‹ Manuel du bibliothécaire, accompagné de notes critiques, historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 50 sur 75 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Des Uvrea rares et précieux.

La connaissance des livres rares et précieux est une partie très-importante de la science bibliographique. Beaucoup de bibliothèques sont composées en grande partie de ces sortes de livres , et le grand talent du bibliothécaire est de bien les connaître. Toutefois les deux mots rares et précieux ne sont pas tout-à-fait synonimes; ils différent assez essentiellement pour qu'on ne doive pas appliquer indis* tinctement cette dénomination aux objets qui ne sont susceptibles que de l'une ou de l'autre. Un livre peut être rare sans être précieux (i), un autre peut être

(6) Si , par exemple » on Teut s'assurer , qu'un yolume est iQ-8*, on n*a qu'à regarder an bas de la 17* page, 00 y trouvera £, à la 83* C, à la 49* J9, etc. Si le yolume est in-12 > on trouvera £ à la page 25 , C à la page 49 , jD à la page 78 , etc. , parce que la feuille étant pliée en douze ) ce qui forme 24 pages , il est naturel que la se* conde feuille commence pai* le nombre 25 , et soit signaturée B^ etc.

(1) Tels sont les anciennes facéties , une grande quan-

( 3«6) précieux sans être fort rare (3) ; d'autres enfin sont Fun et Fautre en même temps (3).

Quelquefois une partie seule <fun ouvrage est rare, tandis que les autres parties se trouvent facilement (4)* Il est aussi des ouvrages en un seul volume , qui se rencontrent rarement complets , parceque l'auteur a donné , après coup ^ un petit supplément qui en fait nécessairement partie y et que beaucoup de personnes ont négligé de se procurer. C'est ce qu'il importe à un bibliographe de bien tfavoir.

Tous* les livres connus sous la qualification de rares ne le sont pas paiement ; et comme on a fort souvent abusé des mots très rares , rariasimea , de la pbiê extrême rareté , il est tfés essentiel de fij^er les idées sur les divers degrés de rareté , afin de pré-

ttté de satires, les anciennes pièces de théâtre conones sons le nom de Soitie$y faroei et ni/y$tèrei , etc.

(2) Comme, par exemple, la plupart des chefs-d*œnTre typographiques des Didot, dlbarra, de Bodoni, etc.

(8) Soit par la richesse de lenr exécution , comme la Cabinet de Seha^ dont un petit nombre d'exemplaires ont été coloriés avec le plus grand soin ; soit par le nombre de Tolumes et la matière dont ils traitent, comme la Co^ Uotion des grandi et peHtê voyagea , très difficile à rassem* hier bien complète.

(4) Par exemple , les Mémoire$ de r Académie de$ SoieneeM ont des Tolumes très rares, et il serait possible d'en acquérir 100 volumes à meilleur prix, qu*il n'en coûterait pour acheter le petit nombre de volumes qu'il faut pour compléter l'ouvrage.

Venir contre le charlatanisme dont on â sotiVetit ^ à I aide de ces qualifications , leurré certaitis amateurs peu éclairés.

On reconnaît ordinairement deut sortes délivres rares. Les uns le sont absolument par eu^-mémes^ vu le peu d'exemplaires qu'il y en a eu d'imprimés ^ et les autres ne sont rares qu'à certains égards ; les premiers sont donc d'une rareté absolue > et les seconds d'une rareté relative.

A. Les livres dont la rareté est absolue sont :

i^ Les ouvrages dont on a tiré très peu d'exem-^ plaires (5)j

%^ les ouvrages que 1 on a supprimés avec beau-* coup de rigueur (6) j

(5) Par exemple tous les ouvrages publiés par la société des Bibliophiles Français et par le Club de Roiburghd de Londres dont nous avons fait mention au chap. i de la première partie > ainsi que plusieurs ouvrages du savant bibliographe M. Peignoti Mais on ne doit pas se laisser tromper par une trop grande crédulité. Dans la préface des Considérations sur les coups cfEtat de Gabriel Naudé , imprimés à Rouen , en 1630 , in'4<'9 on a assuré qu'il n'en avait été imprimé que 12 exemplaires. Cependant M. de Co^ hmie% nous apprend ^ dans son Recueil de Particularités ^ qu'il y en a plus d'une centaine. V; Colomeaii Operà , Hamb* 1709, '\nA6 pag. 326.

