cedro chart» noteiur, A cause de leur couleur rouge Ton donna plus tard le nom de rubriques aux règles données pour déterminer Tordre liturgique des offices. On nomma rubriûatbres y mi-niatores ceux qui mettaient cette couleur aux premières lettres des périodes et des chapitres , et ils formèrent une profession distincte.
étaient formés (8). Le luxe des manuscrits alla toujours en augmentant, et non seulement on peignit les majuscules en rouge , en violet , en vert ou en or , mais on les embellit de diverses mosaïques et de dessins de plantes et d'animaux (9).
D après ce que nous venons de dire^ on voit combien les manuscrits exigeaient de soins et de peines pour leur formation et leur embellissement par des vignettes et des miniatures. Aussi furent-ils jusqu'à l'invention de l'imprimerie d'un très haut prix. On passait contrat pour leur aliénation. Ils de-vinrent aussi l'objet des donations , des testamens, des legs pieux faits aux églises. Le temps qu'il fallait employer pour l'exécution des manuscrits , ne permettait pas de les multiplier et devait nécessairement les rendre fort rares et par conséquent très chers (10).
(8) On réserva d*abord ce luxe pour les évangiles et les livres de piété ; on retendit ensuite aux autres ouvrages.
(9) Cet art connu des anciens , avait reçu chez eux la perfection qu'ils avaient donnée à tous les arts du dessin. Il conserva encore quelque goût et quelque beauté depuis le 6" jusqu'au 10® siècle ; mais depuis le 10® jusqu'au 14® les manuscrits sont défigurés plutôt qu'embellis par la peinture. A la renaissance de la peinture sur la fin du 14" siècle 9 les miniatures des manuscrits reprirent leur splendeur , et occupèrent un grand nombre d'artistes.
(10) Si l'on veut avoir une preuve de la cherté des manuscrits , on saura que Grécie , comtesse d'Anjou , dans Je 10« siècle , acheta d'Aimon , évêque d'Alberstad , un recueil d'homélies au prix de 100 moutons , 10 setiers de froment , autant de seigle et de millet , et 3 peaux do
( iiO
EnGn y Ja collation des manuscrits connus , lors-^ qu'elle a été faite par des hommes raisonnables et savants , a déjà jeté une très grande lumière sur une foule de passages obscurs qui sont épars dans les livres anciens qu'on lit le plus souvent. Ce n'est pas seulement par rapport aux auteurs classiques de l'antiquité que la connaissance des manuscrits est importante; mais c'est parce qu'en nous familiari-* sant avec l'écriture ancienne , elle nous met à même de connaître les vieux écrivains , poëtes et prosateurs, dont le style a tant de cbarme (ii)*
L'importance de cette connaissance doit toujours être bien appréciée ; cette passion pour les vieux écrivains doit aller en augmentant pour pouvoir les exhumer de la poussière des grandes bibliothèques , où ils semblent être ensevelis pour toujours*
martre. Cette cherté fit naître Fidée de les rendre moins volumineux et par conséquent moins coûteux, soit en diminuant les frais du parchemin, soit en ménageant le temps des calligraphes employés à les transcrire , et on parvint à réduire plusieurs volumes en un y au moyen des abréviations.
(Il) « Cest le moyen , dit M. Sennehier, de s'approcher autant quHl est possible des auteurs anciens qui font nos délices , et d*avoir entre les mains plusieurs pièces , qu'il importe de conserver comme des documens fondamentaux » .. « C'est le moyen de lire les poètes avec plus de plaisir , les orateurs avec plus d'intérêt , les historiens avec plus de confiance , et les philosophes avec plus de facilité ; au moins on les lit avec plus de pureté , et moins de fautes grossières » .
( ii3)