(6) Tels sont les ouvrages àeltaikias Tranàùwits^cfmxiiaL sous le nom de Flacous Illyricus^ de Viret^ de Théodore de BeM^eiCé

La suppression d'un ouvrage n'en cause pas toujours

la rareté ; au contraire « elle le fait rechercher avec tant

de cupidité, qu'il se trouve souvent des libraires avides

de gain » asseï hardis pour le mettre de nouveau sous la

3^ ceux qui ont été entièrement détruits par quelqu'accideot funeste (7) ; '

4^ les ouvrages qui n'ont été imprimés qu'en partie , et qui n'ont point été achevés (8) ;

5^ ceux imprimés sur du papier beaucoup plus grand que celui dont on s'est servi pour le reste de l'édition , ou sur du papier vélin (9) ;

6^ les ouvrages imprimés sur peau de vélin , dont on ne tire ordinairement que deux ou trois ex-

presse , dans Tespoir d^an prompt débit ; mais Védition supprimée devient infailliblement rare , soit qu'on en ait sanvé une portion, soit qu*elle ait été confisquée chez Timprimeur.

(7) Les flammes qui dévorèrent la maison de Hevelius , détruisirent en même temps tous les exemplaires de ses ouvrages , et surtout la seconde partie de la Machina eue" httis y qui aurait été réduite au néant , s'il n'en eût donné quelques exemplaires à ses amis avant cet incendie.

(8) Par exemple l'ouvrage dn célèbre Audifredi intitulé: Coiai, Bihlioth.Ciuanai, librorum iypisimprê$ê,l76ï sq. 4 vol. in-f.

Cela arrive encore assez souvent quand l'éditeur ne trouve pas le moyen de faire achever son ouvrage ; il ne saurait alors le mettre en vente , et il n'y a qu'un connaisseur ou amateur à qui il appartient d'en sauver quelques copies pour en prévenir la destruction totale.

(d) On tire quelque fois d'un ouvrage 60 exemplaires » et même d'avantage , sur du grand papier ou sur du papier vélin ; mais ce nombre n'est pas suffisant pont empêcher qu'ils ne soient infiniment rares dès qu'ils sont sortis du magasin du libraire. La force du papier , sa beauté , et encore plus, la grandeur des marges, les fkit rechercher avec tant d'empressement par les curieux, que souvent ils ne mettent point de bornes au prir qu'ils y attaehent.

eroplaires ( i o) ; 7® les anciens jxianuscrits antérieurs ou postérieurs

à l'invention de l'imprimerie (ii); enfin 8° les ouvrages imprimés au XV* siècle (12).

S. Les livres dont la rareté est relative ^ sont : I** les grands ouvrages (i3); 2^ les pièces volantes (i4) }

(10) Ces livres sont ordinairement très rares et très recherchés.

(11) Ces manuscrits sont ordinairement sur des peaux de vélin , et ne peuvent manquer d'être recherchés , surtout lorsqu'ils sont ornés de miniatures et de lettres peintes en or, et qu'elles sont bien conservées.

(12) Il est un faii. certain , c'est que les ouvrages imprimés avant 1460 sont d'une rareté excessive , parce que les inventeurs de l'imprimerie ayant le plus grand intérêt à cacher le procédé dont ils se servaient, et à faire passer pour manuscrits les livres sortis de leurs presses , n'en tiraient qu'un nombre d'exemplaires proportionné aux demandes qui leur étaient faites. Tels sont les premières édiditions de la Bihlia pauperum , du Spéculum humanae salvationis, etc.

(13) Les grands ouvrages sont communs dans les grandes bibliothèques, où ils trouvent leur place naturelle; mais comme les connaissances de la plupart des savans sont plus étendues que leur fortune ; il en est peu qui puissent ou veuillent en faire l'acquisition : tels que les Acia Sanctorum , les conciles , la grande Bibliothèque des Pères , et autres ouvrages semblables , qui sont autant de pilliers de bibliothèques, lesquels ne se trouvent pas facilement ailleurs»

(14) Dès leur publication les pièces volantes^ se perdent dans la foule ; c'est pourquoi elles doivent entrer dans les bibliothèques publiques pour en prévenir la destruction.

3® les histoires particulières des villes (i5);

4® les histoires des Académies , Universités et Sociétés littéraires (16) ;

5® les vies des savants (17);

6^ les catalogues des bibliothèques publiques et particulières (18);

7® les livres de pure critique (19);

(15) L'histoire d'une ville n'intéresse proprement que ses habitans : elle trouve peu d'amatenrs étrangers ; aussi estelle ordinairement rare partout ailleurs.

(10) Tels sont les Mémoires de T Institut de France ; les Mémoires de F Académie royale de Berlin , de St.-Pétersbourg ; les Mémoires de F Académie de Bruxelles ; les Annales des Universités, etc. Les histoires des académies et sociétés littéraires ne sont pas non plus du goût de tout le monde } le sujet en est trop particulier.

(17) La vie d'un homme de lettres n'est ordinairement qu'une petite pièce qui se perd; ou, si elle forme un gros volume , peu de personnes veulent en faire la dépense. L'éditeur ne s'en défait que lentement ; elle se cache peu-à-peu, et ne se trouve que difficilement après plusieurs années.

(18) Les catalogues des bibliothèques particulières tombent entre les mains de tant de personnes qui les méprisent, qu'il est comme impossible qu^ils se conservent entiers dans leur possession. Nous en exceptons cependant les catalogues des grandes bibliothèques dont les livres ont été vendus , et auxquels op a ajouté les prix. Ces derniers ont une certaine valeur pour les amateurs et les bibliographes. Ceux des bibliothèques publiques qui composent des in-folio entrent en partie dans les grandes bibliothèques, et ne trouvant pas beaucoup d*amateurs parmi les particuliers , deviennent rares avec le temps.

(19) Comme les critiques sont en très petit nombre, il

8^ les livres d'antiquités (20) ; 9® les livres qui traitent des arts curieux (ai); I o^ les livres écrits en langues peu connues , ou ceux en style macaronique', ou corrompu à dessein (22).

A ces deux classes de livres rares on peut ajouter les livres condamnés au feu y les livres mis à l'index (aS) , etc. , tels que :

arrive qne les livres écrits uniquement pour eux , se répandent dans divers pays , et deviennent enfin généralement rares.

(20) Tels sont les collections de (Sronovius , de Grae»iu9 , de Montfaucofij etc.

Ces livres sont ordinairement enrichis dé jBgures, représentant des vases , des statues , des médailles , etc. Ajoutons que le nombre d'exemplaires que Ton en tire, est ordinairement calculé sur le goût particulier des acheteurs, ce qui les rend plus ou moins rares.

(21) Les livres de Musique , de Peinture, Sculpture, Alchymie, etc , ne conviennent qu'à un certain nombre de curieux. Ils se répandent dans les maisons où Ton cultive ces arts , et sortent enfin du commerce ordinaire des livres qui sont à Tusage du public.

(22) Les livres des Rabbins , des Garaïtes , Arabes , Persans , Grecs , sans version , qui ne conviennent qu'à très pea de savans , sont très-rares.

(23) On donne ordinairement le nom de Indesp ( indice ou indicé^ en Italien) aux recueils ou catalogues des livres défendus et proscrits comme contraires à la foi , à la tradition , à la discipline de l'église , aux bonnes mœurs, au gouvernement des états et à la paix de la société. Une congrégation , établie à Rome et composée d'un cardinalfréfetf d'un grand nombre de cardinaux, de prélats, de

i^* les livres qui traitent d^ arts soperstitieuK (a4) ; 2^ les lîyres paradoiies et hétérodoxes (^5) ; 3® les livres -cAmirs (36); enfin 4® les livres séditieux ou préjudiciables à la société , les satires et libelles diffamatoires (3^)*

conseillers séculiers et réguliers, est cbargée cfeiamiDer, dindiquer ( d*où lai vient le nom de eofigrégaiion de T Indes ) et de censurer les ouvrages. On ajoute ordinairement aa mot indeg ou indice Tépithète expurgatoire; cependant on fait «ne différence entre Vimde» iimph et Vindeg expmrga^ Mre. L*ifidex simple regarde les lii^res dont la lecture est absolument défendue, et Tindex expurgatoire indique sen^ Jernent ^eax dont la lecture est défendue jusqu à ce qu'on les ait corrigés (doneo corrigantur).

(d4) Les livres de Géomancie , Chdromanoie , Phyetonomie et MétopoBoojne , Magie , CabàU , etc. , ne sont faits que pour une petite portion de superstitieux ou de badios. Les vrais savans les méprisent ; mais les personnes qui y prennent plaisir , les paient quelquefois fort cher , et les coueervent précieusement ; ce qui fait qiiHls ne paraissent pas souvent dans les ventes publiques , et qu'ainsi ils sont rares.

(25) Ces livres sont ordinairement défendus ou supprimés , ce qui les fait rechercher , en augmente le prix , et en cause infailliblement la rareté.

(20) Ces sortes de livres , ou plutôt ces ordures , se Tendent ordinairement en cachette ; ils conviennent & peu de gens ; ne se trouvent que très rarement dans les bibliothèques des curieux, et sont tellement dispersés qu'il n'est pas facile de les rencontrer.

(27) Ces ouvrages infectés pour l'ordinaire d'hon*eurs et de malignités , trouvent toujours assez de curieux parmi ceux qui se plaisent dan^ le désordre, pour avoir un prompt débit ^ mais comme ils sont supprimés dès leur naissaoce,

( "3 ) Aptèâ âvotr arinsi parcouru les drters degrés de rareté dont les liyres sont plus ou moins susceptibles , il nous reste à parler de quel<|aes éditions dont la rareté est paiement relatiue ; car un Kvre peut être très commun et avoir des éditions très rares. De ce nombre sont :

i^ les éditions' faites sur des mafnttscrits anciens (28);

a® la première édition de cbaque ville (29) ;

3^ les éditions faites chez les célèbres imprimeurs

des i6*, 17*, et 18* siècles (3o); 4^ les éditions imjHrimées avec des lettrés ou des caractères particuliers et extraordinaires (3 1 ) ;

ils ne sauraient être long-temps conununs, et deviennent.

bientôt rares,

(28) Quoique ces anciennes éditions soient souvent défectueuses , elles sont partout recherchées , parce qu^elles représentent* en quelque sorte les manuscrits qui leur ont sevvi de modèle.

(dO) On recherchera toujours par curiosité le^ premières épreuves des villes oit Timpression a été établie » parce qu'elles peuvent servir a éclaircir diiférens points de Thistoire littéraire.

(30) Voyei F* partie , chap. i , no)le 6.

(81) Les éditions grecques imprimées en lettres caprifales, comme V Anthologie , CalHfncfqM , Apottùnius de Rhodes , Eu-^ ripe , etc. Le» dent éditions des Aventurée du ChetaHet Dbeurdonck , imprimées en Allemagne en 1516 et 1517, infoTio , dont les caractères ornés de traits , font croire qu'ils ont été taillés en relief sur des planches , et les autres de ce genre, sont trè» rares , très curieux et très difficiles à trouver.

i 'A Vt;

5* les éditions qui ont vu le jour dans les pays

étrangers ; 6^ les éditions quel'onn'a jamais mises en vente (Sa); 7® les éditions qui ont été débitées sous différent

titres (33).

Les auteurs qui ont écrit sur les livres rares et curieux se trouvent indiqués dans la III^ partie de notre manueL

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